LA DÉFENSE NATIONALE
La Le régime révolutionnaire s'expliquait par les périls extrê-
levée en masse, j-^^g q^^ courut la patrie, déchirée par la Vendée et le fédéralisme, menacée de démembrement par l'Europe, dans cette tragique année 1793 (juin-décembre). l,e 23 août 1793, la Convention décrète la « conscription universelle, qui, seule, peut sauver la Patrie ». En face d'un danger exceptionnel, des mesures exceptionnelles s'imposaient. « La République n'est plus qu'une grande ville assiégée, s'écrie Barère, au Comité de Salut Public ;il faut que la France ne soit plus qu'un vaste camp (^). » C'est la pression populaire et l'instinct des foules parisiennes qui ont imposé les mesures terribles de réaction à l'intérieur et à l'extérieur. Dès le 12 août, les délégués des assemblées primaires, réunis à Paris pour la célébration du 10 août, demandaient à la Convention qu'on arrêtât tous les suspects et qu'on les envo^^'ât aux frontières, au premier rang, devant la « masse terrible des sans-culottes ». Le 23 août, la Convention, se saisissant de l'idée, rend le fameux décret du 23 août, mettant tous les Français en réquisition permanente pour le service de la patrie. Les célibataires ou veufs sans enfants, de dix-huit à vingt-cinq ans, devaient être immédiatement incorporés. Le 26 août, on désigne vingt représentants pour l'application du décret dans trente départements. A Toulouse, l'arrêté
I. I/C danger est de plus en plus pressant. Nos armées essuient des échecs répétés, écrit Albert Mathiez (La victoire en l'an II). lyes lignes de Wissembourg sont forcées. Mayence se rend le 23 juillet. Condé capitule le 12 juillet, Valenciennes le 28. L,es dernières places qui défendent la trouée de l'Oise et qui protègent Paris sont investies. Une armée anglo-autrichienne assiège Dunkerque. I,es Espagnols progressent dans le Roussillon et parviennent devant Perpignan. lyCS Piémontais reprennent l'offensive devant les Alpes. Jamais levée en masse ne se fît dans des circonstances si tragiques; l'appel de Fabre, représentant du peuple, ■est plein d'effroi : « Depuis quinze jours, nous vous appelons vainement à notre ■secours. Cependant, l'ennemi est à nos portes. Qu'attendez-vous? Qu'il vienne vous égorger? Vous n'aurez pas longtemps à attendre... » (5 septembre i793. ly 39)- Et le département de la Haute-Garonne envoyait, à son tour, une circulaire pressant la levée en masse : « Soyez debout et agissez pour que rien n'arrête le torrent révolutionnaire, et nous verrons, dans peu de temps, nos ennemis écrasés et dispersés, nos frontières dégagées de la présence des esclaves des rois. Citoyens, il n'y a plus à balancer. Vous ne l'avez pas juré en vain : la liberté ou la mort. » (9 septembre 1793, L, 67.)
paraît le 2 septembre (^) ; mais les opérations tardèrent un peu. Tandis qu'en général, partout ailleurs, elles se faisaient avec ordre, chez nous elles ont été marquées par des résistances : on invoquait des dispenses; il fallut en révoquer huit cents, supprimer aux récalcitrants leur certificat de civisme. Le 11 septembre 1793, place de la lyiberté, une émeute éclate, dirigée notamment par des Girondins. Les troubles furent importants; un certain Villaret, qu'on considérait comme le meneur, fut emprisonné et guillotiné le 7 décembre; pour l'exemple, sa tête fut promenée au bout d'un bâton, à travers la ville, par un caporal de la garde soldée. On forma, avec les recrues, des compagnies de cent hommes, qui furent dirigées sur Narbonne.
