CHAPITRE VI
LA REUi\IO\ A LA COUIÎOXXE
TOULOUSE AVAAT LA r-UERRE DE C:e:VT ANS
La comtesse Jeanne ayant succombé en même temps que Mort d'Alfonse son mari sans postérité, le comté de Toulouse devenait vacant. ^^ ^^^ Jeanne. On pouvait craindre les revendications du roi d'Angleterre, ^
Henri III, descendant d'Aliénor d'Aquitaine, auquel le comté de Toulouse traité de Paris, en 1259, promettait l'Agenais, au cas de mort ^ ^^ couronne, sans enfant d'Alfonse de Poitiers. On potivait aussi redouter un nouveau soulèvement pour l'indépendance, avec l'appui du roi d'Aragon et du comte de Foix. Un historien aragonais prétend que les Toulousains dépêchèrent au fils du roi d'Aragon, pour lui offrir la couronne comtale et le presser de venir la recevoir. Mais les gens du roi agirent avec leur rapidité et leur vigueur coutumières. I^e sénéchal de Carcassonne, Guillaume de Cohardon, vint à Toulouse et prit possession des domaines languedociens d'Alfonse, au nom de son héritier, qui était aussi son neveu, Philippe III, roi de France. La cérémonie se déroula au cloître du nouveau couvent des Jacobins, le 8 octobre 12 71, en présence de vSicard Alaman, ex-lieutenant général d'Alfonse de Poitiers dans le Toulousain et l'Albigeois, du comte de Comminges, des principaux seigneurs du Midi et du corps consulaire. Aucune protestation ne s'éleva, du moins à Toulouse. Seul, profitant de cette circonstance, le comte de Foix se souleva, mais, l'année suivante, le roi Philippe, passant à Toulouse avec son armée, se rendit au château de Foix dont il s'empara.
Philippe le Hardi
Privilèges
de la ville
et du consulat.
Organisation
municipale.
L'union dti comté à la cotironne n'apporta d'abord aticim changement, au moins théoriquement. Toulouse devint le siège de la troisième sénéchaussée royale du Midi ainsi qtie d'une viguerie, établies à leur début au château Narbonnais, puis dans des bâtiments annexes édifiés au début du XIV® siècle (•'■). En dernier appel, les causes naguère réservées au comte sont jugées par la Cour du roi, ou Parlement de Paris, qui envoya à Toulouse, sous Philippe le Hardi et Philippe le Bel, des commissions temporaires (1278-80, 1287-91), origines lointaines de notre Parlement.
Aucune modification n'est faite à l'organisation administrative : Pliilippe III porte la double couronne de roi et de comte de Toulouse; il frappe monnaie, dans sa capitale du Midi, à ce double titre. La fusion définitive ne s'opérera qu'en 1361, date où le comté cessera d'exister en droit pour s'absorber dans la France monarcliiqtie.
Toulouse a gagné au change; Philippe III eut d'autres préoccupations que de contester aux consuls et aux habitants des « privilèges )\ d'ailleurs assez anciens pour être respectables. Ce prince aventuretix, qui passa son règne en expéditions au delà des Pyrénées, parut à Toulouse en janvier 1281 pour y rencontrer Pierre III d'Aragon et se brouiller avec lui. Il y revint, en 1283 (juillet), au cours de son expédition d'Aragon. Son sénéchal Eustache de Beaumarchais, homme énergique, résida beaucoup* moins dans notre ville qu'en Espagne, où il administra la Navarre pour suivre ensuite le roi dans sa désastreuse équipée de Catalogne (1285).
Se conformant à la tradition paternelle, Philippe le Hardi respecta les privilèges anciens et se montra fort enclin à en accorder de nouveaux.
Les circonstances étaient favorables pour les consuls; ils les mirent à profit. En prêtant entre les mains de Cohardon le serment au roi Philippe, ils réservèrent expressément leurs droits contestés par Alfonse. Une première satisfaction leur fut donnée, le 4 janvier 1272, par l'enquête que réclamaient depuis longtemps les Toulousains sur les bureaux de péage.
