G HISTOIRE
l'impératrice éclatèrent. Elle commanda à tous les officiers des gardes de marcher avec leurs compagnies, et de se rendre maîtres de l'église Portienne. Ils y allèrent pour exécuter leurs ordres ; le peuple y courut en armes pour s'y opposer. C'était le matin du dimanche des Rameaux; et saint Ambroise, après avoir prêché, allait commencer la messe, lorsqu'on vint lui annoncer cette nouvelle. Il ne laissa pas de célébrer les sacrés mystères; et ayant appris, dans le temps de i'oblation, qu'un prêtre arien était tombé entre les mains des bourgeois, et courait fortune d'être mis en pièces, il envoya ses prêtres et ses diacres pour lui sauver la vie. Alors, fondant en larmes, il pria Dieu de donner la paix à son peuple, et lui offrit plusieurs fois sa vie pour le salut de ceux qui le persécutaient.
Cependant toute la ville était dans une effroyable confusion. On ne voyait que soldats, que citoyens armés, les uns pour le prince, les autres pour la religion. Les magistrats, pour apaiser ce tumulte, remplirent les prisons d'un grand nombre d'artisans, et condamnèrent à de grands supplices ceux qui paraissaient les plus échauffés. Mais ces punitions, au lieu d'arrêter cette populace soulevée, ne faisaient que l'irriter. Des comtes, des capitaines des gardes, et quelques officiers goths qui étaient au service de l'empereur, vinrent à saint Ambroise, pour lui dire qu'il retînt le peuple, et qu'il empêchât ce désordre, puisque l'empereur ne lui demandait qu'une église des faubourgs, et qu'il était juste qu'il fût le maître dans son empire.
Ce saint archevêque leur répondit « que l'empereur « n'avait point de droit sur la maison de Dieu; qu'il était prêt à lui abandonner le peu de bien qui lui « reslait; que pour l'église, c'était un crime à un « évoque de la rendre, et un sacrilège à un prince de « s'en saisir ; qu'au reste, bien loin d'exciter le peuple, « il le retenait, et l'exhortait à ne se défendre que par
« les larmes et la prière: mais que s'il était une fois en « furie, il n'appartiendrait plus qu'à Dieu de l'apaiser. » Ces officiers n'eurent rien à lui répliquer et se retirèrent très-édifiés de sa conduite.
Cependant l'impératrice résolut d'aller le lendemain avec 1 empereur prendre elle-même possession de l'ancienne basilique. Elle y envoya des soldats pour s'en saisir, et pour y tendre le dais impérial. On vint avertir le saint prélat en diligence que cette église était perdue, et qu'on entendait les cris pitoyables de ceux qui étaient dedans, qui imploraient son assistance, et qu'il serait à propos qu'il allât lui-même s'opposer à cette usurpation. Mais il répondit « que Dieu y pourvoirait ; que, « pour lui. il ne voulait pas opposer la force à la force, « ni faire dutemple du Seigneur un champ debataille. » 11 résolut pourtant de se servir des armes spirituelles, et de l'autorité que lui donnait son ministère.
En effet, étant entré dans la cathédrale, où une infinité de peuple l'attendait, il excommunia solennellement tous les soldats qui avaient eu l'insolence de se saisir des églises. Ceux qui tenaient la cathédrale investie en ayant été avertis, y entrèrent deux à deux, protestant qu'ils n'entraient point comme ennemis, mais comme frères, et qu'ils venaient prier, et non pas combattre. Saint Ambroise les reçut, et commença son sermon sur le livre de Job, qu'on venait de lire.
Cependant ceux qui s'étaient saisis de l'ancienne basilique y furent à peine entrés, que, frappés d'un remords intérieur, ils députèrent quelques-uns de leurs offiriers à l'empereur, pour lui dire qu'ils avaient exécuté ses ordres; qu'ils l'attendaient à l'église pour l'y servir selon leur charge, s'il communiquait avec les catholiques; maisque s'Use rangeaitdu parti des ariens, leur conscience les .obligeait d'aller Irouver l'évêque Ambroise. Ce coup imprévu mit l'alarme dans le palais : il fallut détendre le dais, et renoncer à l'entreprise.
L'empereur fut encore bien plus surpris lorsque les premiers officiers de l'empire etlesprincipauxseigneurs de la cour vinrent en corps pour le supplier très-humblement, au nom de toute l'armée, d'aller à l'église en ce jour consacré à la Passion de Jésus-Christ, afin que le peuple, témoin de sa piété et de la pureté de sa foi, se rassurât de toutes ses craintes. Cette députation le piqua si fort, qu'il lui répondit aigrement : « Je vois bien que « je ne suis ici que l'ombre d'un empereur, et que vous « êtes gens à me livrer à votre évêque toutes les fois « qu'il vous l'ordonnera. » Dans le dépit où il était, il envoya sur-le-champ un de ses secrétaires vers saint Ambroise, pour lui demander s'il était résolu de résister opiniâtrement aux ordres de son maître, et s'il prétendait usurper l'empire comme un tyran, afin qu'on se préparât à la guerre contre lui. Le saint répondit à cela sagement « qu'il avait soutenu les droit de l'Église, « sans sortir du respect qui était dû à l'empereur ; qu'il « révérait sa puissance, mais qu'il ne la lui enviait pas; « qu'on n'avait qu'à demander à Maxime si Ambroise « était le tyran de l'empereur Valentinien; que les « évêques n'avaient jamais été tyrans, mais qu'il leur « était souvent arrivé de souffrir les persécutions des « tyrans. » Cailigone, grand chambellan, pour plaire à son maître, envoya dire à l'archevêque qu'il cessât d'être désobéissant et rebelle, sinon qu'il irait lui couper la tête lui-même dans sa maison. L'archevêque lui fit répondre qu'il recevrait le coup sans s'étonner.
Enfin la persécution cessa, lorsqu'elle paraissait plus échauffée. Valentinien commença à connaître qu'on abusait de son autorité. La ville émue, la cour indignée, l'armée résolue de vivre dans la communion de l'archevêque, la protection visible du Ciel sur les catholiques, les suites fâcheuses que pouvait avoir la passion de Justine, si l'on s'obstinait à la suivre, toutes ces raisons l'obligèrent à remettre les choses en leur premier état,
et à rappeler les soldats qui avaient investi les églises. A cette heureuse nouvelle de la paix , toute la ville fut transportée de joie. Le peuple quitta les armes. Chacun courait à l'église, non plus pour la garder, mais pour y rendre des actions de grâces. Les uns allaient baiser les autels qu'ils avaient défendus, les autres chantaient des psaumes et des cantiques. Ils se félicitaient les uns les autres de leur constance, et se jetant aux pieds de leur archevêque, lui faisaient une espèce de triomphe religieux par leurs acclamations et par les vœux qu'ils formaient pour lui. L'archevêque, pénétré d'une joie toute spirituelle et toute modeste, renvoyait à Dieu les louanges qu'on lui donnait; et, par ses exhortations vives et touchantes, animait son peuple à mener une vie conforme à la foi qu'il avait si courageusement défendue.
L'impératrice seule demeura endurcie, et se servit des voies les plus noires et les plus exécrables pour se défaire du saint, montrant par là jusqu'où vont les emportements d'une femme puissante et irritée, jalouse de son autorité et de sa religion. Mais la crainte arrêta sa fureur, et la nécessité des affaires l'obligea bientôt à recourir à ce même prélat qu'elle avait si cruellement persécuté.
Maxime, qui se préparait sourdement à passer en Italie, et qui ne cherchait qu'un prétexte pour justifier son irruption, écrivit une lettre à Valentmien, pour l'exhorter à demeurer dans la religion catholique, et à faire cesser les persécutions contre saint Ambroise et ceux qui tenaient dans Milan le parti de la vérité. Il faisait même entendre qu'il allait se déclarer le prolecteur de cet archevêque. Il envoya ordre en même temps aux ambassadeurs qu'il tenait à la cour de Constantinople, de s'y plaindre do l'impératrice Justine, et de faire agréer qu'il s'approchât dans Tllalie pour y maintenir La religion.
