TOULOUSE, AU MOMEXT DE LA GUERRE DES ALRIGEOIS
a l'époque franque.
lya formation de la commune toulousaine coïncide avec la fin du xi^ siècle et le début du xii^; elle s'explique par les mêmes raisons que la naissance des communes lombardes, auxquelles Toulouse est un peu postérieure, ou des communes du Nord, à peu près contemporaines.
Nous ignorons la vie urbaine à l'époque barbare et jus- La vie urbaine qu'au xii^ siècle. Il serait vain de chercher, dans le consulat et les assemblées communales de la période raimondine, la survivance du quatuorvirat, du défenseur et de la curie galloromaine. La transition nous échappe complètement; aucun texte ne signale à Toulouse de défenseur ou de curiales, comme à Nîmes (wi^ siècle) ou à Montpellier (xii^ siècle). Tout au plus peut-on avancer que le souvenir de Rome est resté vivant dans son droit, et que celui du Capitole, attaché à l'histoire du martyre de Saturnin, s'est perpétué dans les traditions locales. Peut-être peut-on également supposer que la division urbaine en quartiers (partitas ou partidas) et moulons (melos, insulse ou îlots de maisons) a une origine très ancienne, et remonte vraisemblablement à l'antiquité.
Faibles indices qui n'apportent aucune lumière dans l'histoire des origines de nos institutions municipales (^).
Quartiers A la vieille division des quartiers se sont superposées les
^} paroisses chrétiennes. La ville est circonscrite par l'enceinte
^^ ■ romaine, toujours debout, et qui protégea Toulouse, à diverses
reprises, contre ses ennemis. Mais, en dehors, de très bonne heure, s'est formé, autour des églises Notre-Dame du Taur, Saint-Sernin avec son monastère et Saint-Pierre des Cuisines, un bourg populeux sur la route du Querc}^ De même, se sont développés des faubourgs, Saint-Michel le long de la voie Narbonnaise, autour de la chapelle de ce nom; Saint-Cyprien sur la route de Muret et du Comminges, autour de l'église Saint-Nicolas. Ce sont là, sans aucun doute, les plus anciennes paroisses de Toulouse, avec la Daurade, Saint-Etienne et la Dalbade intra-muros i^).
Conditions La condition des habitants, aux premiers temps de la féo-
des habitants (j^jj-té ne diffère pas de celle des pavsans. Le comte est Servitudes fiscales . -, ^ , , . , .„ , ^i -,
et seigneur de Toulouse et domine la ville par le Château, sa
économiques. résidence et sa forteresse. Mais il partage une partie de sa souveraineté avec de nombreux vassaux (^) et avec des ecclésiastiques, l'évêque, le prieur de la Daurade, l'abbé de vSaint- Sernin, soit qu'il ait aliéné ses droits, soit qu'il les ait laissé usurper. Les Toulousains, contemporains des premiers comtes, sont mainmortables, ne possédant rien en propre et privés du droit de tester. Ils étaient justiciables du tribunal comtal, la curia ou le capituluni. Cependant, ce tribunal, que présidait le vicariiis ou viguier, comprenait des assesseurs recrutés parmi les notables toulousains, que les actes appellent prohi homines ou judices et qui font partie du conseil du comte ou capitulum. Les habitants du bourg relevaient de la juridiction abbatiale de Saint-Sernin, ceux des faubourgs dépendaient
1. Voir, sur cette question, L,écrivain. Remarques sur l'interprétation de la L^a; romana Wisigothorum (Annales du Midi, 1889, p. 145) et L,iinouzin-I,amothe, La, commune de Toulouse, pp. 103 et 104.
2. Il ne faut pas confondre les paroisses avec les chapelles particulières, dont un assez grand nombre est mentionné dans les vieux actes, notamment Saint- Barthélémy, Saint- Quentin, Saint-Géraud, Sainte-Barbe, Saint-Julien, Saint-Aubin, Saint-Sauveur, Sainte-Catherine, Saint- Jean.
