Guillem de Tudela
3. Archevêques de Sens, Reims, Rouen; évêques d'Autun, de Clermont, de Nevers, de Bayeux, de l,isieux, de Chartres.
Gilles; il s'engagea à renvoyer ses routiers et ses agents juifs, à livrer les Cathares, à obtenir son pardon des prélats avec lesquels il était en conflit, à collaborer à la croisade. Il ne fut admis dans le sanctuaire de Saint-Gilles qu'après avoir, par serment, fait sa soumission la plus complète et avoir été publiquement battu de verges; il livra sept de ses châteaux; s'il manquait à ses promesses, le comté de Melgueil devait lui être enlevé. Il joignit effectivement les croisés à Valence et les suivit jusqu'à Montpellier : c'est là qu'accourut, pour se justifier, Raimon-Roger Trencavel, vicomte de Béziers et de Carcassonne. On refusa de l'entendre. Le 21 juillet 1209, Béziers est prise et affreusement saccagée. « Jamais, dit Guillem de Tudela, même au temps des Sarrasins, on ne vit, on ne toléra un massacre aussi sauvage. » Cet épouvantable exemple frappa les hérétiques de terreur. Raimon-Roger s'enferma dans Carcassonne, qui résista. Mais, ici, les croisés se montrèrent plus humains; craignant vine dévastation systématique du pa3-s par les habitants, ils reçurent, à composition, le vicomte qui fut incarcéré et la ville qui capitula.
Les Etats de Trencavel une fois occupés et confisqués, il Simon
fallait les attribuer. Les hauts barons n'en voulaient pas; deMontfort. beaucoup de petits seigneurs, estimant leur tâche achevée, regagnaient leur pays. L'un d'entre eux, pourtant, accepta l'investiture (août 1209) ; c'était Simon de Montfort, possesseur d'un fief dans l'Ile-de-France, ardent catholique, magnifique soldat, d'une vaillance sans égale, prudent, actif et habile en même temps, mais dur, cruel, ambitieux et fort appliqué à ses intérêts (^). La besogne qui lui incombait se hérissait de difficultés, car le sac de Béziers et la prise de Carcassonne ne devaient rien terminer. Tout le reste du pays comptait de nombreux châteaux occupés par les hérétiques. Raimon VI ne s'était soumis qu'en apparence et ses sujets formaient un bloc réfractaire; le roi d'Aragon Pierre II, d'abord neutre, prenait une attitude hostile à la croisade. Enfin, l'armée des croisés demeurait chose instable, très
I. Nul ne fit la guerre avec plus de férocité; à l'incendie de Béziers, un seul fait : il fit passer par le fer et par le feu tout ce qui s'y rencontra, pour donner de la terreur aux autres et les obliger à se soumettre à la force, puisque la douceur n'avait fait que les irriter davantage (Vulson).
diminuée après les premiers succès, renouvelée de temps à autre par l'arrivée de nouveaux contingents de pèlerins. Simon de Montfort dut s'assurer un petit noyau permanent d'hommes d'armes soldés, la plupart originaires de l'Ilede-France et du Nord, qui servaient autant seulement qu'il les pouvait payer. Par la volonté des légats et de Folquet, de Toulouse, par les ambitions sournoises de Simon, la croisade allait tourner, contre la volonté du pape lui-même, en une entreprise destinée à spolier Raimon VI de ses Etats, à constituer dans le Midi, en faveur de Montfort, une vaste souveraineté.
