LIVRE m
État de l'empire d'Orient. État de l'Occident. Vertus et défauts de l'empereur Gratien. Révolte de Maxime. Il attire les païens. Il débauche les troupes. Il passe la mer, et se rend maître des Gaules. Gratien est abandonné de l'armée et des peuples. Mort de Gratien. Maxime envoie des ambassadeurs à Théodose. L'impératrice Justine envoie saint Ambroise à Maxime. Saint Ambroise arrête Maximeaudelh des Alpes. Théodose associe à l'empire son fils Arcadius. Éducation d'Arcadius. Qualités d'Arsène, précepteur d'Arcadius. Conduite de Théodose pour l'éducation de son fils. Conduite d'Arsène à l'égard d'Arcadius. Théodose déconcerte les hérétiques. Théodose commande à chaque secle de donner sa profession de foi par écrit. Théodose déchire les formules des hérétiques. Confusion des hérétiques. Douceur de Théodose. Les païens tâchent de se relever en Occident. Esprit de Symmaque ; sa requête pour l'autel de la Victoire. Saint Ambroise écrit à Valentinien pour s'y opposer. Réponse à la requête de Symmaque par saint Ambroise. Nouveaux efforts des hérétiques. Naissance d'Honorius. Traité des empereurs. Cruautés de Maxime. Saint Martin lui demande la grâce de deux criminels. Maxime Lâche de gagner saint Martin. Erreurs de Priscillien, et ses sectateurs. Sage remontiance de saint Martin. Condamnation de Priscillien; suite de sa mort. Défense de sacrifier aux idoles. Réformation des mœurs. Délivrance des prisonniers pour les fêtes de Pâques. Mort delà princesse Pukhérie. Mort de l'impératrice Flaccille; ses vertus. Aversion de l'impératrice Justine contre saint Ambroise. Ordre de livrer les églises des catholiques aux ariens. Le peuple s'enferme dans la cathédrale ; saint Ambroise refuse de l'abandonner. Négociation pour avoir une église dans le faubourg. Vains efforts de l'impératrice pour réduire saint Ambroise. Députation des seigneurs à l'empereur. La persécution cesse. Prétexte de Maxime pour entrer en Italie. Irruption des Grotungues; leurs efforts pour passer le Danube. Vigilance et adresse de Promote. Défaite des Grotungues. Théodose arrive au camp; donne la liberté à tous les prisonniers. Action téméraire de Géronte. Théodose le fait arrêter. Seconde ambassade de saint Ambroise vers Maxime. Audience donnée à saint Ambroise; Maxime embarrassé. Saint Ambroise découvre les intentions de Maxime ; il n'est pas cru. Entrée de Maxime dans l'Italie. Fuite de Valentinien et de Justine. Politique de Maxime. Valentinien et Justine arrivent à Thessalonique. Théodose conclut la guerre; épouse la princesse Galla. Nouwl impôt. Sédition d'Antioche. Résolution prise contre la ville d'Antioche. Voyage de
Flavien, archevêque d'Antioclie. Discours de l'archevêque à Théodose. Théodose pardonne à ceux d'Antioche. La veuve Olympias refuse d'épouser Elpide, parent de l'empereur. Per.-écution faite à la veuve Olympias. Olympias remise dans ses biens. Théodose se dispose k la guerre contre Maxime. Maxime se prépare à la guerre. Trahison découverte dans l'armée de Théodose. Valentinien et sa mère s'embarquent. Théodose surprend Maxime dans la Pannonie. Passage du Save; victoire de Théodose. Théodose marche contre Marcellin. et gagne une seconde bataille. Mort de Maxime et d'Andragatius. Modération et clémence de Théodose. Description de l'autel de la Victoire. Divers états de cet autel sous les empereurs. Les députés du sénat demandent que cet autel soit relevé; Théodore le refuse. Théodose va recevoir dans Rome l'honneur du triomphe. Paiements que Théodose fit dans P.ome. Divers règlements. Ixouvelledelaruinedes temples d'Alexandrie. Conversion de plusieurs païens; usage qu'on fit des idoles d'or. Départ de Théodose. Mort de l'impératrice Justine.
Théodose régnait paisiblement dans l'Orient. Ses peuples vivaient dans le repos et dans l'abondance, et ses ennemis étaient devenus ses alliés. Pendant que tout le monde révérait sa grandeur ou redoutait sa puissance, il s'appliquait à régler ses États, et à rétablir dans sa pureté la religion que ses prédécesseurs avaient opprimée; et il regardait la paix dont il jouissait comme une récompense de celle qu'il donnait à l'Église.
L'empire d'Occident n'eût pas été moins heureux, si la faiblesse ou la négligence des empereurs n'eût donné occasion aux révoltes et aux guerres civiles. Le jeune Valentinien, qui avait pour son partage l'Italie, l'Afrique et rillyrie, n'était pas encore en âge de gouverner, et l'impératrice sa mère abusait de son nom et de son autorité. Elle était arienne , et croyait que c'était bien servir son lils que de le rendre arien comme elle. Les soins de sa régence n'allaient qu'à faire élire un évoque de son parti, ou à ôter une église aux catholiques. Elle distribuait les grâces à ceux qui favorisaient ses [lassions, et ne pouvait s'imaginer que l'Etat pût avoir d'autres ennemis que ceux qui l'étaient de son erreur.
Tout était à craindre sous un empereur enfant, à qui on donnait de mauvaises impressions , et sous une impératrice hérétique , qui pensait plutôt à l'avancement de sa secte qu'au repos et au salut de l'empire.
Gratien, qui régnait au delà des Alpes, était, en la fleur de son âge, redouté de ses ennemis, sur lesquels il avait remporté plusieurs victoires. Il avait un grand fonds de justice et de bonté naturelle , qui lui pouvaient gagner l'amitié des peuples; mais il s'abandonnait entièrement aux conseils intéressés de ses ministres, et n'avait aucune application aux affaires. C'était un esprit doux, poli, modeste, complaisant. Il savait parfaitement les belles-lettres; et soit qu'il fallût parler en public, ou écrire envers et en prose, il était aisé de juger qu'il avait profité des instructions d'Ausone, et qu'Ausone avait trouvé en lui un beau naturel. Pour ses inclinations, elles était toutes généreuses, et toutes portées au bien. Il avait dans l'ardeur de sa jeunesse la chasteté et la tempérance d'un vieillard. Il était non-seulement fidèle, mais encore libéral envers ses amis. Il aimait à accorder des grâces , et cherchait à prévenir même les demandes et les désirs. Jamais prince ne fut plus actif ni plus vigilant dans la guerre : il était toujours à la tête des troupes, et marchait le premier à l'ennemi. Après les combats, il avait soin des soldats blessés, qu'il allait consoler dans leurs tentes ; il pourvoyait lui-même à toutes leurs nécessités , et pansait quelquefois leurs plaies de ses propres mains.
Tous les auteurs ecclésiastiques louent sa piété envers Dieu, son zèle très-ardent pour la pureté de la foi. Tant de grandes qualités, jointes à une grâce merveilleuse qu'il avait en toutes ses actions, et à la beauté de son visage, semblaient devoir le rendre heureux. Mais il avait une si grande aversion pour le travail , et tant de passion pour la chasse et pour les autres exercices du corps , qu'il passait des jours entiers à lancer le javelot,
et à tirer des bêtes dans un parc. Ceux qui le gouvernaient l'entretenaient dans cette oisiveté, au lieu de l'en corriger; et tandis que ce jeune prince se faisait une occupation d'un amusement, et qu'il mettait toute sa gloire dans une adresse inutile, ils étaient maîtres des affaires , et pensaient à leurs intérêts particuliers.
