Rue de la Trinité
n'avait aucune confiance aux milices toulousaines, prétendant qu'elles ne pouvaient faire meilleur « exploit que garder leur ville ». On défendit les mascarades du carnaval et toutes réjouissances ou joutes. Une grande armée se rassembla dans nos murs. Le 5 octobre, le Prince Noir sortit de Bordeaux, se jeta sur l'Armagnac, qu'il ravagea pour se venger des victoires du comte; puis, il passa la Garonne, entre Roques et Pinsaguel, défilant à une lieue de Toulouse, sans que l'armée française tentât la moindre attaque. Le viguier avait ordonné d'évacuer le plat pays et de se retirer dans les villes closes. Le lundi 26 octobre 1355, le Prince Noir occupait les hauteurs entre Ariège et Garonne, avec son armée composée de 1.500 lances, 2.000 archers gascons et béarnais et 3.000 bideaux. Il renonça à attaquer Saint-Cyprien et préféra tourner Toulouse pour gagner le Bas-Languedoc. Entre temps, il livra au pillage les domaines des Ysalguier, à Pinsaguel, et ceux de Morlas d'Auzil, famille du lieutenant du sénéchal Agout de Baux. Le 28 octobre, après un jour de repos, le Prince Noir descendit par la plaine de l'Hers (^). Il ravagea l'opulent Lauraguais, brûla Castelnaudar}^, Castanet, Carbonne, Miremont, Montgiscard, Baziège, Avignonet, Mas-Saintes-Puelles. La ville basse de Carcassonne résista courageusement, rue par rue; le prince l'incendia, mais n'osa attaquer la cité. Il recula devant Narbonne (8 novembre) et revint à Bordeaux par Limoux, Mazères, La Bastide-de-Sérou, repassa la Garonne à Carbonne, pourchassant un corps du comte d'Armagnac, qui s'enferma dans Gimont. Il était rentré, le 9 décembre, chargé d'un butin considérable, ayant détruit cinq cents localités, pillé notre terre « moult riche et plantureuse », où les maisons, selon Froissart, regorgeaient d'étoffes et de joyaux. Il n'avait rien conquis, mais cette chevauchée laissa un souvenir profond. La dureté du prince, la rage froide de destruction de son armée, prélude des ravages systématiques des « Compagnies », répandirent dans le Midi la terreur du nom anglais; les soldats français perdirent confiance en leurs chefs, qui, avec des forces bien supérieures, étaient demeurés inertes et n'avaient même pas su barrer le passage de la
I. Voir Roschach. Les quatre journées du Prince Noir dans la viguerie de Toulouse (Mém. de l'Acad. des Sciences, 1906).
posées aux subsides.
Garonne. C'est le début des grandes infortunes : le peuple, au Midi comme au Nord, doutant de ceux qui ont la charge de le défendre, songe à se protéger lui-même et à gérer ses propres affaires.
Tandis que les villes se resserrent dans leurs murailles, les Etats généraux
Etats des sénéchaussées du Midi se réunissent à Toulouse, ^ ^^ (mars 1356).
^1 i 11 11-. T.-r 1 • / X Conditions
en mars 1356, dans la salle neuve du château Narbonnais (^j,
convoqués par les commissaires royaux Jean Chalemard, président du parlement de Paris, et Robert de Clermont, maréchal du Dauphin, duc de Normandie. ly' orateur du tiers état était Arnaud de Faye (^), docteur es lois, capitoul. L,a classe qu'il représentait souffrait plus que les autres de la gtierre, des réquisitions et des levées d'impôts; elle comptait des hommes d'expérience, patriotes, mais qui n'entendaient gaspiller ni les forces du pays, ni son argent. Sous son infltience, les Etats votèrent une taxe de 6 deniers par livre sur toutes les marchandises et d'un mouton d'or par feu. Mais ils posèrent comme conditions que le Dauphin, duc de Normandie, investi par son père du gouvernement du I^anguedoc, vînt en personne défendre la province; que la levée des subsides fût faite par les délégués des communautés et ne commençât que lorsque le consentement de toutes aurait été obtenu; que l'argent recueilli servît uniquement à la défense du pays; que les levées fussent suspendues si la guerre se transportait ailleurs; que les consuls de Toulouse contrôlassent la frappe des monnaies pour éviter les altérations, et qu'une amnistie couvrît toutes les infractions aux ordonnances monétaires.
Le roi Jean ne fit droit que partiellement à ces réclamations; il nomma lieutenant en Languedoc son second fils, Jean, comte de Poitiers, le futur duc de Berry, adolescent de quinze ans, qui ne vint même pas et se fit représenter par le Comte d'Armagnac. Cehii-ci concentra son armée à Toulouse (avril 1356), et sa seule présence empêcha les Anglais,
Poitiers ; Etats générairx
d"Oc (octobre 1356).
1. Au nord du château, sur la rue de l'Inquisition, en face de la rue des Renforts.
2. 1,'Histoire Générale di Lingiisdoc (IX-677) dit Arnaud de Faye, mais les anciens annalist.-s [Du Rozoi, II- 2 5 7, I^af aille) et, après eux, du Mège, Institution, 11-68), Gourdon de Genouilhac (Hist. du Capitoulat, 152), indiquent Arnaud Lafaye ou de Lafaye.