Théodose, qui ne pouvait souffrir les violences de
Justine, et qui voyait que Maxime, sous ce prétexte, allait s'emparer des Etats de Valentinien, voulut s'avancer lui-même vers les Alpes, pour retenir les uns et les autres dans le devoir. Mais la Thrace était menacée d'une nouvelle inondation de barbares, et il n'osa s'en éloigner. Les Grotungues, peuple inquiet et farouche, étaient sortis du fond de la Scytlne, à dessein d'entrer de gré ou de force dans les terres de l'empire. Ils étaient en très-grand nombre, tous armés, et bien aguerris. Alatée et Safrax, capitaines de leur nation, qui avaient assisté à la défaite de Valens, les avaient engagés à cette entreprise, et leur roi Odéthéeles y conduisait comme à une conquête facile. Onleur donnapassageen quelques endroits ; ils se le firent eux-mêmes en d'autres. Après avoir forcé tout ce qui leur résistait et ramassé tout ce qui voulut se joindre à eux, ils arrivèrent au bord du Danube, et demandèrent qu'on leur permît de le passer. Quelque protestation qu'ils fissent de vivre en paix, l'exemple des Goths était trop récent, et Théodose n'avait pas la même facilité que Valens.
Gomme ils se virent rebutés, ils résolurent de passer malgré les Romains. Ils eurent fait en peu de jours trois mille barques, et tentèrent le passage en divers endroits. Promote , qui commandait l'armée de Thrace , et qui avait étendu ses quartiers le long du fleuve , les arrêta partout avec grande perte des leurs. Mais comme il avait ordre de ménager les troupes, et que d'ailleurs il craignait les surprises ou les efforts de cette multitude , il joignit l'adresse à la force. 11 trouva dans son armée quelques soldats d'une fidélité reconnue, qui savaient la langue de ces barbares, et les envoya dans leur camp pour découvrir leurs desseins et l'en avertir. Ceux-ci, feignant d'être transfuges et mécontents, se firent présenter au roi et aux principaux officiers, et offrirent de leur livrer l'armée et le général des Romains; mais ils demandèrent des récompenses si excessives , que les
barbares avouèrent qu'ils n'avaient pas de quoi payer un si grand service. Après plusieurs propositions faites de part et d'autre, on convint enfin d'une somme considérable, dont une partie fut payée par avance, et l'autre fut assurée pour le jour d'après l'exécution. On prit l'heure de l'embarquement, on concerlale signal qu'on devait donner, on remarqua l'endroit du trajet, et l'on prépara tout pour la nuit du lendemain. ^ Il fut résolu que ce qu'ils avaient de meilleures troupes passerait d'abord pour attaquer les Romains, qu'on supposait devoir être endormis; qu'elles seraient soutenues par le reste de l'armée, et que les femmes et les enfants viendraient ensuite sans difficulté et sans danger dans les barques qu'on leur avait destinées. Promote, averîi du dessein des Grotungues, et de l'ordre qu'ils devaient tenir, pourvut à tout de son côté. Il fit attacher trois à trois les plus légers de ses navires, et les étendant environ l'espace de vingt stades t>ut le long du fleuve, il en fit une chaîne, afin d'empêcher la descente sur le rivage. 11 destina les gros navires à lenirle fleuve, et à tomber avec impétuosité sur les ennemis dans le temps de leur passage. Les troupes furent disposées conformément à ses desseins. La lune ne paraissait point, et la nuit, au grand contentement des doux partis, était très-obscure. Odéthée s'embarqua sans bruit avec l'élite de ses gens , et ne crut point être découvert. Mais à peine furent-ils arrivés à la portée du trait, vers les bords du fleuve, qu'ils {Virent chargés par les troupes romaines qui gardaient le rivage. Alors ils commencèrent à connaître qu'ils étaient trahis, et demeurèrent en suspens, n'osant avancer, et ne pouvant plus reculer.
Comme ils étaient, dans ce désordre, les Romains qui montaient les gros navires, s' abandonnant au courant de l'eau, voguèrent à force de rames, vinrent les prendre en flanc, et les choquèrent si rudement, que, les renversant les uns sur les autres avec leurs barques, ils en
noyèrent la plus grande partie. Ceux qui restaient allèrent donner contre la chaîne des navires, et furent tous ou assommés ou faits prisonniers. Après la défaite des plus braves, il ne fut pas difficile de venir à bout des autres, que la mort de leur roi et de leurs compagnons avait effrayés, et qui étaient encore dans la confusion de l'embarquement. Quoiqu'ils se rendissent à discrétion, le soldat échauffé allait tout passer au fil de l'épce ; mais Promote fit cesser le carnage, et empêcha môme qu'on ne pillât leur camp, afin que l'empereur, qui devait bientôt arriver à l'armée, fût lui-même le témoin de cette victoire, et qu'il en connût la conséquence par la quantité du bulin, et par le nombre des morts et des prisonniers.
Jamais combat naval ne fut plus funeste aux ennemis de l'empire. Le fleuve était couvert de débris de tant de barques rompues et renversées, qu'on voyait des tas de corps des barbares, que les flots avaient rejetés sur l'un et sur l'autre bord. Leurs armes mêmes, encore qu'elles fussent assez pesantes, ne laissaient pas de remonter sur l'eau. Théodose vint à temps pour avoir sa part de ce spectacle. Il fit d'abord mettre en liberté lous les prisonniers, qui, se trouvant sans chef, et hors d'espérance de regagner leur pays, se donnèrent à lui volontairement, et le servirent depuis dans ses guerres. 11 ordonna qu'on partageât le butin aux soldats ; et, après avoir loué la prudence et la valeur de Promote, il lui confia le dessein qu'il avait de déclarer la guerre à Maxime, et lui destina le commandement de l'armée.
De tous ces Grotungues qui prirent part dans ses troupes, il en choisit les plus vaillants etles mieux faits; et, pour les attacher plus fortement à son service, il leur promit double paie, leur fit présent d'un collier d'or à chacun, et leur donna des quartiers dans la petite Scythie, aux environs de la ville de Tomes. Gomme ils avaient accoutumé de vivre sans beaucoup de disci-
pline, ils couraient licencieusement la campagne, et ils incommodaient même la ville. Géronce, qui en était gouverneur, leur en défendit rentrée, et les menaça de sortir avec toute sa garnison, et faire main basse sur eux ; mais ils méprisèrent ses menaces. Alors cet homme hardi et impatient assembla ses officiers et ses plus anciens soldats, et leur communiqua le dessein qu'il avait d'aller charger ces étrangers; mais ils refusèrent tous de le suivre, les uns par prudence, les autres par lâcheté.
Comme il se voyait ainsi abandonné, il prendses armes, remonte à cheval, accompagné de quelques-uns de ses gens, et va défier cette multitude. Les barbares se moquèrent de sa témérité, et se contentèrent de détacher quelques-uns des leurs contre lui. Géronce courut, l'épée à la main , sur le premier qui s'avança. Il se fit entre eux un combat opiniâtre; et comme, après s'être porté plusieurs coups inutilement , ils en furent venus aux prises, un des Romains étant accouru pour dégager son capitaine, déchargea un si rude coup sur le Grotungue, qu'il lui emporta l'épaule , et le jeta à bas de son cheval roide mort. Les barbares admirèrent la force de cet homme, et furent étonnés du coup qu'il venait de faire. Géronce, après s'être défait de F un, en attaquait d'autres, et ceux de sa suite combattaient avec la même \igueur que lui. Mais quelques efforts qu'ils fissent, ils ne pouvaient longtemps résister au grand nombre, et leur audace allait être punie, ^i quelques officiers de la garnison, qui étaient montés sur les murailles et quj voyaient leur commandant dans le péril, n'eussent couru promptement à son secours.
Ceux-ci ayant animé les autres par leur exemple, ils ne regardèrent plus dans l'entreprise du gouverneur l'emportement et la passion d'un particulier, mais la gloire du nom romain, et l'intérêt < ommun de leur nation. Habitants et soldats sortirent ensemble, el chargèrent si vaillamment ces barbares, qu'il n'en resta qu'un
très -petit nombre qui s'était réfugié dans une église.
Géronee crut qu'il avait ce jour-là sauvé la Scythie, et se hâta de donner avis à l'empereur de l'action qu'il avait faite , comme si c'eût été une victoire qu'il eût remportée, dont il eût dû attendre des louanges et des récompenses; mais Théodose en fut extrêmement irrité. Outre la perte qu'il venait de faire de tant de braves soldats qu'il avait gagnés par ses bienfaits et par ses caresses, il craignait encore que les autres barbares qui étaient à sa solde ne fussent rebutés sur le service de l'empire , ou ne vengeassent la mort de leurs compagnons quand ils en trouveraient l'occasion.