Les choses étaient en cet état, lorsque Maxime, général de l'armée romaine en Angleterre, se fit proclamer empereur. Outre que son ambition le portait depuis longtemps à tout entreprendre pour régner, et que, descendant de la maison d'Hélène, mère du grand Constantin, il regardait l'empire comme un bien qui lui devait appartenir, il n'avait pu souffrir que Gratien lui eût préféré Théodose. Piqué contre l'un et jaloux de l'autre, il gagna d'abord les principaux officiers de l'armée. Il attira la plupart des seigneurs d'Angleterre à son parti, et se servit ensuite de toutes les conjonctures favorables pour inspirer la révolte dans les Gaules et dans l'Italie.
Gratien avait entrepris de ruiner la religion despaïens, que son père, par politique, avait toujours épargnée. 11 l'avait déjà fort affaiblie, en retranchant aux prêtres les revenus dont ils jouissaient, et les sommes qui étaient couchées sur l'État pour l'entretien des sacrifices. 11 avait donné au préfet de Rome l'autorité de juger de tous les différends qui regardaient l'idolâtrie. 11 n avait pas même voulu de titre qui ressentit la superstition, refusant le nom et l'habit de souverain pontife, que ses prédécesseurs, par des raisons d'État, avaient retenus jusqu'alors. Un zèle si généreux irrita les païens, et surtout quelques sénateurs romains qui en étaient les chefs.
Maxime, les trouvant disposés à favoriser sa révolte, leur fit espérer qu'il rendrait à leurs dieux 1" honneur qu'on venait de leur ôter, et qu'il rétablirait leurs autels, leurs prêtres et leurs sacrifices. Quoiqu'il lut ehré-
tien , il leur parut si porté à remettre le culte de leurs idoles, qu'ils le regardèrent comme leur libérateur, et commencèrent à le louer hautement, comme si Gratien eût été le tyran et Maxime le prince légitime. Ainsi les uns trahissaient l'empereur par une préoccupation de religion, l'autre trahissait sa religion par la passion qu'il avait de devenir empereur.
Il débaucha l'armée aussi facilement qu'il avait débauché le sénat. Gratien n'avait pas assez ménagé les officiers des troupes romaines. 11 leur préférait ordinairement les soldats alains, et d'autres barbares qu'il honorait de sa confiance et de ses faveurs ; et soit qu'il les trouvât plus commodes pour ses divertissements, soit qu'il espérât par là attirer à son service toute leur nation, il les tenait auprès de lui, et prenait même plaisir de s'habiller à leur mode. Cette conduite le rendit odieux aux légions qui l'avaient servi si utilement; et, pour gagner l'amitié des étrangers, il perdit celle de ses soldats. Maxime se servit de celte occasion. 11 fit solliciter sous main ses troupes, qui n'étaient déjà que trop sensibles au mépris qu'on avait pour elles. Quelques-uns ajoutent qu'il leur fit entendre qu'il avait des liaisons secrètes avec Théodose, et qu'il agissait de concert avec lui.
Un empire ne suffisait pas à l'ambition de ce rebelle. Il crut qu'après avoir ruiné Gratien, il viendrait aisément à bout de Valentinien et de sa mère Justine : l'âge de l'un, la faiblesse de l'autre, et la haine de tous les gens de bien, qu'il s'était attirée en persécutant les catholiques , lui faisaient espérer qu'il se rendrait maître des deux empires; qu'il serait au moins redoutable à Théodose, et qu'il jouirait en repos du fruit de ses crimes.
Sur celle assurance il se met en mer, et vient descendre a\ec son armée vers l'embouchure du Rhin. Les troupes qui étaient en quartier vers l'Allemagne, le re-
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connurent d'abord pour leur empereur, et toutes les garnisons le reçurent. Gralien, étonné de ce changement, assembla celte partie de l'armée qu'il avait retenue près de lui, et s'avança vers les rebelles, résolu de les combattre. Les deux armées furent environ cinq jours en présence, sans que Maxime voulût en venir à un combat décisif. Alors les lésions mal satisfaites de Gratien parurent ébranlées. Toute la cavalerie maure se détacha pour aller joindre les rebelles; le gros de l'armée suivit leur exemple ; les peuples, qui aiment la nouveauté, et qui sont toujours du parti le plus fort, se détachèrent bientôt après ; et Maxime régna dans les Gaules presque aussitôt qu'il y fut descendu.
Gralien , au premier bruit de celle révolle, avait appelé les Huns et les Alains à son secours; mais ils n'arrivèrent pas à temps. 11 ne lui restait près de sa personne que peu de troupes, dont la fidélité lui était suspecte. Alors, abandonné des siens, refusé des villes par où il passait, n'ayant presque personne pour le défendre, non pas même pour l'accompagner, il errait dans son propre empire. Enfin il courut vers les Alpes, suivi de trois cents chevaux qu'il avait à peine assemblés pour l'assister dans sa fuite ; mais il trouva tous les passages gardés par des gens dont il avait sujet de se défier. Il retourna sur ses pas, incertain de la route qu'il devait prendre pour se sauver. Gomme il arrivait à Lyon, il eut avis, de plusieurs endroits, que l'impératrice sa femme venait le chercher, pour le suivre dans sa mauvaise fortune.
Ce prince, oubliant pour un temps le danger où il était, plus touché des malheurs de cette princesse que des siens propres, rappela dans son cœur toute sa tendresse, et passa le Rhône pour aller au-devant d'elle. ■Dès qu'il fut sur le rivage, il aperçut une lilière entourée de gardes, il y courut; mais il vit sortir, au lieu de sa femme, le comte Andragalius, général de la cava-
lerie , que Maxime avait dépêché en diligence après loti. Ce traître l'ayant fait tomber dans les pièges qu'il lui avait tendus, le saisit et le massacra inhumainement le vingt -quatrième de septembre, dans la vingt -huitième année de son âge, et la seizième de son empire.
Telle fut la fin de cet empereur. Il souffrit la mort avec constance ; et tout le regret qu'il eut, fut de n'avoir pas saint Ambroise auprès de lui, pour le disposer à mourir saintement. L'Église, qu'il avait toujours défendue, pleura sa perte ; et ceux qui régnent après lui peuvent en tirer cette instruction , qu'il importe à leur réputation, à leur repos, et même à leur sûreté, de gouverner par eux-mêmes les États dont ils sont chargés.
Maxime , enflé de tant de succès , était près de passer en Italie, et de surprendre Valentinien, jeune prince sans expérience et sans force. Mais outre qu'il fallait donner quelques ordres dans les provinces nouvellement conquises, il jugea à propos, avant dépasser les Alpes, de sonder les intentions de Théodose. Il lui envoya des ambassadeurs , avec ordre de lui offrir de sa part son amitié , s'il voulait l'associer à l'empire , ou de lui déclarer la guerre, s'il le refusait. Théodose, sensiblement touché de la mort de Gratien, son ami et son bienfaiteur, avait déjà résolu de la venger; mais comme il ne s'était réservé que peu de troupes depuis la paix générale par tout TOrient, il craignait qu'on n'opprimât Valentinien avant qu'il fût en état de le défendre. Il dissimula son dessein, et répondit aux ambassadeurs qu'il acceptait les offres de Maxime; qu'il ne s'opposait pas à ce que l'armée avait fait pour lui; et que, puisqu'il avait la place de Gratien, il le regardait comme son successeur à l'empire. La nécessité des affaires l'obligea de le traiter ainsi de collègue, jusqu'à ce qu'il pût se déclarer son ennemi.