I. Sénéchaussée, rue Darqxiier, ancien enclos des Jésuites. Viguerie, entre la cour d'appel et la cour d'assises.
La liste en fut dressée par le vigtiier, avec la date d'établissement, et on supprima tous ceux qui avaient moins de quarante ans d'existence. L'année suivante (1273), le roi prescrivit une autre enquête sur le consulat, les élections, la juridiction. Il en résulta, dix ans après, en juillet 1283, une ordonnance, capitale pour l'organisation municipale, qui fixait à douze le nombre des consuls. Leur choix était fait par le \'iguier sur une liste de vingt-quatre noms, deux par partidas, qu'établissaient les consuls sortants. Ceux-ci avaient le droit de choisir un nom sur deux parmi leurs proches parents. Ils n'étaient rééligibles qu'après un intervalle de trois ans. Pour mettre fin à d'incessants conflits entre le tribunal des consuls et le viguier, Philippe le Hardi supprima la Viguerie et constitua une cour commune formée de consuls, sous la présidence du viguier. Les coutumes de Toulouse, qui devaient être écrites, furent rédigées par le Conseil du roi et promulguées par celui-ci. Leur texte, communiqué aux consuls et approuvé par eux, le 5 février 1286, constitua la Ici civile à Toulouse jusqu'en 1789. Enfin, l'exemption des leudes ou droits sur les marchandises, qu'Alfonse avait limitée aux objets de consommation, fut étendue par le roi à toutes les marchandises vendues au détail, le commerce de gros et de transit restant soumis aux taxes. En ajoutant à ces bénéfices la restitution au consulat de la nomination des bailes des métiers, on peut conclure que la réunion à la couronne a été avantageuse à la commune, surtout à l'aristocratie municipale, dont les privilèges ont été confirmés et consolidés.
Avec le fils de Philippe le Hardi, Philippe le Bel, entouré Le Livre bl.anc. de légistes fanatiques de l'autorité royale, on pouvait redouter quelque atteinte aux avantages acquis; aussi, en 1295, les consuls firent-ils codifier, par le notaire Bernard de Sainte-Eulalie, les constitutions, libertés et coutumes de Toulouse. Ce livre grand format, ou Livre blanc, comprend six parties : 1° la liste des consuls et fonctionnaires urbains, celle des partidas, la description des bannières avec leurs inscriptions, les lieux de leurs dépôts, les noms des citoyens dépositaires; 2° les coutumes de Toulouse; 3° les chartes, statuts et privilèges; 4° les lettres royales, confirmations diverses; 5° les décisions et arrêts de toute
nature concernant l'administration de la ville, émanant de la cour du roi et des tribunaux sans exception; 6° la liste des notaires qui auront la garde de ces documents. I^e Livre blanc, sorte de constitution et de code toulousain, devait fournir au corps consulaire les textes sur lesquels il pourrait se fonder pour résister, le cas échéant, aux tentatives du roi. Il constituait la charte dont les Toulousains firent jurer l'observation à plusieurs rois. Il reste le jo3^au de nos archives et un de nos plus précieux documents.
Etat de Toulouse ville royale.
Noblesse capitulaire.
Initial du cartiiliiii" iniinn de Toulouse
En somme, à dater des débuts du xiv® siècle, les « privilèges » de Toulouse ne seront pas sérieusement contestés, du moins en théorie. La ville s'administre elle-même; elle recouvre, entre les années 1335 et 1352, son tribunal municipal autonome; elle conserve les pouvoirs de police et jouit d'exemptions ou d'allégements de taxes. En fait, l'autorité royale, représentée par le viguier, la tient en surveillance et en lisière. I^a vie municipale a perdu l'intensité et la liberté des temps passés, ceux des luttes pour l'indépendance politique et religieuse. Satisfaite d'une administration à tout prendre régulière, enrichie surtout dans la période de grande prospérité économique qui s'étend sous les règnes des derniers Capétiens, de saint lyouis à Philippe de Valois, Toulouse se résigne facilement à son nouvel état de ville royale.
