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L'INSTRUCTION PUBLIQUE

Jusqu'à la Terreur I,a Révolution, héritière du siècle des lumières, a beaucoup créé ou innové en matière d'instruction publique; au reste, tous les cahiers des Etats Généraux réclamaient un plan « d'éducation nationale. » Toulouse, fière de son Université, qui était une partie de sa raison d'être, ne pouvait qu'entrer dans les vues des législateurs. Mais ceux-ci, occupés de reconstruire la France, n'abordèrent vraiment que sous la législative et la Convention le problème pratique de l'organisation.

Jusque-là, l'Université de Toulouse se survit à elle-même. Le décret du 22 décembre 1789 la soumet à l'autorité départementale; la sécularisation des biens ecclésiastiques la prive d'une bonne part de ses moyens d'existence, tandis que la commune, qui n'a cessé de demander l'abolition de la vénalité des grades (1790), manque d'argent pour payer ses professeurs. La Faculté de Théologie disparaît en 1790, faute d'étudiants (un seul bachelier cette année-là) et de maîtres, tous, sauf l'abbé Barthe et l'abbé Pijon (encore ce dernier se rétracte-t-il) , ayant refusé le serment. La Faculté de Droit végète, avec trois fois moins d'étudiants en 1791 qu'en 1789 (105 contre 295). Sa décadence continue en 1793; au troisième trimestre, il n'y a plus que dix étudiants inscrits. Quatre de ses professeurs ont, seuls, prêté le serment civique : Rigaud, recteur, maire de Toulouse; Loubers, agrégé; Bec et Turle-Larbrepin. Cependant, on nomme de nouveaux agrégés et les cours continuent tant bien que mal jusqu'en août 1793. Les Facultés de Médecine et des Arts, plus favorisées, ainsi que l'Ecole de Chirurgie, gardent à peu près leur personnel jusqu'en 1792 et maintiennent le nombre de leurs étudiants. Les recteurs sont nommés régulièrement. Tous les collèges d'internes ont été sécularisés. Celui de l'Esquile se dissout; quelques-uns de ses maîtres ouvrent des cours publics, d'autres passent au ci-devant

Collège Royal, devenu le Collège National, qui ne disparaît pas. Les corps savants et Académies survivent également, et le département maintient à l'Académie des Beaux-Arts la dotation de 500 livres servie avant 1789 par les Etats de Languedoc. Enfin, en 1789-90, une école de Génie se crée, qui s'intitule, en 1791, Lycée militaire de Génie, Artillerie et Marine, et, en 1792, Ecole publique et gratuite de Génie, comprenant quatorze cours et treize professeurs. Les deux bibliothèques publiques subsistent, les livres des Cordeliers et des Capucins ayant été versés à la Bibliothèque du clergé. Deux bibliothécaires et un sous-bibliothécaire en assurent la direction.

L'année 1792 est marquée par un effort de réforme et de Réformes, coordination. Condorcet dépose son rapport à la Législative sur l'organisation générale de l'enseignement, les 20 et 21 avril 1792. Il prévoit cinq degrés d'instruction; au troisième et au quatrième, il place des Instituts et des lycées. Dans ce plan, Toulouse devait avoir un Institut et le Lycée du Sud-Ouest. Les graves événements politiques qui ont différé la discussion de ce rapport n'ont pas permis d'en appliquer tout de suite les dispositions. Cependant, en novembre 1792, une première tentative d'organisation s'opère à Toulouse. Le personnel de l'enseignement médical se renouvelle à la suite de refus de serments : le 11 novembre, Larrey, chirurgien major de l' Hôtel-Dieu, est nommé professeur de chirurgie; Villars, titulaire du cours d'accouchement créé le 5 janvier 1792, professe à la même Faculté; il enseigne dans le local des écoles des religieuses du vSac et obtient le jardin du couvent pour la culture des plantes médicinales. Brun eut la chaire de maladies des os, Tarbès celle de chirurgie médicale, Gardeilh celle d'astronomie. En janvier, le département invite Chaptal à reprendre le cours de chimie fait par lui au Collège Royal, en 1788 et en 1789. En attendant la création d'une Ecole vétérinaire, réclamée depuis 1791, des cours gratuits sont organisés pour des adolescents de seize ans au moins, fils de maréchaux ferrants de préférence (Bullion, professeur). Enfin, la demoiselle Ambuel de Catelan ayant demandé le local des ci-devant Dames Noires pour y ouvrir un pensionnat de jeunes ci-

toyennes, prenant l'engagement de les instruire dans l'esprit de la Révolution, l'Administration communale y acquiesce avec éloges.