Pendant qu'il entrait en négociation avec lui, l'impératrice Justine croyait toujours que Maxime allait
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fondre sur l'Italie. Elle n'avait ni armée à lui opposer, ni secours à espérer de ses alliés; elle résolut de lui envoyer des ambassadeurs, pour tâcher de le gagner par ses soumissions, et de l'arrêter au delà des Alpes. Mais elle ne trouvait personne à sa cour qui pût ou qui voulût se charger d'une négociation si difficile : de sorte qu'elle fut contrainte d'avoir recours à saint Ambroise. Elle suspendit pour un temps la haine qu'elle avait conçue contre lui, et le conjura, de la part de l'empereur son fils, d'entreprendre cette ambassade. Le saint évêque accepta volontiers cet emploi, et partit en diligence, résolu à sacrifier son repos et sa vie même pour son prince et pour sa patrie. Il trouva Maxime en état de tout entreprendre. Ses conquêtes, au lieu d'assouvir son ambition, l'avaient irritée. Il ne comptait pour rien d'être maître des Gaules, de l'Espagne et de l'Angleterre, s'il ne régnait en Italie : il venait de répandre le sang d'un empereur, il allait chasser l'autre de son empire.
Mais ce prélat lui parla avec tant de force, et fit si bien par son éloquence et par son adresse, qu'il lui fit abandonner la résolution qu'il avait, prise de passer les Alpes. Les armes lui tombèrent des mains, et soit que le respect et la vénération qu'il avait pour ce grand homme lui eussent inspiré quelque retenue , soit qu'il sentît ses passions ralenties par les discours libres et touchants quil lui avait faits, soit enfin que Dieu, qui est le maître des rois, et qui hache les tyrans dans sa colère et les retient quand il lui plaît, eût prescrit ces bornes à celui-ci, il fit, sans savoir pourquoi, ce que saint Ambroise désira de lui. Contre toute apparence il s'arrêta dans les Gaules, établit à Trêves le siège de sa nouvelle domination, et prit le titre d'Auguste, du consentement des deux empereurs. 11 se repentit depuis d'avoir perdu une occasion si favorable, et se plaignit plusieurs fois que l'archevêque de Milan l'avait enchanté.
Ce fut en ce temps que Théodose , voyant croître son fils Arcadius, résolut de le déclarer Auguste, quoiqu'il ne fût âgé que de sept à huit ans. La cérémonie se fit dans un palais appelé le Tribunal, desliné au couronnement des empereurs, en présence de tous les seigneurs de la cour, et de plusieurs évêques. Chacun témoigna, par ses acclamations, la joie qu'il avait de voir ce jeune prince revêtu des habits impériaux, et souhaita qu'il eût les vertus de son père, comme il venait d'en recevoir la dignité.
Théodose eut beaucoup de satisfaction d'avoir fait un nouvel empereur de sa famille, et d'avoir eu l'approbation publique; mais il pensait plus à son éducation qu'à son établissement, et croyait que c'était peu de lui laisser de grandes provinces, s'il-ne lui laissait la sagesse pour les gouverner. Il avait longtemps cherché le plus sage et le plus savant homme de l'empire , pour lui confier cet enfant, qui devait un jour être le maître de tant de peuples. Il en avait écrit à l'empereur Gralien ; et Gratien avait prié le pape Damase de faire lui-même un choix si important, et d'envoyer à Constantinopîe celui qu'il aurait jugé digne de cet emploi. Ce pape, qui avait beaucoup de connaissance des lettres, une grande piété et beaucoup de discernement, jeta les yeux sur Arsène, diacre de l'Église romaine, dont il connaissait la vertu et la doctrine.
C'était un homme d'une famille très-noble, consommé dans les langues grecque et latine, dans les sciences humaines , et dans l'étude des saintes Écritures. Quelque digne qu'il fût des plus grands emplois et des premières dignités de l'Église, il n'avait jamais eu d'autre vue que celle de son salut. Quoique son inclination l'eût toujours porté à la retraite, et qu'il fût très-austère pour lui-même, il ne fuyait pas une honnête société, et n'était incommode à personne. Damase le proposa comme un esprit sage , qui vivrait dans la cour sans s'y
corrompre, et qui donnerait non-seulement de bonnes instructions au prince, mais encore de bons exemples aux courtisans.
L'empereur reçut Arsène comme un trésor que le Ciel même lui envoyait, et le pria d'avoir soin de l'éducation d'Arcadius, de le regarder comme son fils propre, de prendre toute l'autorité de père sur lui, et d'en faire par ses instructions un savant et pieux empereur. 11 recommanda à ce jeune prince la docilité, l'obéissance et le respect, et lui redit plusieurs fois ces paroles: « Sou- « venez -vous, mon fils, que vous serez plus obligé à « votre précepteur qu'à moi-même. Vous tenez de moi « la naissance et l'empire: vous apprendrez de lui la « sagesse et la crainte de Dieu; et désormais il sera « plus votre père que moi. » Il n'oublia rien de tout ce qui pouvait autoriser le maître, et rendre le disciple plus respectueux : car étant un jour entré dans la chambre du prince pour assister à sa leçon, et l'ayant trouvé assis, et Arsène debout devant lui, il se plaignit de l'un et de l'autre.
Arsène voulut s'excuser sur l'honneur qu'il avait cru être obligé de rendre à un empereur, et sur le respect qu'imprimait la pourpre dont il le voyait revêtu. Mais Théodose, sans écouter ses excuses, lui commanda de s'asseoir, et à son fils d'être debout et découvert pendant la leçon; et, pour ne blesser aucune raison de bienséance, il ordonna qu'on ôtât au prince toutes les marques de sa dignité lorsqu'il entrerait à l'étude, ajoutant qu'il le tiendrait indigne de l'empire s'il ne savait rendre à chacun ce qui lui est dû, et s'il n'apprenait avec les sciences la reconnaissance et la piété.
Arsène s'appliquait non -seulement à apprendre les belles-lettres à son disciple, mais encore à l'élever dans la loi et dans L'exercice des vertus chrétiennes. Il étudiait ses inclinations, et les entretenait ou les redressait selon qu'elles étaient bonnes ou mauvaises. Cejeune
prince avait l'esprit vif et ouvert, l'humeur aisée et agréable, les sentiments nobles et généreux, et l'âme naturellement portée à la religion et à la justice. Mais il était ennemi du travail, changeant dans ses amitiés, facile et susceptible de toutes sortes d'impressions , et plus porté à croire ceux qui le flattaient dans ses défauts que ceux qui tâchaient de l'en corriger.
Arsène, prévoyant les suites funestes que pouvaient avoir en un empereur ces habitudes vicieuses , après avoir essayé en vain de les détourner par adresse, résolut de les réprimer par une sévérité discrète. 11 le reprit plusieurs fois; il se plaignit à l'empereur, son père, de son peu de docilité; il joignit enfin le châtiment aux plaintes et aux réprimandes. Arcadius prit la correction pour une injure , et voulut se défaire de son précepteur. Il communiqua son dessein à un de ses officiers en qui il avait beaucoup de confiance, et lui commanda de le délivrer d'un homme incommode, qui le maltraitait. Cet officier lui promit d'exécuter ses ordres, de peur qu'il n'en chargeât quelque autre, et s'en alla secrètement avertir Arsène qu'il pensât à sa sûreté.
Quoique Arsène vît bien que ce n'était là qu'une colère d'enfant, qui ne devait avoir aucune suite, toutefois, faisant réflexion sur le malheur des princes, qui aiment presque en naissant ceux qui les trompent, et tiennent pour ennemis ceux qui les corrigent, il pensa sérieusement à sortir d'un emploi où il hasardait sa vie s'il persistait dans sa fermeté , et son salut s'il prenait une conduite molle et relâchée. Le Ciel le détermina presque en même temps à une profession plus tranquille et plus sainte ; car comme il demandait à Dieu, dans la ferveur de sa prière, ce qu'il devait faire pour se sauver, on rapporte qu'il entendit une vois qui lui répondit: Arsène, fuis les hommes; c'est le moyen de te sauver.
