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LA CROISADE DES ALBIGEOIS

L'albigéisme ou catharisme (^) n'est pas, à proprement La Religion parler, une hérésie comme celle des Vaudois ou d'Eon de *^^ igeois. Bretagne, à peu près contemporaines. C'est une véritable religion différente, en son principe, du christianisme. Originaire de la péninsule des Balkans et née parmi les Gréco- Slaves, particulièrement les Bulgares, elle reposait, comme l'ancien manichéisme, sur l'idée de la dualité de Dieu, solution très simple du problème du mal : il y avait un dieu bon de qui procédait l'esprit ; un dieu mauvais, créateur du corps et de la matière. Les Cathares reconnaissaient l'existence du Christ, considéré comme une créature, modèle de perfection

I. Alors que tant de travaux d'exégèse, de critique religieuse, sont venus au jour depuis la Grande Guerre, aucun écrivain n'a été tenté de percer le mystère qui enveloppe le catharisme, de nous donner cette histoire enrichie de toutes nos connaissances nouvelles sur les philosophies orientales, de nous faire comprendre comment une doctrine aussi pesshniste et antisociale a pu s'épanouir sur un sol tout imprégné de la douceur de vivre. 1,'éminent écrivain Maurice Magre consacre, dans son livre Magiciens et Illuminés, de remarquables chapitres aux Albigeois : « I,es hommes sobres et modestes qui vivaient au xni<= siècle, dans le Midi de la France, ayant pour règle pratique la pauvreté, pour idéal l'amour de leurs semblables, ont été mis à mort jusqu'au dernier et la calomnie triomphante a effacé même leur nom, même leur souvenir. » Maurice Magre a parlé en poète et n'a pas voulu, sans doute, faire œuvre d'historien et d'exégète. D'ailleurs, sa sjTiipathie le rend peut-être partial pour une doctrine qu'il assimile au boudliisme. (V. son autre livre : Pourquoi je suis houdhiste.) Comment le pays qui gardait un ultime reflet d'Athènes et de Rome, auquel la poésie des troubadours redonnait une vie nouvelle, fut-il le paj-s d'élection de l'albigéisme? Faut-il penser qu'il y était préparé par les souffles venus d'Orient depuis les invasions sarrasmes, par le voisinage

morale, conception rationnelle et exempte de mystère; ils admettaient les livres saints des chrétiens, la confession publique, mais niaient l'enfer et le purgatoire. I^eur clergé avait une organisation analogue, en sa hiérarchie, à celle du clergé catholique (^). Ils prêchaient la haine de la chair, des plaisirs et des richesses, la vie spirituelle, une sorte d'ascétisme rigoureux et fanatique. Mais ces préceptes austères ne concernaient qu'une minorité d'élus, les parfaits. L,es simples fidèles pouvaient vivre selon la loi ordinaire des hommes et cependant être sauvés par une espèce d'absolution, ou consolamentnm, administrée par le parfait. Ces dogmes clairs, ce compromis commode, la ressemblance du culte et de la hiérarchie avec le culte et la hiérarcliie traditionnels étaient de nature à séduire la foule que frappait la sévérité de mœurs des parfaits, qu'attirait aussi l'idée communiste contenue dans la haine des Cathares pour les biens matériels. Aussi, le catharisme se répandit-il rapidement en Italie, au xi^ siècle; et, par les portes de la Méditerranée, par la vallée du Rhône, par les étudiants et les marchands, véhicules ordinaires de l'hérésie, il gagna la France à peu près entière. Mais c'est dans le Midi languedocien qu'il forma ses plus nombreux adeptes p).

lya diffusion de cette doctrine, qu'expliquent les relations

de l'Espagne arabe, par le retour des croisés, par la présence des Templiers, cachant dans leurs commanderies des doctrines occultes? D'où viennent ces grandes vagues de fond qui, de temps à autre, déferlent sur l'humanité? Sourdent-tlles des profondeurs obscures de la race, ou bien arrivent-elles de rivages lointains pour recouvrir le pays qu'elles submergent d'apports étrangers? I,es Languedociens, dans lesquels les historiens s'obstinent à voir les descendants directs des Latins, avaient peut-être dans leurs veines ime assez forte proportion de sang oriental? Peut-être l'état de civilisation, sous lequel on nous dépeint le comté de Toulouse, ne correspondait il pas à la réalité? A côté des grands seigneurs et des hauts dignitaires de l'Eglise, les hobereaux, certains bourgeois (les libéraux de l'époque) et le peuple, partout si niaUieureux en ces siècles de féodalité, avaient-ils à se plaindre, « et ouvrirent-ils une oreille complaisante à l'Evangile communiste des Pauvres de Lyon 1)1 (Charks Géniaux, loc. cit., 24 mai 1930; • — Douais, Les Albigeois, leur origine; ■ — Peyrat, Histoire des Albigeois; ■ — Charles JMolinier, L'Inquisition.)