Au fond, ces « privilèges » importaient surtout à l'aristocratie municipale : celle-ci, qui se formait, au cours du xiii^ siècle, par la fusion des classes de la petite noblesse urbaine et du grand négoce, songeait à s'assurer le monopole du consulat, et elle y parvenait. Nul doute que, dans le siècle qui précède la guerre de Cent ans, elle n'ait accru ses richesses et ses ambitions. Un Bernard Bruno, dont nous connaissons le testament (1275), possédait une fortune très élevée et pou-
vait faire largesse de cent trente-deux legs, soit aux maisons religieuses, soit pour l'entretien des ponts de Toulouse. Un Raimon Ysalguier, dont la famille a occupé trente fois, au xiv^ siècle, les fonctions capitulaires, possédait un quartier de Toulouse, entre la rue Clémence-Isaure et la rue de l'Echarpe : chargé de la liquidation des biens des Juifs, il gagne à cette opération des sommes considérables. Ces hommes d'affaires opulents avaient tendance à monter dans la classe supérieure de la noblesse; ils achetaient des biens nobles dont ils devenaient les seigneurs. I^e 25 juin 1298, Philippe le Bel leur accorda le droit de les acquérir sans payer aucun droit de franc- fief. Ce précieux privilège, souvent contesté, fut cependant confirmé par lettres de Charles IV (mai 1324), sous la condition que les biens acquis n'aient pas de juridiction et ne soient tenus ni à l'hommage ni au serment de fidélité. Ce sont ces lettres que l'on égara et qu'on ne retrouva qu'en 1353, après avoir payé trente ans durant le franc-fief, faute de ce document. A ce sujet a été racontée l'aventure du capitoul Jean Cougoulier qui, envoyé à Paris pour obtenir confirmation de cette exemption par Jean le Bon, escroqua la municipalité du montant, c^miquement majoré, des droits de chancellerie (juin 1354). Le privilège fut renouvelé en 1420 et s'appliqua désormais aux fiefs avec justice et hommage.
Ainsi se constitua la noblesse capitulaire, préparant les voies, patiemment, à l'anoblissement automatique conféré par l'exercice de la fonction. Dès 1316, nos magistrats quittent le nom de consul, trop peu décoratif à leur gré, et s'intitulent « Domini de capitula », « Les seigneurs du chapitre des nobles de la royale ville et faubourg de Toulouse ». Déjà aussi, dès la fin du xiii^ siècle, apparaît dans le monde des juristes municipaux le mot de Capitole, désignant le lieu de réunion des consuls, comme dans l'antiquité romaine (^). Les charges municipales, au moment où elles perdent une partie de leur
I. Voir Martin Chabot, La tradition capitoline à Toulouse à la fin du XI II" siècle (Annales du Midi, 1917-18, p. 345). M. Martin Chabot analyse un curieux commentaire de la coutume de Toulouse par un notaire municipal ; celui-ci explique que le mot « Capitol » (forme romane de capitulum) ou réunion des consuls, a le même sens qu'à Rome et à Constantinople, seules villes, avec Toulouse, à posséder xm Capitole; il crée même le mot capitolenses, sjmonyme de capitularii. Le XYI" siècle n'a fait qu'hériter d'une tradition qui date de loin, comme on le voit.
contre le Clergé.
importance politique, deviennent le monopole de la classe riche et un moj^en de satisfaire sa vanité et ses ambitions.
vutte des royaux A vrai dire, les officiers royaux furent moins préoccupés de contester les privilèges municipaux que de chercher querelle au clergé. Ils travaillèrent à soumettre les clercs à la juridiction civile et à les soustraire à l'officialité. L'immunité ecclésiastique donnait lieu, en effet, à de scandaleux abus. Sous Philippe le Hardi, les consuls avaient élevé contre elle des protestations répétées; il ne manquait pas de faux tonsurés ou de soi-disant suppôts de l'Eglise qui excipaient de leur qualité pour se soustraire aux recherches du viguier ou du sénéchal. Après l'évêque Bertrand de L'Isle- Jourdain (1270-1286), qui s'était élevé, au concile de Narbonne (1279), contre les entreprises des royaux, ce fut sous Hugues de Mascaron (1286-1294) que le conflit atteignit son plus haut point d'acuité. Plusieurs fois, le sénéchal saisit le temporel de l'évêque, arracha des clercs aux lieux d'asile. Il soutenait contre l'évêque des prêtres en révolte qui arboraient les panonceaux fleurdelj^sés, signe ^e la protection royale. En 1297, le sous-viguier Jean de la Tour incarcéra au Château r officiai ou juge ecclésiastique et le procureur de la temporalité, exigeant la remise des clefs de l'évêché qu'il fit occuper par quatre sergents. En vain Mascaron en appelle-t-il au Parlement de Paris, qui lui donne raison; les officiers royaux, secondés par les plus intimes conseillers du roi, le connétable Raoul de Presles et Pierre Flottes, venus à Toulouse pour enquêter (1294), recommencent avec plus d'ardeur. C'est qu'ils étaient appu3'és par la population, hostile à l'immunité ecclésiastique et qui gardait du reste contre l'Eglise de sourdes et inconscientes rancunes. Il y a donc apparence que les bourgeois toulousains aient vécu en assez bonne intelligence avec les sénéchaux et les viguiers.