Peu de jours après il sortit déguisé de Conslanti-
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nople, et se réfugia dans les déserts d'Egypte, où il passa plus de cinquante ans avec les solitaires de Scété, sans avoir aucun commerce avec le monde, ne vivant que de racines, donnant à peine quelques moments de sommeil à l'infirmité de la nature, employant les jours et les nuits à prier et à pleurer dans sa cellule, et s'altachant avec une entière application d'esprit à son salut, jusqu'à l'âge de quatre-vingt-quinze ans.
L'empereur apprit avec un très-sensible déplaisir la retraite d'Arsène, dont il ne savait pas le sujet. Il le fit chercher dans toutes les terres de l'empire ; mais Dieu voulut le cacher au monde après qu'il l'en eut retiré, afin d'en faire un modèle parfait d'une vie pénitente et solitaire. Arcadius ne connut pas la perte qu'il venait de faire: mais les peuples en ressentirent les effets, lorsque, affermi dans ses passions, élevant et détruisant lui-même ses favoris, il donna lieu à ces révolutions qui commencèrent à ruiner l'empire romain sans ressources.
Théodose, après avoir établi son fils, pensa à régler les affaires de l'Église, qui ne lui étaient pas moins considérables que celles de sa famille. Pour satisfaire son zèle, et pour ne laisser aucune source de division en Orient , quand il serait en état de marcher contre Maxime, il entreprit de ruiner tout d'un coup toutes les hérésies, et de réunir tous les esprits dans une même croyance. Pour cela il fit venir à Constantinople tous les chefs des sectes différentes, pour rendre raison de leur foi, et des motifs qui les avaient séparés des catholiques. Ils s'y rendirent tous, les uns pour essayer de se taire rétablir dans les évêchés qu'ils avaient autrefois usurpés, les autres pour soutenir leurs opinions dans une dispute réglée.
Il proposa ensuite un moyen abrégé de terminer ces différends., sans entrer dans de longues discussions de doctrine. Ce fut de prendre pour juges des controverses
présentes les anciens docteurs de l'Église, qui avaient expliqué les mystères de la religion chrétienne; ajoutant que si les hérétiques s'en tenaient aux témoignages des saints Pères , il était aisé de les convaincre ; et que s'ils refusaient de s'y soumettre, ils se rendraient odieux aux peuples.
Nectaire profita de cet avis, et vint aussitôt en conférer avec l'empereur. Ce prince trouva que c'était l'expédient le plus court et le plus aisé pour réussir dans son dessein ; et ravi d'être débarrassé de toutes les vaines subtilités qu'il n'eût point entendues, et de réduire à un point de fait si facile à prouver toutes les questions qui divisaient l'Église, il conduisit l'affaire avec beaucoup de prudence. Un jour que les évoques étaient assemblés, il entra dans le synode, leur parla avec beaucoup de douceur et de gravité; et, après les avoir exhortés à la paix et à la recherche de la vérité, il leur demanda quel sentiment ils avaient des saints docteurs qui avaient traité de la foi et de la doctrine de Jésus- Christ avant les dernières hérésies. Ils répondirent, sans hésiter, qu'ils les reconnaissaient pour leurs maîtres, et qu'ils avaient pour eux une profonde vénération. Alors Théodose leur dit: « Ou condamnez « ceux que vous venez de louer, ou confessez ce qu'ils « ont écrit de la divinité de Jésus-Christ. »
11 dit ces mots d'un ton si ferme et si absolu , que les plus obstinés demeurèrent sans réplique, confus de s'être trahis eux-mêmes en reconnaissant l'autorité des anciens. L'empereur, qui les vit déconcertés, les pressa de choisir l'un ou l'autre parti ; mais, comme l'erreur n'est jamais d'accord avec elle-même, ils furent partagés entre eux. Les demi-ariens, qui croyaient pouvoir expliquer les Pères en leur faveur, consentaient qu'on s'en tînt à la doctrine de l'antiquité. Les autres, qui ne pouvaient se sauver que par la dispute, demandaient qu'on vînt à la discussion des points contestés. 11 s'é-
chauffèrent insensiblement les uns contre les autres, jusqu'à se reprocher leurs dogmes, ou comme contraires au témoignage de l'ancienne Église, ou comme insoutenables par la raison.
L'empereur, profitant du désordre où il lesavaitmis, leur déclara qu'il voulait prendre lui-même le soin de les accorder ; et , commandant à chaque secte de lui donner saprofession de foi par écrit, il sortit de l'assemblée. Les plus habiles d'entre eux furent chargés de dresser ces formules, qu'ils concertèrent tous ensemble avec une extrême exactitude, pesant tous les mots et toutes les syllabes, cherchant tous les adoucissements qui pouvaient leur concilier l'empereur, sans préjudicier toutefois à leurs opinions.
Théodose les ayant mandés quelques jours après, ils se rendirent au palais. Démophile, qui avait été chassé du siège de Constanlinople, déclara par écrit que le Fils de Dieu n'était qu'une créature; qu'il n'était pas né de son Père, mais qu'il avait été créé et tiré du néant. Eunome, originaire de Cappadoce, esprit remuant et séditieux, qui avait été évêque de Cysique, et que ceux mêmes de son parti n'avaient pu souffrir, apporta sa profession de foi aussi impie que l'autre, mais conçue en des termes plus magnifiques et plus respectueux pour Jésus-Christ. Lieuse, chef des Macédoniens, présenta en même temps la sienne, dans laquelle il s'étendait sur les grandeurs de la dignité du Fils de Dieu , rejetant pourtant le terme de consubslantiel , etajoutant encore quelques blasphèmes contre le Saint-Esprit. C'était un homme léger et peu solide, qui s'était relevé deux fuis de son erreur, qui deu* fois y était retombé, et qui mourut enfin dans le schisme. Le patriarche Nectaire, et Agèle, évêque novalien, donnèrent aussi leur confession de foi, dans laquelle ils défendaient la doctrine du concile de Nicée, et soutenaient \& consubstanlialité du Verbe.
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L'empereur prit ces formules avec beaucoup de douceur, et se retira dans son cabinet. Il les lut; et après avoir fait sa prière, pour attirer les bénédictions du Ciel sur l'action qu'il allait faire , il rentra dans la salle où étaient les évêques ariens. Là, déchirant en leur présence leur confession de foi, et ne retenant que celle des catholiques, il leur déclara « qu'il était résolu de « ne plus souffrir dans toute l'étendue de ses États « d'autre religion que celle qui reconnaissait le Fils de « Dieu consubstantiel à son Père ; qu'il était temps de « se réunir, et de recevoir la sainte doctrine de l'Église « ancienne; qu'il userait de toute son autorité pour la « gloire de Dieu, de qui il la tenait, et que, regardant « comme ses ennemis ceux qui le seraient de Jésusce Christ, il saurait bien se faire obéir en un point où « il y allait du salut et du repos de ses sujets. » Après cela, il les renvoya sans attendre leur réponse.
La majesté du prince, leur division, leur surprise, la ruine prochaine de leurs sectes, la honte d'avoir mal défendu leurs causes, jetèrent le trouble et la confusion dans leurs esprits.
