H HISTOIRE
avait convaincus par ses discours , il les édifia par sa patience.
Il commençait à jouir du fruit de ses travaux, lorsque Maxime lui fut présenté. Grégoire le reçut non-seulement avec bonté , mais encore avec respect, comme un confesseur de Jésus-Christ. Cet imposteur gagnait de plus en plus les bonnes grâces de ce saint prélat., par une flatterie adroite, par des invectives fréquentes contre les ariens, et par un air de piété qui paraissait sincère. Cependant il menait secrètement son intrigue. 11 y engagea un prêtre de Constantinople, à qui l'élévation et le mérite de l'archevêque étaient devenus insupportables. Ils tournèrent si bien l'esprit du patriarche d'Alexandrie , par les puissantes correspondances qu'ils avaient auprès de lui , qu'il entra dans les intérêts de Maxime.
Par ses ordres donc sept évêques furent choisis pour aller appuyer le parti de ce philosophe, sous prétexte de conduire la flotte qui amenait tous les ans les blés d'Egypte à Constantinople. Dès qu'ils furent arrivés, Maxime les encouragea par ses discours et par ses présents. 11 ne restait plus qu'à prendre le temps pour l'ordination.
Les évêques égyptiens , à leur arrivée, avaient refusé de communiquer avec les ariens, et s'étaient unis avec les catholiques. Grégoire les avait reçus chez lui avec beaucoup de civilité et de respect. Comme l'entrée de l'église leur était libre à toute heure, ils y vinrent une nuit que ce prélat s'était t'ait porter malade dans une maison de campagne auprès de la ville. Ils commencèrent la cérémonie de la consécration de Maxime en présence d'un grand nombre de mariniers, étrangers pour 'a plupart, oui représentaient le peuple. Mais le jour les ayant surpris et le clergé étant accouru, tout le quartier s'émeut, le peuple s'assemble, on appelle les magistrats, et l'on chasse de l'église Maxime et tous ses
complices, qui se sauvèrent en désordre dans la maison d'un joueur de flûte, où ils achevèrent leur sacrilège ordination. L'indignité de cette action , qui fit horreur même aux hérétiques, donna lieu de rechercher la vie de cet imposteur. On se désabusa du martyre dont il se vantait, et Ton découvrit les crimes qu'il avait eu l'adresse de cacher jusque-là : ce qui fit qu'on le bannit honteusement de la ville.
Pendant que Théodose, encore convalescent, prenait tant de soin de l'avancement de la religion , il rassemblait son armée, et se préparait à se mettre en campagne aussitôt qu'il aurait repris ses forces. Les Goths, sur les avis qu'ils avaient reçus de sa maladie par leurs transluges, et par les otages qu'ils avaient à sa suite, s'étaient moqués du dernier traité. Bien loin de sortir des terres de l'empire , comme ils l'avaient promis, ils y appelèrent à leur secours de nouvelles troupes de barbares , et y firent plus de ravages qu'auparavant. Ceux de leur nation qui s'étaient mis en grand nombre à la solde de l'empereur, leur facilitaient secrètement l'entrée dans les provinces. La terreur se répandit parmi les peuples, et les gens de guerre, ne recevant de la cour que des ordres lents et indéterminés, ne savaient à quoi se résoudre. Ainsi tout demeurait comme immobile par la maladie du prince, qui ne gouvernait que par lui-même, et qui n'était pas alors en état d'agir.
Au premier bruit de ce renouvellement de guerre , on dépêcha promptement des courriers à l'empereur Gratien, pour lui donner avis du danger où se trouvait Théodose, et pour le solliciter d'envoyer en diligence un secours considérable vers la Macédoine. Quelques officiers de l'armée , avec ce qu'ils avaient pu ramasser de troupes, s'opposaient cependant aux ennemis, et leur disputaient les passages. Mais le nombre de ces barbares croissant toujours, ils se rendaient partout les maîtres. Aussitôt qu'ils eurent reçu les secours qu'ils at-
t* HISTOIRE
tendaient , ils ravagèrent les frontières , et se jetèrent dans la Tbessalie et la Macédoine. Théodose fit marcher son armée de ce côté-là, et y alla lui-même dès que sa santé put le lui permettre. Après qu'il eut fait reconnaître les ennemis , encore qu'il fût beaucoup inférieur en nombre , il s'avança à dessein de les combattre ; mais il fut prévenu , et, quelque précaution qu'il eût prise, il se vit tout d'un coup trahi par les Goths qu'il avait retenus à son service.
: es Goths se préparèrent au combat , et commencèrent à marcher. Théodose, de son côté, étant averti de leur dessein, se retrancha, mit ses gens en bataille, visita les quartiers ; et , après avoir fait allumer des feux par tout le camp , et donné les ordres nécessaires , il attendit les ennemis. La nuit s'avançait, et les barbares, profitant de leur nombre , et se partageant en plusieurs corps, dont chacun était presque égal à toute l'armée de l'empire, s'étendirent dans la plaine en assez bon ordre , et vinrent avec des cris effroyables donner de tous côtés presque en même temps; mais ils trouvèrent partout plus de résistance qu'ils n'avaient pensé, et furent repoussés avec grande perte des leurs. Le fort de l'attaque tomba sur le quartier de l'empereur, qu'ils avaient rec nnu ou parle signal que leur avaient donné les traîtres , ou par le grand nombre des feux qu'eux-mêmes y avaient rei arqués. Ils espéraient accabler ce prince, ou du moins l'occuper là pendant qu'on lui dresserait un piège d'un autre côté. Ils vinrent plusieurs fois à la charge; mais ils perdirent tant de monde , qu'ils furent enfin rebutés.
Théodose voyait les choses en cet état, lorsqu'il s'éleva un grand bruit vers le quartier des étrangers, qui lui fit appréhender quelque désordre. Il apprit en iikmiic temps que les Goths de son armée s'étaient joints avec les ennemis, et qu'il allait être enveloppé s'il n'y prenait garde. Il détacha d'abord quelques escdrons
pour se saisir des postes qui pouvaient -assurer sa retraite: et comme il sut qu'une partie des légions étaient aux mains avec ces rebelles , il fit avancer en diligence sa cavalerie , qui fondit sur eux à propos , et en fit un si grand cas nage, qu'il en resta peu qui ne portassent la peine de leur rébellion. Mais les Romains ne pouvaient faire de si grands efforts sans beaucoup de perte; et les Goths, dont le nombre grossissait toujours, avaient forcé par plusieurs endroits les retranchements. Théodose, avant d'être accablé par la multitude, rallia ses troupes affaiblies qui commençaient la plupart à se relâcher. 11 prit lui-même le soin de faire la retraite jusqu'à ce qu'il eût gagné les hauteurs que ses gens gardaient, et qu'il eût mis en sûreté ce qui lui restait de son armée.
Cette journée pouvait être entièrement fatale à l'empire, si les Goths eussent su profiter de leur victoire; mais ils se débandèrent incontinent. Ceux qui avaient le moins combattu coururent les premiers au pillage; et ceux qui poursuivaient l'ennemi craignirent de perdre leur part du butin, et retournèrent promptement au camp. Ainsi la retraite se fit sans beaucoup de peine. La Thessalie et la Macédoine demeurèrent pourtant exposées à l'insulte et au pillage de ces barbares qui ravagèrent la campagne, et laissèrent les villes en liberté, parce que l'empereur y avait jeté «!es troupes.
Cependant Théodose, qui s'était retiré vers Thessalonique , y formait un corps de troupes capable de s'opposer à leur progrès. Il avait reçu en chemin quelques recrues qu'on lui amenait. Une partie des légions d'Egypte qu'il avait mandées venaient de le joindre ; et il était en état de se mettre en eau | n peu de joui s,
loTsq le Rustice arriva des provinces d'Occident, pour lui témoigner la do leur que Gratien et toute sa cour avaient eue de sa maladie, el la joie qu'ils avaient de sa guérison. Le voyage de cet officier avait été long, parce
qu'il avait passé par l'Italie, et qu'il s'était arrêté à Rome pour s'y faire baptiser. Là il avait reçu de nouveaux ordres , et il venait avec des lettres du pape Damase et de l'empereur Gratien. Le premier écrivait à Théodose pour le remercier de la protection qu'il donnait aux catholiques, et pour le prier d'établir dans l'église de Constantinople un évêque orthodoxe avec qui l'on pût garder la paix et la communion. Le second lui donnait avis qu'il lui envoyait un secours considérable, qu'il aurait conduit lui-même, si les affaires de l'empire l'eussent pu permettre ; mais qu'il lui avait choisi ses plus belles troupes et ses meilleurs capitaines pour les commander; qu'ils étaient en marche, et qu'ils avaient ordre de se rendre prompt ement sur les confins des deux empires , où ils pourraient savoir la route qu'ils devaient prendre.
Théodose apprit cette nouvelle avec beaucoup de joie; et peu de temps après il fut averti que les troupes auxiliaires étaient arrivées sur la frontière d'Illyrie. Baudon et Arbogaste , Français d'origine , capitaines de grande réputation, fort affectionnés aux Romains, qui étaient les chefs de cette expédition , envoyèrent à la cour deux de leurs principaux officiers, pour demander ce qu'ils avaient à faire. L'empereur leur dépêcha incontinent des personnes fidèles et intelligentes pour les informer de l'état des affaires , et les faire approcher de la Macédoine , où il avait résolu de les aller joindre. Ces deux généraux s'avancèrent donc à grandes journées, et tombèrent heureusement sur quelques partis des ennemis, qu'ils taillèrent en pièces. Théodose en même temps se mit en marche.
Alors l'épouvante se répandit dans l'armée des barbares , qui crurent qu'ils allaient être enveloppés, et que toutes les forces de l'Orient et de l'Occident s'unissaient ensemble pour les accabler. La présence de l'empereur, 'approche de deux grands capitaines, la défaite de
quelques-uns de leurs gens, tout les étonna. Ils se rassemblèrent, et craignant d'être surpris dans la Thessalie et la Macédoine, oii deux armées venaient fondre sur eux , ils s'enfuirent dans la Thrace. Mais ne pouvant subsister à cause du dégât qu'ils y avaient fait les années précédentes , et ne doutant pas qu'on ne dût les y poursuivre , ils envoyèrent des députés à Théodose pour lui demander humblement la paix.
Quoiqu'ils fussent encore en état de combattre, ils consentaient à être traités comme vaincus, et ils offraient de se retirer dans leur pays, ou à servir l'empire, promettant d'accomplir fidèlement toutes les conditions qu'on leur prescrirait. L'affaire fut mise en délibération. Baudon et Arbogaste, qui sVtaient rendus près de l'empereur, furent d'avis qu'il exterminât ces barbares, et lui représentèrent que c'étaient des ennemis irréconciliables de l'empire; qu'ils ne demandaient la paix que lorsqu'ils ne pouvaient plus faire la guerre.
