U HISTOIRE
Gomme ils eurent refusé de le faire, il leur déclara la guerre, et la commença par un combat où ils furent vaincus, Mazuca blessé à mort, et Firme mis en fuite avec tout ce qui lui restait de troupes. Ce fut alors qu'Igmazen , roi des Isafliens, assembla toutes ses forces, et marcha contre les Romains, qui étaient entrés déjà bien avant dans ses États. 11 alla lui-même audevant de Théodose avec peu d'escorte, et l'ayant abordé, lui demanda qui il était, et pourquoi il venait troubler le repos d'un roi qui ne relevait de personne , et qui n'avait à répondre de ses actions qu'à lui-même. Théodose lui repartit qu'il était un des lieutenants de Valentinien, empereur et maître du monde ; qu'il venait pour châtier un rebelle ; et que, si on ne le lui remettait entre les mains, il avait ordre de faire périr,et les rois et les peuples qui seraient assez injustes pour le protéger.
Igmazen se retira piqué de cette réponse , et le lendemain matin se présenta en bataille à la tête de vingt mille hommes. Il avait laissé près de là un corps de réserve, et caché derrière ses bataillons quelques troupes auxiliaires , qui devaient se détacher par pelotons , à dessein d'enfermer les Romains, qui étaient en petit nombre. Théodose rangea ses troupes de son côté, leur remit devant les yeux leurs victoires passées et les anima si bien, qu'elles combattirent un jour entier sans que les escadrons serrés pussent jamais être rompus. Vers le soir Firme parut sur une hauteur, couvert d'une riche veste d'écarlate, et criait aux soldats fatigués qu'ils allaient être accablés par le nombre , et qu'ils n'attendissent point de quartier s'ils ne livraient leur général au roi Igmazen. Ce discours excita les uns à combattre plus vaillamment, et troubla si fort les autres, qu'ils abandonnèrent leurs rangs.
La nuit ayant fait cesser le combat, Théodose se retira avec peu de perte des siens, et fit punir très-sévèremenl tous les soldats que la menace de Firme avait ébranlés.
DE TBK0D0SE 25
Peu de teraps après, ayant renforcé son armée, il recommença la girerre et battit en plusieurs rencontres les meilleures troupes des Isafliens. Igmazen, ennuyé d'être si souvent vaincu , et reconnaissant qu'il avait affaire à un capitaine vigilant et heureux qui le perdrait enfin lui et ses Élats, ne pensa plus qu'aux moyens de vivre en paix. Il lui manda secrètement qu'il n avait rien à démêler avec l'empire, et qu'il lui abandonnait Firme et tous les rebelles; mais que ses peuples avaient, été gagnés, et qu'il n'en était plus le maître; que le seul moyen de les ranger à leur devoir, était de ne leur donner aucune relâche et de les réduire à penser plutôt à leur propre sûreté qu'à la défense d'un étranger.
Théodose profita de ces avis, et ne perdit point d'occasion de aligner les Isafliens, tantôt leur défaisant des partis, tantôt leur enlevant des quartiers, brûlant leurs villes et leurs villages', et ravageant tout leur pays. Igmazen les abandonnait à leurs mauvais conseils, et leur faisait paraître leurs pertes plus grandes qu'elles n'étaient. Ils se trouvèrent enfin si affaiblis et si ennuyés, qu'ils commencèrent à songer à eux. Firme reconnut qu'il y avait du refroidissement, et se défiant du roi sur quelques conférences qu'il avait eues avec Masilla, prince des Maziques, il eut envie de s'enfuir encore une fois dans les montagnes. Alors Igmazen se déclara et le fil c.rrêter. Ce rebelle, se voyant renfermé et gardé à \ue, résolut de prétenir son supplice par une mort volontaire. Il enivra ses gardes la nuit; et. comme ils furent endormis, il se leva, et trouvant par hasard sous main une corde propre pour le qu'il avait, il
s'étrangla lui-même dans un coin de la chambre.
Igmazen , qui devait le faire conduire le lendemain dans le camp de Théodose , eut un sensible déplaisir de cet accident. Il attesta la foi publique, prit Masilla à témoin de ce malheur, et lit charger sur un chameau le corps de ce misérable, qu'il alla présenter lui-même à
Théodose, comme un gage de son amitié et de l'affection qu'il avait pour l'empire. Théodose fit reconnaître ce corps par des gens du pays, et par quelques prisonniers qui jurèrent tous que c'était là le corps de Firme. Alors il fit de grandes caresses au roi, et, peu de jours après, il prit le chemin de Sitifi , et fut reçu en triomphe dans toutes les villes par où il passa. Il espérait qu'on le rappellerait à la cour après une si longue et si heureuse expédition ; mais il eut ordre de demeurer en Afrique, et de rétablir entièrement les affaires de cette province, que l'avarice des gouverneurs et la cruauté des rebelles avaient presque ruinée.
Cependant l'empereur Valentinien faisait de grands préparatifs de guerre et partait de Trêves au commencement du printemps, pour aller à grandes journées dans rillyrie. Toutes. les nations voisines étaient effrayées , et lui envoyaient des députés sur sa route pour lui demander humblement la paix. Il ne leur répondait autre chose, sinon qu'il allait les châtier si elles étaient coupables, et qu'il en jugerait quand il serait sur les lieux. Chacun croyait qu'il venait punir l'assassinat du roi vies Quades, ou les désordres arrivés dans les provinces, dont les gouverneurs étaient alarmés. 11 usa pourtant envers eux de sa politique ordinaire, et ne leur ht pas même une réprimande. Il passa presque tout l'été à Carnunte, dans la Pannonie, à assembler ses troupes, à remplir ses magasins; et tout d'un coup, ayant fait jeter un pont sur le Danube, il entra dans le pays des Quades avec son armée, résolu de les exterminer à cause de leur dernière irruption.
Quoique celte nation pauvre et timidene fût pas même en état de se défendre, on mit à feu et à sang tout ce qui se rencontra dans les villes ou dans la campagne, sans aucune distinction d'âge ou de sexe. Valentinien se ravisa peu de jours après; ei soit qu'il manquât de vivres, ou que la saison fût trop avancée; soit qu'il eût honte
d'insulter à un peuple plus malheureux que coupable , qui ne pouvait lui résister , il repassa le Danube , et mit son armée en quartiers d'hiver.
Les Quades revinrent un peu de leur crainte, et choisirent les plus qualifiés d'entre eux pour aller demander pardon à l'empereur, et lui promettre de le servir aux conditions qu'il voudrait leur imposer. Ces députés arrivèrent à Bergition, petit château dans la Pannonie. où Valentinien s'était retiré. Là ils obtinrent enfin une audience, où ils furent introduits par Équitius; et, s'étant jetés aux pieds de l'empereur, ils demeurèrent quelque temps sans se relever, saisis de crainte et de respect ; puis ils le supplièrent humblement , au nom de toute la nation , de leur faire grâce et de leur accorder la paix. Valentinien, surpris de la pauvreté et de la mauvaise mine de ces ambassadeurs, s'écria qu'il était bien malheureux d'avoir à traiter avec des gens faits comme ceux-là, et leur reprocha leur insolence et leur perfidie. Comme ils se jetaient sur des excuses ennuyeuses , il se mit en colère et leur parla avec tant d'émotion, qu'il s *■ rompit une veine, et tomba demimort entre les bras de ses officiers , en jetant le sang par la bouche. Il mourut quelques heures après dans les convulsions , le dix-septième jour de novembre, la cinquante-cinquième année de son âge et la douzième année de son règne.