Regrets du passé. Ne reste-t-il pas cependant des regrets du passé? Il y avait assurément des familles en qui survivait le culte de l'époque raimondine; il 3^ avait des « légitimistes », comme un historien les a spirituellement nommés. Lts Roaix, qui ont illustré les fastes capitulaires, appartenaient probablement à cette catégorie. Un indice nous est fourni sur l'existence, sinon d'un parti, tout au moins de sentiments de vieille indépen-
dance et d'hostilité au nouveau régime, par l'aventure de Bernard vSaisset, aventure qui vaut à la fois pour l'histoire locale et pour l'histoire générale.
Bernard vSaisset, Toulousain, descendait d'officiers raimondins. Il ne se gênait nullement pour exj^rimer sa pensée, surtout après boire {post potum) : « Les gens de ce pays-ci n'aiment ni le roi ni les Français, qui ne leur ont fait que du mal. Avec les Français, tout va bien d'abord, mais tout finit mal... » Abbé de Saint- Antonin de Pamiers, il rendit des ser\dces diplomatiques au Saint-Siège et connut personnellement le cardinal Benoît Gaetani,. qui devint pape sous le nom de Boniface VIII. Ce pape, par une bulle du i6 septembre 1295, érigea Pamiers en évêché au profit de Bernard vSaisset, démembrant ainsi une première fois le diocèse de Toulouse, lésant le comte de Foix, Roger-Bernard, coseigneur de la ville. Saisset avait un caractère aussi difficile que son pontifical protecteur; à peine installé (1297), il joignit, à un conflit déjà ancien avec le comte de Foix, un procès nouveau avec l'évêque de Toulouse, Pierre de la Chapelle-Taillefer, pour la délimitation des territoires diocésains. C'est à ce moment (1296) que commençait la querelle fameuse entre Boniface VHI et Philippe le Bel.
Bernard Saisset ourdit alors un complot tendant à ressusciter le vieux Languedoc indépendant. Il eut l'adresse de se ser\àr du viguier de Toulouse, Guilhem Izarn, son ami intime. Au premier temps, on devait organiser une pétition des Toulousains pour l'expulsion de l'évêque qui « ne parlait pas la langue du pays »; au second temps, on proclamerait l'indépendance de Toulouse. A vrai dire, le comte de Comminges, Bernard VII, se refusa au rôle dangereux et ridicule que Saisset lui réser\'ait. Pour Roger-Bernard de Foix, son nom ne fut même pas cité. L'évêque de Tordouse avertit le roi et le sénéchal Pierre de Bruniquel, mais on considéra que le complot ne présentait pas un caractère sérieux. Cependant, Guilhem Izarn, sous prétexte de défendre les droits de la couronne, entreprit contre l'évêque Pierre les plus odieuses persécutions, confisquant ses dîmes, s'emparant de ses propriétés et de ses meubles. La veille de la fête de Saint-Louis, le prélat fut chassé de sa demeure par les sergents du viguier
Incident Bernard Saisset.