Les autres soutenaient , au contraire , qu'il fallait préférer une paix assurée à une victoire incertaine ; qu'il n'était pas honnête de rejeter les soumissions des ennemis, ni sûr de s'exposer à leur désespoir; que ceux-ci seraient plus tranquilles au delà du Danube , quand on les aurait forcés de le repasser ; qu'il était difficile dans les conjonctures présentes de se passer du service de cette nation , et qu'il serait aisé de se garder de ses trahisons; qu'enfin l'empire était un corps affaibli par de longues guerres, et qu'il ne pouvait se remettre que par des intervalles de paix.
Théodose loua ia résolution des premiers, et suivit le conseil des seconds. Il accorda la paix aux barbares. Les conditions furent qu'ils poseraient les armes, et jureraient de ne les plus reprendre contre l'empire; qu'ils enverraient les principaux de leurs chefs en otage; qu'ils sortiraient sans remise des provinces de l'empire, dont il^ défendraient les frontières contre les autres peuples;
qu'ils fourniraient certain nombre de troupes choisies, pour être distribuées dans tous les corps de l'arma romaine: et que l'empereur les protégerait aussi, et les regarderait comme ses amis et ses alliés. Les Goths acceptèrent ces conditions, et commencèrent à exécuter le traité de bonne foi.
Cependant l'ordonnance de Théodose en faveur delà foi catholique avait été publiée à Constanlinople, où elle avait produit des effets bien différents. Ceux qui professaient la foi de Nicée reprirent courage , et s'unirent plus étroitement avec Grégoire de Nazianze, qu'ils regardaient comme leur pasteur. Ils coururent plus en foule à ses semions , et le pressèrent plusieurs fois de se prévaloir de l'autorité du prince , et de redemander aux ariens les églises qu'ils leur avaient ôtées. Mais comme l'édit ne portait pas expressément cette restitution , et qu'il n'était pas encore temps de toucher ce point, le saint modérait leur zèle, et les exhortait à attendre que l'empereur achevât ce qu'il avait commencé.
Mais les ariens firent éclater leurs ressentiments en toutes rencontres. Lorsqu'ils ouïrent publier une loi qui les flétrissait et les condamnait, ils devinrent comme furieux. Ils se plaignirent hautement qu'on les déshonorait à tort , et s'en prirent à Grégoire de Nazianze , qui, sans se servir des avantages du temps et de la protection du prince, n'opposait à leurs violences que les remontrances et les prières. Ils en vinrent jusqu'à cet excès de fureur, qu'ils massacrèrent en plein jour un saint vieillard qui revenait de l'exil, où il avait été envoyé sous le règne de Valens , pour la défense de la foi.
Théodose était informé de ces désordres, et dissimulait sagement jusqu'à ce qu'il fût en état d'y remédier. Il pressait les barbares d'exécuter le traité, et de repasser au delà du Danube : ce qu'ils firent en peu de temps. Alors il congédia les troupes auxiliaires, après avoir distribué des récompenses aux officiers et aux
soldats comme s'ils eussent combattu. Il donna tant de marques d'estime et de bienveillance aux deux généraux, qu'ils s'en retournèrent avec le seul regrel de n'avoir pu exposer leur vie pour lui. En même temps il envoya une ambassade à l'empereur Gratien. pour lui rendre compte des affaires de l'Orient, et pour le remercier des soins qu'il avait pris de l'assister dans cette guerre , et de lui aider à conserver l'empire qu'il lui avait si généreusement donné.
Tout étant ainsi devenu paisible, ce prince fit travailler aux fortifications des places frontières , donna des quartiers de rafraîchissement à son armée , dans laquelle il incorpora les troupes d'élite que les Goths lui avaient fournies; et, après avoir mis les provinces voisines à couvert des insultes des ennemis , il prit le chemin de Constantinople. Comme il prévoyait qu'il aurait affaire à des esprits opiniâtres et séditieux, il fit marcher avec lui une partie de ses troupes, et le vingtquatrième jour de novembre il fut reçu dans sa ville impériale, où on lui avait préparé non-seulement une entrée magnifique , comme à un nouvel empereur, mais encore un triomphe comme au vainqueur des barbares.
Comme l'affaire de la religion était la plus importante, et devait être une des premières réglées, on attendait quel en serait le succès. Les deux partis, comme i! arrive ordinairement dans les divisions , observaient toutes les démarches du prince, pour tirer des conjectures sur leurs intérêts. Les ariens, voyant paraître avec tant de grandeur celui dont ils avaient mépi lois, s'at-
tendaient d'en être traités comme ils le méritaient. Quoi* qu'ils craignissent de l'aborder, ils ne purent néanmoins se dispenser de l'aller voir, parce qu'ils c< mposaientle corps du clergé, et que d'ailleurs il leur importait de découvrir ce qu'ils soupçonnaient qu'on avait îosolu contre eux. L'empereui ihonnei lanfl
vouloir entrer dans aucune dis n de religion, ré»
pondit à leurs civilités comme il avait fait à celles des autres.
X Les catholiques, qui auraient voulu les voir humiliés, furent offensés du bon accueil qu'on leur avait fait. Quoiqu'ils fussent assurés des bonnes intentions de Théodose, ils doutèrent qu'il eût la force de les exécuter. Grégoire de Nazianze lui-même se plaignit de cette conduite ; mais il reconnut enfin que le prince en usait ainsi fort prudemment', parce qu'en matière de créance la douceur est le moyen le plus efficace pour ramener les esprits, et que la religion se persuade et ne se commande point.
Théodose, sans se mettre en peine de ces bruits, attendait le temps propre à l'exécution de son dessein. Il jugeait que, pour établir la foi orthodoxe, il fallait commencer par Constantinople, qui était le lieu commun de l'Orient et de l'Occident, et comme le centre où les extrémités du inonde se réunissaient, et d'où la foi se communiquerait ensuite aisément dans toutes les parties de l'empire. Mais l'entreprise n'était pas sans difficulté. Cette ville avait été fondée par un empereur catholique , et instruite en la foi par deux des plus saints évoques de ce siècle-là. Elle n'avait pas joui longtemps des fruits de la paix que ce prince y avait maintenue, ni des instructions que ces prélats y avaient données. Les empereurs étant devenus ariens par la sollicitation de leurs pasteurs, qui l'étaient déjà, et la puissance temporelle s'unissant avec la spirituelle pour le renversement de la foi , il s'y fit en peu de temps une révolution étrange. Le clergé suivit la doctrine des archevêques, la cour s'accommoda à la religion des princes, et le peuple fut entraîné par l'exemple des uns et des autres.
Durant ces troubles, diverses sectes s'établirent dans la capitale de l'empire , où chaque nouveauté trouvait toujours des partisans. L'oppression des catholiques avait duré l'espace de quarante ans, lorsque Grégoire de
Nazianze y fut envoyé. Comme il était sous la protection de Théodose , on n'osa le chasser ; mais n'ayant pu obtenir une église pour lui et pour les siens, il fit dans la maison de Nicobule , son parent et ami, une chapelle qu'il appela l'Anastasie, ou la Résurrection, parce que ce fut là que la foi catholique , qui était comme morte dans Constantinople, avait heureusement commencé à revivre.
Les soins et les travaux de cet homme apostolique avaient eu d'assez grands succès, et le nombre des fidèles était considérablement multiplié ; mais , comparés aux ariens , ils ne faisaient qu'un petit corps , et ils n'avaient pour toute église que l'Anastasie. Démophile, qui s'était autrefois signalé par la persécution qu'il avait faite au pape Libère , et par le zèle qu'il témoignait pour le parti . avait été transféré du siège de Bérée à celui de Constantinople. Valens l'y avait établi, et depuis environ dix ans il gouvernait cette église, animant son peuple à la défense de l'hérésie, et lui faisant un point de piété de la haine qu'il devait avoir pour les catholiques.
Théodose, après s'être instruit soigneusement de toutes ces choses, jugea qu'il n'avait plus rien à ménager. Il vint en cérémonie, accompagné de toute sa cour, dans l'Anastasie, où tous les catholiques assemblés le reçurent avec une joie et des acclamations extraordinaires. Grégoire s'étant avancé pour le saluer, l'empereur l'embrassa avec beaucoup de tendresse, et le loua publiquement de sa piété , de sa prudence et de son zèle infatigable pour le rétablissement de la religion; puis se tournant vers le peuple, il l'exhorta à persister dans la foi et l'assura de sa protection. 11 assista à la célébration des divins mystères; et lorsqu'ils furent achevés , il eut un assez long entretien avec l'évêque. Jl lui communiqua le dessein qu'il avait d'user de son autorité contre 1rs ariens, et de faire rentrer les catho-
liques dans leurs anciens droits. Grégoire répondit à l'empereur que la résolution qu'il avait prise de maintenir la religion était digne de lui; que tous les gens de bien s'étaient attendus à être heureux sous son règne ; qu'il était sans doute destiné à réparer les fautes d e ses prédécesseurs ; que Dieu bénirait ses desseins , puisqu'il n'en avait que de justes; et qu'après avoir donné la paix à l'empire , il ne resterait plus qu'à la donner à l'Église. Quant à l'honneur que Théodose lui voulait faire , il le remercia en des termes pleins de reconnaissance et d'humiiité, lui représentant qu'il ne demandait pour toute récompense de ses services , s'il avait été assez heureux pour en rendre à l'Église , que d'être renvoyé à sa solitude d'Arianze, d'où on l'avait tiré. Mais quelques raisons qu'il alléguât , il ne put obtenir son congé, et ne fut pas même écouté sur ce point.
Théodose étant retourné dans son palais , et sachant l'embarras où étaient les ariens , envoya dès le même jour demander à Démophile, leur évêque, s'il voulait embrasser la foi de Nicée, et réunir le peuple en un même corps. Cet hérétique répondit qu'il ne pouvait changer de créance, ni consentir à aucun accommodement. Alors le prince lui manda que, puisqu'il refusait de se ranger du parti de la vérité , et qu'il persistait à vouloir entretenir la désunion dans la capitale de l'empire, il lui commandait d'abandonner sans délai toutes les églises de la ville, et de les remettre aux catholiques comme ils les avaient possédées sous le règne du grand Constantin. Démophile, étonné d'un ordre si rude et si imprévu , fut quelque temps sans pouvoir parler, et ne rendit enfin d'autre réponse sinon qu'il ferait savoir au peuple la volonté de l'empereur.