Chacun raisonna sur cette mort suivant son esprit. Les uns observaient qu'une comète avait paru depuis peu ; que la foudre était tombée sur le palais ; qu'un hibou s'était perché sur le toit des bains impériaux , d'où l'on n'avait pu le chasser; que l'empereur avait vu en songe l'impératrice en habit de deuil, et qu'étant sorti ce matin-là plus triste qu'à son ordinaire à dessein de monter à cheval, le chesal s'était cabré contre sa coutume. Les plus sages, au lieu de ces observations vaines et ridicules, remarquaient qu'il était mort comme
il avait vécu, dans le trouble et dans l'agitation; que c'avait été un juge sévère, plutôt qu'un bon maître; que de tous les empereurs il n'y avait eu que lui qui eût passé son règne sans signer une seule grâce; qu'on eût dit qu'il punissait par chagrin, plutôt que par justice; qu'il entrait un peu d'avarice dans cette sévérité, et que les confiscations suivaient trop ordinairement la condamnation des criminels ; qu'il faisait la guerre en furieux , et n'allait jamais combattre les ennemis qu'il n'eût dessein de les exterminer ; et qu'enfin , par un juste jugement de Dieu, sa colère , qui avait causé tant de morts, venait de lui ôter la vie à lui-même.
Plusieurs disaient, en sa faveur, qu'il avait essayé de vaincre son tempérament , et qu'il n'avait pu ; que cette sévérité excessive n'avait pas été honnête à l'empereur, mais qu'elle avait été utile à l'empire; qu'au reste il avait eu plus de vertus que de défauts ; qu'il avait épargné le bien du peuple , diminué les tributs , réglé les gens de guerre, dressé de bons ofiîciers, fortifié les places frontières , et gagné des batailles par ses lieutenants et par lui-même; qu'il avait mené une vie pure et irréprochable, éloigné de sa cour la corruption et les débauches, tant par ses édits que par ses exemples, et montré dans toute sa conduite de l'esprit, du courage , de la politesse et de la grandeur.
Les plus zélés pour la religion le blâmaient d'avoir épousé Justine , femme arienne ; de s'être laissé surprendre aux professions de foi d'Auxence , archevêque de Milan. On convenait pourtant que ce prince avait toujours retenu la foi de l'Église dans sa pureté; qu'il s'était brouillé là-dessus avec son frère Valens, jusqu'à lui refuser du secours contre les barbares, comme à un ennemi de Dieu qu'il fallait abandonner; et qu'il avait prié saint Ambroise de le reprendre, s'il manquait, ou contre la piété, ou contre la doctrine de l'Église.
Il ne sera pas hors de propos de rapporter ici la part
que cet empereur avait eue en l'ordination de cet archevêque, dont nous parlerons si souvent dans la suite de cette histoire. Auxence arien étant mort , après avoir tenu plusieurs années le siège de Milan, Valenlinien pria les évêques de s'assembler pour élire un nouveau pasteur. Il leur demanda un homme d'un profond savoir et d'une vie irréprochable. Les évêques le supplièrent d'en nommer un lui-même tel qu'il le souhaitait; mais il leur répondit que c'était une affaire au-dessus de ses forces, et qu'il n'avait ni assez de sagesse ni assez de piété pour s'en mêler; que ce choix leur appartenait, parce qu'ils avaient une parfaite connaissance des lois de l'Église , et qu'ils étaient remplis des lumières de l'esprit de Dieu.
Les évêques s'assemblèrent donc avec le reste du clergé pour procéder à l'élection; et le peuple, dont le consentement était requis, y fut appelé. Les ariens nommaient un homme de leur secte , les catholiques en voulaient un de leur communion. Les deux partis s'échauffèrent, et cette dispute allait devenir une sédition et une guerre ouverte. Ambroise, gouverneur de la province et de la ville, homme d'esprit et de probité, fut averti de ce désordre, et vint à l'église pour l'empêcher. Sa présence fit cesser tous les différends; et l'assemblée s'étant réunie tout d'un coup, comme par une inspiration divine , demanda qu'on lui donnât Ambroise pour son pasteur. Cette pensée lui parut bizarre; mais comme on persistait à le demander, il remontra à l'assemblée qu'il avait toujours vécu dans les emplois séculiers, et qu'il n'était pas même encore baptisé ; que les lois de l'empire défendaient à ceux qui exerçaient des charges publiques d'entrer dans le clergé sans la permission des empereurs ; et que le choix d'un évêque devait se faire par un mouvement du Saint-Esprit, et :mn par un caprice populaire. Quelque raison qu'il alléguât, quelque résistance qu'il lit, le peuple voulut
le porter sur le trône épiscopal , auquel Dieu l'avait destiné. On lui donna des gardes, de peur qu'il ne s'enfuît, et l'on présenta une requête à l'empereur pour lui faire agréer cette élection.
L'empereur y consentit 1res -volontiers, et donna ordre qu'on le fît baptiser promptement, et qu'on le consacrât huit jours après. On rapporte que ce prince voulut assister lui-même à son sacre , et qu'à la fin de la cérémonie , levant les yeux et les mains au ciel , il s'écria transporté de joie : « Je vous rends grâces, mon Dieu , de ce que vous avez confirmé mon choix par le . vôtre , en commettant la conduite de nos âmes à celui à qui j'avais commis le gouvernement de cette province. » Le saint archevêque s'appliqua tout entier à l'étude des saintes Écritures et au rétablissement de la foi et de la discipline dans son diocèse. S' étant aperçu de quelques abus qui se commettaient par les magistrats sous l'autorité de l'empereur , il F alla trouver dans son palais, et lui remontra le zèle qu'il devait avoir pour le service de Dieu et pour la justice.
Ce prince lui répondit sagement qu'il recevait ses avis en bonne part; qu'il le connaissait depuis longtemps pour un homme droit et incapable de dissimulation ou de flatterie ; qu'en l'acceptant pour son évêque, il avait bien prévu qu'il se donnait à lui-même un juge incorruptible de sa vie ; qu'il n'avait pas laissé de confirmer son élection , jugeant qu'on ne pouvait donner trop d'autorité à un homme de bien ; qu'il usât donc de sa liberté ordinaire ; qu'il réprimât , par une sainte sévérité, les dérèglements de la cour, et qu'il ne craignît pas de l'avertir lui-même de ses défauts, et d'y apporter les remèdes qu'il jugerait nécessaires selon sa prudence, et selon les règles de la loi de Dieu.
