Cardinal de Saint-Chrysogone
2. Si nous en croyons le moine de Cemay, un des historiens de la Croisade.
prêtres cathares, reçoit leur bénédiction et leur baiser de paix, se faisant accompagner par eux dans ses vo3^ages; il refuse de punir un hérétique qui avait souillé une église et fait parodier par son bouffon les gestes de l'officiant catholique à l'autel. Il est vrai qu'il manifeste une faveur analogue aux ordres religieux et fait parade de son zèle orthodoxe; il protège les Hospitaliers et se fait recevoir dans leur ordre. Sa fille Raimonde entre au couvent des religieuses de Lespinasse. On put l'accuser de pactiser avec l'hérésie, on ne put jamais le convaincre d'être héré-
iScciiu Je Rtiuiion 11.
lie ()e Tûit/ih
tique. INIais son attitude équivoque sera la principale cause de ses malheurs. Il en faut chercher l'explication, non seulement dans son caractère, mais mieux encore dans la puissance du parti albigeois à Toulouse et chez ses principaux feudataires : le comte de Foix, surtout le vicomte de Béziers et de Carcassonne.
Innocent III. D'autre part, à la même époque, la papauté, détournée jusque-là du problème albigeois par les nécessités de la lutte contre l'Empire, jouit d'un moment de trêve qui suit la mort de Frédéric Barberousse (1190) ; et elle est représentée par un grand personnage, Innocent III, qui porta très haut la puissance pontificale, prétendit disposer des trônes et assujettir à son autorité la chrétienté entière. Avec lui, la question de la répression du catharisme va passer au premier plan de la politique romaine. Innocent III fixe d'abord la jurisprudence en matière d'hérésie. Les coupables seront exilés ou « emprisonnés, leurs biens confisqués et vendus, leurs demeures
détruites; ils perdent leurs droits civils, ne peuvent ni tester, ni hériter, ni témoigner, ni intervenir dans un acte public; après leur mort, leur cadavre doit être exhumé de la terre chrétienne et jeté à la voirie; les seigneurs et les magistrats
ont le devoir strict de les poursuivre, sous peine d'excommunication. Mais le pape écarte la peine de mort, le bûcher, châtiment ordinaire des hérétiques, et veut qu'on observe les formes régulières de la justice; il réagit contre le zèle des persécuteurs trop fanatiques. D'autre part, il travaille à épurer le clergé catholique du Midi, dont les mœurs déshonoraient l'Eglise. De 1205 à 12 10, il révoque l'évêque de Toulouse, Raimon de Rabastens, simoniaque avéré; les évêques de Béziers, de Viviers, l'archevêque de Narbonne, Béranger II, scandale du Midi. Enfin, il tente de liguer contre l'albigéisme les barons du Midi, Raimon VI, le seigneur de Montpellier, le roi d'Aragon Pierre II.
En même temps, il essaie une nouvelle campagne de con- Saint Dominique, version, suggérée et entreprise cette fois par deux Espagnols remarquables, Diego de Azévedo (^), évêque d'Osma, et le sousprieur de son chapitre, Dominique Guzman, le futur saint Dominique (^). Ceux-ci, renforcés de quelques Cisterciens, parcourent le Languedoc pieds nus et mendient pour vivre, frappant d'étonnement les populations par l'ardeur de leur foi, la flamme de leur parole et la pureté de leur vie, multipliant les controverses avec les « parfaits » et les miracles qui attestent la protection divine et la vérité de la foi catholique. Resté seul chargé de cette mission, Dominique continue son merveilleux apostolat, fonde, près de Fanjeaux (Aude), le monastère de Prouille (1206), destiné à recevoir les jeunes filles converties : ce fut l'origine des Frères Prêcheurs ou Dominicains. En 1216, Dominique s'établissait, avec quelques compagnons, à Toulouse, dans deux maisons que lui donnait le bourgeois Pierre Cellani, non loin du château Narbonnais {^).