Suppression I^es décrets votés par la Convention en août et septeni-

des Académies ^^.^ 17^3 (lois sur la propriété littéraire), ig juillet (sur le l'Université système métrique), i^r août (suppression des Académies), 8 août (réorganisation de l'Observatoire et du Muséum), mirent de nouveau à l'ordre du jour la refonte du système d'enseignement. L'Académie des Jeux Floraux, privée de son lieu de réunion au Capitole, s'était dispersée après avril 1791. Celle de peinture, de sculpture et d'architecture, dont s'honorait Toulouse pour ses enseignements et ses succès, fut abolie. L'Académie 3es Sciences cesse de se recruter dès 1790. Le décret du 25 novembre 1792 suspend le recrutement; un autre du 8 août 1793 le supprime; enfin, celui du 24 juillet 1794 nationalise les biens des compagnies et met leurs dettes à la charge de la nation. Le décret du 15 septembre 1793 supprimait également tous collèges et Facultés; bien que rapporté le lendemain, il acheva une Université qui se mourait. Le 12 décembre, Delherm, administrateur du département, présentait deux rapports : le premier sur l'organisation d'un enseignement public des sciences et des arts; le second sur la création d'un musée d'art et d'antiquités. L'arrêté départemental du 19 décembre répondit aux grandes lignes des rapports et organisa un Institut provisoire, une bibliothèque et un musée; ce plan fut approuvé par le représentant Paganel, qui confirma, le 22 nivôse an II (11 janvier 1794), la nomination des professeurs et bibliothécaires et, le 23, la création du Muséum du Midi de la République {^).

I. Avec les Constituants disparaissent les privilèges des Universités, prises comme institutions indépendantes et corporatives. C'est le décret précité, du 15 septembre 1793, Qui abolit les établissements supérieurs : les collèges de plein exercice et les facultés de théologie, de médecine, des arts et de droit sont supprimés. Cependant, ce décret étant suspendu le lendemain, 16 septembre, sine die, les anciens établissements continuèrent d'exister en droit, sinon en fait, jusqu'à la loi du 7 ventôse an III (25 février 1795), qui créa les écoles centrales, consacra la suppression de tous les anciens établissements d'instruction publique. Malgré ses six siècles d'existence et l'éclat de sa renommée, l'Université, immuable dans son enseignement, languissante, atone, éloignée du mouvement des idées qui agita le XVIII^ siècle, était appelée à disparaître tôt ou tard.

L'Institut provisoire (1794-1796) fut une « espèce d'Université », selon l'expression de d'Aldéguier, combinaison de l'enseignement supérieur et de l'enseignement secondaire d'aujourd'hui. La direction et la surveillance étaient assurées par un directoire des études de sept personnes : trois membres des corps constitués (département, district, commune), deux membres de la vSociété populaire, deux professeurs

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renouvelés tous les six mois. Ce directoire s'adjoignit un secrétaire avec voix délibérative. Les cours étaient publics et gratuits, les professeurs nommés par le département et appointés (de 1.200 à 2.000 livres), mais les chaires devaient ultérieurement être mises au concours. Tous les maîtres