Le saint archevêque , appuyé de l'autorité de l'empereur, travaillait à déraciner les erreurs que son prédécesseur Auxence avait semées dans la ville impériale :
toute l'Église espérait beaucoup de cette protection; mais ce prince mourut peu de temps après, comme nous avons déjà dit. Son corps fut porté à Constantinople, et mis dans le sépulcre du grand Constantin avec les solennités accoutumées.
Gratien, fils aîné de Valentinien, et de Sévéra sa première femme, avait été associé à l'empire environ sept ans auparavant , et se tenait alors à Trêves , où son père l'avait laissé. Le jeune Valentinien, (ils du second lit, âgé de huit à neuf ans, s'était avancé avec l'impératrice Justine , sa mère ; et comme il n'était pas loin de l'armée, les principaux officiers se liguèrent ensemble pour le créer empereur. Céréalis, son oncle, conduisit adroitement toute l'intrigue. Après avoir disposé toutes choses , il alla quérir son neveu , et le fit déclarer Auguste six jours après la mort de son père.
Ceux qui s'étaient mêlés de cette élection écrivirent à Gratien que les ennemis ayant repris courage depuis la mort de son père, l'année avait eu besoin de la présence d'un empereur, et qu'ils avaient été contraints d'élire le prince Valentinien, avant que des esprits remuants eussent pu prendre d'autres mesures; qu'ils suppliaient Sa Majesté de les excuser s'ils n'avaient pas attendu son consentement, et de leur pardonner une faute qu'ils n'avaient faite que pour le bien de l'Élat, et pour l'intérêt de sa famille. Gratien, offensé de leur procédé , fut sur le point d'en faire punir quelques-uns : néanmoins il s'apaisa presque en même temps ; cl , confirmant l'élection de ce jeune prince , non-seulement il l'accepta pour son collègue, mais encore il voulut lui servir de père. Il.se contenta des provinces qui sont en deçà des Alpes, et lui laissa l'Italie, l'Afrique et rillyrie à gouverner.
La mort de Théodose le père , et la disgrâce de son fils, arrivèrent en ce temps, par la jalousie des ministres de l'empire et par des intrigues de l'empereur Valei
qui ne pouvait souffrir ceux qu'il croyait dignes de lui succéder.
C'était un prince qui avait beaucoup de défauts, et dont les bonnes qualités étaient étouffées par les mauvaises. Il prenait quelquefois d'assez bonnes résolutions , mais il manquait souvent de force ou de lumière pour les exécuter. Il arrêtait l'ambition et l'insolence des grands ; mais c'était presque toujours en les opprimant. On eût pu lui donner la gloire d'être bon ami, s'il eût su choisir ses amitiés. Il ne chargeait pas les provinces de subsides; mais il ruinait les meilleures maisons de l'empire, et voulait regagner sur les confiscations des particuliers ce qu'il perdait en diminuant les impôts publics. Dès qu'on était accusé devant lui , il suffisait d'être riche pour être coupable, et, sans se mettre en peine de discerner le vrai d'avec le faux , il ne manquait jamais de punir quand il pouvait le faire à son profit. Il était toujours prêt à donner de longues audiences aux délateurs, et s'ennuyait dès qu'on commençait à se justifier; ce qui donnait lieu aux oppressions et aux calomnies.
On avait fait diverses entreprises contre lui depuis qu'il régnait, ce qui l'avait rendu timide et soupçonneux. Toutes les intrigues de la cour ne roulaient que sur de faux rapports et sur des attentats imaginaires. La chose en était venue à un tel point, que c'était un crime que d'expliquer un présage, ou de parler du successeur de Valens. Cette facilité à tout croire et à tout craindre lut cause de la perte de plusieurs grands hommes , et particulièrement de celle de l'ancien Théodose.
Palîade , homme de basse naissance , et fort adonné à la ma^ie, ayant été arrêté comme complice de quelques seigneurs de la cour, qu'on accusait d'avoir volé les finances, on le mit entre les mains de Modeste, préfet du prétoire. 11 fut interrogé et ne voulut rien révéler.
On lui donna la question, qu'il souffrit d'abord avec assez de constance ; mais lorsqu'il se sentit pressé des tourments , il s'écria qu'il avait des choses à dire plus importantes que celles qu'on lui demandait, et qui regardaient la personne du prince. On lui laissa reprendre haleine, et, comme on l'eut encouragé à parler, il déclara qu'il s'était tenu depuis peu une assemblée se crête, où, par des sortilèges et des présages détestables, on avait appris la destinée de l'empereur, et le nom de celui qui devait lui succéder à l'empire. Il nomma ceux qui y avaient assisté. Ils furent arrêtés sur-le-champ, et n'osèrent désavouer une chose dont on savait déjà toutes les circonstances.
C'était une intrigue de quelques personnes de qualité, et de plusieurs philosophes païens, qui s'étaient associés pour savoir ce qui devait arriver après la mort de l'empereur. L'aversion qu'ils avaient pour la religion chrétienne , et le désir de voir la leur rétablie , leur donnaient cette curiosité. Ils espéraient que l'oracle leur nommerait quelqu'un de leur parti. Ils avaient déjà par avance jeté les yeux sur Théodose , un des secrétaires de Valens, d'une très-noble famille des Gaules, estimé pour sa probité, pour son esprit et pour son courage , qui vivait en grand seigneur , et qui dans une cour tumultueuse était aimé de tout le monde, encore qu'il conservât dans ses actions et dans ses discours une généreuse liberté. Ces grandes qualités l'avaient t'ait regarder comme un homme capable de remettre le culte des dieux, auquel il était fort attaché.
Ces philosophes, prévenus de cette pensée, s'assemblèrent secrètement dans une de leurs maisons. La première chose que le sort leur apprit, ce fut que leur curiosité leur coûterai! à tous la vie, et que l'empereur périrait peu de temps après à Mimas d'un horrible genre de mort. Alors ils voulurent savoir le nom de celui qui devait être son successeur. L'anneau enchanté,
commençant à sauter sur les lettres, assembla ces deux syllabes, Thé-o ; le d vint s'y joindre ensuite. Sur quoi, un des assistants interrompit le sort , et s'écria que leurs vœux étaient accomplis , et que c'était l'ordre du destin que Théodore régnât après Valens. Ils n'en demandèrent pas davantage; et sans songer au malheur que l'oracle leur avait prédit, comme on croit aisément ce qu'on souhaite, ils attendirent tous l'accomplissement et la destinée de Théodore.
Dès que l'affaire eut été ainsi découverte à Antioche, Valens, sachant que Théodore était à Constantinople pour des affaires domestiques, y envoya des gardes avec ordre de le prendre et de le transférer sûrement ; ce qui fut fait. On l'interrogea, et il répondit qu'il n'avait eu aucune part à cette intrigue ; que depuis qu'il l'avait sue, il avait eu dessein de la révéler à l'empereur, mais qu'on l'avait assuré que ce n'avait été qu'une curiosité philosophique; que c'était un crime effroyable de vouloir usurper l'empire , mais qu'il était permis de l'attendre du destin , dont les ordres étaient inévitables; que pour lui, il n'avait rien entrepris ni rien espéré là-dessus. On lui produisit des lettres par lesquelles il fut convaincu de s'être flatté de la prédiction , et d'avoir consulté ses amis sur le temps et les moyens de l'exécuter.
