‹ Histoire de ToulouseChapitre 185 sur 317 · Marmontel · texte numérisé non relu

Marmontel

d'ateliers de charité. I,es avocats décidèrent de faire frapper une médaille commémorative (^).

L'histoire du Parlement finit sur ce triomphe, à la vérité bien éphémère. Depuis que toute la France pensait à la convocation des Etats généraux, la parole était à la nation. Nos magistrats avaient été, en quelque manière, les fourriers de la Révolution, sans la souhaiter, voire en la redoutant; ils devaient en être les premières victimes. Cette vénérable institution que la monarchie, à deux reprises, n'avait pu abolir, le peuple souverain, d'un seul geste, l'a jetée bas sans retour.

La Ces agitations politiques dissimulent à nos yeux la vie

vie économique, profonde du peuple, qui n'a guère d'histoire. On voudrait suivre dans le détail les destins des humbles; mais ils ne se racontent pas. Ce que nous savons d'eux, en ce xviii® siècle, qu'on imagine poudré et parfumé, contraste avec l'impression de prospérité qu'offre le spectacle des hautes classes. Si on laisse de côté cette dernière catégorie de la population, Toulouse, il faut bien le dire, apparaît comme une ville médiocre et même pauvre. En 1718, le chef du Consistoire, Jean de Valette, baron de Fenouillet, dit à l'intendant Bernage, lors de sa visite à la capitale de la province : « Cette ville, autrefois si florissante par le nombre et la qualité de ses habitants..., ne vous paraîtra qu'une vaste campagne dont le malheur des temps a changé la face. » Les Heures perdues du bourgeois Barthès ne sont qu'incessante déploration de la misère. Il n'est presque pas d'années, surtout à la fin, où il ne conclue le récit des événements par la constatation désespérée du malheur des temps. La mendicité et le vagabondage sont deux plaies de la ville que les capitouls s'efforcent en vain de guérir. En 1789, on invite les mendiants à sortir de Toulouse ou à travailler; ceux qu'on enferme à l'hôpital se sauvent. Le quai Dillon et plus tard l'Esplanade sont construits par la main-d'œuvre des misé-

I. « Ob leges patriae defensas — Tolosani causarum patroni sodalibus suis Jamme Duroux I^afage obtulere anno 1788. »

reux; on emploie jusqu'à des enfants qu'on paie 3 sols. En 1747, on rétablit les six archers de l'écuelle, en habit gris fer, portant épée avec la bandoulière brodée aux armes du roi et de la ville, pour faire la chasse aux gueux. En 1765, les capitouls légifèrent encore contre les vagabonds et gens sans aveu. En 1775, l'archevêque de Brienne fait un mémoire sur les moyens de remédier à la mendicité dans la ville et le diocèse (^). A la veille de la Révolution, il n'était pas de famille aisée qui n'eût son « pensionnaire » indigent, qu'elle faisait vivre. lyCS misérables étaient attirés par les couvents si nombreux, qui leur donnaient aussi la soupe quotidienne. Mais ce n'est pas davantage sans raison que Barthès gémit sur la fainéantise; il est bien vrai que le bas peuple se contente de peu, à condition de ne rien faire. De Mondran, dans son projet sur les embellissements de Toulouse, caractérise ses compatriotes par « l'amour du repos, l'horreur du travail, un éloignement de toute peine ». « Goût de l'insouciance », dit un autre document (1783). Iva médiocrité générale, la pauvreté de la majeure portion du populaire pourrait bien tenir, en partie, au caractère de la race.

