Journal d'un bourgeois, p
se défendre contre ces hypothétiques attaques. Jusqu'au 15 août, toute la région a vécu sur le pied de guerre. Les vo3'ages n'étaient pas sûrs; on arrêtait, on fouillait tous ceux qui arrivaient ou voulaient partir. Puis, l'orage d'épouvante, qui était venu de l'Ile-de-France pour gagner le long des routes le midi toulousain, se calme et s'éteint peu à peu. Il reste le peuple en armes, qui constitua les gardes nationales (^).
Les anciennes autorités municipales n'ont pas disparu tout de suite à Toulouse, comme elles l'ont fait à Paris, le 14 juillet. Le capitoulat, même transformé depuis 1778, demeurait une des traditions et des fiertés de la ville; à tout prendre, il conservait encore une apparence élective et n'était pas impopulaire. Les capitouls en exercice demeurèrent donc en fonctions {^), assurant l'administration de la cité dans une période particulièrement délicate, où se manifestait l'inquiétude de la disette. Ils réglementent le commerce des grains par un arrêté en douze articles. Ils assurent le respect de la loi au moment où se produisent partout les révoltes contre l'ancien régime et les refus d'impôts. Ils obtiennent que quarante prisonniers des gabelles, délivrés en décembre par une bande armée, réintègrent leur prison, pour les élargir ensuite. Ils peuvent publier et expliquer les décrets de l'Assemblée nationale, ce qu'ils font pour la loi martiale (21 octobre 1789). Mais leur maintien attire sur Toulouse des accusations d'aristocratie : les capitouls sont obligés, en novembre, de protester de leur loyalisme à l'égard du roi, de l'Assemblée et de la commune de Paris; seulement ils semblent déjà un vestige du passé dans une ville où se sont éveillées les passions politiques et où tout le monde aspire à dire son mot sur les affaires de l'Etat. Les électeurs continuent à se réunir dans leurs quartiers, le plus souvent dans les cadres nouveaux de la garde nationale, dont les légions forment autant de clubs. Fin août, gens des métiers,
1. V. Revue des Pyrénées, t. XXV, 191 3. Article de M. Damien Garrigues, pp. 214-232.
2. C'étaient Ph. de Bonfontan, Tristan de Caulet, capitouls gentilshommes; Senovert, avocat, premier de justice; Jos. de Gounon, écuyer; B.-A. Merle, avocat; A. Manent, avocat; J.-M. Duroux, avocat; Moysset, procureur du roi; Dupuy, syndic, avec cette précision que Dupuy, procureur du roi, ne doit pas compter au nombre des capitouls de 1789, qui n'étaient que huit.
Maintien
provisoire
du Capitoulat.
gens de loi, bourgeois, s'assemblent au Capitole pour adresser leurs félicitations à l'Assemblée et à Paris sur la victoire remportée par le peuple; ils qualifient le premier sang versé, les meurtres de de Launay, Foulon et Berthier de « transports d'une colère justement irritée ». De leur côté, les capitouls convoquent souvent des conseils de ville « renforcés », ouverts à la petite bourgeoisie des fonctionnaires, des hommes de loi, à la démocratie de la garde nationale et des métiers. Celui du 26 novembre 1789 comptait deux cent quatorze membres; le dernier eut lieu le 17 février 1790 et l'on y décida l'ouverture d'ateliers de charité. C'est dans ces réunions que se font connaître ceux qui seront les protagonistes de la révolution toulousaine : l'abbé Barthe, doyen de la Faculté de théologie; le P. Sermet, carme déchaussé, professeur érudit, prédicateur populaire pour sa verve caustique, s'exprimant tant en français qu'en patois; les avocats Malpel, Rouzet, Romiguières, Mailhe, qui forment, avec les précédents, la gauche « patriote » de ces réunions, où capitouls et parlementaires forment la droite « monarchienne » ou « impartiale ».
Garde Nationale et Fédérations
La e;arde nationale.