devaient avoir un certificat de civisme et prêter serment. Le programme des études apparaît comme encyclopédique, avec une prédominance marquée des sciences pures ou appliquées sur les lettres, et surtout le droit réduit au simple commentaire de la Déclaration et des actes constitutionnels : c'est une grande nouveauté que le xviii^ siècle a préparée et annoncée. Douze cours ont lieu au Collège National (droit, arithmétique, géométrie, algèbre, géométrie transcendante pour la navigation et l'artillerie, logique et physique, grammaire française et art d'écrire, belles-lettres et éloquence, physique expérimentale, chimie, histoire naturelle des trois règnes, géographie et histoire philosophique des peuples, art militaire et science navale, évolutions militaires) ; sept cours se font à l'Académie des Sciences, rue des Fleurs (astronomie, botanique, culture des jardins, anatomie, pathologie chirurgicale, médecine théorique, médecine pratique); un cours se fait au Rempart, à la tour de l' Anatomie (art vétérinaire) ; dix cours, enfin, se donnent à l'Académie des Beaux-Arts, rue du Petit- Versailles (génie civil et militaire, peinture et anatomie, sculpture, architecture et perspective, histoire, costume et fortifications, stéréotomie, dessin, figure et bosse, modèle vivant, inspection). Le 27 juin 1794, à la suite d'un vœu exprimé par l'Institut et après des démarches de Picot de Lapeyrouse à Paris, est créé le Jardin des Plantes, sur les terrains de Frascati, cultivés jadis par les ci-devant Carmes déchaussés, où l'on transféra plus tard les plantes du jardin de la Sénéchaussée. La liste des professeurs de l'Institut provisoire est le palmarès de tout ce qui restait à Toulouse de gens de talent. Quatre sont d'anciens universitaires : le juriste Laromiguière, le physicien et philosophe Bénet, le chimiste Libes, l'astronome Gardeilh. Trois viennent de l'Esquile et de ses cours publics, notamment Bullion, professeur d'art vétérinaire. Deux appartenaient au Collège National. Quatorze sont nouveaux : on y voit un médecin, trois chirurgiens et enfin dix artistes ou savants, tous membres de l' ex- Académie des Beaux- Arts. L'installation du nouvel Institut eut lieu dans une séance publique aux Pénitents bleus, en présence des autorités et de la Société populaire, qui s' 3^ rendirent en cortège, aux sons

en

d'une musique et au milieu d'une grande affluence (5 pluviôse an II — 24 janvier 1794). Les cours débutèrent le lendemain, en sorte que la rentrée universitaire se trouva, cette année-là, retardée seulement de deux à trois mois.

La création d'une Bibliothèque municipale, décidée en principe, ne s'effectua que plus tard. En attendant, le médecin Lafond, l'abbé Lignac et le sieur Dapre furent chargés de choisir, dans les bibliothèques de couvents ou d'émigrés, les ouvrages les plus propres à enrichir celle du Collège National, ou celle du ci-devant clergé, que l'on conserva provisoirement. Castillon fut maintenu à la tête de la première, avec le médecin Lafond et l'imprimeur Causse comme sous-bibliothécaire (remplaçant l'abbé Barrau, réfractaire). Berthoumieu fut placé à la direction de la seconde. Pour le Muséum du Midi de la République, il ne fut que la réalisation d'un vœu émis, le 30 décembre 1792, par l'Académie des Beaux- Arts. Le 22 frimaire an II (12 décembre 1793), le Conseil du département en autorise la création. L'église des Cordeliers fut d'abord désignée pour ser^dr de Musée. Dartigoeyte nomma Briant commissaire chargé de recueillir partout les œuvres d'art pour les y rassembler. Une commission se forma pour la conservation de ces œuvres et l'administration du Musée, composée d'un membre du département, d'un membre du district et du sieur Lucas cadet, assez médiocre sculpteur. Un autre artiste, Dérônie, fut nommé conservateur. On sait que le Musée des Cordeliers devint, par changement de domicile, celui des Augustins, le 10 fructidor an III (27 août 1795).

Ces fondations font, sans aucun doute, honneur aux pouvoirs publics de Toulouse et aux représentants qui les ont appuyées; elles ne font pas excuser les destructions d'archives ou des miniatures capitulaires, le martèlement des écussons ou des blasons, la disparition de quelques authentiques trésors d'histoire ou d'art. Mais ce « vandalisme » révolutionnaire, outre qu'il fut, à Toulouse, moins aveugle et moins iconoclaste qu'ailleurs, ne doit pas faire oublier quels soins pieux des terroristes avérés, comme Paganel, donnaient à l'instruction, aux vertus de laquelle ils avaient foi. Ils la croyaient capable d'élever le niveau non seulement intel-

Bibliothèque.

Musée.

I/instruction,

moyen de combattre

l'ignorance et le fanatisme.

lectuel, mais matériel et moral du peuple; ils y voyaient aussi un instrument de propagande pour l'esprit de la Révolution. Dans ce but l'Institut provisoire réduisait le droit et l'histoire à n'être que des sciences auxiliaires de cette même Révolution, un commentaire de ses œuvres, une philosophie et une apologétique pour les terroristes. I,e plan d'instruction s'inscrivait dans un plan plus général, dont faisaient partie le culte décadaire et la religion de l'Etre suprême : faire au Français une âme nouvelle et comme régénérée.

