CHAPITRE PREMIER
HISTOIRE DU RÉGIMSai DES HUSSARDS DE BERCQENY
DEPUIS 4« DE l'arme (1720 A 4792).
Après avoir décrit les différentes péripéties où se trouvèrent les escadrons du comte de Bercheny, leur entrée en France, leur apparition momentanée dans nos rangs, leur retour en Hongrie, leurs derniers clïorts pour enlever leur patrie à Tasservissement de TAutriche, nous les avons vns revenir en France et leur colonel offrir de nouveau leurs services au roi Louis XIV, en 1712. Nous avons vu le grand roi leur faire un accueil digne de leur valeur et son successeur Louis XY élever ces escadrons à la dignité de régiment en 4720, et plus tard, le colonel luimême, à celle de maréchal do Franco.
C'est bien quelque chose, c'est un grand honneur que ce bâton de maréchal glorieusement offert au chef, à côté de Thonneur accordé aux soldats' de servir la France; ce sont des titres de noblesse qui ne s'oublient jamais et qui obligent doublement. Leur passé en était digne; l'avenir ne le démentit pas. Suivons le courant des choses.
De 1713 à 1733, dit V Histoire de l'Armée, l'Europe se reposa de près d'un siècle de guerre. Vingt années de paix avaient retrempé le soldat. La tempête allait éclater. C'était encore une fois entre la France et rAutriche,
La France mit sur pied deux années. Tune, pour entrer en ADemagne, Tantre en Italie. L*armée d'Allemagne était aux
ordres du maréchal de Berwick. C'est à celle-ci que fut affecté le nouveau régiment des hussards de fiercheny. C'est là qu'il fit ses premières armes et cueillit ses nouveaux lauriers.
Année d'Allemagne (1733-1736).— H églment des hussards de Bercheoy ; toujours coloneli le comte de Berclieu; père. — Six escadrons*
Le régiment est aux avant-postes, éclaire la marche et précède le mouvement de Tannée sur Khel ; cette place est enlevée ; le mouvement se poursuit sur Philisbourg; on met le siège devant cette place, qui capitule après quelques jours, et les hussards de Berchcny, rangés en bataille, voient les clés de la ville respectueusement déposées aux pieds du vainqueur» le commandant en dief, duc de Berwick, qu'un boulet de canon venait d'emporter.
L'armée d'Italie est victorieuse comme celle d'Allemagne. Toutes deux vont marcher sur Vienne ; mais la France, toujours généreuse, offre la paix à l'Autriche, qui Taccepte sans hésiter
En 4738 un jeune homme du nom de Jantasen, né à Ingelsheim, s*engage aux hussards de Bercheny, y reste pendant soixante ans et devient par le fait, le doyen de l'arme et probablement de toute l'armée (4).
Le régiment prend ses quartiers d'hiver. En 4740 , les hostilités recommencent; il rejoint l'armée d'Allemagne, assiste au
(1) A cinquante-neuf ans de dislance, nous le verrons, vieux capi» taine au régiment, venir apporter à Parts les drapeaux conquis par l'armée d'IiaUe, en
siège de Francfort et à quelques autres affaires. Les opéralbiis se ralentissent, il revient sur le Rhin.
J*ai vu, au ministère de la guerre, une très belle aquarelle représentant un bivouac du régiment de fierclieny, dans cette campagne; c'est devant Francfort. Les chevaux sont au piquet» parfaitement enhamachés; les hussards, en tenue de campagne, sont debout, chantant, parlant, devisant de la guerre et de tout. L'ensemble et les détails sont frappant d'identité. £n 4744, l'année d'Allemagne est aux ordres du maréchal de Goigny. Bientôt le régiment de Bercheny laisse le Rhin pour la Flandre et la Belgique. Il va faire partie de cette armée commandée par le maréchal de Saxe.
Le 44 mai 4745, nous gagnons la célèbre bataille de Fontenoy. Bercheny n'avait encore rien vu de pareil; c'était son grand premier baptême de feu. Fontenoy est une de nos grandes victoires, digne d'Eylau, de Wagram et d'Àusterlitz. Elle nous ouvrait les portes des Pays-Bas, où plus tard, en 1793, le 4^ hussards devait revenir combattre avec une gloire égale à celle de ses pères. Le pays se trouvait conquis. C'était le firuit,. après Fontenoy, de deux autres batailles : à Raucoux, 4 4 octobre 1746; à Lawfeld, 2 juillet 1747.
A Fontenoy, Tennemi avait tout perdu, excepté 40,200 hommes; à Raucout, on lui avait pris 50 pièces de canons, 9 drapeaux, 3,000 hommes, tué ou blessé 42,000.
