V. Dutil, Etat économique du Languedoc, p
générale des cordonniers éclate pour une question de salaire et échoue; il manquait encore aux ouvriers la puissance numérique. Quant aux apprentis, leur situation s'aggrave au xviii^ siècle. Leur nombre diminue, le temps d'apprentissage s'allonge, la taxe d'apprentissage due au maître augmente; certaines corporations n'admettaient d'apprentis qu'à raison d'un tous les six ans; il y avait, en moyenne, un apprenti par maître, le plus souvent un fils de maître. Ouvriers et apprentis fournissaient le plus clair du contingent de miliciens imposé aux corporations; ils remplissaient aussi les cadres des gardes bourgeoises et devaient s'habiller, à leurs frais, d'uniformes assez éclatants et coûteux. Le premier geste des gens des métiers, lors de l'abolition des jurandes et maîtrises, en 1776, fut de refuser de figurer à la procession du 17 mai et d'y porter les corps saints. Mais le Parlement, qui avait mal accueilli l'édit de Turgot, les y obligea.
Les métiers Au total, il existait à Toulouse, en 1767, cinquante-sept au xviiie siècle, jurandes et, à la veille de la Révolution (1780), quatre-vingtsept métiers, dont les plus importants, par le nombre des maîtres, étaient les orfèvres-joailliers-ciseleurs, au nombre de vingt-neuf, les relieurs et doreurs de livres (22), les fabricants de bas de laine et de soie (20), les teinturiers en laine et en soie (14) et surtout, ce qui est bien du xviii^ siècle coquet et frivole, les coiffeuses et modistes (34). Tout le reste ne comprend qu'une poussière de métiers non jurés.
Grande industrie. La grande industrie existe à peine à Toulouse. L'action de l'Etat est impuissante à l'y développer. Toulouse est le siège d'une inspection des manufactures, une des huit du Languedoc. Mais l'inspecteur principal est à Montpellier, où prospèrent bien plus de fabriques que chez nous. L'intervention officielle est plutôt une entrave au progrès qu'un adjuvant. Par exemple, le droit de marque sur les étoffes, qui rapporte 12.000 livres à Toulouse, provoque des réclamations et des fraudes. La réglementation des fabrications est battue en brèche par les idées physiocratiques ; il est vrai que la police des manufactures est assez mal observée. Toulouse reste l'entrepôt des laines espagnoles venues par les cols pyrénéens et un centre de commerce des draps; mais
elle ne les fabrique pas, sauf les burats, étoffes de laine légère et bon marché pour les jupes de femmes, qui se vendent moins au xviii® siècle, à cause des progrès du luxe dans les classes inférieures. Même décadence des mignonnettes et ferrandines, dont les fabricants produisent encore quatre mille pièces (662.000 livres) (') au milieu du siècle ; mais les trois quarts des ouvriers sont réduits à la mendicité. Cependant, on élève toujours les vers à soie à Castanet, Montlaur, Baziège et Villenouvelle (production environ 250 quintaux vers 1750) (^). Bn 1752, des filatures de mignonnettes s'établissent, encouragées par la Chambre de commerce et subventionnées par les Etats. En 1764, un sieur Liotard, ex-ouvrier en soie de Lyon, contremaître à la manufacture de lyavaur, fonde une fabrique de soieries et lampas pour ameublement et obtient des Etats des moulins Vaucanson; en 1766, la manufacture comptait trente métiers; en 1788, cinquante-quatre et deux cent soixante ouvriers; le 17 août 1775, elle est érigée en manufacture royale. L'industrie de la bonneterie et des couvertures de laine demeure en plein déclin, mais celle des couvertures de coton devient la principale industrie de la ville. En 1746, le sieur Debru, propriétaire d'une manufacture à seize métiers, organise la filature du coton à l'hôpital de la Grave; il a, dès lors, trente-deux métiers en activité. Sous son fils et successeur, la fabrique compte huit cents ouvriers; le 22 mars 1774, elle devient manufacture royale. Les premières machines importées d'Angleterre apparaissent en 1786, dans les fabriques Broudes et Heylles, la dernière établie à Castanet. Des amidonneries, deux teintureries en soie, quelques teintureries en drap, des mégisseries en pleine décadence s'ajoutent à ces rares grands établissements. Au total, l'industrie joue un rôle très secondaire dans l'économie toulousaine; le traité de commerce franco-anglais de 1786, qui abaissait les droits d'entrée des produits anglais de 10 à 12 %, lui a créé, au surplus, une concurrence désastreuse.