Comme on étaitsurle point d'entreprendre une grande guerre , et que rien n'était si dangereux que d'affaiblir l'armée de l'empire et d'aliéner les esprits des alliés , Géronee eut ordre de venir à la cour pour y rendre compte de sa conduite. Il alléguait que les Grotungues avaient vécu sans ordre dans la Scythie; qu'après avoir ruiné la campagne, ils avaient voulu se rendre maîtres de la ville de Tomes ; qu'il les avait menacés plusieurs fois, et qu'enfin il avait été contraint de les traiter comme ennemis et comme rebelles. On l'accusait pourtant, non-seulement d'avoir attaqué sans ordres des troupes sur lesquelles il n'avait aucun pouvoir, mais encore d'avoir profité de leurs dépouilles, et surtout des présents que l'empereur leur avait faits.
Sur cette accusation, Théodose l'ayant fait arrêter, commanda qu'on examinât rigoureusement cette affaire ; et , quoique dans la suite Géronee se justifiât, et qu'on fût bien aise de ne pas perdre un homme de cœur, capable des premiers emplois de la guerre , on ne laissa pas de le retenir en prison, et de le menacer du dernier supplice , tant pour apprendre aux autres gouverneurs la modération, que pour satisfaire les nations barbares qui s'étaient plaintes de l'emportement de celui-ci.
On apprit en ce même temps que Maxime faisait de
DE- THÉODOSE lo5
grands préparatifs de guerre , et qu'il était sur le point de passer les Alpes. Justine et l'empereur son fils jetèrent les yeux sur saint. Ambroise, et le supplièrent d'oublier le passé, et d'entreprendre une seconde ambassade vers Maxime. L'archevêque, préférant l'intérêt public et le service de l'empereur à son repos, sans considérer ni les injures qu'on lui avait faites, ni celles qu'il pouvait recevoir de Maxime, qui n'était pas content de lui, se rendit en peu de jours à Trêves. Le lendemain de son arrivée, il fut au palais pour demander une audience. Un Gaulois, grand chambellan de l'empereur, fut envoyé pour lui demander s'il avait ses lettres de créance , et pour lui dire qu'on ne pouvait l'entendre qu'en plein conseil. 11 répliqua « que ce n'était pas la « coutume d'en user ainsi avec un évêque; qu'il avait « des choses très-particulières à dire au prince , et « qu'il demandait une audience secrète. » L'officier rentra ; et soit qu'il eût reparlé à son maître, soit qu'il sût déjà ses intentions, il revint lui faire la même réponse qu'auparavant.
L'archevêque fut obligé de se retirer. 11 revint le jour d'après, et fut introduit dans le conseil. 11 justifia la conduite de Valentinien, qui avait congédié les Huns et les Alains , de peur de lui donner de l'ombrage. Enfin il lui exposa sa commission, et lui demanda de la part de son maître la confirmation des traités passés , et le corps de l'empereur Gratien , dont il avait sans doute commandé le meurtre , puisqu'il lui refusait la sépulture. Maxime, pressé des remords de sa conscience et des raisons de l'archevêque, n'eut rien à lui répondre, sinon qu'il traiterait volontiers- avec Valentinien, et le remit à une autre audience. Quelques jours après, ayant appris que le saint refusa:l de communiquer avec lui et avec les prélats de sa cour qui étaient du schisme d'Itace, il se servit de ce prétexte pour lui commander de sortir de ses États.
Ambroise envoya d'abord un courrier à Valentinien , pour lui rendre compte du mauvais succès de sa légation, et pour l'avertir de ne point se fier aux belles paroles du tyran, qui, sous des apparences de paix, cachait un dessein formé de lui faire la guerre. Valentinien, qui n'avait encore aucune expérience, jugea de cette ambassade par l'événement, et envoya Domnin, l'un de ses principaux ministres, afin qu'il renouât la négociation, et qu'il raccommodât par son adresse ce qu'il croyait que l'archevêque avait gâté par son zèle indiscret, ou par son peu d'habileté. Maxime reçut ce nouvel ambassadeur avec toute la civilité possible; accepta toutes ses propositions, et l'engagea même adroitement à mener quelques-unes de ses troupes à Valentinien , pour l'assister contre des barbares qui troublaient la Pannonie. Ce ministre, glorieux des honneurs qu'il avait reçus, et du service qu'il croyait avoir rendu, prit le chemin des Alpes , conduisant comme en triomphe la moitié d'une armée ennemie , sous le nom de troupes auxiliaires.
Maxime le suivit de si près, qu'il entra presque aussitôt que lui dans l'Italie avec toute son armée, marcha droit à Aquilée, où il croyait surprendre Valentinien. La consternation fut si grande, que personne ne se mit en état de lui résister. Valentinien, qui l'avait cru son allié, le voyant venir en ennemi, ne pensa plus qu'à sa sûreté. Il se retira promptement vers la mer Adriatique, où il s'embarqua avec l'impératrice sa mère, et fit voile du côté de Thessalonique , pour aller implorer le secours de Théodose. Maxime, lâché de n'avoir pu se saisir de la personne de l'empereur, se répandit comme un torrent furieux, ruinant Plaisance, Modène, Rhége et Bologne de fond en comble, et désolant toutes les villes qui se trouvaient sur son passage à droite et à gauche. Il n'y eut que Milan qui se sauva de ces calamités publiques ; et quelque haine qu'on eût contre l'archevêque
de cette ville, on lui laissa prêcher en paix la pénitence à son peuple : tant la sainteté est vénérable aux tyrans mêmes.
\^Alors Maxime, voyant que tout cédait à sa fortune, s'arrêta et commanda aux officiers de son armée de faire vivre les troupes dans Tordre , afin de gagner l'amitié de ces peuples, dont il connaissait la faiblesse. La première chose qu'il fit, fut d'envoyer des ambassadeurs à Constantinople, pour prévenir Théodose , et lui remontrer qu'il n'était point entré dans l'Italie pour usurper l'empire , mais pour y établir la religion catholique qu'on y voulait ruiner. 11 écrivit la même chose au pape Sirice, et lui manda qu'il voulait absolument que l'on conservât la pureté de la foi, sans souffrir aucune hérésie. Pour gagner les gentils, il remit les sacrifices que Gratien avait abolis, et leur permit de redresser l'autel de la Victoire dans le Capitule. Il ménagea même les juifs, en laissant rebâtir à Rome leurs synagogues. Ainsi cet usurpateur politique accommodait sa conscience à ses desseins et à ses intérêts.
Cependant Valentinien, après avoir couru plusieurs dangers sur la mer, arriva sur les côtes d'Orient : de là il envoya un de ses domestiques à Théodose, pour lui donner avis de sa fuite et de l'irruption de Maxime, et pour le supplier de prendre sous sa protection un prince errant qui avait l'honneur d'être son collègue, son ami et son allié. Théodose fut très-sensiblement touché du malheureux état où ce jeune prince était réduit, et donna promptement tous les ordres nécessaires pour la guerre. Après quoi il partit avec une partie de sa cour, et s'avança jusqu'à Thessalonique , où il trouva cet empereur fugitif, et la princesse Galla, que l'impératrice Justine avait emmenée avec elle. Il traita celle famille affligée avec toute la civilité et toute la tendresse qu'il devait à la maison du grand Valentinien.
Ses paroles touchèrent l'esprit du jeune empereur,
que ses malheurs avaient déjà fait rentrer en lui-même, et l'attachèrent inviolablement à la croyance de l'Eglise catholique. Justine, à qui les avertissements de Théodose s'adressaient plus qu'à son fîls, dissimulait son déplaisir, et, faisant semblant de renoncer à son hérésie, animait Théodose à la guerre par ses larmes et par ses prières. Cet empereur s'y détermina; et, pour lui donner un gage assuré de sa protection, il épousa, peu de temps après, la princesse Galla, sa fille.
Gomme il eut résolu de se mettre en campagne au commencement du printemps avec une puissante armée , il fut obligé d'imposer un nouveau tribut pour fournir aux frais de la guerre. Soit que les peuples le trouvassent excessif, soit que les officiers qui avaient la commission de le lever l'exigeassent avec trop de rigueur, quelques villes en murmurèrent, mais les habitants d'Antioche passèrent du murmure à la sédition. Ils méprisèrent les ordres qu'ils avaient reçus de l'empereur ; et renversant ses statues et celles de l'impératrice Flaccille, sa première femme, ils les tramèrent par toutes les rues de la ville. Une action si indigne fut accompagnée des paroles les plus outrageantes que la fureur leur put inspirer.