Il songeait cependant hux moyens d'éluder cet ordre, ou par des requêtes artificieuses, ou par des délais affectés, ou par une rébellion ouverte. Mais ayant considéré qu'il était difficile de résister aux puissances et de
tromper un prince éclairé, et résolu de ne rien relâcher sur ce point, il assembla le peuple dans l'église, et se levant au milieu d'eux, il leur exposa le commandement qu'il avait reçu. Il leur dit ensuite que , ne voulant pas souscrire aux décisions du concile de l\icée , et ne pouvant s'opposer aux forces de l'empereur, il était réduit à suivre ce précepte de l'Évangile : Lorsqu'ils vous persécuteront dans une ville, fuyez dans une autre; qu'ainsi, cédant, à la nécessité, il tiendrait le lendemain ses assemblées hors de la ville. Il en sortit, en effet, dès le même jour avec Luce, faux patriarche d'Alexandrie, qui s'était retire depuis quelque temps auprès de lui.
Les hérétiques furent si touchés des paroles de Démophile, qu'ils mirent toute la ville en émotion. Les uns prenant les armes couraient aux églises pour s'en saisir: les autres allaient en tumulte à la porte du palais pour implorer la clémence de l'empereur; quelques-uns investirent TAnastasie, et menacèrent de ^e venger sur l'évêque des catholiques de la retraite du leur. Les places et les rues étaient pleines de femmes, d'enfants et de vieillards éplorés. On n'entendait de toutes parts que gémissements, que cris, et l'on voyait dans Constantinople l'image d'une ville prise d'assaut. Théodose, qui a ait prévu ce désordre, avait envoyé des soldats pour écarter dans les principaux quartiers les séditieux qui s'y attroupaient, et surtout, pour se rendre maîtres de réglée i iilhedrale et se saisir de toutes >es avenues.
Il ne lui restait plus qu'à itisl aller Grégoire de zianze, et il voulut être présent à cette action. 11 alla le prendre à TAnastasie, et le mena lui-même comme en triomphe au milieu de rdes jusqi e dans l'église.
où l'on rendit grâce à Dieu solennellement.
La prière étant achevée, la plupart des assistante, élevant leur voix, soutaaitèrenl mille bénédicti m l'empereur, et le supplièn ni . [ our < • n Me de leur donner Grégoire pour» , souffrant
impatiemment l'ardeur qui les transportait , et ne pouvant se faire entendre à cause de sa faiblesse, pria celui qui était assis auprès de lui de leur dire de sa part qu'ils cessassent de crier ainsi; qu'ils étaient assemblés pour adorer la Trinité , et non pas pour élire un évêque; et qu'en un jour aussi heureux que celui-là, on ne devait avoir d'autre affaire que celle de prier et de louer Dieu.
Le peuple reçut avec respect cette correction, et témoigna par ses applaudissements combien il était touché de la modestie de ce prélat. L'empereur même lui donna de grands éloges, et le mit en possession, non- seulement des églises, mais encore de la maison épiscopale et de tous les revenus ecclésiastiques. C'est ainsi que se termina cette grande affaire par les soins et par la fermeté de Théodose.
Après que Théodose eut si heureusement exécuté ce qu'il avait entrepris pour le rétablissement de la religion, il s'appliqua soigneusemeut aux affaires de l'empire. Il commença par des règlements pour les gens de guerre. Il créa plusieurs lieutenants généraux à qui il donna de grandes pensions; il multiplia le nombre des officiers dans les compagnies, sachant que rien ne renforce tant les armées, et ne contribue tant à la discipline. Il fit de grands présents aux chefs des barbares qui l'avaient servi, et n'oublia rien de ce qui pouvait les gagner , donnant aux uns des emplois qui les attachaient près de sa personne, mariant les autres dans les plus riches familles de la cour ou de la ville, et les détachant ainsi des intérêts de leur pays.
Cette politique le sauva des embûches que lui dressaient Ériulphe et Fravitas, deux des principaux capitaines des Goths. Soit qu'ils eussent été choisis pour otages, soit qu'ils commandassent ce corps de troupes que leur nation avait fourni , soit qu'ils se fussent mis volontairement au service de l'empereur, ils étaient
venus dans le dessein de prendre leur temps , et d'exciter leurs gens à la révolte. L'empereur les retint dans sa cour, et les combla de biens et d'honneurs. Fravitas étant devenu amoureux d'une Romaine, il la lui fit épouser, et l'engagea si bien au parti de l'empire par ce mariage et par ses bienfaits, qu'il servit depuis trèsfidèlement dans toutes les guerres , et mérita enfin d'être élevé au consulat sous le règne d'Arcadius.
Ce capitaine , oubliant ses premières résolutions, et s'attachant par reconnaissance au service de Théodose, essaya de gagner Ériulphe, et lui représenta plusieurs fois qu'il était de son intérêt et de son honneur de se donner entièrement à un prince de qui il avait reçu tant de grâces et de qui il en pouvait encore espérer. Mais Ériulphe, qui avait conçu une haine irréconciliable contre l'empereur, persistait toujours dans son dessein, et se défendait sur ce qu'il s'y était obligé par serment. Il se forma entre eux sur ce sujet une grande division, qui demeura longtemps cachée. Un jour ayant été conviés à u.i de ces festins, plus polis que somptueux, que l'empereur donnait de temps en temps à ceux de sa cour, le vin fit découvrir ce qui se passait. Ils s'échauffèrent l'un et l'autre, et se reprochèrent mutuellement leur perfidie. Ériulphe étant sorti pour aller animer ses gens, Fravitas le suivit incontinent pour le prévenir, et, l'ayant joint' assez près du palais, lui passa son épée au travers du corps, et le tua. 11 ne lui fut pas difficile de prouver les mauvaises intentions du mort, parce qu'il en connaissait les complices, et il justifia depuis sa fidélité par toute la conduite de sa vie.
Théodose ne fut pas moins soigneux de régler la police de l'empire. 11 choisit des gens habiles pour la magistrature, et leur recommanda la probité et la justice : il fit des lois, et les fit observer. Il résolut d'abolir le paganisme, autant que la prudence le put permettre, non pas par des persécutions, mais par des privations
de grâces, excluant des dignités ceux qui en faisaient profession , et punissant sévèrement ce qu'ils entreprenaient contre la religion ou contre l'État.
Les ariens avaient été ébranlés par la perte qu'ils avaient faite de leurs églises ; mais ils n'étaient pas encore abattus. Démophile demeurait aux environs de Constantinople ; et ceux de sa secte le reconnaissaient toujours pour évêque de cette ville impériale , et l' allaient trouver pour conférer avec lui , et pour se confirmer dans leur erreur. Quelques-uns d'entre eux, qui rejetaient toute la cause de leur disgrâce sur la haine que leur portait Grégoire de Nazianze , résolurent de se défaire de lui. Ils gagnèrent un jeune homme séditieux et entreprenant, qui se chargea de l'assassiner dans sa maison épiscopale. 11 n'était pas difficile de l'aborder, en un temps où l'on venait en foule le féliciter de l'heureux succès des affaires de la religion. Ce meurtrier s'étant mêlé dans une troupe de bourgeois , fut introduit avec eux dans la chambre de ce prélat, que son indisposition et sa lassitude retenaient au lit. La compagnie se réjouit avec lui de la nouvelle acquisition des églises, et, après mille témoignages d'affection et de respect, se retira louant Dieu hautement de leur avoir donné un si sage et si vertueux pasteur.
L'assassin demeura seul; tout à coup, effrayé de l'image du crime qu'il était sur le point d'exécuter, et pressé du remords de sa conscience , il se jeta aux pieds de Grégoire, comme pour implorer sa bonté. Le saint, surpris d'un spectacle si inopiné, se pencha pour le relever, et lui demanda plusieurs fois qui il était, et ce qu'il souhaitait de lui ; mais , n'ayant tiré pour toute réponse que quelques paroles mal articulées , entrecoupées de cris et de sanglots , il fut ému de compassion , et se mit à pleurer avec lui.
Ses gens accoururent au bruit, remportèrent par force dans l'antichambre, où, s'étant rerais, il confessa le
dessein qu'il avait eu, levant les mains au ciel , et donnant toutes les marques d'une profonde douleur. On le ramena devant l'archevêque , à qui l'un de ses domestiques vint lui apprendre le danger qu'il avait couru. Grégoire fit approcher le meurtrier, et l'embrassa avec beaucoup de tendresse : « Dieu vous conserve, mon « fils, lui dit-il: puisqu'il m'a sauvé la vie au ourd'hui, « il est juste que je vous la sauve aussi. Toute la satis- « faction que je vous demande , c'est que vous renon- « ciez à lhérésie , et que vous pensiez à votre salut. » Cette action fut admirée même de ses ennemis.
Quoiquil eût empêché qu'on ne recherchât les auteurs et les complices de celte conjuration, Théodose, connaissant la malignité de ces hérétiques , résolut de les réprimer par de nouvelles ordonnances. Il fit donc un édit qui portait défense à tous ses sujets de donner aucune retraite aux hérétiques pour y célébrer leurs mystères, ni de souffrii\qu'ils tinssent publiquement leurs assemblées, de peur que la commodité qu'ils auraient d'exercer leur fausse religion ne leur fût une occasion d'y persister opiniâtrement. Il ordonna que par tout son empire, sel>n la foi du saint concile de Nicée, on reconnût une seule substance indivisible dans la Trinité; qu'on eût en horreur les photiniens, les ariens, les eunomiens, et autres semblables monstres, dont on ne devrait pas même savoir les noms; qu'ils sortissent de toutes les églises, et les remissent incessamment entre les mains des évêques catholiques, et que s'ils faisaient la moin. Ire difficulté d'obéir, ils fussent chassés des villes et traités comme des rebelles.
Théodose travaillait ainsi à dompter l'orgueil des ennemis de l'empire. Atha/>aric, roi des Ostrogoths, lui fit demand r sa protection h une retraite dans ses itait un prince d'une humeur fière, nourri <l .ns les armes dès sa jeunesse , qui a\ait été plusieurs fois ch rssé de tes États, et qui en avait aussitôt conquis
d'autres. Il se ligua d'abord avec Procope , pour ôter la couronne à Valens. 11 soutint depuis contre lui une rude guerre pendant trois ans, et l'obligea d'acheter la paix. Lorsqu'il fut question de conclure et de signer le traité , il refusa de passer au deçà du Danube , disant qu'il avait fait serment de ne mettre jamais le pied sur les terres des Romains , sinon sur celles qu'il aurait conquises.