L'empereur lui fit trancher la tête, et commanda qu'on cherchât tous ses complices, et qu'on exterminât tous les philosophes qui, depuis l'empire de Julien, faisaient profession ouverte de magie. On voulut lui représenter que toutes les prisons étaient déjà pleines de gens suspects, ou convaincus, et qu'il y aurait quelque grâce à faire dans le nombre; mais il s'offensa de cette remontrance , et ordonna qu'on fît tout mourir indifféremment sans aucune forme de procès. Cette cruelle sentence fut exécutée : les innocenls étaient confondus avec les coupables; les uns périssaient par le fer, les
autres par le feu ; plusieurs étaient déchirés dans les tortures; surtout on brûlait les magiciens avec leurs livres, et personne n'osait paraître en manteau dans toute l'Asie , de peur que la ressemblance de l'habit ne les fit prendre pour des philosophes. On ne voyait dans Antioche que sang répandu, que maisons ruinées, que feux allumés ; ce qui rendit L'empereur si odieux, qu'on faisait par toute la ville cette imprécation publique contre lui : Que Y alens puisse un jour être lui-même brûlé vif.
-L Gomme les grandes passions sont non-seulement criminelles, mais encore ridicules, Valens s'imagina qu'il pouvait perdre ce fatal empereur que l'oracle venait de nommer a moitié , ne songeant pas qu'il y a une Providence divine qui se joue des prévoyances humaines, et qu'un tyran ne fit jamais mourir son successeur. Il entreprit de perdre toutes les personnes de qualité dont le nom commençait par les deux syllabes suspectes, et les fit rechercher si exactement, que plusieurs, pour sauver leur vie, furent obligés de quitter leurs noms, et d'en prendre d'autres moins dangereux.
Les Théodose s'étaient acquis trop de réputation pour échapper aux poursuites d'un prince si cruel et si défiant. Théodose le père était encore en Afrique, où Valentinien l'avait jugé nécessaire pour le repos de la province. Après avoir éteint le feu de la rébellion , il avait informé la cour de la misère des peuples, et s'était plaint hautement du comte Romain, qui les avait désolés par son avarice et par ses inhumanités. 11 avait fait châtier rigoureusement quelques-uns de ses complices, et n'avait pas craint de publier les intelligencesde ce gouverneur avec quelques ministres intéressés, qui profitaient de ces concussions, et qui le protégeaient auprès de l'empereur. Cette fermeté de Théodose lui avait attiré la haine de ces personnes puissantes , qui obsédaient te prince après l'avoir abusé, et. qui, se donnant la liberté
3(j BÏSTOIBE
de faire des injustices-, voulaient ôter aux autres celle de les découvrir et de s'en plaindre.
L'empereur Valons s'était contenté d'entretenir sous main ces inimitiés, sans oser rien entreprendre du vivant de Valentinien : mais après sa mort il ne garda plus de mesure, et prit sur ses neveux le même ascendant que son frère avait pris autrefois sur lui. 11 gagna les ministres de Gratien, déjà préoccupés parleurs jalousies. Il se ligua avec l'impératrice Justine, arienne et emportée comme lui, et se servit si bien de la conjoncture favorable de ces nouveaux règnes, que mêlant les intérêts de l'Étal avec ceux de la religion, et les passions des autres avec les siennes, il fit faire le procès à Théodose. On l'arrêta dans Carlhage; et soit qu'on l'eût accusé d'avoir voulu se rendre maîire de l'Afrique, soit qu'on lui eût supposé d'autres crimes, on le condamna à mourir dans les lieux mêmes où il venait de triompher peu de temps auparavant.
Théodose, se voyant opprimé par l'envie, employa ce qui lui restait de temps à penser à son salut. 11 reçut le baptême, que, selon la mauvaise coutume de ce temps-Jà , il avait différé de recevoir, et mourut innocent devant Dieu, comme il avait vécu sans reproche et avec gloire devant les hommes. Son fils était encore dans la Mœsie , où il commandait l'armée, aimé des peuples, estimé des gens de guerre, et redouté des ennemis de l'empire. Gomme il n'était pas moins à craindre par ses vertus que son père, il allait éprouver la même fortune que lui; mais il quilta tous ses emplois et se sauva promptement en Espagne, où il se mit à couvert de la persécution de Valens, qui sur le sujet de ses défiances n'était pas d'humeur à laisser un crime imparfait. Quoique l'empereur Gratien fût en âge de s'appliquer aux affaires, et qu'il sût la disgrâce de Théodose, dont il connaissait le mérite, il le laissa dans son exil. C'est ainsi que les meilleurs princes, par une
DE THÉODOSE o?
molle politique, ou par une paresse criminelle, deviennent souvent aussi dangereux que les méchants.
Théodcse passa quelques années en Espagne , prenant cet exil pour un temps de repos, et vivant obscurément avec quelques-uns de ses parents et de ses amis, jusqu'à ce que les affaires de l'empire se brouillèrent de telle sorte, qu'on fut réduit à recourir à lui , comme au seul homme capable de les rétablir. Je crois être obligé de rapporter ici un peu au long tous ces troubles, tant pour rendre la suite de celte histoire plus intelligible, que pour faire remarquer les voies dont Dieu se servit pour punir l'empereur Valens, et mettre Théodose en sa place.
De tous ces peuples barbares qui sortaient en foule du fond du Septentrion, et qui se chassaient les uns les autres jusque sur les bords du Danube et du Rhin, il n'y en eut point de plus redoutables à l'empire romain que les Goths.
Ces barbares, qui n'étaient séparés alors des provinces de l'empire que par le Danube , se jetèrent souvent dans la Thrace, dans l'Illyrie et dans la Pannonie : toutefois, comme ils faisaient la guerre en désordre, ils furent presque toujours battus, et ne firent aucun progrès. Mais après avoir été longtemps ou ennemis ou alliés des empereurs, ils s'accoutumèrent à la discipline, et en servant les Romains ils apprirent à les vaincre.
La division s'étant mise parmi eux, sous l'empire de Valens, ils en vinrent à une guerre ouverte. Il se donna une sanglante bataille : Athanaric, roi des Ostrogoths, demeura vainqueur, et Fritigerne, roi des Visigolhs, lut défait. Celui-ci eut recours à la protection de l'empereur, qui lui envoya un secours très-considérable. Il vainquit Athanaric à son tour, et par reconnaissance pour l'empereur, et pour tant de chrétiens qui étaient venus le secourir, il embrassa la religion chrétienne, et voulut que ses sujets en fissent de même. Valens ne
perdit pas cette occasion d'avancer la secte des ariens, suivant le vœu qu'il en avait fait à son baptême. Il envoya d'abord à Fritigerne des gens passionnés pour cette doctrine, qui l'inspirèrent au prince et à ses sujets, par la trahison d'Ulphilas leur évêque, premier inventeur des lettres gothiques, et traducteur de l'Écriture sainte en sa langue, qu'on avait gagné dans le temps de ses ambassades à Gonstantinople.