Dès que l'empereur eut appris ces nouvelles, son indignation fut d'autant plus grande qu'elle était juste. Outre qu'il était d'un naturel prompt et sensible, Fingratitude de ce peuple qu'il avait toujours favorisé , et les suites fâcheuses que pouvait avoir cet exemple au commencement d'une guerre, l'irritaient encore davantage. Mais ce qui le toucha plus vivement, ce fut l'injure qu'on avait faite à la mémoire de l'impératrice Flaccille, qu'il avait tendrement aimée, qui était morte depuis deux ans en odeur de sainteté, et dont le nom lui était en singulière vénération.
Pour punir un si grand outrage, il résolut d'abord de confisquer tous les biens des citoyens d'Antioche, d'en
brûler tontes les maisons avec tous ceux qui les habitaient, de la démolir jusque dans les fondements, d'en transporter ailleurs jusqu'aux dernières pierres, et d'y faire ensuite passer la charrue, afin qu'il ne restât plus aucune marque de cette ville royale, qui était la capitale de tout l'Orient. Quoiqu'il fût à propos de punir l'insolence de ce peuple , il y avait pourtant de l'excès dans la colère de ce prince, qui enveloppait dans une même condamnation les innocents et les coupables. Aussi n'en vint-il pas jusqu'à cette extrémité. 11 se contenta d'envoyer à Antioche deux commissaires, Elebèque, général de ses armées , et Césaire, préfet du prétoire, pour découvrir les auteurs et les complices de la sédition , et pour en faire une punition exemplaire.
Cependant cette ville était dans une désolation extrême. Les remords, la crainte et le désespoir avaient succédé à la fureur. Plusieurs de ses habitants, effrayés de leur crime et des menaces de l'empereur, abandonnaient leurs maisons qu'ils croyaient qu'on allait donner au pillage. Ceux qui étaient demeurés avaient toujours l'image de la mort devant les yeux , et n'attendaient que l'heure de leur supplice. Ils n'avaient d'autre refuge que l'église, ni d'autre consolation que celle qu'ils recevaient des exhortations éloquentes de saint Chrysostome, ni d'autre espérance que celle que leur donnait Flavien, leur archevêque, qui s'était chargé d'aller trouver l'empereur à Constantinople et d'intercéder pour eux.
Les commissaires trouvèrent ies choses en cet état à leur arrivée. Ils défendirent d'abord à tous les citoyens le théâtre et le cirque, et leur interdirent les bains publics. Ils privèrent la ville du titre de métropole de la Syrie et de l'Orient, et le donnèrent à Laodicée, commençant ainsi à punir ce peuple si adonné aux spectacles, et si jaloux de sa gloire, par le retranchement de ses plaisirs et de ses privilèges. Ils firent ensuite une
très-exacte recherche des séditieux , et remplirent les prisons de ceux qui étaient coupables, et de ceux mêmes qui n'en étaient que soupçonnés. On confisqua les biens de la plupart des personnes de qualité qui avaient commis ou favorisé le crime. Chacun craignait pour ses proches et pour soi-même ; et les juges mêmes ne pouvaient voir sans pitié une si grande désolation. Cependant ils exécutaient les ordres du prince, et tenaient des soldats armés près du palais et des prisons, de peur que le désespoir n'excitât encore la sédition.
Ce fut alors que les solitaires qui vivaient dans le voisinage d'Antioche descendirent de leurs montagnes pour venir consoler cette ville affligée. Ils inspiraient aux uns le détachement du monde et le mépris de la mort; ils assuraient les autres de la protection de Dieu et de la clémence du prince; ils protestaient à tous qu'ils étaient venus pour obtenir leur grâce , ou pour mourir avec eux. Après avoir demeuré les jours entiers à l'entrée du palais pour solliciter les juges, ils couchaient les nuits à la porte des prisons , prêts à donner leur vie et leur liberté pour sauver celles de leurs frères. Tantôt ils embrassaient les genoux des magistrats , tantôt ils leur parlaient avec autorité de la part de Dieu.
Les commissaires que l'empereur avait envoyés, touchés des sentiments généreux de ces solitaires, les prièrent de donner leurs remontrances par écrit, et promirent de les porter eux-mêmes à leur maître; ce qu'ils firent peu de jours après. L'affaire étant en cet état, ces hommes admirables retournèrent promptement dans leurs grottes et dans leurs cellules, et la même charité qui les en avait fait sortir les y renferma.
EncetempsFlavien, archevêque de cette ville affligée, qui en était parti vers le commencement du carême, et qui n'avait considéré ni la rigueur de la saison, ni les incommodités du voyage, ni sa propre vieillesse , arriva
à Constantinople. Il entra dans le palais où était le prince, et s'arrêta assez loin de lui, comme retenu par la crainte, par la honte et par la douleur. 11 demeurait là sans parler, et tenait les yeux baissés contre la terre, aussi triste et aussi confus que s'il eût été coupable, et que s'il eût demandé grâce pour lui-même.
Cet archevêque préparait insensiblement l'esprit de Théodose, et tâchait de le toucher par ses soupirs et par ses larmes, avant d'entreprendre de le persuader par ses raisons. L'empereur s'approcha de lui, et lui dit avec beaucoup de modération « qu'il avait de grands sujets « de plainte contre les citoyens d'Antioche : qu'il avait « préféré leur ville à toutes les autres de son empire; « qu'après les grâces et les faveurs qu'il leur avait faites, « il n'en avait pas dû attendre un si rude traitement ; « qu'il ne croyait pas leur avoir fait d'injustice; que s'il « avait été assez malheureux pour leur en faire, ils « pouvaient s'en prendre à lui-même, plutôt qu'à des « personnes mortes, qui n'avaient pas manqué à leur « égard. » Il s'arrêta à ces mots; et l'archevêque , après avoir essuyé ses larmes, rompit enfin le silence.
11 commença son discours par un aveu sincère du crime qu'avaient commis ceux d'Antioche, confessant qu'il n'y avait point de supplice qui pût l'égaler. Après avoir exagéré leur ingratitude, en la comparant avec l'extrême bonté de l'empereur, il lui représenta que plus l'injure était grande, plus la grâce qu'il accorderait à ces criminels lui serait glorieuse. Il lui proposa l'exemple de Constantin, qui, étant pressé par ses courtisans de se venger de quelques séditieux qui avaient défiguré une de ses statues à coups de pierres, ne fit que passer la main sur son visage, et leur répondit en souriant qu'il ne se sentait point blessé. Il lui remit devant les yeux sa propre clémence, et le fit souvenir d'une de ses lois par laquelle après avoir ordonné qu'on ouvre les prisons, et qu'on fasse grâce aux criminels dans le temps de la
solennité de Pâques, il ajoute cette parole mméorable : Plût à Dieu que je pusse même ressusciter les morts!
Après celle réflexion, pour ôter de l'esprit du prince les considérations politiques du mauvais exemple, s'il laissait un si grand crime impuni, il lui représenta que ce n'était pas par mollesse ou par impuissance de se venger qu'il pardonnait, mais par bonté et par religion; et que la ville d'Antioche était plus punie par ses frayeurs et par ses remords , que si elle avait été détruite par le fer ou par le feu. Enfin il protesta qu'il ne retournerait plus à Antioche, jusqu'à ce qu'elle fût rentrée dans les bonnes grâces de l'empereur, et il termina son discours en mêlant le respect et les prières avec les menaces du jugement de Dieu.
Théodose ne put résister à la force de ce di cours. Il eut de la peine à retenir ses larmes, et, dissimulant autant qu'il pouvait son émotion, il dit ce peu de mots au patriarche : « Si Jésus -Christ, tout Dieu qu'il est, a « bien voulu pardonner aux hommes qui le crucifiaient, « dois -je faire difficulté de pardonner à mes sujets qui « m'ont offensé, moi qui ne suis qu'un homme mortel « comme eux, et serviteur du même maître? » Alors Flavien se prosterna, et lui souhaita toutes les prospérités qu'il méritait par l'action qu'il venait de faire ; et comme ce prélat témoignait quelque envie de passer la fêle de Pâques à Gonstantinople. « Allez, mon père, lui « dit Théodose en l'embrassant, et ne différez pas d'un « moment la consolation que votre peuple recevra par « votre retour, et par les assurances que vous lui don- « nerez de la grâce que je leur accorde. Je sais qu'il est « encore dans la douleur et dans la crainte ; partez, et « portez -lui pour la fête de Pâques l'abolition de son « crime. Priez Dieu qu'il bénisse mes armes; et soyez « assuré qu'après cette guerre j'irai moi-même con- « soler la ville d'Antioche. » Après cela, il congédia ce saiut vieillard, et lui envoya même des courriers, après
qu'il eut passé la mer, pour l'exhorter de nouveau à se hâter.