C'est la garde nationale qui, à ces débuts de la Révolution, caractérise le mieux la vie publique de Toulouse. ly' armement spontané des citoyens, au lendemain du 14 juillet, en vue de sauvegarder à la fois la liberté conquise et l'ordre avec la propriété, fut autorisé par un arrêt du Parlement. La garde se recruta dans les différents quartiers où s'étaient réunis les électeurs des Etats généraux et comprit quinze légions : Daurade et Pont-Vieux, Saint-Nicolas, Saint- Btienne (3 légions), faubourg Saint-Etienne, la Pierre, Dalbade, Saint-Pierre, Saint-Sernin, le Taur, Saint-Michel, Saint -Barthélémy (2 légions) ; les dragons volontaires en forment la quinzième légion et la cavalerie. Le recrutement est différent dans les divers quartiers, mais nul n'en est exclu en raison de sa fortune; la garde nationale est l'expression, à ses débuts, de l'union des Français. Les chefs, choisis à l'élection, furent à peu près tous des nobles, anciens ofïi-
ciers : tels le comte Potocki (Daurade), Polonais immensément riche (^); le président Daspe de Meillan {i^^ légion de Saint-Barthélémy), ex-officier de cavalerie; le comte Jean du Barry (Saint-Sernin) , le marquis de Grammont,le marquis de Montlezun, le marquis de Caumels, etc.. Trois colonels seulement sont des bourgeois (Conte, Sabatier aîné et Rouquet). On mit à la tête des légions toulousaines, pour remplacer Cambon devenu assez vite suspect, Douziech, commandant du guet, un vieux soldat, hommage apporté par les nobles au Tiers état et aux services rendus. Armement et costumes sont encore ceux des gardes bourgeoises. La garde nationale ne sera complètement organisée que par les lois d'août 1790 et de septembre 1791; on en exclut alors les citoyens passifs, sauf ceux qui en faisaient partie en 1789. Après le premier moment d'enthousiasme, le service se négligeant, on sera obligé de donner une solde à une partie des gardes nationaux. Ame vivante de la Révolution, la garde traduit déjà l'esprit des différentes parties de la ville. Les légions « patriotes » sont celles de la Daurade, de Saint- Nicolas, de la Pierre; les légions de Saint-Barthélémy, quartier des nobles et du Parlement, manifestent, dès 1789, un esprit rétrograde et aristocrate. Elles se réunissent, votent des motions, pétitionnent, tiennent procès-verbaux de leurs délibérations, se comportent comme de petites assemblées politiques {^). La légion de la Daurade prend l'initiative de la contribution patriotique; celle de la Pierre, de la Fédération toulousaine; celle de Saint-Barthélem}^ (la i""^) proteste contre l'envoi de troupes contre les émeut iers de Montauban (mai 1790). Dans ces réunions, souvent orageuses, se révèlent des orateurs ou des chefs qui marqueront dans l'histoire de la révolution toulousaine. Delmas, le futur conventionnel, est élu, en 1790, colonel de la légion de la Pierre;
1. Il habitait, rue Boyer-Fonfrède, n" 5, l'ancien hôtel de Gayssion (xvi^ s.), passé au conseiller de Catellan (xvn« s.).
2. V. Extrait des délibérations de la légion de la Pierre, 10 novembre 1789 (imprimé). Proposition faite par la légion de la Pierre aux autres légions de Toulouse, de former un Comité de correspondance, auquel chaque légion députera quatre commissaires, avec un lieu de réunion et des assemblées tous les quinze jours : Caumels, colonel; Vidal, secrétaire; Cariveng, secrétaire. I,es députés nommés à cet effet furent Rouzet, Delmas, Causse et Lefèvre; — Extrait des registres des délibérations de la légion de la Daurade (à propos de la mort de Mirabeau), 9 avril 1791. Imprimé, Toulouse.
il commandera le corps envoyé par Toulouse à Montauban. Dominique-Martin Dupuy, ancien soldat au régiment d'Artois et futur chef de la fameuse 32^ demi-brigade, est officier de la même légion.
La Fédération C'est par des fédérations départementales et interdépar-
toulousaine. tementales que la garde nationale a exprimé un des sentiments les plus profonds des Français de 1789 : celui de l'unité et de la fraternité nationales. Avant même que la division départementale eût effacé les vieilles différences provinciales, tous les pays de France se rapprochent spontanément pour resserrer leurs liens. Toulouse n'a fait que suivre — assez tardivement — le mouvement. Sa Fédération (4 juillet 1790) est bien postérieure à celles du Dauphiné et du Vivarais (29 novembre 1789); de Nébouzan, Couserans et Comminges (décembre 1789); de la Bretagne et de l'Anjou, à Pontivy (21 février 1790) ; de Franche-Comté, Alsace et Champagne, à Dôle (même date) ; des mêmes pa3^s avec la Lorraine, à Nancy (avril), ou avec la Bourgogne, à Dijon (mai); surtout à l'assemblée interdépartementale des Brotteaux, à Lyon (30 mai). Pourtant, dès le mois de mai, la légion de la Daurade avait réclamé la célébration d'une fédération départementale; le 26 mai, la nouvelle municipalité adopta le projet, présenté par Mailhe, procureur général syndic et futur conventionnel. On dépêcha à Moissac, où se trouvaient des gardes bordelais (^), pour les prier d'avancer jusqu'à Toulouse, et Bordeaux fut invité à prendre part à la cérémonie. Le 2 juin, les commissaires bordelais arrivaient, porteurs de l'adhésion de leur ville. La fête eut lieu le 4 juillet, quelques jours après la fédération bordelaise {^). Toulouse regorgeait de députations venues de tous les points du département et des départements voisins : Lot-et-Garonne, Gers, Aude, Tarn, Lot, Ariège, Aveyron. Le matin, à l'Hôtel de ville, officiers municipaux de Toulouse et de diverses localités prêtèrent le serment civique, jurant fidélité à la nation, à la loi, au roi, à la Constitution et aux décrets de l'Assemblée. Puis, autorités et gardes nationaux se rendirent en cortège au Boulingrin ou Grand-Rond de la Promenade.