Toulouse La première offensive des légats fut dirigée contre Toulouse,
^^^y^ ,. repaire d'hérésie, Tolosa dolosa, dit Pierre des Vaux de ,' Cernai; l'abbé de Cîteaux somma les consuls de livrer les hérétiques et les suspects habitant la cité; les consuls refusèrent, alléguant l'orthodoxie des habitants; ils furent excommuniés et la ville mise en interdit (1210) ; ils envoyèrent alors des délégués à Rome, accompagnés du comte Raimon, pour protester contre les violences et la partialité du légat. Ils se justifièrent et rapportèrent une bulle d'absolution. Mais les légats posèrent à la réconciliation des conditions onéreuses, que les Toulousains discutèrent longuement; enfin, poussés par l'évêque Folquet, ils se résignèrent et promirent une contribution de i.ooo livres pour la lutte contre l'hérésie. N'ayant pu verser que la moitié de cette somme, ils durent livrer des otages à Simon de Montfort; la ville, ayant ensuite obtenu son pardon, envoya un contingent au siège deLavaur (1211). La réconciliation ne dura guère ; le comte de Toulouse ayant failli être assassiné par un affilié de Montfort, ses sujets aperçurent le but où tendaient les envoyés pontificaux et l'évêque. Ceux-ci, d'ailleurs, se démasquèrent. Ils demandèrent aux Toulousains d'expulser Raimon VI et de recevoir le seigneur que l'Eglise désignerait pour le remplacer. Déjà, au retour de Rome, en présence de tous les habitants, le comte avait remis le château Narbonnais aux croisés. L'évêque Folquet avait organisé, surtout dans la ville, une confrérie dont les membres, portant une croix blanche, s'engageaient à défendre l'orthodoxie. Cette confrérie, très agressive, formait le parti de Montfort. LTne confrérie à croix noire se constitua, recrutée
surtout dans le bourg, peuplé de modérés ou d'hérétiques. L,es membres les plus importants en étaient Aymeric de Castelnau, Pierre de Saint- Romain, Arnaud Bernard, dit Endura ou l'hérétique, lycs deux factions ennemies se livraient defréquents combats. Le bas peuple était en majorité hostile aux légats et àl'évêque. L'entrée à Toulouse d' Arnaud- Amalric avait été accueillie sans enthousiasme. « Fort s'en étonnèrent, dit la Chanson, vieux et jeunes et même les petits enfants. » Les prêches et les exhortations de Folquet et de l'abbé de Cîteaux ne provoquèrent que railleries sceptiques. « Les habitants ne se mettent dans l'oreille rien de ce qu'on leur prêche; ils disent, au contraire, en se moquant : Tiens, l'abeille bourdonne autour de nous. » Après de longues palabres, les Toulousains finirent par refuser d'abandonner leur comte Raimon VI. Alors les clercs quittèrent la ville avec les hosties. Toulouse fut mise au ban de l'Eglise.
Dans le même temps, le comte se décidait à rompre avec les légats. Cité devant le concile de Saint-Gilles (septembre 1210), Raimon VI ne put faire la preuve qu'il avait exécuté ses engagements et subit, une fois encore, l'excommunication. Une nouvelle conférence fut réunie à Narbonne (janvier 121 1) ; y assistaient le comte de Foix et le roi d'Aragon, dont Raimon venait d'épouser la fille. Le 22 janvier, les légats remirent leur ultimatum : expulsion des hérétiques, renvoi des routiers, démolition des châteaux, droit de gîte à Toulouse pour les croisés, départ du comte pour Jérusalem, où il servira dans l'ordre des Templiers. Pierre d'Aragon, ayant lu ces propositions, répondit avec calme : « Voilà qui a besoin d'être amendé par le Père tout-puissant. » Quant à Raimon VI, il monta à cheval, quitta Narbonne, fit connaître à ses sujets l'ultimatum pontifical. Tous approuvèrent le refus de leur seigneur. L'appel aux armes fut publié. Le dé était jeté. La lutte ouverte commençait entre le comte de Toulouse et Simon de Montfort.
La croisade en reçut une nouvelle impulsion : des renforts lui arrivèrent du Nord. D'avril à novembre 1210, Montfort s'empare du château de Minerve; il y brûle « maints hérétiques et maintes folles hérétiques, qui braillent dans le feu ». Il se rend maître des forteresses de Termes et de Cabaret.
Rupture
de Raimon VI
et de
l'Eglise.
Premier siège
de
Toulouse.
Activité
de
Simon
de Montfort :
Organisation
des
pays occupés.