1. Il est difficile d'étudier les cro3ranccs des Cathares d'après leurs écrits mêmes, qui furent détruits par l'InquiEition. Il faut notamment recourir aux dépositions des Cathares au cours de leur procès ou encore à l'ouvrage d'un Cathare qui se sépara ensuite de la secte.

2. La religion protestante, issue de la Réforme du xvi" siècle, différait-elle de celle des Catliares et ces religions n'ont-eUes eu de commira que les persécutions subies par leurs adeptes? Les protestants n'admettent d'autre autorité que celle de l'Evangile et de la raison ùidividuelle ; rejetant le pouvoir du pape et celui des conciles; réprouvant le purgatoire, les indulgences, la confession; proscrivant le culte de la Vierge, des images, des Samts, en quelque sorte toutes les formes maté-

du Midi avec l'Orient et l'Italie, fut singulièrement favorisée par l'anarchie politique, par l'absence d'Etats fortement centralisés, par le discrédit profond où était tombé le clergé catholique. « Les prélats, dans cette région, sont la fable des laïques », écrivait le pape Innocent III à propos de l'archevêque de Narbonne, Béranger II. Au commencement du xiii^ siècle, l'évêque de Toulouse, Raimon de Rabastens, pur féodal, batailleur et de mœurs déréglées, mettait en gage les biens d'Eglise pour se procurer de l'argent. Méprisée des seigneurs, l'Eglise était constamment exposée à leurs entreprises. En II22, Alfonse- Jourdain expulse les moines du couvent de Saint-Egidius, s'empare du monastère, y bâtit un château. En 1196, Raimon VI détruit plusieurs églises dépendant de l'abbé de Saint-Gilles, rançonne les religieux, établit une forteresse et une garnison. L'évêque de Toulouse était dans l'obligation de solliciter des sauf-conduits des seigneurs environnants lorsqu'il faisait ses tournées pastorales et il se plaignait que ses mules ne pussent aller sans escorte à l'abreuvoir. L'excommunication n'avait aucune prise sur ces âmes sceptiques. Au moment de la croisade, nombre de seigneurs vivaient exccmmuniés sans manifester ni gêne ni regrets. Les comtes de Toulouse avaient à leur service des routiers, vrais bandits qui se riaient des foudres ecclésiastiques. Les bourgeois eux-mêmes imitaient la désinvolture des piiissants et empiétaient sur les domaines des abba^^es

rielks et extérieures de la dévotion (pèlerinages, reliques, chapelets) ; le célibat ecclésiastique est supprimé, etc. « Tout protestant fut pape, une Bible à la main », dit Boilcau. Schmidt, loc. cit., s'efforce de creuser un abîme entre le protestantisme et l'hérésie du xiii« siècle. Il se fait, en cela, tme fausse idée de l'honneur et des intérêts de la Réfonne, s'exposant peut-être à nier aux sectaires albigeois leur véritable caractère. Plus chrétiens, à notre avis, que ne veut le reconnaître Schmidt, avec des croyances qui n'étaient, ni en philosophie ni en théologie, celles du protestantisme, comme lui, cependant, les Cathares poursuivaient le même but, la séparation d'avec l'EgUse de Rome ; et ce fut bien, il semble, enfin de compte, le dernier et suprême résultat de la révolution religieuse dont l'Europe fut témoin trois cents ans après eux. Ce fait, pleinement reconnu, met les Cathares à leur place. Cet esprit de révolte, en quelque sorte permanent, contre le Saint-Siège, depuis le xn« siècle jusqu'au xvi«, où il eut un triomphe, ils le représentent à son premier âge. Ils sont les ancêtres de Wiclef, de Jean Huss, de Luther, de Calvin. Peu importe, après cela, qu'ils aient interprété l'Evangile de telle ou telle manière, qu'U faille même les croire plus près du paganisme que du christianisme, comme le veut Schmidt; ils n'en sont pas moins, à leur manière, les premiers protestants. A défaut d'autres preuves, la phraséologie injurieuse pour la cour de Rome, les invectives passionnées qui leur sont communes avec les réformés du xvi^ siècle le démontrent de reste. (Charles Molinier, loc. cit., L'Inquisition; — Schmidt, Histoire et doctrines de la secte des Cathares ou Albigeois.)

ou même des évêchés. Malgré tout, les uns et les autres faisaient de pieuses fondations et sollicitaient, par des largesses, le pardon et les prières de ceux qu'ils dépouillaient ainsi.