L'affaire d'Antioche étant aussi heureusement conclue, le retour de son archevêque fut comme un triomphe. On sema de fleurs la place publique; on alluma partout des flambeaux; on couvrit d'herbes odoriférantes tous les chemins par où il devait passer; et chacuD, touché de la clémence de l'empereur, fit des vœux et des prières pour lui et pour l'heureux succès de ses armes.
En ce même temps Théodose, à la sollicitation d'un de ses parents, pressait la veuve Olympias de se marier. Elle était fille du comte Seleuque, et petite -fille d'Ablave, grand maître de l'empire sous Constantin. Elle avait été mariée à un jeune seigneur nommé Nébride. Plusieurs évêques avaient assisté à ses noces ; et saint Grégoire de Nazianze, qui n'avait pu s'y trouver, lui avait envoyé quelques vers en forme d'épithalame. Elle était demeurée veuve au bout de vingt mois, et ne prétendait plus s'attacher qu'à Dieu seul. Elpide, Espagnol de nation, et cousin de l'empereur, avait une extrême passion de l'épouser; car, outre qu'elle était d'une illustre naissance et d'une grande beauté, elle possédait encore des richesses extraordinaires. Quoiqu'il eût cherché tous les moyens de s'en faire aimer, il n'avait pu réussir en son entreprise. Il eut recours à l'empereur et le pria de l'assister de son crédit auprès d'Olympias. Théodose, très- sensible à tout ce qui regardait ;a parenté, et d'ailleurs persuadé que sa protection et l'honneur de son alliance toucheraient cette jeune veuve, lui fit proposer ce mariage; mais il ne gagna rien sur son esprit. Elle répondit, avec beaucoup de modestie et de générosité tout ensemble, « qu'elle « recevrait toujours avec un très- profond respect tout « ce que l'empereur lui ferait l'honneur de lui pro- « poser; mais qu'elle le suppliait de lui permettre de « vivre sans engagement : que si le Ciel l'eût voulue
« dans l'état de mariage, il ne lui aurait pas ôté son « mari, et que Dieu ayant rompu ses liens, elle était « résolue de ne se donner plus qu'à lui, et de ne vivre « que pour lui plaire et pour le servir. » 4-Théodose ne crut pas qu'il fût juste de la réduire par autorité à prendre le parti qu'il lui proposait. Mais, comme c'est un malheur des souverains d'être sujets à leurs propres passions et de plus à celles des autres, il se laissa prévenir contre elle. Les parents, qu'on avait gagnés, se plaignirent que, demeurée maîtresse de ses biens avant l'âge fixé par les lois, elle les dissipait en présents et en aumônes indiscrètes, par le conseil de quelques ecclésiastiques intéressés quilagourvernaient. Sur cette plainte, l'empereur ordonna que le gouverneur de Gonstantinople aurait l'administration des biens d'Olympias, jusqu'à ce qu'elle eût atteint l'âge de trente ans. Elpide fit exécuter cet ordre avec une extrême rigueur. On ôta à cette vertueuse dame la disposition entière de ses revenus : on ne lui laissa pas même la liberté d'avoir aucune communication avec les évêques, ni d'entrer dans l'église, afin que, ressentant toutes les incommodités de la pauvreté et de la servitude, et n'ayant aucune consolation, elle fût obligée de consentir au mariage qu'elle refusait .. Mais elle ne put être ébranlée par un traitement si injuste et si violent. Elle le souffrit, non-seulement avec patience, mais encore avec joie; et, après en avoir rendu grâces à Dieu, elle écrivit à l'empereur en ces termes : « Vous en avez usé, seigneur, envers votre très-humble servante, non-seulement en empereur, mais encore en évêque, lorsque vous m'avez délivrée du soin de mes biens temporels, et de la crainte où j'étais de n'en pas faire assez bon usage. Me voilà déchargée d'un grand fardeau. La grâce serait entière, si vous ordonniez qu'on les distribuât aux pauvres et à l'église. Il y avait déjà longtemps que je craignais que la vanité ne me fît
« perdre le fruit de mes aumônes, et que l'embarras « des richesses temporelles ne me fit négliger les spi- « rituelles. »
Elle demeura en cet état jusqu'à ce que la guerre contre Maxime fût heureusement terminée. Alors Théodose, connaissant qu'il avait été surpris, et regrettant les maux qu'elle avait soufferts si constamment, la remit dans ses biens et la laissa dans sa liberté. Elle exerça depuis la charge de diaconesse dans l'église de Constantinople, donnant de grands exemples de modestie, de prudence, de piété, et d'un parfait renoncement à tous les soins et à tous les plaisirs du siècle.
Dès que le printemps fut arrivé, Théodose, qui'enait encore en suspens les ambassadeurs de Maxime, déclara qu'il allait lui faire la guerre , et partit de Constantinople, où il laissait son fils Arcadius sous la conduite de Tatien, homme sage, fidèle et intelligent, qu'il avait fait venir exprès cTAquilée pour le faire préfet du prétoire, et du philosophe Thémistius, qu'il lui donna pour percepteur. Ses ambassadeurs avaient renouvelé par son ordre les traités de paix avec tous les princes voisins de l'empire. Il avait pris à sa solde les meilleurs soldats des Goths, des Huns, des Scythes et des Ala;ns, tant pour renforcer son armée que pour affaiblir les barbares qui pouvaient lui être suspects. Arbogaste lui avait amené un corps considérable de Français et de Saxons. Des généraux de grande réputation et de grande expérience, qui devaient commander sous lui, entretenaient la discipline parmi tant de troupes différentes. Enfin il avait pourvu à tout ce qui pouvait faire réussir une entreprise si importante à sa gloire et au salut de l'empire.
Mais son principal soin avait été d'attirer les bénédictions de Dieu sur son armée, et de se disooser à la victoire par la piété. Il fit faire des dévotions solennelles, et il envoya prier les plus fameux solitaires d'Egypte
de recommander à Dieu, dans leurs oraisons, le succès de cette guerre, et de lever les mains au ciel tandis qu'il combattrait. Surtout il consulta le saint abbé Jean, qui lui donna des assurances de la victoire qu'il devait remporter. Cet homme admirable, qui était comme l'oracle de son siècle, lui prédit, depuis, les principaux événements de son règne, ses guerres, ses victoires, les irruptions même des barbares, dont il marquait jusqu'aux moindres circonstances.
Maxime, de son côté, voyant qu'on n'avait rendu aucune réponse positive à ses ambassadeurs, s'était mis en état, non -seulement de se défendre, mais encore d'attaquer, s'il le fallait. Pour s'assurer des Gaules en son absence , il y avait laissé son fils Victor sous la conduite de Nannius et Quentin, ses généraux. Une partie des peuples germaniques, qu'il avait réduits à lui payer de grandes contributions, était accourue à son secours, et il avait sujet d'être content du nombre et de la valeur de ses soldats. D'abord il divisa ses forces en trois corps d'armée. îi envoya le comte Andragafius, avec ordre de fortifier les Alpes juliennes, et d'en garder tous les défilés. Il commanda à son frère Marcellin de se saisir des passages du Drave , avec une partie des troupes auxiliaires ; et lui, avec les légions romaines, s'avança vers la Pannonie, et s'arrêta sur le Save. Après s'être ainsi rendu maître des montagnes et des rivières, il crut avoir fermé toutes les entrées de l'Italie, et se posta de telle sorte qu'il pouvait en peu de temps se joindre avec son frère quand il le jugerait à propos.
Théodose, à peine sorti de Gonstantinople, eut avis qu'il se tramait quelque trahison dans son armée, où Maxime avait déjà gagné quelques officiers, et qu'il fallait promptement arrêter les pratiques d'un ennemi plus accoutumé à corrompre des troupes qu'à combattre. Cet avis lui était donné par des gens qui paraissaient très -bien informés, et la conduite passée de
Maxime ne le rendait que trop vraisemblable. L'empereur s'avança donc en diligence vers son armée, et fit chercher très-soigneusement les agents de Maxime, et ceux qui avaient eu quelque correspondance avec eux.