Il faut dire aussi que les calamités continuent à ne lui Les calamités être pas épargnées. En 1720, la peste qui désola la Provence publiques, et le bas Languedoc ne fit qu'une légère apparition à Toulouse. On n'en prend pas moins les précautions d'usage : réparation des remparts, gardes rigoureuses des portes, nettoyage des rues, établissement d'un bureau de santé, institution de laissez-passer, inspection des boutiques d'apothicaires, brûlement de ballots de marchandises de provenance suspecte, aménagement de trois lazarets dans des maisons de la grande Lande. En 1712, surtout le 12 septembre 1727, ce fut une terrible inondation de la Garonne et des rivières voisines qui affecta neuf diocèses et y fit plus de 2 millions de dégâts, dont 700.000 livres pour la ville, où les moulins furent endommagés, neuf cent trente-neuf maisons écroulées, de nombreuses personnes noyées. En 1752, Barthès signale une épidémie qui fait périr vingt-cinq à trente mille personnes. En juin 1765, en avril 1770, en septembre 1772, la Garonne dévaste ses rives. Le 25 juin 1770, la chaussée de Braqueville

I. Bibl. Nat., Fonds français 8130, f" 143. Cité dans Adher, Recueil de documents sur V Assistance publique, 1789-1800.

est emportée, les moulins du Bazacle privés d'eau. En 1774-75, c'est la fameuse épizootie, peste bovine et peste ovine, qui détruit une grande partie du cheptel de la région toulousaine et qu'on met deux ans à vaincre, en organisant des cordons de troupes et l'isolement des régions infectées.

Disettes. Dans un pays qui pouvait montrer avec orgueil « les plus

beaux champs de blé » (Young, 1787) (i) et dont Bâ ville, en 1697, disait qu'il n'y avait pas de plus belles plaines dans le royaume et de plus fertiles, les disettes étaient fréquentes, d'autant plus paradoxales qu'il était interdit d'exporter les grains hors de la province. En juin 1739, pour nourrir la population, les capitouls sont obligés d'acheter du blé à Castelnaudary et à Narbonne. En 1747, le blé se raréfie et monte à la Halle, entraînant la hausse du pain; les capitouls approvisionnent le marché sans pouvoir enrayer le mouvement. Le 30 novembre, des voitures de grains sont pillées; quelques jours après, c'est le tour des magasins. lyC Parlement ordonne le recensement du blé, mais procède contre les coupables. I^e 2 janvier 1748, le régiment Gand- Infanterie et celui des milices du Périgord occupent la ville. Deux émeutiers sont pendus sur l'Esplanade. Mais la foule est de cœur avec les condamnés. Le bruit court qu'aux fourches patibulaires de la Salade, où l'on a transporté les cadavres, on entend des plaintes et l'on voit des lumières : le peuple s'y rend et partage comme reliques leur chair et leurs haillons. L'autorité municipale doit les faire enlever. En mars 1748, les capitouls fondent un grenier d'abondance et empruntent, à cet effet, 60.000 livres; le blé et le pain baissèrent. Les magistrats firent fabriquer de nouvelles mesures à blé pour la halle de la Pierre (octobre 1748). En 1751-52, nouvelle disette, nouveaux achats de grains par les capitouls, qui établissent une boulangerie municipale rue Vinaigre. En juillet 1766, le blé manque au marché; on est obligé de perquisitionner dans les maisons où il se cache. En avril 1773, la hausse du blé produit une petite émeute de femmes. En 1777-78, les inquiétudes se réveil-

I. En 1785, une Anglaise, Mrs Craddock, dit, du I^auraguais qu'elle parcourt en barque sur le canal : « On eût dit naviguer au milieu d'im parc. » (Rouzaud, Le séjour d'une Anglaise à Toulouse en 1785 [Revue des Pyrénées, 1911, 293.])

lèrent, le blé ayant renchéri. C'est surtout en 1788 et 1789 que les événements prirent une gravité particulière, survenant après un hiver rigoureux et au milieu des agitations de la Révolution. Le 27 juillet 1788, une véritable émeute éclate à la Pierre; le surlendemain, les faubourgs menacent de marcher sur la ville pour y prendre les grains qui manquent. Il faut, une fois de plus, recourir aux achats municipaux, qui font baisser les prix.