Persécution On comprend le succès des doctrines cathares si l'on songe,

contre d'autre part, à la tolérance de la population méridionale, au

caractère assez superficiel de ses croyances, à la facilité des mœurs, à la passion des plaisirs et au culte de la femme. Ces doctrines, très hautes pour les élus, permettaient tout et pardonnaient tout au vulgaire. Aussi Toulouse devint-elle, de bonne heure, un centre de la nouvelle secte. Dès 1022, le concile d'Orléans condamne les manichéens et quelques-uns de ces religionnaires sont brûlés à Toulouse. En juillet 11 19, le pape Calixte II préside, dans cette dernière ville, un concile où les Albigeois sont solennellement proscrits et anathématisés. A partir de cette date, tous les conciles invectivent avec menaces contre les Cathares, Patarins et autres. Mais, en dépit de ces foudres, en 1177, le comte Raimon V écrivait au chaiDitre général de Citeaux que la religion nouvelle, avait pénétré partout : « I^es prêtres eux-mêmes cèdent à la contagion; les églises sont désertes et tombent en ruines. Pour moi, ajoutait-il, je fais mon possible pour arrêter un tel fléau, mais mes forces sont inférieures à la tâche. Les personnages les plus importants de ma terre se sont laissé corrompre. La foule a suivi leur exemple et abandonne la foi, ce qui fait que. je n'ose ni ne puis réprimer le mal. » Quoi qu'on puisse penser de l'exagération assez coutumière aux hommes du moyen âge, il n'est pas douteux que la majorité de la noblesse et de la bourgeoisie toulousaines ne fût sympathique ou même acquise aux nouvelles doctrines; leurs adeptes étaient si nombreux et si influents qu'ils réduisaient presque les catholiques à cacher leur foi (^).

I. Comment cette religion, dit I,ectaire, si différente, par sa base, du catliolicisme, si opposée au tempérament sensuel et tolérant des Méridionaux, a-t-elle pu faire parmi eux tant de prosélytes? C'est que l'ascétisme rigoureux qui dérivait du principe cathare n'était obligatoire que pour le petit nombre des parfaits. On ne l'imposait pas à la masse des adliérents. Il leur suffisait, pour être sauvés, de recevoir le consolamenium à l'heure du danger. Une simple imposition des mains, un Pater noster, et le paradis était assuré ! Cette même religion n'admettait pas la Trinité. Le Christ, pour elle, n'était qu'une créature, un ange de premier ordre, et le Saint Esprit, le chef des mtelligences célestes. l,ts difficultés dogmatiques, l'Incarnation, la Résurrection, l'Ascension du Christ disparaissent, puisque Jésus ne s'était pas

En 1178, les rois Louis VII et Henri II s'émurent et sollicitèrent du pape Alexandre III l'envoi à Toulouse d'une mission pour prêcher, convertir et arrêter les progrès du mal. Elle se composait du légat Pierre de Pavie (i), d'Henri, abbé de Clairv^aux, des archevêques de Bourges et de Narbonne, des évêques de Poitiers et de Bath, avec une suite d'ecclésiastiques et une escorte de gens de guerre. Fort mal accueillis, insultés même dans les rues, ils n'en entreprirent pas moins d'épurer la ville. Un des plus riches Toulousains, le vieux Pierre Mauran, convaincu d'avoir nié la présence réelle, dut abjurer publiquement ses erreurs dans l'église Saint-Sernin, le torse et les pieds nus ; il reçut la discipline, ses biens furent confisqués, et il dut partir pour Jérusalem, servir les pauvres pendant trois ans; en attendant son départ, il devait faire, tous les dimanches, le tour des églises, nu-pieds et en se flagellant (août II 78). Quelques semaines après, deux autres sectaires, Raimon de Baimiac et Bernard Raimon, comparurent de même dans l'église Saint- Jacques, accusés par le comte de rester hérétiques, malgré leur abjuration; ils furent excommuniés. La mission n'obtint que des conversions isolées. Le légat ordonna la démolition des tours qui protégeaient les logis des nobles et riches bourgeois. C'est probablement à cette époque que fut écrêtée la tour Mauran. Mais, les envoyés pontificaux partis, la secte releva la tête; Pierre Mauran rentra en possession de ses biens et exigea même des fonctions publiques. En 1181, un nouveau vo3^age d'Henri de Clairvaux, avec une petite armée, n'aboutit qu'à la prise de Lavaur, nid de Cathares; succès sans lendemain. De nouvelles condamnations prononcées contre le catharisme, aux conciles de Latran (1179), de Vérone (1184), de Montpellier (1195), demeurèrent sans effet.

Mais, en 1194, à Raimon V, très orthodoxe et hostile à l'albigéisme, succède son fils Raimon VI qui manifeste, au contraire, une sympathie affichée p). Il s'incline devant les

Missions pontificales

Toiilou.se.

Pierre Mauran.

Raimon VI.

fait chair et n'avait qu'une humanité apparente. La Vierge aussi n'était qu'un ange et non la véritable mère du Fils de Dieu. Enfin, le Cathare n'avait pas à rechercher comment, au Jugement dernier, les corps dissous et anéantis pourraient se retrouver intacts : il cro3'ait que les âmes, seules, devaient ressusciter.

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