1. D'après le P. Lacordaire [Vie de saint Dominique, Paris 1841, pp. 59 et suiv.). Mais l'orthographe des noms donnés par I^acordaire n'est pas toujours sûre.
2. Saint Dominique, né à Calahorra (vieille Castille), de l'illustre famille des Guzman; il mourut à Bologne, en 1221. Il avait fait ses études à l'Université de Palencia.
3. C'est la maison dite de l'Inquisition ; elle fut son premier cloître et devint plus tard la demeure des juges de l'Inquisition. Cellani, de son nom véritable Cella ou Silla (Sillanus ou S«7anMs), devait appartenir à une maison riche et puissante de Toulouse. Il fut l'un des fondateurs de l'ordre de Dominicains et de l'Inquisition méridionale, dont il fut vraisemblablement le premier juge avec le célèbre Guillem Arnaud. (Voir chapitre suivant : V Inquisition.) I^'ordre des Dominicains [Frires Prêcheurs) a un chef unique sous le nom de maître général; il gouverne tout l'ordre, divisé en provinces qui ont chacune à leur tête un prieur provincial ; chaque province comprend plusieurs couvents, dirigés chacun par un prieur conventuel.
Anathènie
contre
Rainion VI.
Mission
de
Pierre
de Castelnaii
à Toulouse.
Notre ville eut ainsi l'honneur d'être le berceau de la congrégation nouvelle.
Mais tous ces efforts demeurèrent vains; les légats pontificaux, les moines Renier et Gui (1198), le cardinal de Saint- Paul (1200), Pierre de Castelnau et RaouJ, moine de Fontfroide (1203), auxquels se joint Arnaud- Amalric, abbé de Cîteaux, malgré les pleins pouvoirs qui leur subordonnent le clergé du Midi, se déclarent impuissants et crient leur découragement. Le» princes méridionaux se dérobent à la croisade. Raimon VI, déjà excommunié par Célestin III, se refuse à poursuivre les Cathares aussi bien qu'à renvoyer ses routiers, ne voulant ni se désarmer ni se brouiller avec la moitié de ses sujets. En 1205, Pierre de Castelnau lui arrache une promesse qu'il ne tient pas; en 1207, le comte ne veut pas s'engager à s'unir à ses feudataires pour anéantir l'hérésie; Castelnau l'excommunie et le pape, par un bref fulminant du 29 mai 1207, prononce l'anathème contre « cet homme pestilent, contre cet insensé, ce tyran impie et abominable »; il met l'interdit sur ses états. Mais les sujets du comte le soutiennent. Les consuls de Toulouse font paraître un règlement défendant d'accuser quelqu'un d'hérésie après sa mort sans preuve formelle et, par suite, de déterrer son corps. En 1203, Pierre de Castelnau réunit tous les habitants dans une grande assemblée, leur fait prêter serment de garder la foi catholique, en leur promettant, de la part du pape, confirmation de leurs franchises. Les Toulousains jurent, mais refusent d'expulser de la ville les hérétiques et, Castelnau parti, ils oublient leur serment. Les conversions opérées par Dominique furent, au début, fort peu nombreuses, en dépit de l'atmosphère miraculeuse où la légende dominicaine a baigné l'apostolat du saint. « Les champions de Dieu, dit le chroniqueur Guillaume de Puylaurens, reconnurent que ces moyens étaient impuissants à éteindre l'incendie. » Et l'auteur de la première partie de la Chanson de la croisade, Giiillem de Tudela, se lamente devant l'insuccès : « Il ne veut pas se convertir, ce peuple égaré ! »
Toutes les dignités sont conférées par l'élection. Du rang des Dominicains sortirent Albert le Grand, saint Thomas d'Aquin, I,acordaire, Fra Angelico et Fra Bartholomeo. Ces peintres illustres portèrent leur habit. 1,'ordr^' fut supprimé en 1792. L,e P. L,acordaire le rétablit en 1839.