Ces disettes et ces hausses, le populaire, dont Barthès est l'interprète, les attribue aux « monopoleurs », aux « accapareurs », comme on dira plus tard, aux « sangsues du peuple », comme on dit déjà. A la vérité, elles tenaient au système' de l'ancien régime, la réglementation par l'Etat du commerce des grains, et au préjugé populaire souvent encouragé par les magistrats municipaux, la peur de voir les grains quitter la province et la famine suivre l'exportation, lycs grasses plaines du Toulousain surproduisaient froment et maïs. Le dixième au moins des négociants de Bourse étaient des courtiers en grains. Les propriétaires réclamaient la liberté de ce commerce, d'accord, sur ce point, avec l'école des économistes ph^'siocrates. La Chambre de commerce, le Parlement, l'Académie des Sciences soutenaient la doctrine de la libre exportation. Mais le gouvernement pour la France, les intendants de Languedoc pour la province, les capitouls pour Toulouse, intervenaient constamment afin d'interdire la sortie de la denrée précieuse. En 1720, en 1734, en 1751, en 1763, les prohibitions de sortie se multiplient, inspirées par le désir de prévenir la disette et de favoriser le consommateur aux dépens du producteur; système incohérent dans l'application, mais dont le principe ne doit pas être jugé avec nos opinions d'aujourd'hui. C'est à peine si, à la fin du xviii^ siècle, commençaient les échanges massifs de matières premières ou alimentaires qui nourrissent aujourd'hui le commerce international. Chaque pays vivait beaucoup plus qu'aujourd'hui en (( économie fermée », et nul ne pouvait vivre ainsi mieux que la France. j « ^

L'industrie continue à Toulouse sa lente décadence. Le nombre de maîtres va en diminuant : il n'y a plus que cin-

Le sj^stème économique.

Le travail et le commerce.

quante cardeurs de laine au lieu de deux cents au xvi® siècle; onze maîtres chapeliers avec quatre veuves (1738) au lieu de cinquante avec six veuves; le dernier maître pelletier ou colletier meurt en 1767; la corporation des horlogers disparaît vers 1767. Il n'y a, en 1776, que vingt maîtres couteliers avec douze boutiques ouvertes. Des corporations fusionnent : cordonniers et savetiers (1772), pâtissiers, traiteurs, hôtes et rôtisseurs (1741). Aucune corporation nouvelle ne se crée, sauf les ramoneurs de cheminées (1724), les vanniers-éclissiers (1739) et les fabricants de bas au métier (1747). Seuls, les plâtriers et les maçons se séparèrent, et les fondeurs de grande fonte et canonniers comptent sept maîtres au lieu de cinq. Malgré leur faible activité, les corporations renforcent leurs statuts et leur monopole. Les rares remaniements dans les règlements, autorisés par les seuls capitouls, s'opèrent toujours dans le sens de la rigueur : les tailleurs pour se défendre contre la concurrence des « couturières et découpeuses »; les apothicaires pour se précautionner contre les empiriques ou les épiciers, qui vendent « thériaque, hj^acinthe, mitridate et alkermios »; les serruriers pour prendre des mesures draconiennes contre les chambrelans (^). Les maîtres sont également soucieux de se prémunir contre le roi, qui crée des maîtrises sans chef-d'œuvre, et ils les rachètent pour ne pas augmenter le nombre des patrons; ils rachètent également les offices de contrôleurs et inspecteurs des métiers créés par le roi (1745), offices qui grevaient la fabrication de droits supplémentaires (^). Au reste, les corporations sont toutes très obérées. Elles étaient tenues à fournir des lits aux garnisons et se rachetaient souvent de cette obligation; elles faisaient des dépenses élevées pour les cérémonies religieuses, pour les procès nombreux et variés qui les divisaient, pour les rachats de maîtrises et d'offices, pour les réunions de la garde bourgeoise, dont elles fournissaient la plus grande partie. Les charges s'alourdissaient en se répartissant sur un moins grand nombre

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