Ces deux rois commençaient à se réunir , et ne demandaient plus que du repos après tant de guerres étrangères et domestiques , lorsqu'ils furent accablés tout à coup l'un et l'autre, et chassés avec toute leur nation des terres qu'ils avaient conquises. Un peuple inconnu, et renfermé jusqu'alors entre le fleuve Tanaïs et la mer Glaciale, sortit de son pays, et s'épandit comme un torrent dans toutes les provinces voisines. 0 C'étaient les Huns, gens sans justice , sans religion , endurcis au travail dès leur enfance , nourris de racines sauvages et de chair crue , toujours campés et fuyant les maisons comme des tombeaux , errant les jours et dormant les nuits à cheval. Leur cavalerie innombrable, et la quantité prodigieuse de chariots qui les suivaient chargés de leurs femmes et de leurs enfants, leur manière de combattre par pelotons, et de se rallier un moment après leur déroute; la figure même de ces hommes petits de taille, mais forts et ramassés; leurs visages balafrés, leurs petits yeux, et leurs grosses têtes : tout cela jetait la frayeur dans l'esprit des peuples qui n'étaient pas si barbares qu'eux.
Ils attaquèrent d'abord les Alains , qui furent contraints de rechercher leur amitié. Ils poussèrent leurs conquêtes jusqu'au delà du Borysthène, chassant ou massacrant tout ce qui leur résistait , et s'étendirent vers la Dacie. Au bruit de cette terrible marche , tous les Goths coururent aux armes. Athanaric , qui était le plus exposé , ramassa toutes ses troupes , et s'avança
DE THÉODOSE .'j9
vers les bords du fleuve Danaste pour en disputer le passage aux ennemis. Il envoya cependant plusieurs partis jusqu'à vingt lieues au delà pour les reconnaître, et lui en rapporter des nouvelles. Mais quelque précaution qu'il pût prendre, les Huns prévinrent ces partis, et passèrent le fleuve à la faveur de la nuit, partie à gué, partie à la nage. Quoique Atbanaric eût à peine le temps de se mettre en bataille , il soutint leur première attaque avec beaucoup de courage : mais comme il se vit accablé parle nombre, il se retira avec ce qu'il pût sauver de son armée, et gagna les montagnes, où il se retrancha, tandis que les ennemis s'amusaient à faire le dégât dans le plat pays.
Cependant les Goths eiïrayés s'avancèrent tous vers les rives du Danube. Vidéric, roi des Grotungues, encore mineur, vint se joindre à eux sous la conduite d'Alatée et de Safrax, deux excellents capitaines. Ils étaient trop de monde pour subsister dans un si petit espace, et trop peu pour résister à de si puissants ennemis. En cette extrémité , ils envoyèrent une ambassade à l'empereur Valens, pour le supplier humblement de leur donner quelques terres dans la Thrace, où ils pussent vivre paisiblement sous sa protection , promettant de le servir dans ses guerres, et de garder euxmêmes les frontières de l'empire.
Valens accorda aux Goths ce qu'ils demandaient, et envoya ordre à Lupicin, gouverneur de Thrace, de leur fournir des vivres, et de les recevoir dans sa province, à condition toutefois qu'ils y entreraient sans armes , qu'ils ne sortiraient pas des limites qu'on leur av.iit marquées, et qu'ils enverraient leurs enfants mâles en Orient , pour y être élevés dans les exercices de la milice romaine.
Lupicin alla jusque sur le rivage du Danube, accompagné de Maxime, qui commandait l'infanterie. Ils virent arriver le roi Fritigerne avec ses sujets et leur firent
distribuer des vivres et quelques terres à cultiver. Le fleuve élait alors débordé, et cette multitude de barbares fut plusieurs jours et plusieurs nuits à le passer. Valens, comme s'il eût mis l'empire en sûreté, ne fit plus de cas des vieilles troupes , n'en leva plus de nouvelles, et négligea les recrues qu'il se fit payer en argent, à raison de quatre-vingts écus d'or pour chaque soldat. En peu de temps les armées s'affaiblirent , et tous les officiers furent mécontents.
Les Goths, de leur côté, commençaient à manquer de vivres , et se trouvaient réduits par l'avarice du gouverneur à donner leurs biens et à vendre jusqu'à leurs enfants pour avoir du pain. Ils souffraient ces extrémités , jusqu'à ce que le désespoir les fit murmurer. Lupicin, craignant qu'ils ne se révoltassent, résolut pourtant de ne rien relâcher, se tint sur ses gardes, et fit assembler l'armée de Thrace de ce côté-là. Alatéeet Safrax, à qui Valens avait refusé de donner retraite , côtoyèrent alors le Danube, et, trouvant des endroits mal gardés, ramassèrent des bateaux , et firent passer tumultueusement leur cavalerie. Pour Athanaric, il n'osa demander aucune grâce à l'empereur, qui le haïssait depuis longtemps , et se jeta sur un quartier des Sarmates, où il s'établit par la force des armes.
Cependant le roi Fritigerne retenait la fureur des Goths, et ménageait adroitement l'esprit des Romains, jusqu'à ce qu'il pût faire éclater son ressentiment. Ayant su par des espions qu'Alatée et Safrax avaient passé le fleuve, et prévoyant qu'il aurait besoin de leur cavalerie, il marcha vers eux à petites journées , et par des chemins détournés, pour ne donner aucun soupçon d'intelligence. Enfin il campa près de Martianopolis, où Lupicin le reçut dans sa maison , et le traita magnifiquement. Pendant qu'ils étaient à table, quelques Goths s'étant présentés aux portes de la ville pour faire leurs provisions, les soldats de la garnison les repoussèrent :
DE IHÉOUOSE 41
on s'échauffa de part et d'autre, on en vint aux mains, tous les bourgeois prirent les armes , et tout le camp des Goths se mutina.
Le gouverneur, étant averti de ce désordre , ne s'en émut pas beaucoup; et, comme il élait à demi ivre, il ordonna tout bas qu'on allât égorger les gens de la suite du roi qui l'attendaient dans une salle prochaine. Cet ordre ne put être exécuté si secrètement que Fritigerne ne s'en doutât , et qu'il n'ouït même les cris de ceux qu'on égorgeait. Il se leva de table tout à coup, sans donner le temps au gouverneur de prendre aucune résolution, et sortit de la ville, sous prétexte d'aller se montrer, et faire punir les séditieux. Aussitôt qu'il fut en sûreté , il monta à cheval , et courut de tous côtés animant ses peuples à la vengeance. En peu de temps la nation entière se souleva , et Valens eut pour ennemis ceux qu'il comptait pour ses hôtes et pour ses alliés.