Le bruit se répandit aussitôt qu'il y avait une trahison qui serait bientôt découverte, et les traîtres jugèrent bien qu'ils n'éviteraient pas le châtiment qu'ils avaient mérité, s'ils ne se retiraient promptement. Ils concertèrent secrètement le temps et le lieu de leur fuite, e!, sortantpar petites troupes du camp, ils se rassemblèrent la nuit, et coururent vers les bois et les marais de la Macédoine pour s'y cacher. Théodose, averti le malin qu'un bataillon de barbares avait déserté, fut bien aise d'être défait de* ces soldats infidèles; mais craignant qu'ils n'attirassent des troupes de leur pays, et qu'ils ne troublassent, pendant son absence, le repos de cette province, il détacha quelques escadrons qui les poursuivirent, et en tuèrent la plus grande partie avant qu'ils eussent gagné les marais, et contraignirent le reste de se jeter dans les bois et dans les montagnes.
Théodose, délivré de celte inquiétude, fit embarquer Valentinien et l'impératrice Justine, et les fit conduire sûrement dans Rome, soit que l'Italie les eût redemandés, soit qu'il crût que leur présence rassurerait ces peuples qui leur étaient encore affectionnés, et qui ne pouvaient souffrir la tyrannie de Maxime. Après cela , il lit des règlements très-sévères touchant la discipline des troupes, et chargea tous les officiers d'y tenir la main, afin qu'on jugeât de la justice de sa cause par la retenue de ses soldats, et qu'on vit la différence qu'il y avait entre l'armée d'un empereur et celle d'un tyran.
Ces ordres furent si exactement observés, qu'il n'y eut ni confusion ni tumulte entre tanî de nations accoutuméesà vivre sans régie et sans contrainte. La ville ni la campagne ne se ressentirent pas de leur passage; et les vivres ayant manqué durant quelques jours, il
n'y eut point de soldat qui n'aimât mieux souffrir la faim avec patience, que de faire aucun désordre qui pût déplaire à l'empereur.
Tout étant ainsi réglé, Théodose marcha à grandes journées, et crut que le bon succès de cette expédition dépendait en partie de la diligence de sa marche. Promote commandait la cavalerie, Timase était à la tête des légions, Arbogaste etRicomer conduisaient la plupart des barbares auxiliaires, et l'empereur avait l'œil à tout. Il divisa, comme Maxime, son armée en trois corps, pour lui cacher la route qu'il voulait prendre, et surtout pour causer moins d'incommodité dans le pays qu'il traversait, et pour tenir plus facilement ses gens dans l'ordre.
Comme il s'avançait en cet état du côté de la Pannonie, il eut avis que Maxime s'était arrêté, et qu'il avait fait camper son armée aux environs de Siscia. C'était une ville qui n'était considérable ni par sa grandeur ni par ses fortifications, mais par une situation très- avantageuse. Elle était sur le bord du Save, qui, se partageant en deux branches, forme une île vis-à-vis de cette place, lui sert comme d'un double rempart, et la rend presque inaccessible. Le tyran Magnence s'en était autrefois saisi comme d'un poste très-important, dans la guerre qu'il fit à l'empereur Constantius.
Théodose rassembla tout à coup toutes ses troupes, et fit tant de diligence, qu'il fut camper entre le Drave et le Save, avant que les ennemis eussent pu l'en empêcher, et leur coupa la communication de leurs deux armées. Alors, jugeant que Maxime se tiendrait couvert, et qu'il serait difficile de l'attirer à un combat général, il résolut de passer le Save à quelque prix que ce fût, et de l'aller forcer dans son poste. Il proposa son dessein à ses généraux, qui en trouvèrent d'abord l'exécution hasardeuse. Néanmoins la présence de l'empereur, qui encourageait ses troupes, la valeur et la pru-
dence des officiers, la gaieté et le courage des soldats, quicroyaientque l'ennemi n'avait osé se mettre en campagne, faisaient croire que rien ne leur était impossible.
L'empereur profita de celte ardeur et'de cette confiance qu'il remarqua dans ses troupes, et marchant à leur tête avec une diligence extraordinaire, il parut auprès de Siscia, et fut aussitôt prêt à passer le fleuve que les ennemis à le défendre. Il jeta la frayeur dans tout leur camp, et fit tenter en même temps le passage du fleuve en plusieurs endroits. Maxime, qui par un aveuglement étrange avait cru Théodose encore bien loin, fut d'abord surpris. 11 tâcha d'animer ses légions, et crut que si elles soutenaient ces premiers efTorts, il lui serait facile après cela de les rassurer. Cependant Théodose, qui s'était avancé sur le rivage pour observer la contenance des ennemis , connaissant par leurs mouvements et par leur confusion qu'ils étaient ébranlés, eût bien voulu les aller charger sans leur donner le temps de se reconnaître ; mais le Save était fort profond, et Maxime envoyait toujours de nouvelles troupes pour renforcer celles qui étaient déjà sur le rivage. Alors voyant le moment fatal qui eût pu terminer cette guerre, et craignant de laisser échapper une occasion de vaincre, que la fortune ne lui renverrait peut-être plus, il faisait chercher des gués, et faire des ponts avec une diligence incroyable.
Comme il était dans cette inquiétude, Arbogaste lui amena quelques officiers de sa nation qui s'offraient de passer le fleuve. L'empereur loua leur résolution, leur fit espérer de grandes récompenses, les assura qu'il les appuierait lui-même avec tout ce qu'il y avait de braves gens dans son armée. Ces officiers allèrent joindre leurs escadrons, qu'ils animèrent plus par leur exemple que par leurs paroles. Arbogaste lui-même se mit à leur tête, et se jetant tous ensemble dans le fleuve, encore tout poudreux et fatigués d'une longue marche, ils es-
suyèrent une infinité de traits, et passèrent à cheval et à la nage, sous les yeux de l'empereur, qui les soutenait en personne.
Les ennemis, effrayés d'une résolution si hardie, se retirèrent en désordre, et donnèrent l'alarme àtoutle reste de l'armée. Pendant qu'Arbogaste, après avoir gagné le rivage, taillait en pièces tout ce qu'il rencontrait, les autres troupes, que Théodose faisait passer incessamment, donnaient sur les ennemis d'un autre côté, et en •faisaient un grand carnage. Plusieurs se précipitèrent eux-mêmes dans le fleuve. Plusieurs furent foulés aux pieds des chevaux. La campagne était couverte de morts; les fossés de Siscia étaient remplis des corps de ceux qui s'y réfugiaient. Maxime, après avoir essayé plusieurs fois en vain de rallier ses troupes, ne pensa plus qu'à se sauver lui-même, et se retira comme il put vers Aquilée, où il prétendait recueillir les débris de son armée, pendant que son frère Marcellin défendrait l'entrée de l'Italie.
Théodase, après avoir remercié Dieu de sa victoire, et récompensé sur-le-champ ceux qui s'étaient distingués en cette occasion, tourna promptement à droite, et marcha vers Marcellin avec tant de diligence, qu'il ne lui donna pas le loisir de gagner les défilés des Alpes, ni même d'apprendre la défaite de son frère. Dès qu'il fut arrivé vers Paetovium, petite ville sur le Dr ave, où Marcellin était campé, il résolut de l'attaquer le jour même; mais il était tard, et les troupes étaient fatiguées : ce qui l'obligea de remettre la bataille au lendemain. Chacun se prépara pendant la nuit; et dès la pointe du jour l'empereur fit attaquer l'ennemi, qui semblait d'abord résolu à se bien défendre. Le combat commença avec beaucoup d'ardeur de part et d'autre. D'un côté, le désir de vaincre, la gloire d'avoir déjà vaincu, et le plaisir de servir un prince qui reconnaissait les services qu'on lui rendait; de l'autre, l'espérance
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de prier toute l'Italie, et la crainte d'être puni, animaient les combattants. Mais Marcellin eut bientôt le même sort que son ficre. Après celte première résistance, quelques-unes de ses troupes lurent mises en déroule; les autres baissèicnt leurs drapeaux, et demandèrent quartier.
Théodose, voyant cette guerre presque terminée, détacha incontinent Ai ix>gaslea\ ce un corps de cavalerie, pour aller dans les Gaules arrêter le jeune Victor, à qui Maxime avait donné le titre de César. Après quoi il poursuivit les fuyards avec une ardeur incroyable. An- « atius, qui s'était chargé de garder les Alpes, avait eu ordre, au premier bruit de rembarquement de Valenlinien, de se mettre en mer a\ec tous les vaisseaux qu'il pourrait assembler, et de le prendre sur sa roule. Mais il attendit en vain sur les côtes d'Ionie Valenlinien , qui avait déjà passé le trajet, et il abandonna les détroits des montagnes à Théodose.