11 avait appris avec joie la mort de Valens ; et la réputation de Théodose avait commencé à le rendre moins animé contre les Romains , lorsqu'il tomba tout d'un coup dans un malheur dont il ne put se relever. Après la défaite de Valens , les barbares , qui n'étaient plus retenus par aucune crainte , vécurent sans ordre et sans discipline. Comme il était difficile de régler sous de mêmes lois ce rainas de tant de peuples différents, Fritigerne , d'un côté , rassembla une partie de ces Goths; Alathée et Safrax, de l'autre, rallièrent leurs Grotungues; et, s' étant unis ensemble d'affection et d'intérêts, après avoir fait un très-grand butin, ils se détachèrent de la multitude, et marchèrent du côté d'Occident. Vitalien , qui avait été envoyé pour commander en Illyrie , n'eut pas le courage de les combattre. Ils se postèrent entre le Rhin et le Danube ; et, après avoir forcé tout ce qui s'opposait à leur passage , ils s'avancèrent vers le Rhin, et firent des courses jusque dans les Gaules.
Gratien en fut inquiété; et, pour éloigner de lui des ennemis si dangereux, il leur lit offrir des terres dans la Pannonie et dans la Mysie supérieure , s'ils voulaient s'y retirer. Us délibérèrent quelque temps; et, jugeant que de là ils pourraient faire de plus grands progrès sur l'un ou sur l'autre empire, ils acceptèrent la condition. Ils traversèrent le Danube à dessein de s'établir dans la Pannonie, d'entrer ensuite dans l'empire, et de se rendre maîtres de la Grèce. Dans cette pensée, ils firent de grandes provisions ; et , pour ne laisser der-
rière eux aucun prince qui leur fit ombrage , ils attaquèrent Athanaric, parce qu'il refusait de se joindre à eux, et qu il leur était suspect à cause de leurs anciennes inimitiés. Ils gagnèrent une partie de ses sujets ; ils intimidèrent le reste, et le chassèrent lui-même de ses États.
Ce prince, réduit à cette extrémité, eut recours à Théodose, dont la générosité ne lui était pas inconnue. 11 lui envoya promptement un de ses capitaines, pour lui demander sa protection. Théodose reçut favorablement la prière d'Athanaric. Il envoya le recevoir sur la frontière, avec ordre à tous les gouverneurs qui se trouvaient sur sa route de lui faire les mêmes honneurs qu'on avait accoutumé de faire aux empereurs en ces rencontres.
Athanaric, surpris de toutes ces honnêtetés, se laissa persuader d'aller à la cour avec la plupart des officiers qui l'avaient suivi dans sa disgrâce. Les honneurs qu'il reçut partout lui paraissaient peu convenables à sa fortune présente, mais il ne laissa pas d'en être bien sensiblement touché. Théodose lui fit préparer une entrée magnifique à Constantinople; et, quoiqu'il ne fit que relever d'une maladie qui l'avait presque réduit à l'extrémité, il sortit assez loin hors de la ville pour aller au-devant de lui, et le reçut avec une bonté et une magnificence extraordinaires. 11 le logea dans son palais, et le fit servir par ses domestiques avec tant d'ordre et de grandeur, que ce roi s'écria plusieurs fois, dans une profonde admiration, que l'empereur était un dieu sur la terre, et qu'aucun homme mortel, s'il lui restait un peu de bon sens, ne devait oser s'attaquer à lui.
Il ne fut pas moins étonné, lorsqu'il visita les endroits les plus remarquables de Constantinople, où Théodose lui-même le conduisit au milieu de toute sa cour. Cette ville, par sa situation, par sa grandeur, par ses richesses, méritait d'être le siège de l'empire. Cous-
tantin l'avait fait bâtir depuis environ soixante et dix ans, et s'y était établi, soit pour retenir de là plus commodément les nations barbares qui troublaient le repos de l'Orient, soit pour laisser après lui un monument éternel de sa grandeur, soit pour donner de la jalousie à Rome, dont il n'était pas fort content, tant à cause de la liberté que le sénat y conservait, qu'à cause de l'idolâtrie qui y régnait encore. Aussi l'avait-il appelée la nouvelle Rome. Comme c'est l'ordinaire de mêler du mystère dans l'origine des villes et des États, pour les rendre plus célèbres , on crut que c'était par un ordre secret du Ciel que cet empereur avait entrepris un si grand dessein. On publia que comme il jetait les fondements d'une ville auprès de l'ancien llion, un aigle avait enlevé le cordeau des ouvriers , et l'avait laissé tomber près de Byzance, pour lui marquer le lieu qu'il devait choisir ; et que depuis , mesurant le tour qu'il voulait donner aux i urailles, il avait été conduit visiblement par un ; nge. On rapporte plusieurs semblables prodiges.
Quoi qu'il en soit, Constantin ayant achevé cette Tille qu'il aimait comme son ouvrage, n'épargna rien pour l'orner et pour l'enrichir. Il y bâtit un capitule, un cirque, un amphithéâtre, des places, des portiques, et d'autres édifices publics, sur la forme de ceux qui étaient dans Rome. 11 tira des plus nobles villes d'Orient ce qu'il y avait de précieux et de rare pour l'ornement de celle-ci. Il y fit apporter ce qui restait d'ouvrages entiers des rois d'Egypte, surtout l'obélisque de Thèbes, qu'il fit venir avec beaucoup de difficulté. 11 composa un sénat à l'imitation de celui de Rome. Il attira de tous les endroits du monde les hommes distingués dans les sciences et dans les arts, pour qui il avait fait bâtir des collèges et des maisons exprès en divers quartiers, et à qui il avait assigné de grandes pensions. Il destina des fonds pour la subsistance des citoyens, et
pour l'entretien des bâtiments. Il fonda des églises et des académies, et vint à bout du dessein qu'il avait eu de faire une ville égale et supérieure même à l'ancienne Rome.
Athanaric admira toutes ces choses. Il ne pouvait se lasser de regarder ce port rempli de vaisseaux de toutes les nations du monde, et cette affluence de peuple retenu par la commodité du séjour, ou attiré par la relation que les provinces ont à la cour. Les capitaines
thfl qui le suivaient, et qui n'étaient accoutumés qu'au faste grossier de leur cour barbare, conçurent une grande idée de l'empire, et surtout de l'empereur, qui leur faisait remarquer, avec une extrême bonté, ce qu'il y avait de plus curieux, et leur montrait même les desseins d'agrandir et d'orner la ville, qu'il exécuta quelques années après, avec une magnificence qui surpassa celle de ses prédécesseurs.
AU anaric commençait à perdre le souvenir de ses malheurs, et il y avait lieu d'espérer qu'il pourrait embrasser la religion chrétienne , qu'il avait autrefois cruellement persécutée. Mais comme dans un âge avancé il avait encore les passions vives, la douleur que lui avait donnée son infortune l'ayant déjà fort affaibli, la joie de se voir si honorablement traité le saisit, et fit tant d'impression sur lui^ qu'il tomba malade, et mourut quinze jours après son arrivée à Oonstantinople. L'empereur, qui lui avait rendu tous les offices d'un ami, fut fort affligé de sa mort, parce qu'il l'aimait, et qu'il espérait pouvoir un jour s'en servir pour réduire toute la nation à une alliance ferme et constante avec l'empire. 11 lui fit faire de magnifiques funérailles, selon les anciennes cérémonies des païens, et lui dressa sur sa sépulture un si riche et si superbe monument, que les barbares et les Romains en furent également «tonnés.
Cette bonté de Théodose fit pins d'effet qu'il n'avait
espéré sur l'esprit des Golhs. Car outre qu'Athanaric en mourant avait fait venir autour de son lit tous les capitaines qui l'avaient accompagné, et leur avait recommandé de garder toute.leur vie une fidélité inviolable à l'empereur, et de publier dans leur pays, quand ils y seraient retournés, toutes les grâces qu'ils en avaient reçues, ils étaient eux-mêmes extrêmement touchés des caresses qu'on leur avait faites. Théodose leur offrit des partistrès-honorables dans ses armées ; mais ils s'en excusèrent, disant qu'ils n'en seraient pas moins à lui, et qu'ils allaient le servir plus utilement dans leur pays : ce qu'ils exécutèrent depuis, gardant les passages du D 'nube, et empêchant les Romains d'être attaqués de leur côté. Ainsi la bonté des princes produit souvent de plus grands effets que leur puissance ; et les peuples qu'on a gagnés par amitié sont ordinairement plus fermes dans leur devoir que ceux qu'on a soumis parles armes.
Après un si heureux succès, Théodose, voyant que les lois qu'il avait faites en faveur de la religion avaient arrêté les désordres, mais ne réunissaient pas les esprits, résolut de provoquer la réunion d'un concile, à l'exemple du grand Constantin, dont il faisait gloire d'imiter la piété. Dès son avènement à l'empire, il avait eu cette pensée , parce qu'il jugeait que c'était le moyen le plus sûr et le plus prompt pour terminer avec douceur, comme il le souhaitait, les différends ecclésiastiques. Mais, pour l'exécuter, il avait attendu qu'il fût en paix ; et, pour rendre cette assemblée plus authentique, il avait projeté de la tenir dans la capitale de son empire. Il y voulait être présent, afin de porter tous les partis à l'union, et de maintenir par son autorité ce qui serait décidé du consentement des Pères. Aussitôt qu'il eut mis les catholiques en possession des églises de Gonstantinople, il crut que le concile pourrait s'y assembler avec moins de trouble et avec plus de dignité.
DE THÉODOSE i)3
Il écrivit donc à tous les évêques d'Orient, pour les inviter à se trouver dans cette ville impériale, afin d'y confirmer la foi de Nicée , d'y établir un évêque , et d'y faire les règlements nécessaires pour l'affermissement de la paix de l'Église , et pour la réunion de ses sujets sur les points de la religion.
De tous les hérétiques il n'appela au concile que les Macédoniens, parce qu'ils étaient réglés dans leurs mœurs, qu'ils s'étaient séparés des ariens, et qu'encore qu'ils fissent un corps et une communion à part, ils ne laissaient pas d'être regardés comme amis des catholiques, et comme gens assez disposés à revenir dans le sein de l'Église. Ces raisons avaient fait croire à l'empereur qu'il ne serait pas difficile de les réduire. Ils vinrent au nombre de trente-six, la plupart évêques de l'Hellespont, dont les chefs étaient Éleuse, évêque de Cyzique , et Marcien , de Lampsaque. Ce prince les exhorta lui-même à se reconnaître, et leur représenta qu'il était temps de rentrer dans la foi et dans la communion de l'Église ; qu'ils s'y étaient engagés dans la députation qu'ils avaient autrefois envoyée au pape Libère, et que peu de temps auparavant ils ne faisaient aucune difficulté de communiquer avec les catholiques. Mais ils répondirent opiniâtrement qu'ils aimaient mieux se réconcilier et s'unir avec les ariens, qu'avec les orthodoxes. Cette réponse obligea l'empereur à les chasser comme indignes de la condescendance qu'il avait eue pour eux.