Ils ravagèrent d'abord la campagne, et mirent plusieurs villages à feu et à sang. Fritigerne leur laissa assouvir leur première rage; après quoi, il les régla comme il put, et les fit marcher sous leurs drapeaux. Lupicin, de son côté, assembla ses troupes, et crut qu'il n'avait qu'à paraître pour dissiper cet orage ; mais il se laissa surprendre; et cette multitude de barbares sans* ordre , et presque sans armes, s'étant jetée sur lui et sur son armée, il s'enfuit honteusement. Les Goths, après avoir tué la plupart des soldats et des officiers , prirent les habits et les armes des morls, et pillèrent impunément loute la Thrace. Les esclaves qu'ils avaient vendus pour avoir des vivres, rompaient leurs chaînes, et accouraient de toutes parts. Une troupe de mécontents vint se joindre à eux, et leur enseigna les lieux où ils pouvaient s'enrichir, et ceux où ils pourraient se retrancher. En ce même temps un ancien régiment des Goths qu'on avait mis en quartier d'hiver à Andrinople, fut chassé par les habitants, quoiqu'il n'eût aucune part
à la révolte , et qu'il eût toujours été fidèle à l'empire.
Ces barbares, indignés de ce traitement, envoyèrent demander du secours à leurs compagnons, et mirent le siège devant Andrinople. Ils y donnèrent plusieurs assauts, et furent toujours repoussés. Friligerne, voyant qu'ils se consumaient inutilement devant cette place , leur fit entendre qu'il fallait faire la guerre à des hommes et non .pas à des murailles; qu'il importait peu de prendre une ville quand on pouvait gagner plusieurs provinces, où il y avait plus de butin à faire , et moins de danger à courir. Ces troupes, suivant le conseil du roi, levèrent le siège et se répandirent dans la Thrace, la Mœsie et la Pannonie.
L'empereur Valens était alors à Antioche , où , par le conseil de quelques évêques ariens , et par les soins de l'impératrice , il ne pensait qu'à persécuter les catholiques. Il y en avait qui mouraient dans les tourments; d'autres étaient précipités dans l'Oronte. On chassait de leurs églises les plus saints prélats, et l'on portait le fer et le feu jusque dans le fond des solitudes d'Egypte. L'empereur reçut presque en même temps les nouvelles de la révolte de Fritigerne , de la défaite de Lupicin et de la désolation des provinces. Alors il se repentit des fautes qu'il avait faites , et résolut de se venger de l'ingratitude des Goths , et de tomber sur eux avec toutes les forces de l'empire.
Cette affaire lui donnait de grandes inquiétudes , parce qu'il avait déjà plusieurs ennemis sur les bras. Les Sarrasins étaient les plus redoutables. Ils avaient perdu leur roi depuis quelque temps, et la reine Mauvia, sa femme, était demeurée régente. Quoiqu'elle fût alliée des Romains , ils commencèrent à la troubler, et crurent pouvoir impunément irriter des peuples qui n'étaient gouvernés que par une femme. Elle s'en plaignit et n'en put tirer aucune raison. Elle rompit l'alliance que son mari avait faite avec l'empereur, se mit
en campagne avec une puissante armée et ravagea la Palestine , la Phœnicie et cette partie de l'Egypte qui est entre le Nil et la mer Rouge. Le gouverneur de Phœnicie se présenta plusieurs fois pour s'opposer à ses passages; mais il fut toujours battu, et perdit la meilleure partie de ses troupes. 11 fallut avoir recours au comte Victor, général des armées en Orient. Celui-ci s'avança avec un grand corps de cavalerie et d'infanterie, et, se moquant du gouverneur qui venait le joindre, il demanda de se tenir à l'écart, et de lui laisser tout l'honneur d'une victoire qu'il n'avait su remporter luimême. Avec cette confiance il s'approcha, il donna la bataille , et la perdit ; toute son armée fut défaite, et il allait périr lui-même, si le gouverneur ne fût accouru pour le dégager , et pour favoriser sa fuite. Après cette victoire, la reine était en état de pousser plus avant ses conquêtes , sans que rien fut capable de l'arrêter.
Il n'y avait pas moins à craindre au dedans de l'empire qu'au dehors. Les provinces , lassées de la tyrannie des gouverneurs et de la persécution qu'on faisait aux catholiques , étaient sur le point de se soulever. Valens, qui craignait d'être accablé, dépêcha des courriers à l'empereur Gratien , son neveu, pour lui demander du secours , et se hâta de satisfaire les Perses et les Sarrasins, afin de n'avoir que les Goths à combattre, et de ne faire qu'un corps de toutes ses troupes.
Il ordonna donc au comte Victor d'aller trouver la reine Mauvia et de lui demander la paix, à quelque condition que ce fût. La négociation fut plus heureuse que la guerre; car la reine, qui avait autant de sagesse que de valeur, arrêta le cours de ses victoires, et se contenta d'avoir réduit l'empereur à la craindre. Victor, de son ('•té, ménagea si adroitement lV-i il de cette princela louant de ses grandes qualités, et faisant gloire d'avoir été vaincu par elle, qu'en peu de jours elle lui accorda la paix, et lui donna même sa fille en mariage.
Toutefois, comme elle était zélée pour la religion chrétienne, qu'elle avait embrassée depuis peu , elle ne voulut pas signer le traité qu'on ne s'engageât à lui donner pour évêque un de ses sujets appelé Moïse , qui vivait en réputation de sainteté dans les solitudes d'Egypte. La condition parut fort douce , et le traité fut conclu et exécuté presque en même temps.
Victor eut ordre de passer de là en Perse, afin de terminer comme il pourrait les différends entre les deux couronnes, et d'emmener les légions qui étaient dans l'Arménie , dès que la paix serait conclue. L'empereur relâcha beaucoup de ses prétentions, et consentit à un accommodement qui aurait été honteux, s'il n'eût été nécessaire. Il ne restait plus qu'à satisfaire les peuples ; ce qu'on fit en rappelant les évêques de leur exil, et laissant vivre chacun dans l'exercice de sa religion , sans l'inquiéter.
Valens croyait alors ses affaires en bon état , et se préparait à partir d'Antioche , lorsqu'il apprit que Trajan, qui commandait les légions d'Arménie, avait attaqué les Goths dans la Thrace, qu'il les avait mis en déroute et poussés jusque dans les détroits du mont Hœmus; qu'il avait gagné les défilés sur eux, et les avait tenus quelque temps renfermés ; mais que la faim et le désespoir leur ayant fait faire des efforts extraordinaires, il avait été contraint de se retirer et de leur abandonner les passages. Peu de temps après il sut que Trajan avait joint Ricomer, prince français, envoyé d'Occident avec quelques troupes auxiliaires; que ces deux capitaines s'étaient approchés du camp des Goths, à dessein de les forcer dans leurs retranchements, s'il était possible, ou de donner sur l'arrière-garde , s'ils décampaient en désordre comme ils avaient accoutumé; qu'après s'être observés longtemps les uns les autres, ils en étaient venus aux mains ; que le combat avait duré depuis le matin jusqu'à la nuit; et que le nombre des barbares
DE THÉODOSE i .N
l'ayant enfin emporté sur la valeur des Romains , Trajan avait fait sa retraite en homme de guerre, et Ricomer était repassé en Occident pour en ramener un secours plus considérable. 0
^ L'empereur fut d'autant plus fâché de celte nouvelle, qu'il sut que beaucoup d'officiers avaient été tués, et que les Goths allaient impunément faire des courses jusqu'aux faubourgs de Constantinople. 11 envoya un corps de cavalerie à Trajan, afin qu'il pût tenir la campagne tout le reste de l'automne.