Pour achever de ruiner ces hérésies, l'empereur fit aussitôt une ordonnance par laquelle il défendit aux hérétiques de s'assembler, d'instruire le peuple dans les villes ni dans la campagne , d'avoir un édifice qui eût aucune forme d'église; enfin, de rien dire ou faire en particulier ou en public qui pût choquer la religion catholique; permettant à tous les gens de bien de son empire de s'unir pour chasser de la société civile ceux qui oseraient contrevenir à cette ordonnance. Il enjoignait encore à tous les officiers et magistrats d'obliger les ariens à se tenir renfermés dans leurs villes et dans leurs provinces, de peur que, par une trop libre communication avec les peuples, ils ne répandissent leur venin au dehors. Et, pour faire tenir la main à l'exécution de sesédits, il ordonnait que les magistrats
des villes où les ariens auraient fait quelque assemblée, seraient punis très -sévèrement, et que les maisons où ils auraient été surpris seraient confisquées.
Il fallait une autorité comme la sienne pour réprimer cette secte si rebelle, si étendue et si impérieuse. Mais quelque vigueur qu'il eût, il conserva toujours beaucoup de bonté. Il épouvanta les hérétiques sans les punir. Il les retint dans l'obéissance sans exiger des conversions forcées; et, laissant à Dieu de toucher leurs cœurs par sa grâce, il se contenta de les abattre par le peu de cas qu'il faisait d'eux , ou de les attirer par les grâces qu'il lit à tous ceux qui rentrèrent dans sa communion, et n'en vint jamais aux menaces qu'après avoir tenté toutes les voies de la douceur.
Cette douceur fit souvent de la peine aux catholiques, qui, par un zèle précipité, voulaient toujours qu'on exterminât leurs adversaires. Elle donna lieu à une sage remontrance que lui fit Amphiloque, évêque d'Icogne. Comme les cvêques se trouvaient obligés d'aller en corps rendre leurs devoirs à ce prince et à son fils Arcadius, créé nouvellement empereur, Amphiloque, prélat vénérable par son âge , par la pureté de sa foi , et par l'intelligence des saintes Écritures, d'ailleurs trèssimple, et sans aucune politesse, suivit les autres dans le palais. Dès qu'il fut dans la salle de l'audience, et qu'il parut devant Théodose, il lui fit son compliment avec un très-profond respect; et s'approchant après cela d'Arcadius , qui était assis à son coté : « Dieu te garde , mon fils, » lui dit -il en souriant froidement et lui passant la main sur la tête. Toute l'assistance en rougit, et l'empereur, piqué de cet air si méprisant et des caresses injurieuses qu'on venait de faire à son fils, fit signe aux gardes de faire retirer ce vieillard indiscret. Alors le saint évêque, se tournant, lui dit d'une façon libre et sérieuse: « On vous offense, seigneur, lorsqu'on « ne rend pas à votre fils l'honneur qu'on vous rend à
« vous-même. Croyez-vous que le Père céleste ne reste sente pas aussi vivement l'injure que lui font ceux « qui refusent d'adorer son Fils, et qui blasphèment « contre lui ? » L'empereur admira cette sagesse rustique, qui valait mieux que toute la prudence des enfants du siècle. 11 demanda pardonà ce prélat, et après l'avoir remercié de l'instruction qu'il venait de lui donner, il l'assura qu'il en profiterait.
Pendant que les hérétiques déploraient leur ruine en Orient, les païens, sous la conduite du sénateur Symmaque, tâchaient de se relever dans Rome. Les conjonctures étaient favorables. Maximelesentretenaitdans ce dessein, et Valentinien craignait d'irriter Maxime. Il ne leur manquait qu'une occasion pour demander le rétablissement de leur religion , ils ne furent pas longtemps à la trouver.
11 y eut celte année une grande disette de vivres dans toute l'Italie, tant à cause des vents et des sécheresses, qu'à cause du peu de prévoyance des magistrats. Rome se trouva réduite à toutes les extrémités de la famine. Le pain s'y vendait un prix excessif, et ne s'y donnait que par mesure ; le peuple y était contraint de se nourrir de glands et de racines ; la nécessité croissait tous les jours. 11 fallut décharger cette grande ville d'une partie de ses citoyens, et on en chassa les plus pauvres, comme s'il eût été permis d'ajouter l'exil a. la pauvreté, et de traiter comme étrangers ceux qui avaient plus besoin de secours.
Symmaque tenait alors le premier rang dans le sénat. Sa qualité, son éloquence, les charges qu'il avait eues, et sa réputation de probité, le rendaient très- considérable aux empereurs. Mais, soit par une forte prévention pour le culte des faux dieux , soit par une vaine passion de soutenir une religion affaiblie et de dominer dans le parti, il devint dans les rencontres non-seulement importun, mais encore infidèle à ses maîtres. 11 les hono-
rait plus ou moins, selon qu'ils épargnaient ou qu'ils attaquaient les idoles. Tous les édits contre les païens lui paraissaient des sacrilèges; et toules les calamités publiques passaient dans son esprit pour des vengeances du Ciel irrité.
Cet homme, toujours prêt à faire de nouvelles intrigues, à se plaindre, ou à présenter des requêtes pour le service de ses dieux, supposant que la famine et les autres malheurs arrivés dans l'empire étaient des punitions divines, dressa une requête éloquente, qu'il envoya à l'empereur Valentinien. Il le suppliait, en qualité de préfet de la ville, et de la part de tout le sénat, de rétablir la religion de Rome; d'avoir égard à la coutume et à l'ancienneté d'une croyance raisonnable ; de laisser à ces peuples, accoutumés à leur liberté, au moins l'usage de leurs consciences; de rétablir l'autel de la Victoire, celte déesse qui n'avait jamais abandonné les Romains dans leurs expéditions militaires ; d'en retenir le nom, s'il n'en craignait pas la puissance, et de vouloir au moins dissimuler, à l'exemple de quelquesuns de ses prédécesseurs , ce qu'il avait résolu de ne point permettre.
P 11 finissait par les exemples des derniers empereurs, et il exhortait Valentinien à laisser aux hommes la liberté que son père, d'heureuse mémoire, leur avait laissée, et à considérer que Gratien son frère avait suivi le conseil d'autrui, et n'avait pas su qu'il désobligeait le sénat, lorsqu'il entreprit ce changement dans la religion. On pressait le conseil de se déterminer promptement là-dessus , comme si l'on eût eu des mesures à prendre sur la réponse qu'on recevrait, tant pour intimider la cour que pour ne pas lui donner le temps de consulter Théodose.
Ils jugeaient bien que cet empereur ne leur serait pas favorable; car on savait qu'il avait envoyé Cynegius, préfet du prétoire, en Egypte, avec ordre de fermer les
temples, d'abolir les sacrifices, d'interdire aux païens l'exercice de leur religion, non-seulement dans Alexandrie , mais encore dans tout l'Orient : ce que cet officier avait commencé d'exécuter avec beaucoup d'autorité , sans faire pourtant aucune violence.
La requête de Symmaque, mêlée de respect et de hardiesse, étonna d'abord le jeune Valentinien. Il craignait tout , et il avait encore devant les yeux l'image sanglante de Gratien, assassiné par ses propres amis. L'impératrice, qui gouvernait, pensait plutôt à sa sûreté qu'à la religion , et la raison d'État Fallait emporter sur la justice et la piété. Saint Ambroise en fut averti, et opposa ses exhortations vives et généreuses aux prières hardies des gentils.