La Presse. La presse et le théâtre jouent leur rôle dans la formation

I^ Théâtre. ^jg l'esprit public et la direction des idées. D'abord libre sous la Constituante et la Législative, la presse est serve sous la Convention et la Terreur. Le Journal révolutionnaire, publié par le Conseil général de la commune, devient le journal officiel. En juin 1794, le département fait réimprimer à ses frais le Recueil des actes héroïques et civiques des républicains français, sorte de morale en action. Aucun journal adverse ne peut paraître (^). Le théâtre lui-même est au service de l'idée montagnarde. L'exploitation de la salle construite en 1736, dont le directeur est, en 1789, le sieur Mole d'Alainville, de Rouen, ne semble pas très prospère dans les débuts de la Révolution, puisque le directeur a grand'peine à s'acquitter envers les hôpitaux de la taxe des pauvres. A la fin de 1792, le théâtre sert aux réunions politiques. Desbarreaux fit construire une nouvelle salle dans le jardin du Collège vSaint-Martial et y fit jouer des pièces patriotiques et révolutionnaires. A dater de 1793, le public des deux théâtres devient très démocratique. Au théâtre du Capitole, les loges ont été supprimées; le directeur, Lecomte, a été enfermé comme suspect. Les acteurs exploitent la scène en coopération : c'est le théâtre de la Liberté et de l'Egalité, subventionné par la municipalité, à la condition de donner trois représentations gratuites. Le théâtre Saint- Martial, ou théâtre de la République, est également subventionné. Au début de 1794, Paganel arrête que les deux directeurs seront payés chaque mois par le trésorier, qui se

I. Déjà sous la Terreur, une loi défendait atix colporteurs d'annoncer le contenu des journaux; Us ne pouvaient crier que le titre [Anti-Terroriste, 21 mars 1797)-

remboursera avec la taxe sur les riches. I^es représentations gratuites se multiplient. Elles clôturent obligatoirement toute grande fête civique; mais elles coûtent au budget 600 livres au théâtre de la I^iberté, 500 à celui de la République. Encore les directeurs ne joignent-ils pas les bouts. Dartigoeyte porte la subvention à 600, puis à 800 pour les deux. On joue des pièces comme La Mort de Marat, Guillaume Tell, Brutus, destinées à exalter dans le cœur des patriotes la haine des aristocrates ou des tyrans. Desbarreaux y fait représenter une pièce « prophétique et révolutionnaire » intitulée « Les Potentats foudroyés par la Montagne et la Raisoti ou la Déportation des rois de l'Europe ». Le père de l'académicien du Mège, ci-devant père noble sous l'ancien régime, jouait, dans ces tragédies politiques ou sentimentales, les « pères sensibles ». Mais le matériel et les accessoires semblent misérables. Cailhava écrit, en 1793, que, si les actrices portent des cocardes sur la poitrine pour plaire au public, Brutus est vêtu d'une soutane, d'un rabat et d'un manteau long {^). Distraction de luxe, le théâtre s'est appauvri en se démocratisant. Comme instrument de propagande révolutionnaire, il paraît avoir joué un rôle médiocre, et son répertoire, en se guindant à l'apologie des vertus civiques, tombe dans l'emphase et la platitude. Les autorités utilisent aussi la musique, mais elles n'en font pas l'emploi grandiose qu'on en fait à Paris (-). A l'époque de la grande Terreur, les autorités paient quatre orchestres de quinze musiciens pour jouer place de la Liberté, à la porte Arnaud- Bernard, au Boulingrin et à vSaint-Cyprien : la consigne était de danser — et aussi de boire. Une « musique guerrière )) jouait sa partie dans les fêtes, avec ses quatre clarinettes, ses quatre octavins, ses deux cors, ses deux bassons, ses deux timbales, sa trompette, son serpent et sa grosse caisse. Ainsi, les terroristes, à cette rude époque où toutes les forces de la nation se tendaient dans un effort magnifique, voulaient-ils maintenir le moral de l'arrière.

1. Cité dans H. Martin, Le papier-monnaie sous la Révolution.

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