Tentative
de résurrection
du Languedoc
indépendant.
et réduit à mendier un asile dans sa propre ville épiscopale. I,e lendemain, 25 août 1300, les mêmes sergents auraient fait essuyer de mauvais traitements aux gens de l'évêque, dans l'église même des Carmes, si le sénéchal ne s'était interposé. Un fonctionnaire de l'évêché fut même incarcéré au Château. lyC pis, c'est que les consuls et la population, hostiles et excités contre le prélat, soutenaient ouvertement les officiers royaux. La première partie du plan semblait près de se réaliser. Pierre de la Chapelle-Taillefer se plaignit au roi, qui ordonna une enquête. Mais on ne sut toute la vérité que l'année suivante, quand Philippe le Bel, sur de nouvelles dénonciations, se fut décidé à prescrire à deux de ses conseillers, Jean de Picquigny, vidame d'Amiens, et Thomas le Neveu, archidiacre d'Auge à lyisieux, en mission dans le Languedoc pour d'autres objets, d'informer sur le cas de l'évêque de Pamiers. Les deux envoyés convoquèrent et entendirent des témoins, firent mettre à la torture des serviteurs du comte de Foix et de Saisset.
Arrestation L'enquête révéla surtout les vantardises, les intempé-
de Saisset. rances de langage, les projets de Bernard, sans aucun acte précis. Mais ce qui avait été établi suffisait pour autoriser le vidame d'Amiens à faire entourer, dans la nuit du 12 juillet 1301, la maison épiscopale de Saisset, qu'il cita à comparaître devant le roi, à Senlis, et dont le temporel fut saisi au profit de la couronne. L'évêque de Pamiers, escorté de soldats, comparut en octobre 1301 devant la cour du roi. Il nia tout, fut mis sous bonne garde et eût été certainement condamné si l'attention n'eût été détournée de lui par l'entrée en scène de Boniface VIII. Le pape porta la question sur un plan plus général par les fameuses bulles Salvator mundi et surtout Ausculta fili. De ce nouveau conflit sortit l'attentat d'Anagni (7 septembre 1303), l'étonnante besogne de Guillaume de Nogaret, cet autre Toulousain (^). De sorte que les chimères des « légitimistes » de Toulouse furent l'occasion du grand débat entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, qui se termina par la mort du pontife si cruellement
I. Né à Saint-Félix-de-Caraman, I,auraguais. Un nommé Pierre de Nogaret épouse une fille de Bertrand d'Alfaro, petit- fi!s du massacreur des Inquisiteurs et fils de Hugues, viguier de Toulouse (Abbé Contrasty, Les Alfaro, Rev. historique de Toulouse, 1914).
humilié et, un peu plus tard, par la nomination de Clément V et le transfert du Saint-Siège à Avignon.
Les derniers restes de l'époque raimondine sont les protestations de l'opinion contre les abus de l'Inquisition. Depuis le massacre d'Avignonet, aucun incident tragique ne s'était produit, mais l'agitation n'avait jamais cessé. Philippe le Bel avait réglementé par diverses ordonnances la procédure inquisitoriale. Cependant, les plaintes continuant, il avait envoyé de nouveau, à Toulouse, le vidame d'Amiens et l'archidiacre d'Auge pour informer et redresser les abus. Le roi paraissait fort prévenu contre les Inquisiteurs, puisqu'il écrivait, le 8 décembre 1301, à l'évêque de Toulouse : « Sous le couvert d'une répression licite, ils ont osé des choses complètement illicites; sous l'apparence de la piété, des choses impies; sous couleur de défendre la foi catholique, ils ont commis de véritables forfaits. »
Un moine franciscain de Carcassonne, Bernard Délicieux, à qui ses dons d'orateur valurent une réputation considérable dans le Midi, convainquit les commissaires royaux que tout le mal tirait son origine des Dominicains et de leur intolérante tyrannie. Il leur persuada de dénoncer l'ordre au roi comme responsable des troubles. Arrivé avec le vidame à Senlis, il s'entretint avec Philippe et s'exprima avec tant d'éloquence qu'il pensa triompher. L'écho de ses succès parvint à Carcassonne où la foule, ameutée, délivra les prisonniers de l'Inquisition. Les Dominicains protestèrent à Paris et excomnmnièrent le vidame d'Amiens. Sur ces entrefaites, Philippe le Bel vint visiter ses domaines du Midi. Il entra à Toulouse le 5 janvier 1304, escorté de Nogaret tout fier de son exploit d'Anagni, de Guillaume de Plasians et d'une foule de prélats méridionaux. Une mise en scène fort émouvante avait été organisée par Bernard Délicieux. A son appel, une foule immense était accourue de divers points du Midi. De toutes parts, sur le passage du roi, éclataient les cris de « Justice ». Philippe donna audience et Bernard Délicieux accusa nettement le confesseur du roi de soutenir les persécuteurs. Philippe le Bel, contre toute attente, se montra réservé. Il se borna à promettre l'amendement des inquisiteurs, mais refusa d'empiéter sur le droit pontifical de rémission ou de
Troubles
provenant
de
l'Inquisition.