Ce prince n'y trouva aucun obstacle. La ville d'Hémone, et les autres qui se trouvèrent sur son chemin, le reçurent avec des témoignages d'une joie exlraordinaire, et fournirent à son armée victorieuse tous les rafraîchissements dont elle eut besoin. Enfin il arriva aux environs d'Aquilée, et mit le siège devant celle place. Maxime, qui après plusieurs détours s'y était renfermé, au lieu de se retirer dans les Gaules,, connut alors qu'il ne pouvait éviter un malheur qu'il avait dû prévoir, cl se souvint que saint Martin lui avait prédit qu'il périrait malheureusement en Italie, s'il y passait. 11 voulut faire quelque résistance; mais ses soldats, voyant sa pei le assurée, ouvrirent les portes aux assiégeants, citons ensemble se saisirent de sa personne, le rcnvei serent de son Irône où il distribuai! de l'argent à qui-h]' os cavaliers maures q li l'avaient suivi ; et, après l'avoir dépouillé de tous lesoi nements de sa dignité, le mirent entre les mains du vainqueur.
,.. Théodose n'abusa point de sa victoire. Il parut plus touché du malheur de ce tyran qu'irrité de ses crimes. Mais comme il tourna la tête pour cacher cette émotion de pitié qui paraissait sur son visage, les soldats l'arrachèrent à sa clémence, et, l'ayant tiré hors de sa tente, lui firent couper la tête à la vue de toute l'armée. Andragalius, apprenant peu de temps après cette nouvelle, et n'espérant pas que le meurtrier de Gratien pût obtenir grâce de Théodose, aima mieux se précipiter dans la mer que de tomber entre ses mains.
Un succès si heureux et si prompt, qui regagnait l'empire d'Occident et assurait celui d'Orient à Théodose et à ses enfants, fut publié par tout le monde. Mais la bonté et la modération du vainqueur rendirent son triomphe plus illustre que n'avaient fait le gain de deux batailles et la ruine entière du tyran. Car il se contenta delà mort de deux ou trois personnes indignes de pardon , et reçut tout le reste du parti , non comme vainqueur, mais comme père. Il n'y eut ni biens confisqués, ni charges perdues, ni sang répandu. Chacun eut la liberté de retourner dans sa maison; et, sous un prince aussi humain, aucun ne s'aperçut d'avoir été vaincu. Il donna même de grandes pensions à la femme de Maxime, dont il fit élever les filles avec beaucoup de soin, et n'oublia rien de ce qui pouvait les consoler dans leur malheur, ou les entretenir selon leur condition. Il eût fait la même grâce à Victor leur frère, si, contre son intention, Arbogaste, pour s'assurer des Gaules, et pour ôtèr tout sujet de révolte, ne l'eût fait mourir. Ce qu'il y eut de plus grand et de plus héroïque en cette expédition, ce ne fut pas d'avoir conquis tout l'empire d'Occident; ce fut de l'avoir rendu. Dès qu'il en fut le maître, il rétablit, le jeune Valentinien, ajoulant de nouvelles provinces à celles qu'on lui avait usurpées, et ne se réservant pour prix de ses travaux que la gloire d'une protection désintéressée.
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Les ariens se servirent de cette occasion pour se ?enger de ce qu'on leur avait ôté leurs églises. Ils sortirent de leurs maisons comme des furies, le flambeau à la main ; et, portant partout le tumulte et le désordre, ils allèrent brûler le palais du patriarche Nectaire. Ils se seraient emportés à de plus grands excès; mais les nouvelles delà victoire de Théodose étant arrivées presque en même temps, la crainte du châtiment arrêta le cours de cette sédition, que l'espérance de l'impunité avait excitée. Ces hérétiques s'allèrent jeter aux pieds d'Arcadius, et le supplièrent avec tant d'instance d'intercéder pour eux auprès de son père, que, touché par leurs prières, par le repentir qu'ils faisaient paraître de leur crime, et par les promesses qu'ils lui firent d'être plus soumis et plus retenus à l'avenir, il s'engagea à demander grâce pour eux. Théodose, qui ne, désirait rien tant que d'accoutumer son fils à la clémence, et de l'encourager à lui faire de semblables prières, lui accorda aussitôt ce qu'il demandait.
Après quelque séjour que cet empereur fit dans Aquilée, afin de se délasser des travaux de la guerre, et de donner les ordres nécessaires pour la sûreté et pour le repos de l'empire, il passa à .Milan, où il fit publier un édit, par lequel il cassait toutes les ordonnances de xMaxime, voulant en abolir entièrement la mémoire.
Dans le temps que Théodose fut à Milan, tous les corps considérables de l'empire lui envoyèrent des députés, pour lui témoigner la joie qu'ils avaient de sa victoire. Le sénat de Rome lut des premiers à s'acquitter de ce devoir. Symmaque, par son crédit et par ses intrigues, fit nommer des députes païens comme lui, et leur recommanda de demander au nom du sénat la conservation de l'autel de la Victoire que Maxime avait rétabli.
Cet autel, depuis le règne du grand Constantin, avait été une source de contestations. 11 était élevé dans une
chapelle qu'on avait fait bâtir à l'entrée du sénat. On y voyait une statue d'or qui représentait la Victoire sous la figure d'une jeune fille qui avait des ailes, et qui tenait en sa main une couronne de laurier. Les païens, après avoir perdu la plus grande partie des temples consacres à leurs dieux, dont les noms mêmes étaient devenus insupportables aux empereurs, avaient mis toute l'espérance de leur religion en une déesse dont le nom était si agréable. On jurait sur son autel, on lui offrait des sacrifices, et l'on faisait passer ce reste de superstition et d'idolâtrie pour la religion de tout le sénat. 11 était fâcheux aux chrétiens qui se trouvaient au palais de voir devant leurs yeux l'exercice d'un culte contraire au leur, de sentir dans le sénat même l'odeur des sacrifices, et d'entendre les vœux qu'on faisait à une divinisé profane.
Les empereurs abattirent ou relevèrent cet autel, selon qu'ils agissaient par des principes de piété ou de politique. Constantin l'avait souffert par prudence, jugeant celte condescendance nécessaire dans le changement de la religion et de l'empire. Constans son fils le fit ruiner par un mouvement de religion. Le tyran Magnence le remit pour complaire à quelques sénateurs païens qu'il voulait aflirer à son parti. Constantius le fit abaltre par ostentation, voulant donner bonne opinion de sa foi aux Romains, à qui il avait ôté le pape Libère. Julien, par l'inclination qu'il avait pour l'idolâlrie, ou la haine pour les chrétiens, commanda qu'on le rétablît. Jovien et le grand Valentinien le laissèrent en l'état où ils l'avaient trouvé, laissant vivre chacun dans la créance qu'il avait. Gralien détruisit l'autel avec toutes ses dépendances, et crut l'avoir renversé pour jamais. Mais Maxime, soit pour n'avoir rien de commun avec un prince qu'il avait fait mourir, soit pour gagner r amitié des païens contre celui qu'il voulait chasser de ses États, permit de rebâtir tout ce qu'on voulut. On
voyait ainsi changer sous chaque empereur la fortune de celte déesse.
Les députés du sénat étant donc arrivés à Milan, se réjouirent avec Théodose des prospérités de ses armes ; et, après avoir fait tous leurs compliments, ils négocièrent secrètement avec ses ministres l'affaire de la religion. Ils avaient sujet d'en bien espérer. La crainte de laisser un parti de mécontents dans Rome, l'humeur où l'on est d'accorder des grâces après une victoire, le peu de conséquence qu'il y avait à dissimuler une chose faite, semblaient déterminer Théodose à leur laisser l'autel qu'ils demandaient. Mais saint Ambroise, qui s'était opposé si vigoureusement à Symmaque quelques années auparavant, s'opposa de même à ces députés, et remontra si bien à l'empereur qu'il ne fallait pas abandonner les intérêts de Dieu par des considérations politiques et de fausses craintes, que ce prince aima mieux désobliger ces magistrats que de manquer à ce qu'il devait à l'Église, et leur refusa ce qu'ils demandaient.