En même temps, les autorités réquisitionnaient tout ce Les réquisitions, qui était nécessaire à l'équipement et à l'armement des troupes : 31 août, le cuivre rouge, les batteries de cuisine, le fer, l'étain, le bois de chêne et d'ormeau, cent pagelles de bois, i.ooo quintaux de charbon; 4 septembre, toutes les charrettes de la ville et des localités avoisinantes, réquisition des armes, des vêtements même bourgeois, d'un demisetier de blé par soldat ; en décembre, le représentant Fabre, de l'Aude, décidait qu'on n'excepterait de la réquisition du métal qu'une bassinoire par famille. Au début de 1794, on portera à l'artillerie les grilles de fer de la grand'chambre du Palais; toutes les cloches des églises, sauf une, devaient être envoyées à la fonte. Les maçons, charpentiers, serruriers, forgerons et fondeurs sont mobilisés dès septembre pour les fabrications de guerre. Le 20 octobre 1793, on réquisitionne toutes les imprimeries pour le service des administrations publiques et de la Société populaire, tous les moulins, tous les ateliers d'armes, toutes les fabriques de bas et de couvertures. Toulouse devient un des centres les plus importants du Midi pour le ravitaillement des deux armées des Pyrénées.
I. Arch. dép., série ly 2047, i" 159. L,'arrêté comprend trente-deux articles; il émane du Conseil d'administration du département; il est signé lyaffont, président d'âge; présents : Delherm, Robin, Ardenne, Viguier, Sartor, Blanchard, Blanc, Bellecour, Guiringaud, I<asmarthel, Sambal, administrateurs.
Les
établissements
militaires.
Poudre.
Arsenal.
Fabrication des armes.
La fonderie de canons.
Commune, district et département ont collaboré avec un zèle patriotique à l'organisation des fabrications de guerre et aux approvisionnements militaires. 1a Société populaire leur apporte son puissant appui, surtout en 1794. Non seulement elle fournit aux troupes une partie de leur équipement, mais ses commissaires vont dans les villages presser les sociétés affiliées, en obtiennent des vivres, des souliers, des armes pour les soldats. Après une période de tâtonnements, qui remplit l'année 1793, le premier semestre de 1794 se distingue par le travail acharné et fécond, l'enthousiasme et les vertus civiques qui ont préparé et mérité la victoire (germinal-floréal an II).
Sur les instructions de Chaptal, directeur de la poudrerie de Grenelle, on ouvre neuf ateliers pour l'extraction du salpêtre dans les chefs-lieux de canton et communes du district. A Toulouse, on recueille les cendres des fours des boulangers. Le 22 germinal an II (11 avril 1794), l'inspecteur des poudres Raymond constatait avec satisfaction la création de dix ateliers, dont cinq en plein rendement, produisant 13 à 14 quintaux de poudre par décade; en prairial, les dix ateliers produisent 2.420 livres par décade. Le magasin de poudre se trouvait près de la porte Matabiau, avec un moulin et une raffinerie. La fabrication est mise, depuis le II février 1794, sous la direction de l'ingénieur Moysen. L'arsenal compte, en mars 1794, cent vingt forgerons, trentetrois serruriers, quatorze taillandiers, quatre-vingts armuriers; il utilise le fer de l'Ariège et le charbon du Tarn. En avril, les citoyens Bagnéris et Lafforgue inaugurent la fabrication de l'acier; on en produit une quarantaine de quintaux par jour. Après avoir réparé les armes blanches et les fusils, on fabrique cinq cents baïonnettes par mois. Ces ateliers se sont installés dans les immenses locaux des Chartreux et des Capucins.
En août 1793, s'établit enfin la fonderie de canons au couvent de Sainte-Claire du vSalin. L^ne rigole est creusée pour amener l'eau du moulin du Château; on utilise, pour les brûler, les boiseries des églises et les marchepieds des autels. Mais l'aménagement du matériel a duré près d'un an. En avril 1794, les fourneaux ne sont qu'à moitié achevés,
malgré la réquisition de deux briqueteries et l'aide apportée par les prisonniers espagnols; la machine à forer est en place le 30 mai. La fonte n'a commencé qu'en fructidor (huit caronades de 36 pour la marine). Ces retards sont imputables à l'absence d'ouvriers spécialisés et à la mésintelligence qui régnait entre les chefs. Ce n'est qu'en thermidor qu'arrivent deux techniciens émérites : Sonolet, sous-directeur, et le citoyen Buneau, de Tours, qui fait les plans et moulages. La fonderie de Toulouse n'a vraiment rendu son maximum qu'après la décision du Comité de Salut Public (3 septembre 1794), qui adjuge à l'eiitreprise privée la fabrication des canons. Ce furent Berthas (^) et Lehodey, de Paris, qui furent mis à la tête de la nouvelle entreprise, avec un bail de quatre ans; ils installèrent une forerie à eau et cédèrent leurs droits, en 1795, à Lafïorgue et Bagnéris. La fonderie de Toulouse deviendra, dès lors, une des premières de France, sous le Directoire et l'Empire.
