V. Chalande, Histoire des rues de Toulouse, II
4. lyC 23 ventôse, la Monnaie reçoit de ce chef 742 marcs d'argent, 345 de vermeil, 76 de lavures, près de 3 onces d'or, plusieurs diamants et pierres précieuses.
ses rites et de ses pompes. Elle était en germe dans les grandes assemblées fraternelles de 1790, dans les fêtes commémoratives de 1790 et 1792. Elle a ses solennités anniversaires, 14 juillet, 10 août, 21 janvier et, depuis la ruine du fédéralisme, 31 mai. Elle a ses saints, ses martyrs : Marat, l'ami des humbles, sorte de Jésus sans-culotte, en l'honneur duquel sont célébrées des céiémonies funèbres; Lepeletier Saint-Fargeau, le régicide tué par le garde du corps Paris, dont la mort est l'occasion d'une fête civique sur l'Esplanade, le 14 avril 1793. Le procèsverbal de cette solennité nous a été conservé (*). Une procession, formée d'enfants habillés en gardes nationaux, de jeunes filles portant des oriflammes tricolores, de cinquante jeunes cito^^ennes vêtues de blanc, ceinturées de noir, voiles sur les épaules, couronnes de myrte en tête, branches de chêne à la main, conduisant chacune un enfant en blanc, de douze jeunes mères avec douze enfants portant, dans ime conque de feuillage et de fleurs, une couronne civique, enfin de douze sapeurs soutenant une effigie de Lepeletier sur un lit à l'antique, sa blessure saignante, s'est rendue au Champ-de- Mars (Grand-Rond), au centre duquel s'élève une pyramide sépulcrale de cent pieds de haut; sur chacune de ses quatre faces s'ouvre un portique à deux colonnes. A l'intérieur de la pyramide, pour y déposer le moulage représentant Lepeletier, se dresse un sarcophage accosté de statues colossales des Vertus, de la Liberté, de l'Egalité, et encadré de quatre cyprès. L'ordonnance rie manque pas de grandeur. Des discours, des évolutions à la manière des chœurs antiques, des hymnes funèbres complètent le scénario. La Société des Amis de la République se rendit, de son côté, aux Pénitents bleus, dont la voûte était tendue de noir, avec inscriptions lumineuses; on y entendit un discours de Janole, qui devait être proscrit en juin, ainsi que des chœurs de jeunes filles et de jeunes hommes. Virebent, architecte de la Ville, les peintres Gleizes et Cammas, le sculpteur Lucas aîné, le musicien Grenier avaient collaboré, avec le grand ordonnateur Janole et le charpentier Fontan, pour la mise en œuvre de cette manifestation si caractéristique.
I. Un exemplaire imprimé, collection Barry. Ce procès-verbal existe à la bibliothèque de la ville, fonds toulousain 505, pièce n° 10. (Cf. Janole, pp. 14-24.)
he culte
de la Raison
(20 frim. an II).
L'Etre Suprême (20 prairial an II) .
Après juin, en même temps que se précise et s'accentue l'offensive contre le catholicisme, naît une nouvelle divinité, la Raison, honorée à Paris, le 10 novembre 1793 (^). Un mois après (20 frimaire an II, 11 décembre 1793) Toulouse célébrait pareillement la première cérémonie en son honneur, lya cathédrale Saint-Ktienne, laïcisée comme Notre-Dame de Paris, devient le Temple de la Raison; on avait adossé au pilier d'Orléans une gigantesque statue de la Déesse foulant l'Ignorance et le Fanatisme. Ce fut Paganel, l'ancien curé de Noaillac, pontife de ce nouveau culte, qui, du haut de la .chaire, harangua les corps constitués, la Société populaire et les soldats patriotes qui formaient, sans doute avec des curieux, l'assistance de cette réunion, pompe diabolique pour le peuple toulousain; le représentant exalta Jésus, qu'il loua d'avoir été le premier sans-culotte. On songea à aménager Saint-Etienne d'une manière permanente, à séparer notamment le chœur de la nef par un mur. La vieille nef de Raymond VI devait être le Temple, qu'on ornerait des colonnes de marbre du cloître de la Daurade. Cammas fit le projet de décoration, qu'il communiqua à la Société populaire et exposa à la salle des Illustres.
On sait que ce culte rationaliste, manifestation de l'athéisme, fut condamné par les Montagnards modérés et par Robespierre lui-même; les plus convaincus déchristianisateurs étaient les Enragés et Hébertistes qui montèrent à l'échafaud (24 mars 1794). Robespierre pensait qu'il fallait à la Révolution une religion positive; il fit voter par la Convention le fameux décret du 18 floréal an II (7 mai 1794), par lequel le peuple français reconnaissait l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme, et qui organisait le culte décadaire ou révolutionnaire. Fidèlement, les représentants, les pouvoirs locaux et la Société populaire suivirent l'impulsion de l'Assemblée et, le même jour qu'à Paris, le dimanche de la Pentecôte (8 juin - 20 prairial an II), célébrèrent la fête de l'Etre suprême. Comme à Paris, cette cérémonie n'eut pas pour théâtre une ancienne église, mais bien la place de la Liberté et le Champ de Mars, où l'on se rendit en cortège et où s'élevait