En I2II, c'est Lavaur qui tombe, au milieu des pires horreurs; la vénérable Giraude, dame de Lavaur, albigeoise notoire, réputée pour sa charité, est jetée vivante dans un puits. Simon se crut alors assez fort pour attaquer Toulouse. En juin, il passe l'Hers devant Montaudran, vient camper à la Grande-Iyande (^) près du bourg, avec 14.000 hommes. Son armée était inférieure en nombre aux forces toulousaines. lyCS assiégés, malgré Raimon VI, firent une sortie (18 ou 20 juin) au cours de laquelle un convoi de Montfort fut capturé et ses troupes sérieusement malmenées. Un de ses meilleurs lieutenants, Eustache de Caux, périt dans ce combat. Le 27, tandis que les croisés ravageaient la campagne, une seconde sortie des Toulousains aboutit au pillage de son camp. Dans ces conjonctures se distingua le sénéchal d'Agenais, Hugues d'Alfaro, époux d'une bâtarde de Raimon VI, qui devait suivre son beau-père dans toutes ses mauvaises fortunes. Le 29, Simon de Montfort leva le siège après avoir fait couper toutes les vignes ; ses soldats, dit la Chanson, ne trouvaient plus à se ravitailler. « Sans les fèves et sans les fruits des arbres, ils n'auraient rien eu à manger... Un pain pour un petit déjeuner valait bien deux sols. » Ils se dédommagèrent sur le pays de Foix et le Lauraguais, qu'ils mirent à sac. En septembre, Raimon VI les attaque à Castelnaudary, mais se fait battre.
Simon de Montfort employa l'année 121 2 à isoler la capitale de son ennemi. Il prit Penne, envahit l'Agenais, captura Moissac, Castelsarrasin, Verdun-sur-Garonne, Muret, Saint- Gaudens. Il resserrait ainsi autour de Toulouse le cercle d'investissement. Admirable d'endurance et d'énergie, digne du lion qui figurait dans ses armes parlantes, il était soutenu par sa femme, Alix de Montmorency, épouse ati grand cœur, qui ne le quittait guère ; par son frère Gui, par ses fils Amauri et Guiot, qui faisaient leur apprentissage des armes dans cette terrible guerre; par un groupe de fidèles. Gui de Lévis, Alain de Rouci, l'évêque Folquet, expulsé de Toulouse, tous aveuglément attachés à sa fortune. Il se portait avec rapidité partout où sa présence était nécessaire, toujours à court d'argent, mais précédé par sa réputation d'invulnérabilité.
I. Aujourd'hui, quartiers Bonntfoy, IVIiiiimes, Croix- Daurade.
apparaissant comme l'envoyé de Dieu, qui lui manifestait sa protection par des miracles, parmi les pires abominations. Pendant ce temps, Raimon VI flotte, hésite, trahi par sa famille, par son frère Beaudouin, qui se rallia à Montfort et qui fit à Raimon une guerre implacable. Pour secouer la torpeur des barons méridionaux et leur insuffler quelque intelligente énergie, il fallut le spectable de l'activité méthodique de l'homme du Nord. En septembre 1212, une Commission, nommée par Montfort et réunie à Pamiers, procède à l'organisation du pays conquis, y introduit la coutume de l'Ilede-France, l'ordre, la discipline, la centralisation; large place est faite à l'Eglise, dont les principaux bénéfices sont distribués aux clercs venus avec l'armée. Montfort s'établissait dans le Midi avec ses compagnons, comme Guillaume le Conquérant s'était établi en Angleterre un siècle et demi auparavant.