Tous les ordres étaient donnés pour la subsistance et pour le logement des évêques ; et Théodose ne fut pas moins magnifiquepour ce concile, que Constantin l'avait été pour celui de Nicée. Les évêques accoururent de toutes les parties de l'Orient et se rendirent à Constantinople au nombre de cent cinquante, dans le tempsqui leur avait été marqué. Comme les derniers règnes avaient été des temps de persécution , il y avait beaucoup de
prélats qui avaient écrit d'excellents ouvrages contre les hérétiques, ou qui avaient souffert l'esilet les tourments pour la défense de la foi. Jamais l'Église n'a vu plus de saints et de confesseurs assemblés. Ils étaient venus avec joie donner encore une fois leur suffrage à la vérité sous un empereur qui avait autant de zèle pour relever la religion que d'autres en avaient eu pour l'abattre.
Mélèce , évêque d'Antioche , devait présider à cette assemblée. L'empereur souhaitait avec passion de le voir, tant à cause de la réputation de sainteté que ce prélat s'était acquise dans tout l'Orient, qu'à cause quïl lui avait autrefois apparu en songe, lui présentant la pourpre d'une main, et la couronne de l'autre. Théodose l'avait toujours honoré depuis ce temps-là, avant même de le connaître , et lui avait envoyé plusieurs fois des sommes considérables, pour assister les pauvres de son docèse, et pour achever l'église qu'il faisait bâtir en l'honneur de saint Babyîas , au delà de la rivière d'Oronte. Dès que les évêques furent arrivés, ils allèrent ensemble saluer l'empereur, qui, voulant éprouver s'il reconnaîtrait Mélèce parmi les autres, défendit qu'on le lui montrât. Il lui était resté dans l'imagination une si forte idée de son visage, qu'aussitôt qu'il l'eut aperçu, il le remarqua de lui-même, et dit que c'était celui-là qu'il avait autrefois vu en songe.
L'ouverture du concile s'étant faite avec beaucoup de solennité, on convint de commencer par ce qui regardait l'Église de Gonstantinople. Quoique cette affaire ne fût pas la plus importante, elle parut toutefois la plus pressée, parce que Théodose y prenait beaucoup de part, et qu'il était à propos de placer une personne de grand mérite sur un siège dont on prétendait augmenter les droits et la dignité. Maxime ne s'était point désisté de sa prétention; mais son ordination était si contraire aux lois et aux formes ecclésiastiques, que le concile déclara
qu'il n'était pas évêque, et qu'il n'avait pu en exercer les fonctions. Ceux qui l'avaient protégé furent blâmés; et ceux qu'il avait ordonnés furent dégradés, et jugés indignes de tenir aucun rang dans le cierge.
Grégoire de Nazianze avait été élu par les suffrages du peuple et par l'autorité de l'empereur; il était sans siège ; celui de Constantinople était vacant. 11 avait été chargé du soin de cette église, et on lui en donnait le titre. Ainsi cette élection pouvait passer pour légitime. Mais Grégoire, qui vivait sans ambition et qui ne voulait rien entreprendre contre la discipline, ne se croyait pas engagé à une charge qu'il n'avait pas acceptée. Il protestait qu'un prélat sans titre ne pouvait prendre possession d'une église vacante, s'il n'était autorisé par un concile, et que cette conduite irrégulière qu'on avait tenue pour lui, donnait lieu aux évêques ambitieux de s'emparer des sièges vacants, aux peuples de les établir tumultuairement, et aux métropolitains de les déposséder par des considérations humaines.
Il n'était pas difficile de se déterminer sur deux sujets, dont l'un voulait être maintenu dans une dignité qu'il ne méritait pas, et l'autre ne demandait qu'à y renoncer, quelque droit qu'il y eût, et quelque digne qu'il en fût. L'empereur, qui connaissait les grandes qualités de Grégoire, le demandait pour son évêque. Mélèce, l'aimait tendrement, était venu principalement pour l'installer. Tous les Pères, d'un commun accord, en convinrent; et Grégoire fut le seul qui eut de la peine à consentir à son élection. Il se jeta aux pieds de Théodose pour le supplier de détourner le coup; mais ce prince lui représenta « qu'il était juste qu'on donnât la con- « duite de cette église a celui qui l'avait formée avec « tant de soin; que ce consentement du concile était « une marque visible de la volonté de Dieu; que se « trouvant placé au milieu de l'Orient et de 1 Occident, « il deviendrait comme médiateur , et réunirait peut-
« être ensemble ces deux moitiés du monde, qui étaient « malheureusement divisées sur le sujet de l'Église « d'Antioche. »
Mélèce lui représenta les mêmes choses au nom de toute rassemblée, et l'obligea, par ses raisons et par ses conseils, à subir le joug qu'on lui imposait, et à sacrifier son repos aux intérêts et aux besoins de l'Église. Ainsi tout conspira pour faire violence à sa modestie. On le mit sur le trône épiscopal, où le peuple et le clergé l'avaient porté malgré lui quelque temps auparavant, et où il n'avait pas voulu depuis prendre sa place. Rien ne manqua à la solennité de cette action. Mélèce lit la cérémonie, l'empereur y assista, tout le peuple y accourut, et plusieurs prélats, entre lesquels était Grégoire de Nysse, firent sur ce sujet de trèséloquents discours.
Après qu'on eut ainsi réglé les affaires de cette église, on traita des points de la foi. Gomme la plupart des hérésies nouvelles avaient été condamnées dans le concile de Nicée , on en fit lire les décrets , et on les confirma. On produisit ensuite la confession de foi que le pape Damase avait autrefois envoyée à Àntioche, et, à son exemple, on condamna l'erreur d'Apollinaire, qui ruinait la vérité du mystère de l'Incarnation. On procéda enfin contre les Macédoniens, qui niaient la divinité du Saint-Esprit, et qui avaient refusé depuis peu de communiquer avec les catholiques. Pour cet effet, comme le Symbole de Nicée avait ajouté à celui des apôtres, par voie d'explication, ce qui avait été défini touchant la divinité du Verbe, le Symbole de Constantinople ajouta à celui de Nicée ce qui regardait la personne du Saint- Esprit, Seigneur et Maître vivifiant, qui doit être également adoré et glorifié avec le Père et le Fils.
De la doctrine de la foi on passa à des règlements de discipline. L'entreprise des sept évoques d'Egypte, venus pour ordonner Maxime à Constantinople, donna
lieu à renouveler cet ancien canon, que l'ordination des évêques de chaque province se ferait, par ceux qu'on y voudrait appeler du voisinage. Et parce qu'il était arrivé, dans le temps de la persécution, que quelques prélats avaient passé dans les provinces étrangères pour les affaires de l'Église, ce qui pouvait troubler la paix, on régla la juridiction de chaque métropolitain, et Ton attribua la décision des affaires des provinces aux conciles provinciaux. On déclara que l'évoque de Constantinople aurait le rang et les prérogatives d honneur après celui de Rome, parce que Constantinople était la nouvelle ou la seconde Rome. Enfin on décida plusieurs choses touchant la forme juridique des accusations contre les évêques, et Ton essaya de rétablir l'ordre dans l'Église.
Les Pères du concile, après avoir ainsi arrêté les points de foi et de discipline qu'ils avaient jugés nécessaires, les rédigèrent par articles, et les adressèrent à Théodose. Ils lui écrivirent en même temps une lettre synodale, par laquelle d'abord ils rendaient grâces à Dieu de l'avoir mis sur le troue pour la paix des églises, et pour l'affermissement de la religion. > Quoique les évêques qui composaient cette assemblée fussent bien différents de mœurs et d'inclinations, ils étaient convenus de tous les points proposés, et tout allait être terminé paisiblement, lorsqu'un accident imprévu fit naître le désordre et la division. Ce fut la mort de Mélèce, l'un des deux évêques d'Antioche, qui avait été le chef et comme l'âme de ce concile. Toute l'Église d'Orient le pleura. Théodose, qui l'aimait comme son père, et qui l'honorait comme s'il eût tenu de lui L'empire, voulut qu'on lui lit des funérailles qui ressemblassent il un triompfie. 11 3 assista lui-même, et j donna des marques publiques »!<' sa douleur et de sa piété. Le corps de ce saint homme fut mis en dépôt dans l'église des Apôtres, où l'on chantait les psaumes
à plusieurs chœurs en diverses langues ; et où le peuple, accourant en foule , portail un nombre infini de cierges et de flambeaux , et rapportait, comme un précieux trésor, des linges qu'il avait fait toucher à son visage. ^ Après qu'on eut achevé de lui rendre tous les devoirs de piété , Théodose ordonna qu'on reportât à Antioche ses précieuses reliques, qu'on les conduisît par les grands chemins, et qu'on les fit recevoir dans toutes les villes , quoique ce ne fût pas la coutume des Romains. On accourut de toutes parts sur la route pour accompagner ce corps en chantant des psaumes, jusqu'à ce qu'on l'eût remis à Antioche auprès de la châsse du saint martyr Babylas, un des plus célèbres archevêques de la même ville.
Cependant Théodose répondit au concile , et il publia un édit, par lequel il ordonnait que la foi de Nicée fût généralement reçue et approuvée dans toute l'étendue de son empire , et que toutes les églises fussent remises entre les mains des catholiques, qui confessaient un Dieu en trois personnes égales en honneur et en puissance. Pour éviter les professions de foi équivoques, il déclarait que ceux-là seulement seraient tenus pour catholiques qui seraient unis de communion avec certains prélats qu'il marquait dans chaque province, et dont il connaissait la vertu, ou par le commerce qu'il avait eu avec eux, ou par la réputation qu'ils avaient depuis longtemps de gouverner saintement leurs églises.
Il y avait lieu d'espérer que ce concile, appuyé de l'autorité du prince, aurait de grandes suites pour la religion, et que le schisme d' Antioche, qui divisait l'Orient et l'Occident, serait terminé par la mort de Mélèce, qui en était la cause innocente ; mais quelques esprits factieux s'était obstinés à vouloir lui donner un successeur , la discorde se ralluma ; et les Orientaux euxmêmes se désunirent et s'échauffèrent sur ce sujet.
Ce différend avait commencé sous l'empire du grand Constantin, qui, sur des calomnies inventées par les ariens, avait chassé d'Antioche Eustache, patriarche de cette ville, et grand défenseur de la divinité de Jésus- Ch;;st. Les ariens s'étant emparés de son siège, et y ayant mis en sa place cinq ou six évêques de leur secte, successivement les catholiques furent opprimés : les uns cédèrent à la violence, les autres demeurèrent fermes dans la foi, sous la conduite du prêtre Paulin, et se nommèrent eustathiens. Mélèce était devenu depuis patriarche par le crédit des ariens qui le croyaient de leur communion, et s'étant d'abord ouvertement déclaré contre eux, il se vit tout à coup abandonné des deux partis. Les hérétiques qui l'avaient fait élire étaient piqués de son changement ; les catholiques louaient son zèle, mais ils n'approuvaient pas son élection.
