I. Chanson de la croisade
pées (Toulouse et le Toulousain) aux mains du nouveau légat, Pierre de Bénévent. C'est à celui-ci que la cité envoya une délégation et offrit des otages ; le légat reçut la ville à résipiscence, prit possession du château Narbonnais au nom du pape et en confia la garde à l'évêque Folquet. Les « faidits » ou hérétiques réconciliés pouvaient y circuler librement, à la condition d'être désarmés. Raimon VI s'était réfugié, avec sa femme et ses enfants, dans la maison de David de Roaix; il comparut, à son tour, devant Pierre de Bénévent, reçut l'absolution en s'engageant à confier, sans réserve, sa per-
Sceau Jtif Con,)ii/ô de Toiilou,ie
sonne et ses biens aux mains du Souverain pontife. Mais la bonne volonté du pape et de son légat se heurtèrent, une fois de plus, à l'opinion de l'unanimité des prélats méridionaux, qui, au concile de Montpellier (janvier 1215), envoyèrent ime supplique à Innocent III, demandant le transfert à Montfort de tous les domaines des Saint-Gilles. Montfort trouva un auxiliaire assez inattendu dans la personne de Louis de France qui arriva, avec sa troupe de chevaliers, au mois d'avril 12 15. Le prince royal et le vainqueur de Muret parcoururent, en
une marche triomphale, les domaines conquis par les croisés et virent toutes les villes s'ouvrir devant eux. Ils entrent à Toulouse, que l'évêque voulait brûler, ils en font abattre les remparts, qu'on démolit à la fin d'août 1215; garnison fut mise au château Narbonnais. Le prince Louis, sa quarantaine achevée, s'en retourna, emportant une partie du chef de saint Vincent, conser\'é à Castres, dont il fit don au monastère de Saint-Germain-des-Prés. Le légat et le pape, débordés, abandonnent le malheureux Raimon VI. Simon de Montfort occupera, comme seigneur commendataire, au nom de l'Eglise, la ville de Toulouse et le château de Foix. La croisade semblait terminée.
L'épilogue se passa à Rome, à la basilique de vSaint-Jean- Le concile de-Latran, où se réunit le concile qui devait régler définiti- "^
vement la question albigeoise (11 novembre 1215). Tqus les ' fi2i l acteurs de ce grand drame s'y étaient rendus, sauf Simon: il y avait là Gui, son frère; Raimon VI et le jeune Raimon son fils; Roger-Bernard, comte de Foix; Arnaud- Amalric, ex-abbé de Cîteaux, devenu archevêque de Narbonne; Thédise, ex-légat, devenu évêque d'Agde; l'évêque Folquet, de Toulouse, et de nombreux seigneurs méridionaux de moindre importance. Le débat prit rm tour passionné entre Folquet et le comte de Foix, qui prononça contre l'évêque un terrible réquisitoire. Comme les prélats accusaient les « faidits » d'avoir tué les pèlerins, serviteurs de Dieu, venus pour chasser les hérétiques, Arnaut de Villemur, coseigneur de Saverdun et Albigeois notoire, réplique : « Seigneur, si j'avais pu savoir que cette accusation serait mise en avant en cour de Rome, il y aurait, en \ érité, plus d'hommes sans yeux et sans narines. )> On s'indigna autour de lui « Par Dieu, se dit-on l'un à l'autre, celui-là est fol et hardi. » La grande majorité du concile se déclara contre les spoliés. Innocent III, qui était pour eux, finit par céder à la pression générale. Par le décret du 14 décembre 1215, Raimon VI était déchu de son titre de comte de Toulouse et dépouillé de ses Etats; pourvu d'une rente de 400 marcs, il devait faire pénitence le reste de ses jours. Beaucaire, Nîmes et la Provence restaient à son fils Raimon VII; Simon de Montfort gardait le reste, sous condition d'hommage au roi de France. Peu de
temps après cet arrêt célèbre, Innocent III mourait à Pérouse
(15 juillet 1216).
^Nloiitfort
à Toulouse.
Saint Dominique,
Soulèvement de la Provence.