I. Chiffres sous toutes réserves (V. Baour, Almanach 1789). •« V. Dutil, op. cit., pp. 338 et suivantes.
Le commerce.
Diligences.
Bateaiix.
lycs cahiers du Tiers réclament, en 1789, la re vision de ce fâcheux traité (^).
ly'abbé Chambon, dans un mémoire adressé à Saint-Priest, en 1772, écrivait qu'à Toulouse « le commerce est énervé et pour ainsi dire totalement négligé ». « Le génie de ses habitants ne les y porte pas », commente l'intendant. De l'avis unanime, c'est le goût des fonctions de tout ordre qui nuit au négoce. On compte, en 1780, deux cent quarantehuit commerçants figurant sur le grand tableau de la Bourse, alors que le nombre des avocats et des procureurs auprès du seul Parlement atteint trois cent neuf et que celui des personnes pratiquant les « arts libéraux » est de deux cent soixante. Les plus importants des commerçants sont les négociants en draperie fine ou commune (33 et 22), les droguistes-épiciers (41), les trafiquants en lingerie (39) et en grains (23). Signe caractéristique, l'almanach de Baour ne mentionne qu'un banquier. Cependant, sous l'impulsion des intendants, les communications s'améliorent; les routes ro3'ales ou diocésaines, grâce à la corvée, accroissent, autour de Toulouse, leur utile réseau.
Les routes du Languedoc étaient renommées pour leur beauté; c'est qu'un gros effort d'aménagement fut fait par les diocèses, en particulier par celui de Toulouse; en 1787, l'Assiette avait une dette contractée pour les chemins de 185.000 livres. La grand'route de la poste (Pont-Saint- Esprit - Toulouse - Bordeaux), pavée en beaucoup d'endroits, avec ses bornes en basalte, était une des plus belles de France. En 1782, on décide la construction de celle de Toulouse à Castres, par Puylaurens. Toulouse était reliée par un bon chemin à Albi, à Foix, à Saint-Gaudens, Saint-Béat et le Val d'Aran (2).
La rapidité des relations s'augmente avec la bonne organisation de la poste aux chevaux (^). En 1780, les diligences ou turgotines relient Toulouse à Paris, une fois par semaine,
1. L,a manufacture des tabacs établie à Toulouse, tn 1722, se trouvait 5, rue de la Pomme.
2. Voir la carte routière de la sénéchaussée de Toulouse et Carcassonne (1789), par Ducros, ingénieur-directeur des travaux publics de la province (Dutil, op. cit., 653 sq.
3. Hôtel Ramel, rue des Arts, n° 16. I<e bureau de Toulouse passe de dix-huit à vingt-cinq chevaux de 1760 à 1786 (V. Dutil, op. cit., 678 sq.).