Comme il avait néanmoins, outre une grande piété, une grande douceur, et un talent merveilleux pour se faire aimer, il attira en peu de temps beaucoup de peuple à sa communion. Quelques-uns se détachèrent de Paulin pour venir à lui. Plusieurs qui gémissaient depuis trente ans sous la tyrannie des ariens recoururent à lui d'autant plus volontiers, qu'il avait eu la même faiblesse qu'eux, et qu'il les recevait avec beaucoup de condescendance et de charité. La persécution qu'il souffrit peu de jours après ne fit qu'augmenter la vénération qu'on avait pour lui ; et le troupeau qu'il avait commencé d'assembler s'accrut et se forma de lui-même pendant son exil. Quoique les catholiques de cette ville fussent tous unis dans la doctrine, ils étaient séparés de communion, et s'assemblaient en deux endroits différents : les uns dans une église que les ariens avaient laissée à Paulin, à cause durespecl qu'ils ;i\ aient pour son âge, et en considération de ce qu'il lait contraire à Mélèce ; les autres dans une église du faubourg, qu'on appelait la Palée, ou l'ancienne église.
Ce schisme scandalisa tout l'Orient. Lucifer, évêque de Càgliari en Sardaigne, revenant de son exil de la Thébaïde, passa par Antioche, et se chargea d'accommoder ce différend; mais ayant trouvé les euslathiens résolus de ne point communiquer avec un évêque établi par les hérétiques, et d'ailleurs n'étant que trop porté, par son naîurei dur et inflexible, à ne rien pardonner en matière de religion, il ordonna Paulin de son autorité privée. Il crut que le parti deMélèce, qui paraissait plus disposé à la paix, se réunirait aisément aux euslathiens, quand il verrait à leur tête un évêque qui méritait de l'être, et qui n'avait jamais eu aucun commerce avec les ennemis de l'Église. Mais il se trompa ; car les amis de Mélèce, offensés du tort qu'on lui faisait, et de ce qu'on n'avait pas daigné les consulter, protestèrent qu'ils n'auraient que lui pour pasteur, et qu'il n'avait pu être déposé par un seul évêque hors de son droit, sans avoir été ouï. Ils le sollicitèrent de venir en diligence, et se lièrent à lui plus étroitement qu'auparavant.
Dès que ce prélat fut arrivé d'Arménie, où il avait été longiemps en exil, ils s'efforcèrent de le faire asseoir sur un même trône avec Paulin, et prétendirent même qu'ayantpour lui le plus grand nombre, il faisaitcomme le corps de l'Église, et que c'était aux autres communions, qui n'en étaient que les membres et les parties, à s'y réunir. Pour lui, comme il ne désirait que la paix, il se contenta de rentrer dans son église du faubourg. Il alla voir Paulin, et le pria d'agréer qu'ils gardassent en commun les brebis que le maître du troupeau leur avait confiées, et qu'ils les rassemblassent toutesen une seule bergerie. Il proposa, pour ôter entre eux tout sujet de division, que le saint Evangile fût mis sur le siège cpiscopal; qu'ils fussent assis , l'un d'un côté, l'autre de l'autre ; et que celui qui survivrait à son collègue demeurât seul et paisible possesseur. Paulin
DE TttÉODOSE 101
refusa la condition, ef. voulut n'avoir aucune société avec un homme que les ariens avaient fait évoque.
Cependant cette dissension avait troublé toute l'Église. Paulin, qui était Italien de naissance, avait eu plus de moyens de prévenir l'Église romaine et tout l'Occident en sa faveur; et le pape Damase, qui le connaissait pour un homme irréprochable dans ses mœurs et dans sa foi, avait pris son parti. Tout l'Orient, au contraire, était affectionné à Mélèce, comme à un prélat qui ne cédait pas à l'autre en vertu, et qui de plus avait été banni trois fois pour la défense de la Joi. 11 s'était mêié un peu de piété à l'estime qu'on avait pour lui, quand on avait su qu'il souffrait avec la même p tienoe la persécution des hérétiques que celle des catholiques, et que, sans se prévaloir de ses droits ni de son crédit, il demandait la paix et ne pouvait l'obtenir. Mais quoiqu'on trouvât des défauts en leurs élections, on ne laissait pas d'honorer leurs personnes, et l'on convenail de part et d'autre que Mélèce eût été digne du siège d'Antioche, s'il n'y avait été mis par les ariens, et que Paulin eût mérité d'être ordonné évêque, s'il eût été d'une autre religion que celle d'Antioche.
Les ariens ayant enfin été chassés de cette ville, en vertu de l'édit de Théodose, Mélèce fut mis en possession de toutes leurs églises, préférablement à Paulin, Mais on les fit convenir que l'un d'eux \enant à 1 1 mûrir , on ne mettrait personne à sa place, et que toutes les églises demeureraient au survivant.
Après toutes ces précautions, on pouvait croire que la mort de Mélèce ferait cesser leur division, d'autant plus que ce saint homme en mourant avait conjuré les évoques de ne point lui donnrr de successeur, et do hisser Paulin seul en possession de son église. Mais comme on vint à parler de cette affaire, 1* s esprits furent partagés, selon qu'ils étaient portés à la paix ou à la discorde, La plupart des anciens prélats représen-
tèrent à l'assemblée que ce serait perpétuer le schisme que d'élire un nouveau patriarche ; que celui qui restait avait toujours mené une vie sans reproche ; qu'il était d'un âge à ne pouvoir vivre que peu de temps, et que non-seulement il y avait de la charité à le laisser mourir en paix, mais encore de la justice à lui tenir la parole qu'on lui avait donnée.
Mais les jeunes soutinrent, au contraire, qu'il ne fallait pas que la succession de l'épiscopat fût interrompue en un aussi saint homme que Mélèce ; que Paulin était la créature de Damase ; qu'il avait été ordonné par un évêque d'Occident, qui n'en avait ni le droit ni la commission, et qu'ainsi l'Église d'Orient ne pouvait le reconnaître sans se faire tort.
Grégoire, qui présidait alors au concile et qui n'avait accepté le siège de Gonstantinople que dans la vue de pacifier les troubles de l'Église, fut sensiblement touché de cette contestation, dont il prévoyait les suites fâcheuses.
Quand ce fut à lui de parler, il s'opposa fortement à ceux qui proposaient une nouvelle élection, et leur remontra que cette proposition était non-seulement contraire à la paix, mais encore à l'honneur et à la bonne foi ; qu'ils devaient avoir plus d'égard au bien public qu'à des prétentions particulières; que l'épiscopat était un, et qu'il ne fallait pas faire une grande différence entre les évêques de l'Orient et ceux de l'Occident ; que s'ils avaient tant de passion d'ordonner un patriarche d'Antioche, la mort de Paulin, consumé d'années et de travaux, leur en donnerait bientôt l'occasion ; et qu'ainsi ils ne perdraient rien à le laisser seul en son siège, puisqu'ils jouiraient du droit de lui donner un successeur après sa mort, et qu'ils auraient satisfait à leur conscience en donnant la paix à l'Eglise.
Théodose, informé de ces divisions, ne désirait rien tant que de les arrêter. 11 exhortait les uns et les autres à s'unir pour l'intérêt commun de la religion.
Grégoire, ennuyé d'être le jouet des passions des hommes qui l'accusaient ou le défendaient par caprice, se servit de cette occasion pour exécuter le dessein qu'il avait depuis longtemps de se retirer. Il entra dans le concile, et dit aux évêques « qu'il les suppliait de « laisser là ce qui le regardait, et de ne penser qu'à la « paix et à l'union de l'Église ; que puisqu'il était la cause « de la tempête, il voulait bien comme un autre Jonas « être jeté dans la mer ; qu'il avait été reçu dans l'épis- « copat contre son gré, et qu'il le rendrait avec joie « comme un dépôt qu'on lui avait confié ; aussi bien « son âge et ses infirmités lui devaient faire souhaiter, « après tant d'agitations, un intervalle de solitude et de « repos, pour se disposer à bien mourir. » Il leur dit adieu, les conjurant, puisqu'il leur ôlait le principal sujet de leur division, de se réunir en tout le reste, et de lui donner un successeur qui fût zélé pour le bien de l'Église et pour la défense de la foi.
La démission de l'archevêque fut reçue, et il sortit de l'assemblée sans que personne fît aucune instance pour le retenir. Quelques saints prélats se bouchèrent les oreilles, de peur d'entendre sa démission, et sortirent avec lui.
Il ne restait plus qu'à faire agréer son dessein à l'empereur. Il l'ail a trouver; et, après l'avoir supplié d'établir la paix dans le concile, et de retenir par son autorité ceux que la crainte de Dieu n'y retenait pas, il lui demanda la permission de se retirer. Théodose, à qui l*on n'avait pas coutume de demander de pareilles grâces, fut surpris de cette prière, et tâcha par de fortes considérations de l'arrêter; il voulut même s'entremettre pour le maintenir dans sa dignité. Mais l'archevêque lui représenta qu'il n'était pas d'un empereur aussi juste et aussi pieux que lui de préférer les intérêts d'un particulier à ceux de toute L'Église; et que pour lui, il se croyait obligé de faire le sacrifice de son siège, en un
temps où sa vieillesse et ses maladies ne lui laissaient presque plus de forces pour assister son troupeau que par ses vœux et par ses prières.
Après s'être assuré du consentement de l'empereur, il assembla le peuple dans sa cathédrale, et prononça, en présence de tous les Pères du concile, ce dernier et célèbre sermon, où il rendit compte de son administration et de sa conduite. Il représenta l'état de l'Église de Constantinople ; comme elle s'y était accrue, ce qu'il avait fait ou souffert pour ce but. Il expliqua la doctrine qu'il avait prêchée ; et, se confiant en son innocence, à l'exemple de Samuel et de saint Paul, il prit ses auditeurs à témoin de son désintéressement, et du soin qu'il avait eu, après leur avoir annoncé l'Évangile, de se resserrer en lui-même, et de conserver la pureté de son sacerdoce. Il exposa en peu de mots les principales causes de sa retraite, savoir: les contestations qu'il voyait élevées dans l'Église, les reproches importuns qu'on lui faisait de traiter les hérétiques avec trop de douceur, et de n'avoir rien en son train, en sa table, ni en sa personne, qui marquât la grandeur de son rang (ce qu'on appelait mal soutenir sa dignité), et de condamner trop ouvertement le luxe et le faste séculier des autres. Enfin, après avoir exhorté le peuple à retenir la foi qu'il lui avait enseignée, les hérétiques à se convertir, les courtisans à se corriger, les évêques à se réunir et à quitter leurs sièges, comme lui, s'ils pouvaient par là contribuer à la paix, il prit congé de chacune de ses églises, et surtout de sa chère Anastasie, puis de toutes les sociétés et de tous les ordres de la ville.