Bernard Délicieux
Procédure inquisitoriale.
Fin des Albig-eois.
pardon. La suite sort du cadre de l'histoire toulousaine. A Carcassonne, le sans-gêne du peuple rejeta le roi du côté des Dominicains et Bernard Délicieux eut l'imprudence de s'engager, avec l'infant de Majorque, dans un complot ridicule qui avorta, de même qu'une tentative d'insurrection du Languedoc. Il fut arrêté, jugé à Avignon et, finalement, livré à une Commission présidée par l'évêque de Toulouse, qui le condamna à Vin pace. Une quinzaine de Carcassonnais périrent par la hart {^).
Il semble, au reste, que les plaintes contre la procédure inquisitoriale soient devenues moins fréquentes. Le concile de Vienne (13 octobre 1311-6 mai 1312), renouvelant les prescriptions des papes Boniface VIII et Benoît IX, enleva aux inquisiteurs la connaissance exclusive du crime d'hérésie et leur imposa la coopération des évêques du diocèse. La décision du concile, malgré les protestations des inquisiteurs de Toulouse et de Carcassonne, fut sanctionnée par la bulle MuUoyum de Clément V. La poursuite des hérétiques prend les allures d'une procédure régulière, de caractère solennel : c'est l'acte de foi ou sermon public, assises religieuses qui se tiennent à peu près tous les ans, au moins à dater de 1308, à la cathédrale, sous la présidence de l'inquisiteur assisté des grands vicaires des diocèses auxquels appartiennent les prévenus (^). On y ht les lettres des évêques donnant pouvoir à l'inquisiteur, ceUes de l'archevêque autorisant les évêques à collaborer avec lui; les magistrats, sénéchal, juge mage et viguier, prêtent le serment de poursuivre l'hérésie; l'archevêque excommunie tous ceux qui entraveront l'action de la justice inquisitoriale. Puis on proclame le lugubre palmarès : les noms des personnes condamnées à la pénitence, les pèle-
1. La condamnation du célèbre agitateur du I^anguedoc, Bernard Délicieux, ennemi infatigable de l'Inquisition et des inquisiteurs, a été racontée, ainsi que sa vie, par Hauréau; cette condamnation figure, avec quelques différences de texte, dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale ayant appartenu à Baluze — Ins. lat. 4270 — (f°5 132-136 A). Le pape Jean XXII a délégué l'archevêque de Toulouse et un certain nombre de ses sufîragants pour instruire le procès de l'accusé (Avignon, i6 juillet 1319). L'appel a été présenté le jour même, au nom du roi de France, contre cette sentence réputée trop douce par le bras séculier. Mais l'ordre d'appliquer le jugemtnt dans toute sa rigueur et d'enlever les vêtements de franciscain qu'on avait laissés à Délicieux fut donné par le pape (Avignon, 25 février 1320). — Baluze, VitcB paparum avenioncusium.)
2. Voir dans ÏHisloire de Languedoc, IX. 386-89, le récit d'un de ces « sermons », le 30 septembre 1319-
rinages, la double croix, devant et derrière, sur tous leurs habits « sauf leur chemise » — ce sont les repentants et les réconciliés — ; les noms des condamnés à la prison perpétuelle, des hérétiques morts dont on confisque les biens et déterre les ossements; les noms des contumaces et de ceux que l'Eglise abandonne au bras séculier. Cette œuvre méthodique et patiente a été terriblement efficace ; elle s'achève en 1330. Il n'y a plus d'Albigeois et presque plus de Vaudois ou Pauvres de L^'on ni de Fraticelli (^). Il a fallu plus d'un siècle pour assurer le triomphe complet — mais momentané — de la foi catholique.