L'iiupulsion fut donnée aux puissants par le peuple. Tandis Ives Toulousains
que Philippe-Auguste se borne à protester, au nom de son invoquent
le secours Ô.Ç droit de suzerain, contre l'installation de Montfort, faisant -piç^^ d'Araeon
ainsi ses réserves pour l'avenir, les populations recourent -à Raimon VI
des arguments plus décisifs. Narbonne s'insurge contre
Amauri et Gui. Toulouse eut alors le mérite de voir clair et
d'agir à bon escient. Les consuls écrivirent au roi Pierre II
d'Aragon pour lui demander son aide contre les spoliateurs
au nom de la solidarité des princes du Midi ; la foi catholique,
à laquelle ils se proclament fidèles, n'est nullement en cause;
il s'agit d'une conquête qui menace la sécurité des voisins :
Nam tua res agitur, paries cum proximus ardet (^). Raimon VI
partit en Aragon recruter des soldats. Pierre II se décide à
agir en faveur de son gendre. Il vient à Toulouse, prend la
ville sous sa protection en y plaçant un gouverneur, envoie
une ambassade à Rome. Le débat devant la curie entre les
délégués de Montfort et ceux de l'Aragonais n'est pas sans
intérêt dramatique : c'est le procès du Nord et du Midi qui
s'y plaide. Innocent III, qui voulait marquer sa gratitude
en appelle -au pape.
I. L'incendie qui brûle chez le voisin t'intéresse directement. On trouvera la traduction de la lettre des consuls au roi d'Aragon dans VHistoire de Languedoc, vol. V^III, col. 612-619.
Condamnation
des Toulousains.
La guerre :
Bataille de Muret.
au vainqueur des infidèles {^), donna raison au Midi. Par sa lettre à Montfort (15 janvier 1213) et ses bulles des 17 et 18 janvier, le pape désavouait l'œuvre des légats, ordonnait la restitution des places conquises et se réservait de réunir une assemblée générale du lyanguedoc pour y prendre, les décisions qu'il appartiendrait.
Par malheur, à l'heure même où lettres et bulles parvenaient à destination, se réunissaient à I^avaur (-) les prélats du Midi; ceux-ci avaient leur siège fait; malgré l'intervention de Pierre II, ils n'admirent pas Raimon VI à se justifier et s'adressèrent au pape pour combattre son erreur. Une réunion à Orange, peu de temps après, agit dans le même sens. Dans toutes les lettres, Toulouse est le nid des vipères qu'il faut écraser, « le réceptacle d'immondices et de reptiles, la ville plus vicieuse que Sodome et Gomorrhe ». Ainsi pressé par l'unanimité de l'épiscopat méridional, Innocent III révoque ses bulles de janvier. Désormais, il ne pouvait y avoir ni paix ni trêve avec les mécréants ou les fauteurs d'hérésie. C'est la guerre implacable. De nouveaux croisés, parmi lesquels le prince Louis, fils de Philippe-Auguste, se rassemblent pour rejoindre l'armée de Montfort; les troupes du roi d'Aragon rallièrent l'armée toulousaine.
Montfort, prêt le premier, s'empare des châteaux voisins de Toulouse, se préparant à investir la ville. Le comte Raimon convoqua les habitants dans les prés de Montaudran; il leur exposa la nécessité, pour se donner de l'air, de reconquérir le château de Pujols, commune de Sainte-Foy-d'Aigrefeuille, tout proche de la cité; ils applaudirent à ce projet. Aussitôt, on prépare les pierrières, les engins, les fascines. La garnison de Pujols se défendit énergiquement avec moellons, « feu ardent », eau bouillante; « ceux de dessous (les assiégeants), quand ils la sentaient, s'éloignaient en se secouant et en se
1. Pierre II venait de remporter sur les Arabes la grande victoire de Las Navas de Tolosa (1212). L'Espagne a célébré jusqu'à nos jours, de façon retentissante et comme un triomphe national, le centenaire de la victoire de Las Navas de Tolosa (12 12). En l'honneur d'un tel anniversaire, flottent, tous les cent ans, dans la cathédrale de Burgos, les étendards enlevés aux Arabes, en 121 2, à Las Navas de Tolosa; aux Turcs, en 1572, à Lépante — étendards qui, d'ordinaire, sont jalousement conservés au fameux monastère de Las Huelgas (prés Burgos).