11 y avait deux ans que les païens avaient présenté une pareille requête au nom de tout le sénat : mais on avait découvert ensuite que ce n'était qu'une cabale de quelques sénateurs , qui abusaient du nom de leur compagnie, dont la plus grande partie désapprouva cette action , et mit entre les mains du pape Damase un acte de protestation contre la requête. Saint Ambroise ne manqua pas de rapporter cet exemple au prince, pour diminuer la crainte qu'il pouvait avoir du sénat. Il lui fit ensuite appréhender la vigueur et le zèle des évêques, et lui dit avec sa liberté ordinaire : « Que répondrez- « vous à un évêque qui vous dira : l'Église n'a que « faire de vos présents, puisque vous en faites aux dieux « des païens? Allez porter vos offrandes ailleurs, vous « qui relevez les autels des idoles. Jésus-Christ n'a que « faire de vos hommages , puisque vous en rendez au- « tant à ses ennemis. Ne vous a-t-il pas dit dans son « Évangile qu'on ne peut servir deux maîtres? Les « vierges chrétiennes n'ont aucun privilège, et vous en « donnez aux vestales? Et croyez- vous que les prêtres « prient pour vous , qui préférez les prières des gentils « aux leurs? Vous excuserez-vous sur ce que vous êtes
« encore dans l'enfance? Tout âge est parfait pour « Jésus-Christ ; et les enfants même l'ont confessé. »
Enfin il le conjura de ne rien décider là-dessus sans savoir le sentiment du grand Théodose, qui lui devait tenir lieu de père et qu'il avait accoutumé de consulter dans les affaires importantes. Cependant il demanda à Valentinien une copie de cet écrit, et peu de jours après il lui adressaêune réponse pleine de réflexions fortes et judicieuses. Il proteste d'abord que dans la nécessité où il se trouve de prendre ses précautions et d'éclaircir cette affaire , il a cherché la solidité du raisonnement, laissant à Symmaque toute la gloire de l'éloquence et de la politesse, parce que c'est le propre des sages païens d'éblouir l'esprit par des couleurs aussi fausses que leurs idoles, et de dire de grandes choses , ne pouvant en dire de véritables.
Cette affaire ayant été examinée dans le conseil de l'empereur, quoique cette cour se conduisît plutôt par des considérations de politique que par les règles de la piété , elle se rendit aux raisons que saint Ambroise avait alléguées. Le respect qu'on eut toujours pour Théodose, dont on n'ignorait pas les sentiments , l'emporta sur la crainte qu'on avait du tyran Maxime, et l'on jugea qu'il valait mieux affliger un petit nombre de sénateurs que d'offenser tous les gens de bien de l'empire.
Si le nom seul de Théodosc arrêtait en Occident les prétentions hardies des idolâtres, son autorité achevait de ruiner en Orient la secte des ariens , dont il craignait l'humeur fière et séditieuse. Grégoire de Nazianze, qui vivait alors dans la solitude, ne laissait pas d'avoir des correspondances à Constantinople; et, quoiqu'il eût donné sa démission de l'archevêché de cette \illi;, il conservait encore une tendresse de père pour cette église qu'il avait comme ressuscitée. Il fut averti par quelques-uns de ses amis que ces hérétiques avaient
des maisons de retraite dans Constantinople , où ils semaient secrètement leurs erreurs, et où ils espéraient, par leurs intrigues, pouvoir éluder la rigueur des édits du prince. Il apprit en même temps que ceux de la secte d'Apollinaire avaient la hardiesse de faire profession publique de leur doctrine, et de tenir ouvertement des assemblées , et que si l'on n'y mettait ordre , tout ce qu'on avait fait jusque-là ne servirait de rien. L'empereur, informé de ce désordre, résolut d'y remédier efficacement, et fit publier un édit solennel, par lequel il ordonna qu'on fît une exacte recherche de tous ceux qui enseignaient des erreurs , ou qui les professaient ; que les maisons suspectes fussent visitées, et que, sans avoir égard à la qualité ni à la protection de personne, on chassât de la ville et de la société des honnêtes gens ces hommes infâmes, en sorte que, vivant hors de tout commerce, ils ne pussent nuire qu'à eux-mêmes.
11 régla presque en même temps un autre désordre qui regardait la religion. Les Juifs , ayant perdu toute espérance de se relever, après les vains efforts que l'empereur Julien avait faits pour les rétablir, et ne pouvant plus exercer les cruautés qu'ils avaient exercées contre les chrétiens, tâchaient d'en séduire au moins quelques-uns. Pour cela ils achetaient des esclaves baptisés ; et soit par persuasion , soit par menaces et par violences, ils les obligeaient de renoncer à la foi de Jésus- Christ, et d'embrasser leurs superstitions. Théodose rompit ce commerce, et fit une ordonnance par laquelle il leur défendit d'avoir aucun esclave ou serviteur chrétien , sauvant ainsi la foi chancelante des faibles de tous les pièges que lui tendaient les ennemis domestiques et étrangers.
Il réformait ainsi pendant la paix les désordres de l'empire, lorsque Dieu, pour le récompenser des soins qu'il prenait pour son Église, lui donna un second lils, qui fut nommé Honorius. Toute la cour eut une extrême
oie de la naissance de ce prince; et Théodose voyant multiplier le nombre de ses enfants, et jouissant de la sincère amitié des peuples, reconnaissait que la piété était la véritable source du repos des Etats et de la prospérité des familles.
En ce temps Maxime avait des ambassadeurs à Constantinople, et quoiqu'il fût paisible possesseur des provinces qu'il avait usurpées, il entretenait toujours sa négociation avec Théodose. Il voulait conclure un traité avec lui, afin de faire voir qu'il était non-seulement associé à l'empire, mais encore allié avec les empereurs. L'affaire réussit comme il l'avait souhaité. Théodose y fit entrer Valentinien , et l'alliance fut conclue entre ces trois princes. Leurs vues étaient différentes. L'impératrice Justine, qui gouvernait absolument son fils, l'engageait à demander la paix, afin que, étant délivrée de toute crainte , elle pût relever l'arianisme abattu, et dompter l'esprit inflexible de saint Ambroise, qui traversait tous ses desseins. Maxime, qui pensait toujours à se jeter dans l'Italie , ne voulait que se faire honneur d'un traité qu'il était résolu de rompre à la première occasion. Théodose, qui craignait que Valentinien ne lut opprimé, et qui était lui-même menacé d'une irruption des Grotungues, consentait à tout. Ainsi il y avait apparence qu'ils ne seraient pas longtemps sans se faire la guerre, puisque l'un n'était retenu que par la crainte; que l'autre ne perdait rien de sa fierté ni de son ambition démesurées ; et que le dernier nourrissait toujours dans son cœur le désir d'une juste vengeance.
Cependant ils gouvernaient leurs États chacun selon son esprit. Maxime, après s'être rendu maître de l'empire, soit qu'il crût ne pouvoir régner paisiblement que par la mort des principaux amis de Gratien , soit qu'il eûl besoin de la confiscation de leurs biens pour satisfaire des troupes qui n'avaient pas trahi leur prince
gratuitement, lit mourir Mérobaude, homme illustr par sa prudence, par sa probité et par plusieurs con sulats. Il relégua le comte Balion, un des plus grand capitaines de son temps, avec ordre aux gardes qui 1( conduisaient de le faire brûler tout vif dans le lieu d< son exil ; ce qui l'obligea de se tuer lui-même en chemin. Il fit arrêter le comte Narsès et Leucadius, un de: plus célèbres magistrats des Gaules; et, leur faisant ui crime d'État de la fidélité qu'ils avaient gardée à l'empereur, il les destinait au dernier supplice.
