VARIÉTÉS
Le timbre -poste à la « Correctionnelle ».
Eh quoi? mon pauvre timbre-poste, c'est toi que je trouve en présence du Tribunal de la police correctionnelle !
Empressons-nous de rassurer tes amis en ajoutant que ce n'est point en coupable, les mains chargées de chaînes, flanqué de deux gendarmes, que tu comparais devant l'appareil sévère de la Justice de ton pays; c'est comme accusateur, et tu vas victorieusement confondre les impudents qui ont tenté de ternir ta réputation d'irréprochable honnêteté. Mais un coup de sonnette retentit; un huissier annonce « Le Tribunal » ; c'est le moment solennel. Écoutons !
C'est d'abord l'accusé X*** qui a fait insérer à profusion l'annonce suivante : « On offre gratis le moyen de gagner de 5 000 francs à 10 000 francs par an; occupation facile et agréable, n'exigeant ni capital, ni connaissances spéciales. S'adresser à M. X***, poste restante, à Bruxelles. Joindre un « timbre-poste de 25 centimes pour l'affranchissement de la réponse. »
In cauda venenum! Les naïfs envoient un timbreposte; M. X*** ne répond pas; le tour est joué.
Vous me ferez observer que la valeur d'un timbre-poste est bien minime. Mais point n'est besoin d'être grand clerc en mathématiques pour savoir que, quelque faible que soit le multiplicande, le produit n'a pas de limites à condition que le multiplicateur soit suffisamment élevé. Or, dans notre cas, il n'est que trop élevé, le multiplicateur, le nombre des gogos! Aussi, par 25 centimes, l'accusé a-t-il escroqué, au total, une somme ronde.
Il s'entend condamner... non, que dis-je? je me laisse égarer par le cliché : il est condamné par contumace à la prison. Mais il ne « s'entend point » condamner, car il a eu la sage précaution
de mettre la frontière entre lui et ses dupes, pour deux motifs :
Afin de se soustraire au châtiment, d'abord;
Puis, pour rendre l'affaire plus lucrative : de France, il n'aurait pu demander qu'un timbreposte de 1 5 centimes, tandis que, de par les tarifs de l'Union postale universelle, le port d'une lettre de la Belgique pour notre pays est de 25 centimes,
d'où une augmentation de 40 0/0 dans les
bénéfices.
Malgré notre profonde déférence pour la Magistrature, nous sommes forcés de reconnaître qu'ici elle a été un peu vite ; le ministère public va manquer tout à l'heure de textes légaux nécessaires pour requérir condamnation.
C'est encore par la voie des annonces que l'inculpé a procédé :
« Méthode de fabrication d'excellent vin revenant à cinq centimes le litre, envoyée franco contre
un timbre-poste de 1 5 centimes. »
Au moins, dans ce cas, on a eu quelque chose
pour son argent : un imprimé de deux décimètres
carrés, affranchi un centime. Notre homme a
gagné 14 centimes par envoi, le prix de revient de la circulaire, de la fameuse méthode étant pour ainsi dire nul.
Même observation théorique qu'à la première affaire, en ce qui concerne la multiplication et les naïfs.
L'avocat de l'accusé déclare que le secret communiqué par son client n'a pas de prix; c'est la fortune pour ceux qui l'emploieront... mais encore faut-il bien procéder.
— Le produit obtenu est infect, opposent les plaignants indignés.
— C'est que vous avez mal opéré, leur répond-on, et puis... tous les goûts sont dans la nature. Admettons même que votre objection soit fondée; après tout, l'accusé a tenu son engagement; il vous a envoyé sa méthode; elle est sur une feuille simple, c'est entendu; vous a-t-il promis un volume ?
Bref, l'acquittement est prononcé; toutefois l'indélicatesse du prévenu est sévèrement blâmée par le président.
HISTOIRE DU TIMBRE-POSTE FRANÇAIS Io3
Quel peut bien être ce jeune homme ? Sa figure honnête contraste avec la mine astucieuse de celui qui l'a précédé : une vingtaine d'années; bonne tenue; physionomie ouverte, non cependant sans quelque chose de jovial et de prétentieux.
C'est M. X***, clerc de notaire, une célébrité locale; pas un bon calembour qui ne soit de lui; pas de semaine sans que le journal de l'arrondissement ne consigne son nom dans la liste des malins qui « ont deviné », qui ont envoyé une « solution juste » aux énigmes, mots carrés ou combinaisons d'autre forme géométrique qui ont défié leur perspicacité dans le numéro précédent.
Décidément^ il t'en voulait, mon cher timbreposte, et ça devait mal finir. N'est-ce pas lui qui prétendait avoir trouvé la solution du grand problème humanitaire, l'abolition de l'esclavage : du simple fait de l'apposition d'un timbre-poste sur le nez d'un esclave, il le trouvait affranchi!
N'est-ce pas lui encore qui estimait comme
gens pratiques les Australiens parce que, pour composer leur timbre-poste, il leur a suffi de faire un cygne, qui reconnaissait une lettre de Chambéry au Timbre de Savoie^ et prétendait que les demi-dieux de la mythologie dont la voix portait le plus loin é talent les faunes \
Mais ce ne sont point là cas pendables. Qu'estce que M. X*** peut avoir à démêler avec la justice à propos du timbre-poste? L'acte d'accusation va nous l'apprendre.
L'œil toujours vigilant de l'Administration a constaté sur un journal affranchi au taux réduit des périodiques quelques hgnes courtes et serrées, dissimulées sous la figurine d'affranchissement.
Le timbre-poste enlevé, l'employé étonné lit une phrase énigmatique se terminant par la réponse de Cambronne au général anglais, écrite dans une orthographe étrange. Il y a deux versions au sujet de cette réponse... rassurez- vous, c'était la plus explicite, la plus académique, la plus... propre, mais, par contre, la moins énergique. « Le train part et se rend; la gare demeure et ne se rend pas. » C'était une solution juste,
par un triple et affreux jeu de mots. Ecrivant à l'un de ses confrères en basoche et en jeux d'esprit, l'accusé lui avait posé la question : « duelle différence y a-t-il entre un train et une gare? » ajoutant : « si tu ne trouves pas la réponse, je te l'enverrai sous le timbre-poste, à décoller avec soin, d'un journal; une bonne farce, hein! histoire de prolonger un peu ton impatience; cherche bien ! »
Mais les postiers, eux aussi, cherchent bien pour combattre la fraude, et dame Justice n'entend pas la plaisanterie, lorsqu'elle franchit les bornes de la Loi. On devine le reste : procèsverbal de contravention à la loi du 25 juin 1856, interdisant toute correspondance sur les objets affranchis à prix réduit, sous peine d'une amende de 150 à 300 francs, et, finalement, les bons antécédents et la pureté des intentions du prévenu étant admis, en tant que possible, comme circonstances atténuantes , il n'est condamné qu'au minimum de la peine. Mais prends garde à toi, jeune facétieux; en cas de récidive, l'amende peut aller à 3 000 francs.
Assez... n'est-ce pas?