HIST0IKE
soldats qui fuyaient comme lui. Il avançait peu, parce que la nuit était obscure , et la campagne couverte de morts; et, pour comble de malheur, il fut blessé d'un coup de flèche par des barbares errants, qui tiraient à coups perdus partout où ils avaient ouï du bruit, il tomba de cheval et fut porté par quelques-uns de ses domestiques dans une maison champêtre qui se trouva sur le chemin. On n'eut pas plutôt arrêté son sang, et mis, comme on le put, le premier appareil à sa plaie, qu'une troupe de Goths débandés vint en désordre à dessein de piller la maison, sans savoir qui était dedans. Ils essayèrent de forcer les portes ; et, comme ils trouvaient delà résistance, ils renoncèrent à une entreprise où ils craignaient de ne pas réussir, et dont ils n'espéraient pas pouvoir profiter. Pour se venger toutefois de ceux qui leur résistaient dans cette maison, ils y mirent le feu, et passèrent outre. Ce fut là que Valons, accablé de douleur et pressé des remords de sa conscience, fut brûlé tout vif le neuvième d'août, en la quatorzième année de son règne, et la cinquantième de son âge. Les barbares apprirent sa mort par un de ses domestiques qui s'était sauvé de l'embrasement, et furent affligés d'avoir perdu l'occasion de faire un empereur prisonnier, et de profiter de ses dépouilles. Telle fut la fin déplorable de Valens. Il eut le sort des mauvais princes : il fut haï pendant sa vie , et mourut sans être regretté. L'histoire rapporte que, depuis la bataille de Cannes, les Romains n'avaient point fait de perte plus considérable. Il demeura sur la place plus des deux tiers de leur armée; le reste se dispersa et se jeta dans les villes de côté et d'autre. Le comte Victor et Ricomer coururent promptement vers l'empereur Gratien, pour lu donner avis de cette défaite, et pour empêcher qu il m s'engageât trop avant. Gratien, touché de la perte de le bataille, et de la mort de son oncle qu'il apprit er même temps, délibéra s'il continuerait sa marche, 01
s'il retournerait sur ses pas. Les Goths étaient puissants; il avait peu de troupes à leur opposer ; il perdait l'empire, s'il venait à être vaincu. Ces raisons l'obligèrent à se retirer dans Sirmium, jusqu'à ce qu'il eût assemblé de grandes forces, ou que dans l'ardeur du pillage la division se mît parmi les barbares.
Cependant il repassait dans son esprit toutes les circonstances de celle guerre: l'aveuglement de la cour, qui avait pris pour défenseurs de l'Etat ceux qui en étaient les plus dangereux ennemis ; l'imprudence de L'empereur, qui les avait, toujours trop craints ou trop méprisés. Il faisait réflexion sur ce que saint Ambroise lui avait écrit peu de temps auparavant, que « le sang « de tant de martyrs, et le bannissement de tant d'é- « véques persécutés, étaient la véritable cause des ré- « volutions de l'empire ; que les princes ne peuvent « s'assurer de la fidélité des hommes, quand ils ne sont « ^as eux-mêmes fidèles à Dieu; et que le soulèvement « d'une nation arienne contre un empereur arien était « un effet de la justice divine, qui punissait l'impiété « par l'impiété même. »
Pour remédier à ces désordres , et pour se rendre le Ciel favorable, Gratien fit d'abord un édit, par lequel il rappelait les évêques bannis pour la foi catholique, et les rétablissait dans leurs sièges. Il commanda à Sapor, l'un de ses lieutenants généraux, d'aller faire exécuter cet ordre dans tout l'Orient, de chasser les faux évêques des églises qu'ils avaient usurpées, et de n'y souffrir que ceux qui seraient dans la communion du pape Damase. Toutefois, jugeant à propos de ménager pour un temps l'esprit des peuples, et joignant la douceur à la piété, il accorda à chacun le libre exercice de sa religion, etn'intardif les assemblées publiques qu'a quelques sectes qui lui parurent ou ridicules ou scandaleuses.