3. Comtes de Foix, d'Astarac, de Comminges, sires de 1,'Isle-Jourdain, de Verdun, de Rabastens, etc. De petits nobles et même des bourgeois possédaient dans la ville des droits seigneuriaux.
de seigneurs locaux. Ils payaient au comte et à une multitude d'ayants droit des impôts divers : directs comme les toltes ou questcs et les prêts forcés (prestum) levés par le comte; indirects comme le portaticum, sorte de dîme sur les récoltes, des taxes sur le vin, sur le sel, sur la fabrication de certaines marchandises (^). La circulation était entravée par des péages gênants et onéreux, tel celui que percevaient sur les bateaux les chevaliers de Verdun-sur-Garonne. De plus, les citadins devaient le service militaire, non seulement la garde des remparts et les rondes, mais encore la participation aiix expéditions lointaines. L'administration et la police de la ville appartenaient aux officiers du comte. Aucun document ne nous révèle, avant 1152, un indice d'organisation communale autonome.
Mais l'effort de libération a commencé bien avant cette date. Le xi^ siècle se signale en Europe par une véritable renaissance économique. Les guerres privées, si fréquentes -dans notre Midi, commencent à se raréfier sous l'influence bienfaisante de l'Eglise. Le travail reprend après les terreurs de l'an mille; le commerce profite de la multiplication des pèlerinages et les routes de la Méditerranée se sillonnent des navires de Marseille, de Pise, de Gênes, d'Amalfi. Toulouse a subi le contre-coup heureux de cette activité nouvelle; la classe des artisans et des marchands s'y développe, et la première condition de son développement est la liberté personnelle acquise de bonne heure par la suppression de la mainmorte.
Nous savons, par un acte de 1203 i^), que la coutume de la ville affranchissait les serfs qui y venaient habiter, s'ils n'appartenaient pas à un citoyen et s'ils acquittaient les obUgations pécuniaires ou militaires des habitants; cette mesure libérale a contribué au peuplement de la ville en y attirant du dehors les mainmortables, dont les biens étaient inaliénables ; en vertu du droit de mainmorte territoriale, le seigneur héritait des biens de son tenancier; les gens de
La renaissance économique
du xi^ siècle.
Enrichissement
des marchands et artisans.
Suppression de la mainmorte.
1. Tel ce droit sur la préparation des cuirs, perçu au bénéfice de dix-sept personnes, et supprimé en 1 148.
2. Avril 1203. Procès de deux habitants de Verfeil achetés comme serfs par un habitant de Toulouse. Ce procès invoque la coutume affranchissant les serfs qui s'y sont établis et y ont pris leur part des charges militaires et fiscales.
L'exemple
des
cités italiennes.
Circonstances
favorables
à l'émancipation
de la ville.
mainmorte étaient privés de la faculté de tester, ils avaient en quelque sorte la 7nain morte (^).
Peut-être l'exemple des cités italiennes, émancipées avant les villes du Midi, a-t-il agi sur la formation de la commune toulousaine. On a signalé l'analogie de certaines institutions de chez nous avec celles de Gênes (^). Cette dernière république s'est trouvée en relations assez suivies avec Raimon IV et Bertrand, qui ont usé de son alliance, soit pour conquérir le comté de Tripoli, soit pour lutter contre Guillaume d'Aquitaine; ils lui ont accordé des privilèges de commerce; ses vaisseaux fréquentaient le port de Saint-Gilles; c'est cette dernière cité qui possède les premiers magistrats municipaux portant le titre de consuls (1096) ; et ce nom s'est imposé par la suite aux capitulaires toulousains. Il n'est pas improbable que le goût de la liberté politique, venu avec la prospérité matérielle, soit un fruit des relations économiques que le Midi languedocien entretenait avec l'Italie à l'époque des croisades.