I. V. Lavisse, Histoire de France contemporaine, t. II (Pariset), p. 214, pour le caractère de la fête de la Raison.
aussi une Montagne, avec un autel de la patrie (i). Descombels au nom des autorités, Desbarreaux pour la Société populaire, Dartigoeyte, enfin, prononcèrent des discours « analogues à la circonstance »; la cito^^enne Brives chanta sur l'autel de la Patrie l'hymne à l'Eternel. On entendit aussi un autre h^nnne en patois. Dartigoeyte flétrit l'athéisme que Paganel célébrait cinq mois auparavant. La fête de l'Etre suprême avait été pareillement une fête de la nature; les rues étaient jonchées, les maisons décorées de feuillages et de fleurs; les jeunes citoyennes portaient les présents de Flore, violettes et roses; les jeunes gens, ceints de myrte, les vieillards, couronnés d'olivier escortaient un char attelé de six bœufs vigoureux et chargé d'instruments aratoires. La pluie avait menacé de gâter cette manifestation ; mais le soleil daigna percer à point les nuages pour saluer l'allocution vibrante de l'agent national Descombels.
Le décret du 3 brumaire an II (24 octobre 1793) avait Le
substitué au calendrier grégorien le calendrier révolutionnaire ^^^^^ décadaire, que le poète Fabre d'Eglantine (*) dota de ces noms de mois dont la disparition est à jamais regrettable. C'est dans le cadre de ce calendrier laïque, que le décret du 18 floréal organisa le nouveau culte révolutionnaire. Le décadi, ou dixième jour de la décade, remplaçait le dimanche : ce jour-là était obligatoirement chômé; on se réunissait au Temple décadaire pour entendre les communications des autorités, la lecture des lois nouvelles, des allocutions, des chants. En dehors des quatre fêtes déjà mentionnées, trente-six autres étaient instituées, dédiées aux vertus publiques et privées, à la famille, à l'agriculture, à l'industrie, à la fraternité, au bonheur, aux bienfaiteurs du genre humain.
1. V. Braud et Pass, Histoire populaire de Toulouse, relation de la fête, pp. 337- 346; — Abbé Salvan, Histoire générale de VEglise de Toulouse, IV, 554; — Du Mêge, Institutions de Toulouse, III 176, notçi. — L,e programme delà fête avait été dressé par le Comité d'instruction de la Société populaire (Pin, président; Carré, secrétaire).
2. On sait que Fabre (de l'Aude) ajouta à son nom celui d'Eglantine, en souvenir delà récompense remportée par lui aux Jeux floraux. Fabre avait obtenu aux Jeux floraux de 1771 non l'églantine, mais le lis (Cf. A. Praviel et J. Rozès de Brousse, L'anthoolgie des Jeux floraux, p. 81).
au peuple français, à l'humanité (^). I^e 9 thermidor n'empêcha pas l'organisation de ce culte. En juillet, l'église Saint- Etienne fut transformée en temple de l'Etre suprême et de la Nature; un nouveau projet de Cammas fut élaboré pour y dresser des estrades et en modiiier la décoration {^). A la fin de 1794, on s'assemble aux Grands- Carmes; en décembre, on revient à Saint-Etienne. Mais cette religion insolite n'est pas comprise du peuple; elle n'a qu'un caractère officiel, pompeux et factice. On ne peut imposer le chômage du décadi qu'en faisant jouer l'arsenal des lois révolutionnaires. Au reste, beaucoup continuent de chômer le ci-devant dimanche ; ceux-là sont punis par la privation, ce jour-là, de leur ration de pain, de farine ou de grains; on les met au pilori, on publie la liste « des citoyens fainéants et suspects de la commune ». Dartigoe3rte se plaint que les fêtes décadaires ne soient suivies que par une « tourbe insolente d'hommes corrompus et de femmes prostituées » : il enjoint aux patriotes d'y assister et organise, ces jours-là, des bals de quartier avec musiciens gagés. Le 26 ventôse, une proclamation de la commime stigmatise «muscadins et muscadines qui affectent, les jours de décadi, de se rendre à l'Esplanade et autres lieux pour y former des groupes particuliers, y étaler un luxe et une arrogance insultant à la simplicité des vrais républicains ». En fait, le culte décadaire ne put jamais pousser de racines profondes parce que, trop philosophique dans son essence, et bourgeois d'origine, il ne pouvait atteindre les masses populaires, dont la religiosité est faite de croyances très anciennes, irraisonnées et de lointaines traditions.
Baptêmes Mais la minorité terroriste le soutient et le fait vivre; un
civiques. (jgg côtés les plus pittoresques de ce culte laïque est le baptême
civique, très pratiqué dans cette période; il se fait au Temple
décadaire, selon le rite ancien modifié pour la circonstance,
1. Art. VI. Fêtes du 14 iuillet, 10 août, 21 janvier, 31 mai. — Art. VII. I^es jours de décadi. Fêtes : Etre suprême et Nature, Genre humain, Peuple français, Bienfaiteurs de l'Humanité, ilartyrs de la I<iberté, I^iberté et Egalité, La République, La Liberté du monde, La Haine des tyrans et des traîtres, La Vérité, La Justice, La Pudeur, La Gloire et l'Immortalité, L'Amitié, La Frugalité, Le Coiu-age, La Bonne Foi, l'Héroïsme, Le Désintéressement, Le Stoïcisme, L'Amour, L'Amour conjugal, L'Amour paternel, La Tendresse maternelle, La Pitié filiale, L'Enfance, La Jeunesse, L'Age viril, La Vieillesse, Le Malheur, L'Agriculture, L'Industrie, Les Aïeux, La Postérité, Le Bonheior.