Le deuil
du Languedoc.
Mesures
de contrôle
et de défense.
parvenus sous les murs d'Auch, d'envahir la région toulousaine. Le Prince Noir se détourna sur l'Auvergne, le Poitou et le Berry, qu'il mit à sac. Le 19 septembre, le roi Jean, qui s'était lancé à sa poursuite avec de grandes forces, se faisait battre et prendre à Maupertuis, près Poitiers. Sauf le sénéchal de Toulouse, Pierre d'Aubigny, il n'y avait parmi les prisonniers ou les morts que fort peu de barons languedociens. Mais ce désastre n'en eut pas moins, dans nos régions, une immense répercussion.
Les Etats du Languedoc se réunirent de nouveau à Toulouse, le 15 octobre 1356; ils décrétèrent d'abord un deuil public d'un an, ordonnant que «homme ne femme dudit pa3^s de Languedoc ne porteroit pas, le dit an, se le roi n'estoit avant délivré, or, ne argent, ne perles, ne vair, ne gris, robes ne chapperons découppés, ne autres cointises quelconques, et que auciuis menestériers, jugleurs ne joueraient de leurs mestiers«. Toulouse mit à la disposition du comte d'Armagnac meubles, vaisselle d'argent et provisions de bouche, qu'il envo3^a au royal prisonnier de Bordeaux. Noblesse et capitouls prièrent le lieutenant gouverneur de travailler à la délivrance du roi. Les Etats offrirent d'entretenir pendant un an 5.000 hommes d'armes, i.ooo sergents à cheval, 4.000 arbalétriers ou pavoisiers, tant à pied que montés, à raison de 15 écus d'or par mois et par homme d'armes et 7 et demi par sergent ou arbalétrier. Ils offrirent, de plus, un capage ou capitation de 3 deniers tournois par semaine et par feu, les nobles devant payer le double; et, pour deux ans, une taxe destinée à l'entretien des troupes, les nobles étant exemptés. Mais les Etats se réservèrent la levée et la comptabilité de l'aide, qu'ils confièrent à vingt-quatre élus et à douze commissaires aux comptes; ils interdirent de modifier le cours des monnaies (^) et décidèrent qu'ils se réuniraient quand ils le jugeraient utile. Le comte d'Armagnac accepta toutes ces offres, le 21 octobre, et le dauphin Charles, à qui l'on avait envo3'é des commissaires, ratifia, en février 1357, l'acceptation de son lieutenant.
I. Réunis à Béziers, en mars 1357, les Etats firent un règlement pour le cours des monnaies. Ceux d'avril 1358 furent dirigés par le capitoul Jean de Molins, homme de grand sens et de belle éloquence.
Le i^r mai 1357, les Etats s'assemblèrent encore à Toulouse. Soulèvement Ils décidèrent de continuer la levée de la capitation, en dépit ^^ Toxilouse de la trêve de deux ans conclue, le 23 mars, entre Edouard III et Jean II. Mais la masse populaire ne l'entendit pas ainsi. Le 9 mai, elle se révolta contre le paiement du nouvel impôt, bloqua le comte d'Armagnac et ses officiers au château Narbonnais, incendia la grande porte de la Cour-Neuve, envahit le palais aux cris de « Moran les tra^^dours... ad ignem, ad ignem ! » Les logis des officiers furent brûlés et pillés. Plusieurs semaines, l'émeute resta maîtresse de la ville. Le comte, qui était parvenu à s'évader et à se réfugier à Verdun, rentra le 17 juin. Cependant, il ne se montra pas sévère. Les Anglais avaient trop d'intelligences dans le Midi pour qu'il ne fût pas impolitique de s'aliéner la capitale par une excessive sévérité; pour tout dire, le comte avait contre lui un parti puissant à Toulouse. Au reste, il fut bientôt rappelé sur d'autres théâtres d'opérations. Le 4 mars 1358, Jean, comte de Poitiers, frère du Dauphin, faisait son entrée à Toulouse. En mai, le jeune prince y réunit les députés des communautés pour en obtenir des subsides, dont la levée devait toujours être surveillée par un élu dans chaque sénéchaussée. En juillet, les Etats, réunis à Montpellier, discutèrent le traité fait par Jean II (^) pour sa rançon; ils envoyèrent à Londres une délégation pour visiter le roi et lui porter l'assurance de leur dévouement; au nombre des huit députés figuraient Bernard de Vignes et Arnaud-Bernard Ruphi, chevaliers, envoyés spéciaux des consuls et du peuple de Toulouse. A son retour, cette mission fut détroussée par des gens d'armes qui, en outre, firent emprisonner les députés par le chapitre de Lyon, comme ennemis du roi. Ces malheureux ne sortirent de prison que sur l'intervention du comte de Poitiers.
C'est que la région toulousaine était entourée de com- La campagne
pagnies de mercenaires et de routiers, au servàce des Anglais ^^^ routiers.
,^ • . .., 1 . ■ ^ Rivalité
ou des Français, qui occupaient le pa^-s et le mettaient en entre
coupe réglée lorsque des trêves interrompaient les opérations Foix et Aimagnac
régulières. Ce fléau des ravages s'ajoute aux misères de la
guerre. Il nécessitera un effort militaire et financier presque