Dès septembre 1793, le département eut à fournir trois mille capotes, deux mille habits, deux mille vestes, quatre mille culottes, six mille paires de bas de laine, six mille chemises, huit mille paires de souliers, trois mille couvertures. Mais la confection des effets d'habillement, d'équipement et de campement mit assez longtemps à s'organiser. Le maximum empêchait souvent la livraison des matières premières; les tanneries, notamment, manquaient de cuir. Il faut attendre la fin de l'année 1794 pour que la fabrication des chaussures, harnais et fourniments divers prenne quelque ampleur : en décembre, huit cents ouvriers étaient occupés à la fabrication des souliers. Le magasin militaire des fourrages se trouvait aux Minimes; ceux des vivres, le long du canal, au chapitre Saint-Etienne (blé, bœuf salé, lard, fromage, sel, vin, eau-de-vie) , au séminaire de la Mission (rations de biscuits), aux Pénitents noirs (riz et légumes secs). Ces approvisionnements se trouvaient sous la juridiction du garde-magasin Roze. Mais les envois des communes rurales étaient souvent irréguliers.
Enfin, la situation de Toulouse avait fait de la ville le centre d'évacuation des malades et blessés des deux armées
Equipements et vivres.
Hôpitavix militaires.
I. La fonderie de Berthas est devenue la fonderie nationale de Bourges.
ville militaire.
des Pyrénées. Dès juillet 1792, on avait installé les galeux et vénériens aux Tierçaires; en 1793, on organisa le premier véritable hôpital militaire dans la maison des religieuses du Sac (1) ; en août 1794, les fiévreux furent hospitalisés dans le couvent des Maltaises, à Saint-Cyprien. I] y eut ainsi trois établissements pour l'armée. Le magasin général des hospices, contenant le linge, la charpie, les couvertures, les médicaments, fut établi aux Capucins, sous la direction de Legros.
Toulouse, Dans cette période, Toulouse offre l'aspect d'un grand
atelier et d'un camp. Les couvents, les hôtels d'émigrés sont occupés par des ouvriers, des officiers, des soldats, des bureaux d'administration. L'hôtel de la présidente de Rességuier est la résidence de l'état-major; l'hôtel du Barry est occupé par les employés aux charrois militaires et par un entrepreneur. Les promenades publiques, surtout .l'Esplanade, sont affectées aux revues incessantes passées par les inspecteurs des chevaux réquisitionnés ou par les contrôleurs des charrois. On attache les chevaux aux arbres, dans lesquels on plante des clous. Les allées sont remplies de marchands de bois, de charrons, de ferreurs de chevaux. Les soldats affluent des départements voisins dans la ville; on les habille, on les équipe comme on peut, on les arme avec des piques (^). Ils se concentrent et se forment au camp de Mirail, où Augereau est adjudant général, où Lannes a séjourné. Tout respire la guerre et tous les efforts sont tendus vers sa préparation.
Ces efforts se justifiaient moins par le danger réel que par la nécessité de fournir de tout les masses de recrues qu'avait mises en mouvement le décret du 23 août. Toulouse ne fut jamais menacée, malgré quelques alarmes du côté de la haute Ariège et du Puymorens. En septembre, le général vSahuquet entra même en Espagne, par le col de Pailhas, avec six cents hommes. Si l'on put craindre pour Perpignan, dès la fin de 1793, tout danger paraissait écarté de ce côté. Mais, jusqu'à la fin de cette même année, l'armée