Il ne restait plus qu'à recourir à la force. Dès la lin de 1207, Innocent III s'adresse à Philippe- Auguste, qui se dérobe en posant des conditions inadmissibles : le roi de France, au reste, était trop occupé avec Jean sans Terre pour abandonner les avantages politiques qu'il attendait de la lutte avec le roi d'Angleterre et se lancer dans une aventure hasardée et lointaine. Sur ces entrefaites, le 15 janvier 1208, le légat Pierre de Castelnau fut assassiné par un ofhcier de Raimon VI, près de Saint-Gilles. Le comte n'avait certainement pas ordonné le meurtre, mais l'homme qui l'avait excommunié était détesté dans son entourage et dans tout le Midi. Ce fut comme un crime spontané, le réflexe cruel d'un peuple persécuté dans sa liberté de conscience. L'indignation secoua le monde catholique. « De l'affliction que le
Assassinat
de Pierre
de Castelnau.
Remparts de Toulouse Parle Je Lad CrciCà ( Botile^'ari) La.fcro,^.k',y) Tour Jii Bciirreau - ^7/a^.zo/i
pape en eut, dit la Chanson, il tint la main à sa mâchoire et invoqua saint Jacques de Compostelle. »> Ce malheureux événement allait déterminer la croisade et la ruine du Midi.
Par une circulaire du 10 mars 1208, Innocent III excom- La croisade
muniait Raimon VI, déliait ses suiets du serment de fidélité, t^^^^^^^^ttt
-" , . . par Innocent III. prononçait la confiscation de ses Etats, qu'il était permis
Humiliation
Raimon VI.
Sac de Béziers.
désormais de lui prendre; il consentait cependant à le recevoir au tribunal de la pénitence si le comte s'engageait à expulser les hérétiques de ses terres. L'abbé de Cîteaux, Arnaud- Amalric, publia l'appel à la croisade avec promesse d'indulgences, exhortant les rois de France et d'Angleterre à faire la paix et à se croiser, offrant à Philippe-Auguste les domaines des Saint-Gilles {^). Sur un nouveau refus du Capétien, on dut se contenter des seigneurs du Nord de la France, aidés de quelques croisés des Pays-Bas et d'Allemagne, lycs princes du Midi ne surent pas s'unir; le vicomte de Béziers et de Carcassonne s'obstina à ne pas aider le comte de Toulouse. Les seigneurs méridionaux avaient, de plus, à compter avec leurs propres évoques qui furent, de gré ou de force, les auxiliaires dévoués de la croisade. A Toulouse même, Raimon VI n'eut pas de plus redoutable ennemi que le nouveau titulaire du siège épiscopal, successeur de Raimon de Rabastens (1206), Folquet, de Marseille, ou Foulques, abbé de Thoronet, ancien troubadour, devenu un orthodoxe passionné. Energique et hardi, il entreprit de rétablir l'autorité épiscopale, de reconstituer la richesse de l'Eglise, de détruire l'hérésie. Mais Foulques ne pourra désarmer la défiance et les appréhensions de la grande majorité des Toulousains, même fidèles à l'Eglise, ni vaincre leur attachement à la dynastie raimondine. Aussi l'évêque, qui n'avait aucune confiance dans le comte Raimon VI, favorisa-t-il de tout son pouvoir, contre lui, les ambitions de Simon de Montfort.
Ce fut une avalanche qui, par la vallée du Rhône, descendit vers le Midi : 20.000 chevaliers, 200.000 vilains, si nous en croyons le chroniqueur {^), au reste suspect d'exagération. En juin 120g, l'armée était concentrée à Lyon, sous la conduite du légat Milon et d'Arnaud-Amalric, entourés d'archevêques et d'évêques (^) ; parmi les seigneurs figuraient le duc de Bourgogne, les comtes de Nevers et de Saint-Pol. Raimon VI, devant l'orage, s'humilia; il envoya une ambassade à Rome et, en juin 1209, fit amende honorable à Saint-
1. Cette croisade, selon l'expression de Chateaubriand, « est un abominable épisode de notre histoiri- ».