La condition de la liberté devait être la suppression ou la limitation des droits si nombreux qui gênaient et obéraient le travail et le trafic. Artisans et marchands, enrichis, partant plus considérés, ont pu s'allier avec la petite noblesse urbaine; or, dans notre Midi d'esprit tolérant et même démocratique, cette noblesse est plus proche du peuple qu'ailleurs, peut-être parce qu'elle sort, en partie, de ce peuple en un temps où, faute de parchemins, le métier des armes ou la propriété du sol suffisaient à anoblir. Une telle alliance a donné aux habitants l'ambition plus haute de conquérir leur autonomie, après avoir supprimé leurs lourdes servitudes. Les occasions n'ont pas manqué pour travailler utilement à cette double besogne. Les comtes ont eu besoin de l'appui matériel et moral delà ville dans maintes circonstances. D'abord, au moment des croisades, où les Saint-Gilles se sont laissé
1. I<'alleu, si fréquent dans le Midi, était héréditaire et exempt de toute redevance; il était opposé au fief, dont le possesseur n'avait que la jouissance et non la propriété; le fief était non seulement soumis à des redevances, mais il ne pouvait être ni transmis ni vendu librement.
2. Voir, surcepoi:it, E. Roschach, Relations diplomatiques des comtes de Toulouse avec la République de Gênes au XII^ siècle {1101-1174) (Mém. de l'Acad. des sciences, 1867, pp. 53-82). lyimousin-Iyamothe, La commune de Toulouse, pp. 107 sq.
entraîner par leurs goûts aventureux; puis, dans la crise qui a suivi le départ de Raimon IV pour la Terre sainte, l'invasion du comté par Guillaume d'Aquitaine, l'expulsion de Bertrand et d'Alfonse-Jourdain, puis leur retour, les tentatives de lyouis VII contre la ville et, un peu plus tard, celles de Henri II Plantagenet. Dans ces conjonctures difficiles, les Toulousains ont su maintes fois défendre efficacement leur suzerain contre ses ennemis, et ils ont su en profiter pour établir leurs libertés municipales.
Si cette lente conquête ne comporte pas de drame violent La lutte
mentionné par l'histoire, il s'en faut qu'elle se soit toujours P°^^ liberté, faite pacifiquement. Quelques rares actes nous permettent de saisir la trace de luttes, jusqu'à la veille même de la croisade albigeoise. En 1098, une charte de Guillaume d'Aquitaine mentionne un soulèvement des habitants contre l'abbaye de Saint-Sernin; un siècle plus tard, de 1181 à 1189, c'est une période de troubles révolutionnaires dus pour partie aux discordes religieuses qui accompagnèrent le développement de l'hérésie albigeoise, et pour partie à la guerre féodale qui mit aux prises le comte Raimon VI et Richard d'Angleterre. Toulouse se divisa en ligues rivales et connut, en 1188, la guerre civile. Dans ce conflit, le comte, qui avait repris des droits par lui accordés à ses sujets, paraît bien avoir été vaincu. Un traité de paix (6 janvier 11 89) fut signé entre lui et les Toulousains dans une grande assemblée réunie à Saint- Pierre des Cuisines : Raimon VI s'engageait « à interdire toutes violences, à ne pas conclure de ligues avec des habitants contre d'autres et à exécuter les sentences des consuls )>. lya ville a su profiter des circonstances pour se faire accorder un de ses plus précieux privilèges {^).
Si les comtes ont, en général, consenti d'assez bonne grâce à abandonner une partie de leurs privilèges, certains seigneurs des villes voisines ont dû céder à la force. En 1202, les Toulousains font la guerre à Vézian, vicomte de Lomagne, à Bernard d'Orbessan, aux habitants de Rabastens, à ceux de Villemur; les raisons sont des conflits d'ordre fiscal ou juridictionnel; on se bat pour s'affranchir d'un péage, pour punir les rapines ou faire respecter la justice consulaire. Les