Théodose, après avoir passé tout l'hiver et une pai lie du printemps à Milan, en partit pour aller à Home y recevoir l'honneur du triomphe. 11 y fit son entrée au mois de juin, avec toute la magnificence que méritaient les grandes actions qu'il avait faites. Le plus grand ornement de ce triomphe fut la modestie de celui qui triomphait. Il voulut que Valenlinien, qui l'était venu trouver après la défaite de Maxime, partageât avec lui la gloire de celte journée ; et il ie lit monter su: char avec le prince Honorius, qu'il avait fait venir de Constantinople. On portait devant lui des dépouilles et les représentations des provinces conquises. Il venait ensuite entouré de tous les seigneurs de sa cour, richement têtus. Son char était traîné par des éléphants que le roi de Perse lui avait envoyés depuis peu. Le sénat, la noblesse, et tout le peuple suivaient avec des acclamations et des applaudissements extraordinaires. Ouoi-
que la pompe de celte entrée fût très -magnifique, on n'y regarda que le vainqueur, pour qui on la faisait. Il parla avec beaucoup de grâce et de majesté, au peuple sur la tribune, dans la grande place, et au sénat dans le Gapitole, et reçut très -favorablement les harangues qui lui furent faites par tous les corps, surtout le panégyrique que Pacat, orateur gaulois, prononça devant lui avec l'applaudissement du sénat et de tous les ordres de la ville.
Durant le séjour que Théodose fit dans Rome , il gagna par sa civilité et par sa franchise le cœur de ces peuples qui se piquaient encore de maintenir un reste de leur ancienne liberté. Il allait voir les ouvrages publics; il rendait des visites à des particuliers, et marchait sans gardes et sans faste, plutôt en sénateur qu'en empereur. Surtout il employait tous ses soins à abolir les restes de l'idolâtrie, que ses prédécesseurs avaient tolérée. 11 interdit les fêtes païennes et les sacrifices; il fit dépouiller de leurs ornements tous les temples qu'on avait laissés dans le Capitole, et briser toutes les idoles qu'on y avait adorées. Il sauva pourtant les statues qui avaient été faites par d'excellents ouvriers; et, les tirant des lieux où elles servaient h un culte profane, il voulut qu'elles fussent mises dans des galeries ou dans des places publiques, pour servir d'ornement à la ville.
Il ne se contenta pas de ruiner l'idolâtrie, il voulut encore chasser tout ce qu'il trouva d'hérétiques dans cette ville, et ordonna surtout au préfet Albain de n'y souffrir aucun manichéen. Il eut même plusieurs conférences avec le pape Sirice, après lesquelles il remédia à plusieurs abus dont il avait été informé. 11 fit des édits très -sévères contre les magiciens et contre ceux qui entreprendraient de leur donner retraite, et de les soustraire à la justice. Il purgea la ville de plusieurs sortes de dérèglements, et réprima l'insolence
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des voleurs, qui attiraient dans leurs pièges des bourgeois, et particulièrement des étrangers qu'ils dépouillaient, ou qu'ils tenaient souvent enfermés dans des lieux souterrains. Ainsi ce prince agissait sans relâche pour la justice et la piété, et ne croyait pas qu'un empereur chrétien dût être quelque temps dans une ville sausy laisser plusdesûreté, de religion etde continence.
Théodose reçut en ce même temps la nouvelle de la démolition du fameux temple de Sérapis dans Alexandrie, qu'il avait ordonnée, pour punir les païens d'une sédition qu'ils avaient faite. Il y avait dans Alexandiie un vieux temple ruiné que l'empereur Constantius avait autrefois donné aux ariens. Le nombre des catholiques croissant tous les jours, le patriarche Théophile pria l'empereur de lui accorder cette église déserte. Il l'obtint, il la visita, et voulut y faire quelques réparations. En creusant, on trouva des grottes sombres, plus propres à cacher des crimes qu'à célébrer des cérémonies de religion. Les gentils, qui ne voulaient pas qu'on révélât la honte de leurs mystères, ni qu'on fouillât dans ces endroits secrets où l'on trouvait des restes de corps humains découpés qui avaient servi à leurs abominables sacrifices, empêchaient les ouvriers de travailler. Les chrétiens s'y obstinèrent ; la chose en vint à une sédition ouverte. Quoique les chrétiens fussent en plus grand nombre, comme ils avaient plus de retenue que les autres , ils furent battus en quelques rencontres. Il y en eut même qui furent pris et cruellement massacrés, pour n'avoir pas voulu sacrifier aux idoles.
Les magistrats allèrent plusieurs fois au temple de Sérapis, où les séditieux s'étaient retranchés, et tâchèrent de les remettre en leur devoir: mais ne pouvant ni les forcer ni les réduire par la raison et par les menaces, ils en donnèrent avis à l'empereur, qui leur répondit « que les martyrs qu'ils avaient laits étaient « plus à louer qu'à plaindre , mais que pour éviter à
« l'avenir de semblables désordres, il en fallait retran- « cher la cause, c'est-à-dire détruire les temples. » La lettre étant lue publiquement, les chrétiens témoignèrent leur joie par des cris extraordinaires : les gentils , effrayés, se cachèrent ou s'enfuirent. On commença à exécuter la sentence par la démolition du temple de Sérapis, et par le renversement de cetle fameuse idole que le roi Sésostris avait fait faire. On la fendit en plusieurs pièces, et on la traîna par les rues.
On rit le même traitement à toutes les autres divinités païennes. Leur faiblesse parut, les fourberies des prêtres furent découvertes , et plusieurs se convertirent à Jésus-Christ. Théodose, apprenant ces heureuses nouvelles, leva les mains au ciel, et s'écria : « Je vous « remercie, mon Dieu, de ce que vous avez détruit les « erreurs de cette ville superstitieuse, sans que j'aie « été obligé de répandre le sang de mes sujets. » 11 écrivit aussitôt au patriarche, pour se réjouir avec lui de la grâce que Dieu venait de faire à son église , lui envoya un ordre de ramasser toutes les idoles d'or ou d'argent qu'on avait abattues, et d'en faire distribuer le prix aux pauvres de son diocèse ; ajou'ant qu'il fallait montrer aux gentils que le zèle des chrétiens n'était mêlé d'aucune avarice, et leur donner l'exemple d'une religion pure et désintéressée. On vendit tous les morceaux de ces précieuses statues. On fit des vases de charité des autres métaux qui avaient servi à la superstition. Théodose réserva seulement une idole, qu'il lit élever dans la place publique, afin que la postérité se moquât un jour des gentils, en voyant les restes de leur culte ridicule: ce qui leur parut plus injurieux que tout le reste. Ce patriarche fit bâtir une église en l'honneur de saint Jean- Baptiste, à la place du temple de Sérapis. Tous les évèjues d'Egypte suivirent cet exemple ; et, peu de temps après, cette province si attachée à ses superstitions en fut délivrée.
Théodose, plus satisfait des succès de la religion que ie ses propres triomphes, partit de Rome le premier our du mois de septembre pour retourner à Milan, et le là à Constantinople. Il rendit l'empire à Valentilien, et lui imprima si bien dans l'esprit la religion catholique, par ses instructions réitérées, que ce jeune Diïncc, qui était naturellement porté au bien, devint le iéfenseur de la foi, et se mit entièrement sous la discipline de saint Àmbroise , qu'il honora jusqu'à sa mort comme son père.
L'impératrice Justine, qui avait pris tant de soin de ni inspirer l'hérésie dont elie était infectée , n'eut pas a satisfaction de voir son triomphe et son rétablissement. Dieu permit qu'elle mourût pendant le temps de a guerre. Elle était fille de Juste , gouverneur de la Marche sous l'empereur Constanlius. Elle avait épousé ;n premières noces le tyran Magnence, qui, après avoir Derdu la bataille de Murse en Pannonie, se tua lui— nême, pour éviter le supplice qu'avait mérité sa révolte. Le grand Valentinien l'avait épousée après la nuit de l'impératrice Sévéra, sa première femme. 3'était une princesse fière, impérieuse, opiniâtre, et prévenue de toutes les impiétés des ariens. Le crédit ju'elle avait eu sur l'esprit de son mari, et l'autorité ju'elle avait prise sur son fils, avaient causé de grands roubles dans l'Église : et, si Dieu ne lui eût opposé un îvêque aussi ferme qu'était saint Ambroise, les ariens tissent demeurés les maîtres dans Milan , et l'on eût éprouvé ce que peut une princesse abusée, qui joint à a faiblesse de son sexe l'emportement de sa passion.