en sept jours et demi; le voyage coûte 135 livres et même 84 dans le cabriolet ou avant -train. Il y a des coches réguliers pour Montauban (trois fois par semaine), pour Albi (deux fois), pour Saint-Gaudens, Bagnères-de-Bigorre et Luchon (trois fois), pour Pau, Oloron et même Bayonne (deux fois et une fois) ; pour Narbonne et Montpellier (deux fois) , pour Bordeaux (deux fois), pour Castres et Lavaur (deux fois), pour Villefranche-de-Rouergue (deux fois), pour Moissac (une fois), pour Pamiers, Foix, Tarascon et Ax (trois fois) {^). Des charrettes font les messageries pour Paris en seize jours; les carrosses et coches transportent les marchandises comme les voyageurs. Cinq loueurs de voitures ont des véhicules à la disposition des particuliers. Sur le canal, alimenté par le nouveau réservoir de Lampy (1777-1787), un bateauposte va journellement de Toulouse à Agde en quatre journées, pour trente sous par étape, moitié prix pour les matelots, recrues et soldats. Sur la Garonne, le mouvement des bateaux est, en moyenne, de seize à dix-sept cents bateaux par an et de six à sept cents radeaux. Deux fois par semaine, un autre bateau-poste descend le fleuve partant du port de l'Embouchure. De 1768 à 1776 est construit le canal de Brienne, qui relie directement le port de Toulouse au canal du Midi et contribue à protéger le Bazacle contre les inondations. Somme toute, le trafic par eau est en progrès. Toulouse reste bien servie par la nature et par l'ingéniosité des hommes.
Mais les transactions demeurent toutes locales. La ville Foires
reçoit les produits agricoles de la région environnante, qu'elle ^^ marches, fournit en produits fabriqués soit chez elle, soit ailleurs. Les marchés et les foires suffisent à son activité économique. Les foires étaient nombreuses : quatre grandes par an, durant au moins une semaine et commençant le jour des Rois, à la Saint-Jean, à la Saint-Barthélémy et à la Saint- André. Une foire particulière de la draperie se tenait à la Bourse, le premier lundi de Carême, le lundi de Quasimodo et le 18 octobre. Deux grandes foires franches, à l'imitation
2. lyCS voitures partaient, soit de la rue Romiguières, soit de la place de la Daurade, soit de l'Ecu de France, rue Tripière; soit du Clocher d'Albi, place Montardy, etc..
de celle de L^'on et durant quinze jours, furent instituées en 1786 (lettres patentes de novembre), sur la demande de la Chambre de commerce; elles furent fixées au i^r septembre et au lundi de Ouasimodo. Elles ont persisté jusqu'à nos jours, sans remplir l'objet de leur établissement.
De petites foires avaient lieu, pendant deux jours, la veille des fêtes de Saint-Orens, de Saint-Jean, de Saint-Etienne et de vSaint-Barthélemy ; cette dernière était célèbre comme foire à l'ail et aux cerceaux. Des réunions locales ou « fénétras » permettaient aux commerçants de débiter leurs marchandises et à la population de se livrer aux plaisirs de la bouche ou de la danse : c'étaient les fêtes de Saint-Michel, du Bazacle, des Minimes, de vSaint-Sauveur et le « fénétra gourmand » de la porte Saint-Cyprien. Quant aux marchés, ils étaient journaliers et dispersés dans toute la ville. Celui des graines et légumes avait lieu à la Pierre, trois fois par semaine; celui des volailles, gibier et œufs, à la Daurade, quatre fois, et, pendant le Carême, dans la cour de l'Hôtel de ville; celui des fruits, place Royale (^), aux heures déterminées par une sonnerie de cloches ; celui des herbes potagères, place Rouaix, au pont et rue des Changes; celui des jambons, lards et saucissons, justement réputé, place Saint-Georges, le jeudi saint. On vendait des cochons et bêtes à laine les lundis et mercredis, hors la porte Saint-Etienne; de la friperie, lingerie, mousselines et cotonnades {^) , place Saint-Georges, tous les jours, sauf les fêtes chômées; des toiles grossières rue de l'Ecu, près du Capitole, trois fois par semaine; des vieux fers, place du Pont; du bois à brûler et du charbon, au port Garaud ou au bout du Pont, sous la garantie des pagelleurs ou mesureurs officiels nommés par les capitouls; du foin et des cerceaux sur l'Esplanade, tous les jours, à la saison des coupes ou du vin. Les marchands forains formaient un contingent nombreux et concurrençaient les négociants ayant boutiques et pignon sur rue. Leur présence continuelle communiquait à Toulouse le caractère d'une grand centre campagnard. L'animation pittoresque de ces marchés n'avait pas complètement disparu à une époque encore récente.