CependantGratien,dansrimpatienceoùilétaitd'aller secourir son oncle, avait fait passer la plus grande partie de son armée vers flllyrio, et se préparait à marcher au plus fort de l'hiver, pour se trouver en Orient à l'ouverture de la campagne. Il laissait Mérobaude, roi des Français, dans les Gaules pour les garder; et connaissant que le sort des princes est entre les mains de Dieu, et qu'ils doivent attendre la victoire de leur piété, plutôt que du nombre ou du courage de leurs soldats, il avait prié saint Ambroise de lui composer un petit traité de la vraie foi , qu'il pût lire durant son voyage.
Mais comme il était sur le point de partir, les Allemands, croyant profiter de son absence, passèrent le Rhin sur la glace au mois de février, et commencèrent à faire le dégât sur les terres de l'empire. Quoiqu'ils fussent plus de quarante mille hommes, ce jeune empereur ne s'étonna point; il fit marcher les troupes qu'il avait retenues dans les Gaules, et rappela celles qu'il avait envoyées vers la Paanonie. 11 se mit à leur tête, et rencontrant les ennemis aux environs de Strasbourg, il les attaqua si à propos, et avec tant de résolution, qu'il les défit entièrement. Il en demeura trente-cinq mille sur la place , et tous leurs chefs, et leur roi même, furent tués. Gratien poursuivit jusque dans les bois et dans les montagnes ceux qui se sauvaient, et contraignit toute la nation à lui demander humblement la paix.
et à lui donner comme en otage tout ce qu'il y avait dans le pays de jeunes gens, dont il renforça son armée. Gela fait, il donna ses ordres, et marcha à grandes journées vers la Pannoni^, quoiqu'il fût extrêmement incommodé d'une fièvre intermittente.
Valens, de son côté , allait fort lentement à Constantinople , et donnait ses ordres à des officiers généraux qui se rencontraient sur sa route. Trajan vint au-devant de lui , pour rendre compte de l'état des troupes qu'il commandait. Aussitôt qu'il parut , l'empereur se mit en colère, et, le chargeant de la perte du dernier combat, lui reprocha outrageusement son peu de conduite , ou son peu de cœur. Trajan écouta ces reproches sans s'émouvoir; et, comme il avait beaucoup de piété, il répondit à l'empereur : « Si nous sommes vaincus, sei- « gneur, c'est que vous nous empêchez de vaincre. « Vous faites la guerre à Dieu même , et Dieu assiste « les barbares qui vous la font. C'est lui qui donne la « victoire à ceux qui combattent en son nom, et qui « i'ôte à ceux qui se déclarent ses ennemis. Vous re- « connaîtrez que vous l'êtes si vous pensez quels sont « les évêques que vous avez chassés de leurs églises, et « ceux que vous avez mis en leur place. » L'empereur, offensé de ce discours, allait s'emporter ; mais Arinthée et Victor, généraux de son armée, lui firent connaître qu'il avait piqué très-sensiblement un homme de cœur; que le zèle de la religion l'avait fait parler , et qu'il fallait lui pardonner cette remontrance, qui n'était peutêtre que trop bien fondée. Valens s'apaisa un peu, et se contenta d'ôter à Trajan la charge de colonel de l'infanterie, qu'il avait exercée avec beaucoup de réputation.
Enfin l'empereur arriva à Constantinople vers la fin du mois de mai avec une partie de son armée. Les Goths continuaient à venir jusqu'aux portes de la ville, et à ravager la campagne comme auparavant. Pour lui, il se tenait renfermé . soit qu'il n'osât rien entreprendre
qu'il n'eût reçu des nouvelles de Gratien , soit qu'il voulût châtier cette ville par les gens de guerre qui la consumaient au dedans et par les barbares qui la pillaient au dehors; car il la haïssait depuis quelle avait pris contre lui le parti du tyran Procope.
Le onzième de juin il se retira à Melanthias, maison de plaisance des empereurs, à quelques milles de Constanlinople. Là , comme il assemblait ses troupes, il reçut des lettres de Gratien, qui lui donnait avis de la défaite des Allemands , et l'assurait qu'il serait bientôt à lui avec son armée victorieuse. Eu effet, il était en marche avec sa cavalerie, et venait attendre à Sirmium son infanterie et ses équipages. D'autre côté, le comte Sébastien, qui tenait la campagne avec deux mille hommes choisis, avait surpris plusieurs partis, et fait un grand carnage des Goths aux environs d'Andrinople.
Cependant le roi Fritigerne , jugeant qu'il en faudrait venir à une bataille , fit cesser le pillage dans la campagne, et commanda à tous ses gens dispersés de venir joindre le gros de l'armée, tant pour les empêcher de tomber dans les embuscades des Romains, que pour les accoutumer à la discipline du camp, il envoya des courriers à Alatée et Safrax, pour les prier de se rendre en diligence auprès de lui avec leur cavalerie. 11 ne campa plus que dans de grandes plaines , et près des villes, de peur d'être surpris ou de manquer de vivres. Dès qu'il sut que l'empereur s'approchait, il se retira comme s'il eût eu dessein de fuir le combat, et couvrit si bien sa marche , divisant son armée en plusieurs corps différents, que les coureurs ennemis n'en purent apercevoir qu'une partie, il avait détaché quelques bataillons pour se saisir des pos'es avancés; et il allait couper les vivres au Romains, s'il n'eût été prévenu. Enfin il se conduisait avec tant de sagesse et de u.odération, qu'on eût dit que Fritigerne était le prince romain, et que Valens était le bail titre.
Aussitôt que l'empereur fut arrivé à Andrinople , ceux qui avaient été envoyés pour reconnaître les*Goths lui rapportèrent qu'ils n'étaient guère plus de dix mille hommes ;qu'ilss'étaient retirés en désordre, et n'osaient se montrer hors de leurs retranchements. Il crut alors que la victoire était assurée. En ce même temps Ricomervint de Sirmicm pour l'avertir que Gratien marchait et quïl arriverait en peu de jours. Ce jeune prince écrivit à son oncle, et le conjurait de l'atlendre, et de souffrir qu'il partageât avec lui , sinon la gloire, du moins les travaux et les dangers de cette guerre.
Valens assembla le conseil, et mit l'affairé en délibération. Victor, général de la cavalerie, fut d'avis de ne rien précipiter, et représenta que les ennemis étaient plus forts qu'on ne pensait; mais qu'on pouvait s'assurer de les battre, et même de les accabler sans ressources, si l'on attendait le secours des Gaules. Il ajouta que c'était offenser un empereur qui venait en personne les secourir, que de combattre sans nécessité, lorsqu'il était sur le point d'arriver. Les principaux officiers de l'armée furent de ce même avis.