Mais le concile de I^atran, qui consommait la ruine de l'albigéisme, prépara la revanche des vaincus. Trois ans ne s'étaient pas écoulés que la victoire de Simon de Montfort se changeait en défaite. Dans ce retour de la fortune, Toulouse a rempli le rôle capital. Un nouveau drame s'est joué dans sa vieille enceinte, drame que nous conte, avec de savoureux détails, l'auteur inconnu de la seconde partie de la Canso, bon Toulousain, ami des Raimon, pleurant leurs malheurs et vibrant d'enthousiasme à leur retour et à leur triomphe.
Le 7 mars 1216, Simon de Montfort recevait, à Toulouse, l'hommage de tous les habitants de la ville et du bourg; le lendemain, il les réunissait de nouveau pour jurer de leur être bon et fidèle seigneur, de respecter leurs coutumes et privilèges, de les défendre, de conserver à chacun son bien et de protéger l'Eglise. Mais, en même temps, il faisait raser entièrement les murailles, abattre les tours, combler les fossés, enlever les chaînes des rues; il perfectionnait les défenses du château en ôtant la terre dont il était rempli jusqu'au faîte; il aménageait un large fossé entre la ville et ses murs et ouvrait une porte à l'est. Il se méfiait de ses nouveaux sujets et prévo3^ait que la forteresse pourrait lui servir de refuge. La même année, saint Dominique, installé depuis 1214 dans la maison dite de l'Inquisition, proche du château, recevait en don, de l'évêque de Toulouse, l'église Saint-Romain ou Saint- Rome; il s'y fixait avec seize religieux et fondait le couvent des Frères Prêcheurs ou Dominicains, qui y demeura jusqu'en 1233, avant de se fixer aux Jacobins; installation symbolique, coïncidant avec celle du Français victorieux. Le saint, qui parcourut le Midi pour y établir les couvents de son ordre, revient pour la dernière fois à Toulouse en 1218, pour y revoir la ville révoltée et son œuvre compromise.
Pendant que Montfort et saint Dominique prenaient possession de Toulouse, Raimon VI et son fils, le jeune Raimon, se retiraient à Gênes, après le concile de Latran. Ils avaient
refusé d'accepter la condamnation qui les frappait et préparaient la revanche. Ils débarquèrent à Marseille et la plus grande partie de la Provence les accueillit avec transport. A Salon, à Avignon, on criait : « Toulouse..., Joie..., désormais, Dieu est avec nous. » A Avignon, on offrit aux princes un repas abondant et savoureux « avec maintes sortes de poissons et de ragoûts, des vins blancs, roux et rouges, parfumés au girofle; repas assaisonné de danses, de chansons, d'airs de vielle, de tours de jongleurs » (^). Une armée s'assemble, dont le jeune Raimon prend le commandement, tandis que son père passe en Aragon pour y recruter des soldats. Il s'empare de la ville de Beaucaire, dont Simon de Montfort, accouru rapidement, essaye vainement de sauver le château ; Montfort dut le céder, sous convention, au jeune Raimon; de graves événements le rappelaient, en effet, à Toulouse.
Raimon VI ramenait d'Espagne un corps d'Aragonais et Révolte
marchait sur son ancienne capitale. Apprenant le retour de Montfort, il n'osa attaquer et rebroussa chemin. Simon s'arrête à Montgiscard, n'étant nullement sûr des dispositions des Toulousains, qui ne l'aimaient guère : aussi détacha-t-il vers la ville une avant-garde de cavaliers, que les Toulousains arrêtèrent. Le vainqueur de IMuret laissa éclater sa fureur et, ayant réglé quelques litiges avec le comte de Foix, il atteignit Toulouse à la tête de ses troupes. Une délégation de chevaliers et de bourgeois se présenta devant lui pour apaiser sa colère. « Vous devriez y entrer avec vos palefrois, disent-ils, sans armes, avec des jupes d'orfroi, chantant et couronné de guirlandes, comme il sied à celui qui en est le seigneur... Mais voici que vous nous apportez la terreur et arrivez avec un cœur farouche de lion. » — «Par la croix où fut mis Jésus- Christ, répondit Montfort, je ne déposerai ni mon haubert ni mon heaume de Pavie que je n'aie pris des otages parmi les meilleurs de votre ville. « II, les fit garrotter et conduire au château Narbonnais, malgré les conseils de modération qui lui donnaient son frère Gui, ses meilleurs compagnons, Alain de Rouci, Hugues de Lastic (^ ) , André le Flamand ; ceux-ci