Si les victimes de l'Inquisition bénéficiaient souvent de la Les Juifs, pitié populaire, il n'en était pas de même des Juifs, que Philippe le Bel persécuta si durement. Ils avaient déjà connu des heures d' infort ime sous le comte Alfonse qui, de concert avec son frère, avait fait saisir et détruire tous les exemplaires du Talmud. Tolérés jadis et même favorablement traités par les seigneurs du Midi, particulièrement par les Raimon, ils furent en butte à la haine des hommes du Nord, dont la religion était plus scrupuleuse et plus agressive. Pourtant, au début du règne de Philippe le Bel, les juiveries du Midi étaient encore nombreuses et prospères. Moins importante peut-être que celles de Carcassonne, Montpellier et surtout Narbonne, celle de Toulouse ne laissait pas d'être considérable. Elle occupait le quartier Joutx- Aiguës et Saint- Remésy où une rue, aujourd'hui disparue, portait leur nom. Non loin de là, dit-on, s'étendait leur cimetière, sur l'emplacement actuel de la rue de Metz, de la rue de l'Echarpe et de l'hôtel d'Assézat, nécropole qui avait dû remplacer le cimetière situé hors les murs, entre la porte Narbonnaise et la porte Montgaillard, à moins que la colonie ne fût assez peuplée pour avoir un double champ de morts. Ces juiveries demeuraient fort isolées du milieu chrétien; elles vivaient d'une vie
I. L,es doctrines des Vaudois se rapprochaient, comme celles des Albigeois, du manichéisme. Les Fraticelli prétendaient que les péchés les plus graves ne les souillaient jamais. Cette hérésie était née dans le Tiers ordre de Saint-François «l'Assise.
Voir plus haut, en note, la procédure inquisitoriale à ses débuts.
intellectuelle intense. L'esprit philosophique, précurseur de la pensée libre des temps modernes, y naissait des spéculations religieuses. Les Juifs étaient riches de biens immobiliers et mobiliers; détenteurs de valeurs monnayées considérables, ils prêtaient à tous, même à l'Eglise; leurs créances constituaient une grande partie de leur fortune. Mais ils restaient exposés à des confiscations périodiques et partielles, sous prétexte d'usure. L'avidité des rois et de leurs officiers, la jalousie des chrétiens, la mauvaise foi des débiteurs guettaient en eux une proie facile et tentante.
Spoliation Or, par une lettre du 21 juin 1306, le roi Philippe ordonnait
et expulsion. ^ toute autorité civile et religieuse de Toulouse de prêter aide et main-forte à ses commissaires, Jean de Saint-Just, grand chantre d'Albi et clerc du roi, Guillaume de Nogaret, son conseiller, et Biaise Loup, son sénéchal de Toulouse, pour la mission qui leur avait été confiée de vive voix. Exactement un mois après, à Toulouse comme dans le reste du royaume, tous les Juifs étaient arrêtés, leurs biens et livres de commerce mis sous séquestre. Après inventaire du mobilier, on procéda à la vente publique de leurs immeubles, en échelonnant les opérations pour éviter leur dépréciation. L'or et l'argent eurent la Monnaie comme destination. Les créances saisies, au recouvrement desquelles on intéressait les dénonciateurs, car les débiteurs ne se déclaraient pas toujours, dans la crainte d'être traités par le fisc plus rigoureusement que par leurs créanciers juifs, furent perçues par le roi. Raimon Ysalguier, changeur et consul en 1295, chargé de la liquidation des biens dans la sénéchaussée de Toulouse, encaissa de ce chef 75.264 livres tournois. Cette opération lui rapporta, sans doute, non moins qu'au roi, car il put acheter les terrains situés entre le puits de la Roue, la rue Malcousinat et la ruelle des Ysalguier (^), où l'on suppose que se trouvait le cimetière judaïque. Réfugiés en Aragon ou à Majorque, les Juifs rentrèrent d'abord en 1311, puis, encore une fois expulsés, ils reparurent de nouveau en 1315, après l'ordonnance du 18 juillet, rendue par le roi Louis X. Ils ne recouvrèrent que le tiers de leurs créances; leurs biens-fonds étaient perdus; les communautés ne purent jamais retrouver leur splendeur