Théodose, qui regardait comme une des plus importantes affaires de l'empire le choix d'un nouvel archevêque de Constantinople, entra le lendemain dans le concile, et se plaignit de ces disputes et de ces dissensions continuelles, dont les catholiques étaient scandalisés, et dont les hérétiques tiraient de grands avantages.
Il témoigna aux évoques le déplaisir qu'il avait eu de voir Grégoire obligé de quitter le siège de la ville impériale, où il l'aurait fallu appeler quand on ne l'y aurait pas trouvé établi, surtout après les services qu'd avait rendus à cette Église, et les dangers qu'il avait courus en y établissant la religion. Il les requit de faire chacun un mémoire de ceux qu'ils jugeraient capables de cette charge, et de lui présenter tous ces noms sur une seule feuille , afin qu'il pût en choisir un entre tous les autres. Les évêques, contents d'être venus à bout de leur dessein, et résolus d'apaiser Théodose, qui leur paraissait mal satisfait de leur conduite passée, jetèrent les yeux sur divers sujets de leur connaissance. Gomme ils étaient occupés à cette recherche, Nectaire, né à Tarse en Cilicie, d'une ancienne maison de sénateurs, qui avait exercé la charge de gouverneur de Gonstanlinople, étant prêt à s'en retourner en son pays, alla voir par hasard Diodore son évêque, pour savoir de lui s'il n'avait rien à lui ordonner avant son départ. Ils s'entretinrent de diverses affaires ; et comme Diodore avait l'esprit rempli de cette nomination, dont il était peutêtre embarrassé, il considéra plusieurs fois Nectaire; et, trouvant de la douceur dans son entretien, et quelque chose de majestueux et de vénérable dans son air et sur son visage, il résolut de le proposer.
Sans se découvrir néanmoins à lui, il le pria de l'accompagner chez un évêque de ses amis, à qui il le prési'niaavec beaucoup d'éloge. 11 lui recommanda ensuite Nectaire en secret, et le sollicita fortement de lui donner son sulïrage, et d'écrire son nom avec les autres. Ce prélat, qui était apparemment chargé de dresser la feuille, et de, la porter a l'empereur, se moqua de la prière que lui faisait Diodore ; mais il ne laissa pas de mettre Nectaire au nombre des prétendants, quoiqu'il ne reconnût rien eu lui de plus recommandable que sa vieillesseetsa bonne mine. L'empereur, ayant demandé
peu de jours après le mémoire des évêques, l'examina attentivement; et, après avoir lu et relu les noms de ceux qu'on proposait pour succéder à Grégoire, il s'arrêta à celui de Nectaire, à qui l'on pensait le moins. Il le nomma à l'archevêché de Constantinople, soit qu'il le connût plus que les autres parce qu'il était de sa cour, soit qu'il le crût le plus propre à entretenir la paix dans les conjonctures présentes. Car, outre que c'était un esprit doux et accommodant, il n'avait ni d'assez grands talents pour donner de l'ombrage , ni d'assez grandes vertus pour être à charge à ceux qui ne voudraient pas l'imiter. Nectaire, que Diodore avait prié de différer son voyage jusqu'alors, apprit cette nouvelle, et ne la put croire. La plupart des Pères du concile furent étonnés de ce choix, et se demandaient les uns aux autres qui était ce Nectaire, d'où il venait, et quelle était sa profession ? Mais lorsqu'ils apprirent qu'il n'avait pas mené une vie assez pure pour mériter d'être élevé tout d'un coup au sacerdoce, et que de plus il n'était pas encore baptisé, ils crurent que l'empereur avait été surpris, et que le seul hasard , comme il arrive quelquefois en ces rencontres, avait présidé à cette nomination.
Ils remontrèrentdonc humblement à Théodose qu'avec tout le respect et toute la déférence qu'ils avaient pour ses volontés, ils ne pouvaient s'empêcher de trouver en Nectaire des défauts essentiels et canoniques; que son âge et les emplois différents qu'il avait eus sous les empereurs lui avaient donné une grande expérience des choses du monde, mais qu'il n'avait jamais passé par aucun degré de cléricature, et que, n'ayant pas reçu le baptême , il n'était guère en état d'être évêque. Quoiqu'il n'y eût rien de si juste que cette remontrance, l'empereur avait remarqué tant de passion et de cabales en ceux qui la faisaient, qu'il crut qu'après avoir chassé l'autre archevêque ils voulaient encore exclure celui-ci pour essayer de mettre quelqu'un de leurs partisans en
cette place. Il persista dans son avis , et les évêques s'y rendirent sans répugnance.
Ainsi Nectaire fut élu par l'autorité du prince, qui se trouvait engagé à son élection par le consentement du peuple , qui admirait son honnêteté et sa douceur , et par les suffrages du synode , qui craignait de déplaire à Théodose. Il fut baptisé; et, comme il était encore revêtu de sa robe de néophyte, il fut fait évêque, sans avoir apporté autre disposition à l'épiscopat que celle de ne l'avoir pas brigué. Gomme il n'avait presque aucune connaissance des matières ecclésiastiques , on lui laissa Cyriaque, évêque d'Adanes en Cilicie, Évagre de Pont, que Grégoire de Nysse avait fait diacre , et quelques autres ecclésiastiques de savoir et de piété ; les uns pour le former dans les fonctions épiscopales, les autres pour le garantir des surprises des hérétiques. Sa vie, depuis son ordination, fut exemplaire, et sa foi toujours orthodoxe ; mais il eut tant de facilité et d'indulgence pour tout le monde, et une si grande indifférence pour la discipline , que les ariens s'en seraient notablement prévalus, si l'empereur, pour réparer la faute qu'il avait faite , ne les eût réprimés, et n'eût pris sur soi la vigilance et la vigueur qui manquaient à cet archevêque.
Ainsi se termina, vers la fin du mois de juillet, ce concile (1) que le pape saint Grégoire mit depuis au nombre des quatre qu'il révérait comme les quatre évangiles. Les passions particulières et les intérêts personnels troublèrent le cours de cette assemblée ; mais la vérité ne laissa pas de s'y établir contre l'erreur des Macédoniens.
Les évêques s'étant séparés pour aller chacun dans son église, Théodose partit pour aller joindre son ar-
(1) Le consentement des prélats d'Occident h la confirmation don» née par le pape Damase ont l'ait reconnaître ce concile pour œcuménique.
mée, que Promote, un de ses généraux, avait ordre de rassembler à l'entrée de la Mysie. Les Huns, les Scyriens et les Carpodaqucs, mêlés ensemble, avaient fait irruption de ce côté-là , et avaient jeté une si grande frayeur dans toutes les provinces voisines, que tout le peuple de la campagne avait abandonné ses maisons, et s'était retiré en désordre dans les villes éloignées. L'empereur les rassura par sa présence; et, après avoir fait la revue de son année, marcha droit aux ennemis, et leur donna bataille peu de jours après. Les historiens ne rapportent d'autres circonstances de cette expédition, sinon qu'il remporta une célèbre victoire, et qu'il défit cette armée de barbares, dont la plupart lurent tués, et le reste obligé de se retirer dans leur pays, d'où ils n'osèrent plus sortir. Depuis celte défaite, les troupes se crurent invincibles sous Théodose ; et les peuples , persuadés qu'on ne pouvait les troubler désormais impunément, reprirent les soins et la culture des terres. Alors les pertes passées se réparèrent , et l'empire jouit du fruit du gouvernement juste et glorieux de Théodose.
Ce fut vers ce temps-là que le roi de Perse résolut de lui envoyer une ambassade solennelle, pour lui demander son amitié , et conclure avec lui une alliance constante. Ces deux nations, presque toujours armées l'une contre l'autre, ou pour le règlement des limites , ou sur d'anciennes prétentions, et des différends imprévus qui arrivent souvent entre des États également puissants et voisins, entretenaient depuis longtemps une guerre qui n'était interrompue que par des intervalles de paix , et par des trêves de quelques années.
Théodose, qui savait combien la paix était nécessaire à l'empire, combien coûtent aux peuples les guerres lors môme qu'elles sont glorieuses aux rois qui les ont entreprises, entenditces ouvertures de paix avec joie, et répondit aux ambassadeurs « qu'il remerciait leur roi « des offres qu'il lui faisait faire, et qu'il l'assurait de
« son amitié : qu'ayant été appelé à l'empire, il avait « travaillé à terminer les guerres qu'il avait trouvées, « mais qu'il avait évité de s'en attirer de nouvelles ; que « ses prédécesseurs sans doute avaient eu des sujets de « rompre avec les Perses; mais que pour lui il répon- « drait toujours aux intentions des princes qui vou- « draient bien vivre avec lui ; et que leur maître, étant « dans cette résolution, ne pouvait choisir un ami plus « sincère ni un plus fidèle allié. » L'empereur avait reçu ces ambassadeurs avec une magnificence extraordinaire; et, après les avoir retenus quelque temps à sa cour pour régler avec eux les principales affaires des deux empires, il les renvoya comblés de riches présents , et remplis de l'admiration de sa grandeur et de sa bonté.
En ce même temps arrivèrent à Constanlinople quelques prêtres, députés du concile d'Aquilée, qui venait de condamner deux évêques d'IIlyrie , convaincus d'être ariens. Ils demandèrent audience à l'empereur, et lui présentèrent des lettres de cette assemblée, dont Ambroise de Milan et Valérien d'Aquilée étaient les chefs. Ces prélats , après avoir rendu gnâces à Théodose d'avoir délivré l'église d'Orient de 1 oppression des ariens, se plaignaient à lui du dessein qu'on avait pris à Constanlinople de donner un successeur à Mélèce; ce qu'ils regardaient comme une persécution qu'on allait faire à Paulin, qui avait toujours été de leur communion. Us le priaient, pour remédier à ces désordres, de faire rassembler à Alexandrie un concile de toute l'Église catholique, et de l'appuyer de son autorité impériale. Théodose, qui n'avait pas de plus grande passion que ('••lie de voir finir tous les différends ecclésiastiques , leur aurait volontiers accordé ce qu'ils demandaient ; mais parce qu'il ne voulait rien faire sans conseil, et qu'il craignait d'assembler des esprits déjà aigris et difficiles it reunir, il écrivit aux ésèques d'Orient, cl les
pria de revenir à Constantinople au commencement de l'été prochain , pour y délibérer ensemble sur la proposition des Occidentaux.