Saint Martin, évêque de Tours, partit en diligence pour aller obtenir leur grâce. Il se jeta aux pieds de Maxime , et le pria de ne point répandre un sang innocent; mais il n'en reçut qu'une réponse ambiguë. Il redoubla ses instances, et, le menaçant des jugements de Dieu, le pria comme s'il eût commandé; mais il n'en put tirer aucune promesse positive. Maxime eut pourtant quelque peine à lui refuser ce qu'il demandait , et perdit pour ce prélat son orgueil et sa brutalité naturelle. Il l'appela plusieurs fois dans son cabinet et l'entendit parler des choses célestes. Il souffrit ses remontrances et ses actions libres et généreuses. Il le pria de manger à sa table ; et, comme le saint le refusait , disant qu'il ne voulait point participer à la table d'un homme qui venait d'ôter l'empire et la vie à un empereur, il lui répondit que l'armée l'avait élevé malgré lui sur le trône; qu'il s'y était maintenu par les armes; que Dieu même semblait l'y avoir établi par tant de succès merveilleux; et que s'il en avait coûté la vie à quelqu'un, c'avait été le malheur de la guerre , et non pas son crime.
L'envie de gagner cet évêque, si renommé par ses vertus et ses miracles, le désir d'adoucir le refus qu'il lui faisait par des caresses extérieures, et surtout la pensée d'attirer par des apparences de piété les gens de bien qu'il avait effarouchés par sa perfidie, l'obligèrent
lie
à rechercher avec tant d'empressement la communication du saint, qu'il l'obtint enfin après de longues sollicitations. Mais, quelque vénération qu'il lit paraître pour sa personne, il n'eut aucun égard à ses remontées ni à ses prières dans l'affaire de Priscillien , évêque d'Avila , et de quelques-uns de ses sectateurs. Ces hérétiques, Espagnols de nation, joignaient aux erreurs de Sabellius, et aux rêveries des manichéens, toutes les impuretés des gnostiques. Ils couvraient toutes leurs infamies de quelques apparences d'humiiité, d'une négligence affectée en leurs habits, et d'une austérité de vie prenante. Comme cette corruption, qu'un Égyptien avait semée depuis peu dans l'Espagne , s'y répandait, quelques évêques s'y opposèrent; mais leur zèle n'étant pas accompagné de charité , ils persécutèrent ceux qu'ils auraient peut-être pu ramener par la douceur. On les cita devant les conciles. On obtint de l'empereur Gratien un ordre de les chasser des villes et des églises où ils étaient , et même de toutes les terres de l'empire. Mais ils trouvèrent moyen de se rétablir; et, par présents ou par intrigues , ils gagnèrent les ministres de l'empereur, et chassèrent à leur tour leurs adversaires. Ceux-ci, ayant appris que Maxi ue allait passer dans les Gaules, l'y attendirent, l'allèrent trouver à Trêves, et lui présentèrent une requête sanglante contre Priscillien et ses compagnons. Ils furent tous renvoyés à un concile qui se devait tenir à Bordeaux. Priscillien, craignant d'y être déposé, n'y voulut pas répondre, et appela au tribunal du nouvel empereur. Les prélats catholiques, par une lâche complaisance, déférèrent à cette appellation , et cette cause purement ecclésiastique devint une cause civile. L'accusé fut conduit à la cour, et les accusateurs l'y suivirent, résolus de le perdre, sans se mettre en peine de le convertir.
Saint Martin, qui se trouvait alors à Trêves, connaissant que les passions particulières avaient plus de part
ies
en cette affaire que l'amour de la vérité , leur remonti sole plusieurs fois que leur conduite était scandaleuse; qifi perdaient le mérite de leur zèle par leurs accusalior opiniâtres; qu'ils renversaient tout l'ordre des juge ments ecclésiastiques; qu'il ne fallait pas défendre 1 cause de Dieu par des passions humaines, et qu'il n'éta pas séant à des évêques de poursuivre à mort quelqu crime que ce pût être.
Ceux à qui cette instruction s'adressait s'en irritèren au lieu d'en profiter. Ils s'emportèrent jusqu'à l'accuse d'être protecteur des hérétiques, et d'être héréliqu» lui-même. Mais le saint se moqua de cette calomnie, e continua à prier l'empereur de laisser vivre ces mal heureux, lui représentant qu'il fallait s'en tenir à la sentence du concile qui les chassait de leurs sièges ; et qu'i était inouï qu'un prince séculier comme lui jugeât le: causes ecclésiastiques. Maxime , touché de ces raisons promit de leur sauver la vie ; mais on l'aigrit de telle sorte , qu'il renvoya l'affaire de Priscillien au prétem Évode, et le fit condamner à être décapité.
Pendant que Maxime entreprenait sur les droits de l'Église en Occident, Théodose les rétablissait à Constantinople. Car quelques évêques ayant porté une cause ecclésiastique devant un tribunal séculier, et des personnes que leur caractère et leur âge rendaient vénérables ayant été citées et appliquées à la question, il en fut indigné dès qu'il l'eut appris. 11 fit incontinent un édit, par lequel il défendait à tous ses juges ordinaires ou extraordinaires de connaître des causes qui regarderaient la religion ; voulant que les évêques ou les autres personnes consacrées à Dieu eussent leurs juges à part, leurs lois et leurs formalités de justice, et que les affaires ecclésiastiques fussent renvoyées aux chefs des diocèses où elles seraient arrivées.
Il défendit presque en même temps aux païens de sacrifier à leurs dieux, et de fouiller l'avenir dans les
nlrailles des animaux égorgés, tant pour arrêter l'inolence de quelques-uns, qui eussent pu se prévaloir les correspondances qu'ils avaient en Italie, que pour eur ôter les occasions de concevoir de vaines espérances >ar des présages et des observations superstitieuses : :e qui avait causé plusieurs fois des troubles et des sentions dans l'empire.
Après avoir remis ainsi Tordre et la discipline dans ses États par des ordonnances sévères, il fit éclater sa douceur et sa piété par une loi de grâce et de pardon. Les empereurs avaient accoutumé de délivrer des prisonniers tous les ans vers Pâques, afin de sauver quelques criminels en ce jour où s'était achevé le mystère du salut des hommes. Le grand Constantin l'avait ainsi pratiqué; ses enfants avaient suivi son exemple, et le jeune Valentinien avait fait une loi de cette coutume. Mais la piété de Théodose alla plus avant; car il fit publier une ordonnance , par laquelle il commandait d'ouvrir les prisons, et de relâcher les criminels, afin que, participant à la sainteté et à la joie des sacrés mystères, au lieu de plaintes et de gémissements, ils poussassent vers le Ciel des cris de louantes et d'actions de sràces, et que chacun, dans ce jour de réjouissance, adressât en repos ses vœux et ses prières à Dieu sans être interrompu parla compassion ou par la tristesse.
Les soins si assidus et si importants que Théodose prenait pour régler l'empire, lurent interrompus par la douleur qu'il eut de la mort de la princesse Pulchérie sa fille. Quoiqu'elle ne fût encore que dans les premières années de l'enfance , il eut un très-sensible regret de l'avoir perdue. Il voulut qu'on lui fit des obsèques magnifiques , et que Grégoire de Kysse, qui se trouvait alors à Constantinople, y prononçât un discours funèbre. A peine commençait-il à se consoler de ce premier malheur, qu'il en survint un autre qui le rendit inconsolable : l'impératrice Flaccille, sa femme, mourut
cri
assez subitement dans un village de la Thrace , où elle P' était allée prendre les eaux.