Sébastien soutenait, au contraire, qu'il fallait promptement donner bataille. C'était un grand capitaine, venu depuis peu des cours d'Occident, où il n'avait pu s'accommoder avec les ministres. Il commandait l'infanterie depuis la disgrâce de Trajan, et cherchait tous les moyens de se signaler dans sa charge, et de s'accréditer dans l'esprit de l'empereur. Tous les jeunes gens de la cour et de l'armée prirent ce parti, les uns pour complaire à l'empereur, les autres pour acquérir de la gloire; plusieurs même, piqués d'une fausse émulation, s'écrièrent qu'ils ne souffriraient jamais que d autres vinssent combattre et vaincre pour eux. Valens, qui croyait la victoire certaine , et qui d'ailleurs était jaloux de la réputation que son neveu s'était acquise, choisit le conseil qui flattait le plus sa passion, et résolut
d'aller droit aux ennemis avant que Gratien fût arrivé.
Fritigerne, de son côté, sachant qu'il aurait deuxgrandes armées et deux empereurs sur les bras, si l'affaire n'était bientôt terminée, jugea qu'il fallait s'accommoder avec Valens, ou l'engager piomptement à un combat général. C'est pourquoi il lui envoya des ambassadeurs, et lui fit taire des propositions raisonnables, en des termes très-respectueux et très-soumis. Il espérait par là que l'empereur lui accorderait la paix, ou qu'il prendrait ces soumissions pour des marques de crainte et de faiblesse, et qu'il aurait plus d'envie d'en venir aux mains. L'évêque Ulphiias, qui avait le secret de l'ambassade, se rendit eu diligence au camp d'Andrinople, ou ri fut reçu honorablement, et aussitôt conduit à l'audience. Il présenta publiquement des lettres, par lesquelles le roi son maître, au nom de tous ses sujets, suppliait l'empereur de laisser en paix une nation malheureuse, chassée de toutes parts, qui n'avait pris les armes qu'à l'extrémité, qui était prête à les quitter, et qui ne penserait qu'à vivre, à servir l'empire et à cultiver en repos les terres qu'on lui avait accordées dans la Thrace.
Ces ambassadeurs furent renvojés sans réponse ; et Valens eut d'autant plus d'impatience de donner la bataille, qu'il crut que les Goths avaient envie de Feuler. Il disposa tout, et marcha le lendemain, neuvième d'août, dès la pointe du jour, afin de faire plus de diligence. Il arriva sur le midi à la vue des ennemis, et mit son armée en bataille, toute fatiguée qu'elle était d'une marche de douze milles par des chemins difficiles, et par une chaleur excessive.
Le roi des Goths envoya incontinent des députés à l'empereur, pour lui faire de nouvelles propositions de paix : car, comme il était sage et habile, il craignait l'événement d'un combat, et voulait à tout hasard gagner du temps, jusqu'à ce que la cavalerie qu'il attendait fut
arrivée. Cependant il visita son camp, donna ses ordres aux capitaines, et rangea ses troupes derrière un retranchement qu'il avait fait de tous les chariots de l'armée. Il fit allumer de grands feux par toute la campagne, afin que les Romains, échauffés et altérés par la chaleur du jour, venant encore à respirer un air brûlant, fussent moins en état de combattre. Au même temps il eut avis que l'empereur avait méprisé ses députés, et ne voulait traites qu'avec les principaux de la nation. 11 lui manda qu'il irait le trouver lui-même, s'il voulait envoyer auparavant quelques seigneurs de sa cour en otage. Cette négociation fit une espèce de trêve pour quelques heures, pendant lesquelles Alatée e; Safrax arrivèrent avec leur cavalerie, et formèrent deux gros escadrons à la tête du camp des Goihs.
La proposition du roi fut acceptée dans le conseil de l'empereur ; et l'on y avait déjà délibéré sur le choix des otages, lorsque les deux partis, 6ans y penser, se trouvèrent engagés au combat. Car Bacurius, chef des Ibériens, qu'on avait mis à la pointe de l'aile droite, ayant aperçu vers le camp des ennemis un gros de cavalerie composé de H uns et d' Alains, se détacha sans ordre, et courut aussitôt pour le charger. Les barbares, sans s.' étonner, l'attendirent et le repoussèrent avec grande perte des siens. 11 s'éleva alors un grand bruit de part et d'autre. Quelques escadrons s'avancèrent pour soutenir les Ibériens , qui se retiraient en désordre ; mais Alatée vint incontinent fondre sur eux , et , après avoir taillé en pièces tout ce qui eut le courage de lui résister, il poussa le reste si brusquement, qu'il renversa cavalerie et infanterie, et mit toute l'aile droite en déroute, sans qu'elle put jamais se remettre.
Cependant Friligerne soitit en bataille avec une partie de ses troupes, et donna tête baissée sur l'aile gauche, où étaient les légions commandées parle comte Sébastien , et animées par la présence de l'empereur. Les
uns et les autres combattirent fort vaillamment : mais enfin les Goths plièrent ; et soit qu'ils ne pussent soutenir le choc de l'ennemi, soit qu'ils voulussent l'attirer près de leur camp , afin qu'il ne pûl leur échapper, ils reculèrent jusqu'au retranchement des chariots. Là ils tinrent terme, comme s'ils eussent repris de nouvelles forces. Les Romains firent aussi tous leurs efforts pour conserver leur avantage-, mais des compagnies d'archers qui gardaient le camp, tirant sur eux d'un côté; de l'autre Alatée qui revenait de poursuivre la cavalerie les chargeant en flanc, et une multitude innomlrable de barbares les environnant de toutes parts, ils ne pensèrent plus qu'à vendre chèrement leur vie.
Après avoir combattu quelque temps de loin à coups de flèches, ils en vinrent aux coups de haches et d'épées. \ mesure quj, l'ennemi gagnait du terrain, ils se serraient, jusqu'à ce qu'épuisés de forces, et accablés parle nombre, ils furent la plupart taillés en pièces. Le comte Sébastien, colonel d'infanterie, Valérien, grand écuyer de l'empire, Équiti s, proche parent de l'empereur et grand maître de son palais, plus de trente- cinq tiibuns, Bt une infinité d'autres officiers demeurèrent sur la place. L'empereur, voyant ce désordre, ne savait à quoi se résoudre. Deux compagnies de ses gardes le couvraient de leurs boucliers. Trajan était venu se ranger auprès de lui avec la plupart des volontaires, et criait qu'on amenât promptement du secours. Mais tout était épouvanté. Les Bataves, qui composaient le corps de réserve, avaient pris la fuite. Victor et Kicomer n'avaient jamais pu rallier leurs gens. Alors 'a nuit étant survenue, Trajan conseilla à l'empereur de se sauver; et, Soutenant lui seul tout l'effort des ennemis, il reçut plusieurs blessures, et mourut généreusement pour sa patrie, pour un prince qui l'avait outragé et chassé peu de temps auparavant.
Valens, pour cacher sa fuite, se mêla avec quelques