Après avoir tiré l'Église de l'oppression où elle était, il fallut pensor aux moyens de sauver l'État. Valens était
mort sans enfants, et le jeune Valentinien , qui avait le titre et la qualité d'empereur, n'était pas encore en âge d'en exercer les fonctions ; ainsi Gratien se trouvai! seul chargé de tous les soins de l'empire. 11 voyait en même temps les Goths victorieux dans la ïhrace, et d'autres nations barbares prêtes à faire irruption dans les terres de l'empire. Ne pouvant suffire lui seul à tout, ni savoir où sa présence serait le plus nécessaire, il cherchait un homme capable de l'assister dans ses guerres, et de commander dan l'Orient en son absence. Il jeta les yeux sur Théodose, dont il connaissait la valeur et la sagesse ; et, soit qu'il eût déjà résolu de l'associer à l'empire, soit qu'il n'eût dessein que de lui donner le commandement de l'armée, il lui écrivit, et lui envoya ordre de venir promptement à Sirmium.
Théodose était alors en Espagne, où il s'était retiré, comme nous avons dit, pour éviter la persécution de Valens et l'envie des courtisans qui n'avaient pu souffrir sa réputation ni son mérite. Il vivait dans sa retraite, sans se plaindre ni des empereurs ni de sa fortune. Il demeurait tantôt à la ville parmi ses concitoyens, accommodant les différends des uns, assistant les autres dans leurs besoins, obligeant tout le monde , et ne se préférant à personne; tantôt à la campagne, où il cultivait lui-même ses jardins, et s'adonnait avec plaisir à tous les soins de l'agriculture. Profitant ainsi de sa disgrâce, il apprit à gagner l'amitié des peuples, et s'accoutuma si bien à tous les offices de la vie civile, qu'il retint la douceur et la modestie d'un particulier, lors même qu'il fut élevé à la dignité souveraine. 11 était en cet état lorsqu'il reçut les lettres de Gratien; il mit ordre à ses affaires domestiques, et partit peu de jours après.
Cependant les Goths, après le gain de la bataille, allèrent, contre l'avis du roi Fritigerne, mettre le siège devant Andrinople , où ils avaient su que Valens avait renfermé ses trésors et tout ce qu'il y avait de plus pré-
cieux. dans l'empire. Ils avaient gagné quelques soldats de la garnison, qui devaient leur livre!1 une norte de In ville: mais l'intelligence fut lécouvertes Enfin, incom* modes des pluies, battus par les machines de *és,
et rebutés de la longueur du siège, ils passé. ent jusqu'aux environs de Perinllie, ou ils espéraient faire un grand butin.
Gomme ils n'osaient attaquer cette place, ils ravagèrent la campagne, et s'approchèrent de Constan'inoplf, à dessein de l'investir et de la prendre d'assaut, ou par famine. L'impératrice Domitia, femme de Valens, ouvrit alors le trésor publ c. et anima si bien par ses discours et par ses largesses les habitants elles soldats, qu'ils sortirent en bataille, et chargèrent un gros de barbares, qui s'était avancé vers la ville. Le combat fut sanglant, et finit par une action qui surprit les Goths, et jeta la frayeur dans leur a ruée.
ils ne turent pas plus heureux devant Théssalonique. Ils entreprirent plusieurs fois de se rendre maîtres de cette ville, qui n'était pas en état de leur résister : mais saint Ascole, qui en était évêque, la défendit parla seule force de ses prières. Enfin, après avoir manqué le pillage de ces trois villes, ils se jetèrent dans la >ine, la
Thrace, la Scythie, la Mœsie, e pandirent jus-
qu'aux Alpes juliennes, qui borni !e ce côl
là, ravageant toutes ces provinces, et laissant partout des marques funestes de leur avarice et de leur fureur.
Les choses étaienl ei t lorsque Théodose arriva
à Sirmiui.i. Gi le reçut d'autant plus ie-
ment, qu'il avait honte de l'avoii de sa cour, et
qu'il allait lui confier l'affaire la plus importante de l'empire. 11 le fit gén i armée, et l'envoya
contre les Goths, avec une partie - ;
dans rillyrie.
Tli';odose marcha incontinent ; u les
ennemis étaient assemblés en ' e. H sut