Cette princesse était née en Espagne, de l'ancienne famille des Miens ', dont l'empereur Adrien était descendu; mais elle s'était rendue plus illustre par ses vertus que par sa naissance. Ses principales occupations \^ étaient la prière et le soin des pauvres. Elle les visitait, |d' les servait elle-même, et faisait gloire de descendre jusqu'aux plus vils ministères de la charité chrétienne. Elle avait soin de tous les malades dans les hôpitaux et dans les prisons; et, quelque horribles que fussent leurs maux , elle les pansait de ses propres mains. On voulut plusieurs fois lui remontrer qu'il y avait une dévotion plus conforme à sa dignité, et qu'il n'était pas nécessaire ni même bienséant qu'elle s'abaissât jusqu'à ces derniers offices de piété, qu'elle pouvait confier à quelques-uns de ses domestiques. Mais elle répondit « qu'elle laissait à l'empereur le soin de distribuer des « trésors , et de rendre à l'Eglise des services importe tants, en faisant servir à la gloire de la religion toute « la majesté de l'empire; que pour elle, ce lui était « assez d'honneur d'offrir à Dieu ses petits soins et « l'humble service de ses mains, et qu'elle ne pouvait « lui témoigner sa reconnaissance qu'en descendant du « trône où il l'avait mise, pour le servir en la personne « de ses pauvres. »
Toutes ces vertus de l'impératrice en firent regretter la perte. Dès qu'on apprit la nouvelle de sa mort, toute la ville fut en deuil ; les pauvres fondaient en larmes ; le peuple courait en foule vers le lieu où elle était morte. Théodose fit transporter son corps à Constantinople, et, dans l'accablement où il était , il ne put trouver de consolation qu'en rendant à cette princesse tous les honneurs qu'on lui devait. Elle laissa deux enfants vivants, et en retrouva dans le ciel deux autres, que Dieu y avait appelés peu de temps après leur naissance. Grégoire de
tysse fit son éloge funèbre en présence de l'empereur,
fil il l'appelle la colonne de VÉglise, le trésor des paures , et V asile dus malheureux.
Ce fut en ce temps que l'impératrice Justine, aigrie contre saint Ambroise , crut qu'elle pouvait faire éclater son ressentiment. La mort de Gratien, l'éloignement de Théodose, la trêve conclue avec Maxime, lui laissaient la liberté d'agir dans toute l'étendue de sa puissance. L'évêque catholique élu à Sirmium malgré elle, l'église qu'elle avait obtenue par surprise dans Milan et qu'elle avait été obligée de rendre, son arianisme réduit à ses officiers, et toutes ses entreprises contre la religion traversées , lui revenaient incessamment dans l'esprit. Elle résolut de perdre cet archevêque qui lui rompait toutes ses mesures.
Elle fit un édit au nom de Valentinien, son fils , par lequel elle permettait aux ariens l'exercice public de leur religion, et déclarait tous ceux qui oseraient s'y opposer, auteurs de sédition, perturbateurs du repos de l'Église, criminels de lèse-majesté, et dignes du dernier supplice. Elle fit appeler Bénévole, premier secrétaire d'Etat, et lui commanda de dresser cet édit ; mais il s'en excusa , aimant mieux perdre sa charge que d'autoriser une ordonnance contraire à la foi. L'impératrice le pressa de donner cette satisfaction , et lui promit de l'élever à de plus grandes charges ; mais cet homme, qui s'estimait plus honoré du titre de catholique que de toutes les dignités de l'empire, lui répondit généreusement : « Je n'achète pas vos dignités à ce prix, Madame, « reprenez celle que je possède, et laissez-moi ma con- « science et ma religion. » A ces mots il jeta aux pieds de celte princesse la ceinture qui était la marque de sa dignité , et se retira à Bresse , où il passa le reste de ses jours dans l'exercice des vertus chrétiennes.
11 ne fut pas difficile de trouver un officier pour mettre à sa place , et l'édit fut bientôt signé. Mais il manquait
aux ariens une église , et ils avaient affaire à un archevêque qui n'était pas résolu de leur en céder. Justine avait fait élire évêque un certain Auxence , Scythe de nation, chassé de son pays pour ses crimes, qui n'avait qu'un esprit très-médiocre , mais qui faisait beaucoup de bruit. Elle fut d'avis qu'il provoquât saint Ambroise à une dispute publique dans le palais , espérant le décréditer, s'il refusait, ou, s'il acceptait, le faire déclarer vaincu par des commissaires gagnés, et chasser de sa cathédrale. Le tribun Dalmace eut ordre d'en aller faire la proposition à l'archevêque, et de lui marquer le joui* que l'empereur avait pris pour cette conférence, afin qu'il se rendît au palais avec les juges qu'il aurait choisis de son côté.
L'impératrice , ne pouvant engager le saint à la dispute , résolut de le faire enlever. Elle corrompit par promesse et par argent un homme qui l'attendit plusieurs jours dans une maison joignant l'église, avec un chariot toujours prêt pour l'y jeter, et l'emmener à toute bride hors de la ville. Mais l'entreprise lut découverte. 11 ne restait plus qu'à opprimer ce prélat qu'on ne pouvait surprendre. Pour cet effet, Justine fit ordonner à tous les prêtres catholiques de quitter leurs églises. Auxence eut ordre en même temps de prendre avec lui autant de gens de guerre qu'il voudrait, et de s'en mettre en possession.
Alors le bruit s'étant répandu par la ville qu'on envoyait des soldats pour se saisir des églises, et pour tuer l'archevêque, s'il faisait difficulté de les mettre entre leurs mains, le peuple courut de toutes parts, et s'enferma dans la cathédrale, résolu de défendre et l'église et le pasteur jusqu'à la dernière goutte de son sang. Saint Ambroise consola ce peuple par sa fermeté et par des assurances de la protection de Dieu , par des discours de piété très-édifianls, et par le chant des psaumes qu'il institua , tel qu'on le pratiquait dans l'Orient.
Ils avaient passé quelques jours et quelques nuits en cet état, lorsque les tribuns firent investir l'église par leurs soldats, et sommèrent l'archevêque, en vertu du dernier édit, de la leur abandonner, lui offrant, comme une grâce, la liberté de se retirer avec ceux qui le voudraient suivre. Le saint prélat leur répondit « qu'on « pouvait l'opprimer dans son église, mais quil n'en « sortirait jamais volontairement ; que s'il était question « de ses revenus, ou même des fonds de l'église, il « souffrirait cette violence ; mais que pour l'héritage de « Jésus -Christ, il le conserverait aux dépens de sa « propre vie; qu'à la vérité il n'avait pour toutes armes « que les gémissements, les larmes et la prière; mais « que s'il ne pouvait résister, au moins ne fuirait-il « pas; qu'il voyait bien jusqu'où pouvait aller la puisce sance de l'empereur, mais qu'il savait aussi jusqu'où « devaient aller la patience et la fermeté d'un évêque, « à qui il était peu important de perdre la vie, pourvu « qu'il gardât a Dieu la fidélité qu'il lui devait. »
Les plus sages ministres remontrèrent alors à l'empereur les difficultés de cette affaire, et lui conseillèrent d'en sortir par quelque accommodement, puisque la cour y était engagée. Le gouverneur de la ville , qui fut chargé de cette négociation, vint le lendemain trouver l'archevêque, et lui dit très -civilement « qu'il avait à « lui faire des propositions très-raisonnables ; que l'em- « pereur lui laissait sa cathédrale, et se contentait « d'une église du faubourg, qu'on nommait la basilique « Porticnne. » Le peuple prévint la réponse, et s'écria tout d'une voix, suivant les intentions de son pasteur, « qu'il n'y avait point d'accommodement Là- dessus: « qu'on laissât aux catholiques les églises qui leur « appartenaient. » Le gouverneur n'espéra plus de réussir, et s'en alla rendre compte a son maître du malheureux succès de sa négociation.
Ce fut alors que le dépit, la honte et la haine de