Peu de temps après, l'empereur reçut d'autres lettres, par lesquelles les évêques d'Occident, après lui avoir représenté de nouveau la nécessité d'un concile universel, pour condamner l'hérésie d'Apollinaire, pour déterminer ceux avec qui il fallait communiquer, pour examiner l'élection de Flavien, et pour pacifier tous les troubles de l'Église , 1n priaient de provoquer la réunion de cette assemblée, et d'agréer qu'elle se tînt, non pas à Alexandrie , mais à Rome. L'empereur Gratien le souhaitait , et agissait de concert avec les évêques. Théodose, qui connaissait la délicatesse des Orientaux, piqués d'une fausse émulation contre les autres, et jaloux de certains droits qu'ils s'attribuaient vainement, prévoyaitqu'ilsauraientpeineà se résoudre d'aller àRome. 11 savait qu'ils ne souffriraient jamais qu'on touchât à ce qu'ils avaient fait à Constantinople, et qu'ainsi la division s'augmenterait au lieu de s'apaiser. Il n'était pas trop porté lui-même à procurer un nouveau concile, où l'on se proposait de donner atteinte à celui qu'il avait fait tenir l'année d'auparavant. C'est pourquoi il ne se pressa pas de répondre ni à Gratien ni aux évêques , jusqu'à ce qu'il eût reconnu les intentions de ceux qu'il avait mandés.
Cependant Maxime recommença ses intrigues. Chassé de Constantinople, et rebuté par Théodose, il s'était retiré dans Alexandrie auprès du patriarche, qui l'avait trop légèrement favorisé. Là, songeant aux moyens de troubler encore l'Église, il menaçait ce bon vieillard de le chasser lui-même de son siège, s'il n'achevait de l'établir dans celui de Grégoire de Nazianze. Peut-être en serait-il venu à bout, si le gouverneur d'Egypte, connaissant combien cet esprit était remuant et dangereux, ne lui eût commandé de sortir de la ville. Il fut contraint
de vivre à la campagne , où il se tint en repos malgré lui durant quelque temps. Mais au premier bruit de la convocation d'un concile général à Rome, il partit promptement , et se rendit en Italie , pour prévenir ceux qui n'étaient pas encore informés de sa vie scandaleuse et de son intrusion à l'épiscopat. Il alla trouver l'empereur Gratien, et connaissant son zèle pour la religion catholique, il lui présenta un livre qu'il se vantait d'avoir composé contre les ariens.
Après cela il s'adressa <ix évêques et leur montra ses lettres de communion avec Pierre d'Alexandrie , et n'oublia rien de ce qui pouvait les toucher de pitié pour lui, et les animer contre les Orientaux, dont il savait qu'ils avaient sujet d'être mécontents. Par ses discours artificieux il réveilla les passions de plusieurs qui étaient déjà préoccupés contre l'Église d'Orient ; et la sagesse de saint Ambroise ne fut pas à l'épreuve de la dissimulation de cet hypocrite. Ces prélats le reçurent dans leur communion comme un homme de bien qu'on persécutait en Orient, et qui avait droit, selon les canons, de demander l'évêché de Constantinople. Comme ils n'étaient pas pourtant suffisamment informés del'affaire, ils en renvoyèrent le jugement au concile qui devait bientôt s'assembler de toutes les parties du monde, et se contentèrent d'écrire à Théodose, pour le prier d'avoir égard aux intérêts de Maxime , autant que la paix de l'Église le pourrait permettre.
Pendant que ces choses se passaient en Occident, les évêques d'Orient, appelés une seconde fois par l'empereur, se rendirent à Constantinople. La plupart de ceux qui s'y étaient trouvés l'année d'auparavant y revinrent, et ceux qui ne purent sortir de leurs provinces donnèrent leur consentement par écrit, et pouvoir d'agir en leur nom. 11 n'y eut que Grégoire de Nazianze qui n'y voulut avoir aucune pari , et qui s'en excusa sur le peu de fruit qui revenait ordinairement de ces as-
semblées tumultueuses, et sur ses infirmités, qui ne lui permettaient pas d'entreprendre ce voyage.
Aussitôt que ces prélats furent arrivés, Théodose leur communiqua la proposition que faisaient les évoques d'Italie, et voulut avoir leur avis sur le synode général qu'on aurait voulu convoquer à Rome. Ils répondirent « qu'ils ne refusaient pas de contribuer à l'affermisse- « ment de la foi et à la réunion de l'Église; mais qu'ils « le priaient de considérer qu'il n'y avait point de rai- « sons si pressantes pour les faire aller si loin; que « durant que l'Occident jouissait d'une profonde paix, « l'Orient avait été agité de cruelles tempêtes , et qu'a- « près ces persécutions, les Églises avaient besoin de « la présence de leurs pasteurs; qu'au reste ils n'a- « vaient le consentement de leurs confrères que pour « le concile de Constantinople, et qu'il ne restait pas « assez de temps pour les consulter sur le sujet de celui « de Rome. »
Ils firent la même réponse à ceux qui les avaient invités à ce concile. Ils ajoutèrent une profession de foi sur la Trinité et sur l'Incarnation ; et, après leur avoir rendu compte de l'élection de Nectaire et de celle de Flavien, ils les prièrent de vouloir les approuver, et de quitter leurs affections particulières pour l'intérêt commun de l'Église. Ils députèrent même trois évêques de leur corps vers ceux d'Italie, pour leur témoigner le désir qu'ils auraient eu de les voir , de les assurer de leur amour pour l'union, et de leur zèle pour la foi. L'empereur, voyant sous ces démonstrations d'amitié et de religion beaucoup de froideur et d'indifférence dans leur esprit, reçut leurs excuses, et crut qu'il fallait empêcher une assemblée qui serait composée de deux partis déjà tout formés, et qui ne produirait vraisemblablement que des troubles pareils à ceux qu'il avait vus avec tant de déplaisir à Constantinople. Il manda donc à l'empereur Gratien et aux évêques d'Italie
« qu'il avait fait de sérieuses réflexions sur la demande « qu'on faisait d'un concile œcuménique à Rome, et « que les prélats de son empire qu'il avait consultés « là-dessus lui avaient allégué la difficulté du voyage en « une saison avancée, et le peu d'apparence qu'il y avait « qu'ils pussent abandonner leurs églises, pour se « trouver à une assemblée qui n'était pas si nécessaire « depuis celle de Constantinople; qu'il n'avait pu ré- « sister à ces raisons, mais qu'il les priait d'être per- « suadés qu'il contribuerait à la pah de tout son pouce voir , et qu'il y porterait tous ceux qui dépendaient « de lui. »
Cependant les Golhs à la suite d'Athanaric étaient arrivés dans leur pays. Comme ils n'en avaient été chassés par aucun sujet de haine particulière qu'on eût contre eux, ils y furent reçus sans aucune difficulté. La fidélité qu'ils avaient gardée à leur prince jusqu'à la fin paraissait même louable aux barbares, et Fritigerne, à qui il importait de faire valoir un si bon exemple, les retenait volontiers auprès de lui, et les favorisait en toute rencontre.
Ceux-ci ne cessaient de raconter les grandes choses qu'ils avaient vues dans la cour de Constantinople, et de louer surtout la magnificence et la bonté de Théodose. Ils entretenaient le roi et le peuple des civilités qu'il avait faites à Athanaric, et des honneurs qu'il lui avait rendus après sa mort. Ils montraient les présents qu'il leur avait faits ; ils redisaient les paroles obligeantes qu'il leur avait dites, et, à force de parler des grandes qualités de l'empereur, ils réduisirent toute leur nation, quelque prévenue qu'elle fût contre lui, à le craindre et à l'estimer.
Fritigeme, qui se voyait avancé en âge, qui craignait les révolutions, et qui d'ailleurs savait connaître et priser la vertu, résolut de rechercher l'alliance et la protection d'un prince qu'on lui représentait si puissant et
si généreux. Il sollicita les Grotungues, qui étaient associés avec lui depuis plusieurs années , de prendre le même parti ; mais ils le refusèrent , soit qu'ils fussent pressés d'aller rejoindre le gros de leur nation, dont ils s'étaient séparés , soit qu'ils espérassent que leur cavalerie pourrait faire encore quelque irruption dans les terres de l'empire, et remporter chez eux quelque butin considérable.
Fritigerne choisit donc les principaux chefs de son armée, et les envoya à Théodose pour lui demander son amitié , et le supplier d'avoir pour lui et pour tout son peuple la même bonté qu'il avait eue pour Athanaric et ceux de sa suite. Il promettait d'être inviolablement attaché aux intérêts de l'empire , et de lui rendre , s'il pouvait, autant de services qu'il lui avait fait autrefois de tort, sous un empereur moins sage et moins généreux que lui.
Théodose reçut cette députation avec tout l'honneur et tous les témoignages d'amitié possibles. Il promit de traiter les Goths comme ses alliés, et de les aimer comme ses sujets. Quoiqu'ils n'eussent proposé aucune condition, il leur en fit de très-avantageuses, ordonnant qu'on leur fournît des vivres en abondance , et leur assignant des terres dans quelques provinces de l'empire. Les Goths, depuis ce temps-là, servirent toujours l'empereur. Il y en eut près de vingt mille qui prirent parti en divers lieux parmi ses troupes; le reste se tint sur les bords du Danube pour empêcher les autres barbares de courir sur le pays des Romains.
En ce même temps les évoques d'Italie renouvelèrent leurs instances auprès de Gratien , sur la réunion d'un concile général qu'ils prétendaient tenir à Rome ; mais ce prince les renvoya à Théodose, pour se décharger de ce soin, et pour ne point entrer dans les différends des Orientaux avec ceux d'Occident. Ils écrivirent donc à Théodose sur ce sujet. Ils y ajoutèrent des plaintes
contre l'élection de Flavien et celle de Nectaire. Ils improuvèrent même celle de Grégoire de Nazianze , et se déclarèrent en faveur de Maxime, demandant que sa cause lût jugée à Rome, comme celle d'Athanase, de Pierre d'Alexandrie et de plusieurs autres prélats d'Orient, qui avaient eu recours au jugement de l'Église romaine.
L'empereur, pour terminer cette affaire, et pour ôter tout sujet de division, leur écrivit fortement « que leurs « raisons n'étaient pas suffisantes pour assembler un « concile universel; que les élections de Nectaire et de « Flavien s'étant faites en Orient, elles ne devaient point « être jugées hors des lieux où toutes les parties étaient « présentes ; que les évêques d'Orient avaient quelque « sujet de s'offenser de leurs demandes peu raisonna- « blés; que pour Maxime, il s'étonnait que des pré- « lats si éclairés eussent eu tant de facilité à croire un « imposteur reconnu , qu'il était résolu de faire punir « s'il osait approcher de Constantinople. »
Ainsi Théodose prenait soin des affaires de l'État et de celles de l'Église , et méritait que Dieu le favorisât de tant de succès surprenants, qui rendirent son règne recommandable.