A Lawfeld, 29 canons, 16 drapeaux, 8,000 hommes, étaient tombés entre nos mains; 40,000 étaient restés sur le champ d'honneur.
Sous TEmpire, nos armées n'ont pas mieux travaillé, et le régiment des hussards de Bercheny ne pouvait pas mieux trouver pour foire son école de brigade et de division, et son
apprentissage du métier.
Le roi, toujours humain, préférait la couronne civique à la couronne militaire; toujours vainqueur, il voulait la paix et ne pouvait la faire accepter. Enfin, la prise de BergH)p-Zom et da Maëstricht l'amenèrent forcément, et le 12 mai 1748 eurent lieu les conditions, que Louis XV sut dicter en roi.
Notre régiment est dirigé sur France, où U reprend ses cantonnements , le casernement étant encore rare à cette époque. 11 venait goûter les douceurs du repos, sous les palmes de la Victoire.
En 4751, le colonel comte de Bercheny passe maréchal de
canip; il y avait plus de cinquante ans qu'il portait les armes pour la Hongrie ou pour la France ; cinquante ans, c'est encore long pour deux étoiles sur des épaulettes à grains d'épinard. A cette date, il laissa le régiment à son fds ainé.
Bégimeni des hussards de Bercheny; colonel, le comte de Berdieny, fils atoé du précédent, 6 -escadrons ( 1751 à 1761). ^ Campagne d'Allemagne (1757), contre la Prusse et l'Angleterre.
Deux armées françaises envahissent, l'une le Hanovre, l'autre la Saxe; commandées : la première, par le maréchal d'£strées, la seconde, par le général de Soubise.
Les opérations peuvent se résumer ainsi :
Belle bataille d'Hasembeck, due au génie du général Chevert;
Conquête du Hanovre et pays limitrophes;
Bataille de Lutemberg, en 475S; 9B canons et 4,000 hommes pris à l'ennemi ; ' •
Bataille de Berg, en 1759, autre victoire, Tennemi perd 6,000 hommes.
Ce fut au milieu de ces triomphes» que le régimeal des hussards de Berebeny, qui se trouvait à Tarmée de Saxe, apprit .
rélévation de son ancien colonel, le comte de Bercheny père, à la dignité de maréchal de France. Huit années lui avaient suffi pour les deux grades de maréchal de camp et de lieutenant général. C'était une compensation de la lenteur du passé.
Revenons aux périls de la guerre, après avoir fait halte auprès de ses gloires*
En 4760, prise de Rbinsberg et secours jeté dans Wesel, assiégé par Tennemi; c'est le général duc de Castries qui eut rhonneur de cette afiEiedre.
Bataille de Glostercamp; le mot : c A moi, Auvergne, ce sont les ennemis! » sauve l'armée et la fait vaincre au prix du sang du capitaine d'Assas, qui ne craint pas de s'immoler à son devoir; c'est le martyre du genre; les victoires, en effet, ne s'achètent que par le sacrifice, résultat de Fahnégation et du dévouement.
En 4764 et 4762, nouvelles batailles; la victoire, parfois difficUe et capricieuse, partage presque également ses faveurs entre
les belligérants. Les uns et les autres font des pertes inunenses.
Le 7 novembre 4762 nous apporte la paix signée, ledit jour, à Fontainebleau.
De son côté, le régiment des hussards de Bercheny avait beaucoup souiïert ; tant d'aHaires partielles ou générales l'avaient plus que décimé.
Cette année 4762, son colonel, qui avait partagé ses fatigues et ses victoires et blanchi sous son drapeau, le légua à son jeune frère, qui le garda jusqu'en 4794. Ce fut à partir de cette époque (1762), que, pour combler ses vides, l'on admit, dans ses rangs, un grand nombre d'engagés français. On se rappelle que le régiment n'était composé que d'étrangers.
On employa les années qui sâivirent à le remonter en hommes, en chevaux, en eiïets. La sollicitude du nouveau colonel et de ses of&ciers se multiplia donc en rat^ directe des circons* tances, et pour qu'ils eussent plus de faeifité dans la réorgani*sation du corps, la ville de Metz leur fut assignée pour garnison. Metz est, encore de nos jours, la ville de formation ou de remaniement des régiments. Les guides y forent formés en 4848, et les voltigeurs de la garde en 4853. ^
La musique ne fut pas oubliée et celle des Bercheny marqua parmi les plus habiles du temps. Tous les instruments y étaient représentés d'une manière fort avantageuse, même la grosse caisse, la caisse roulante, les timballes. Les instruments de bois le disputaient à ceux de cuivre ; le personnel était nombreux et savant; c'est que le colonel était amateur, et c'est tout dire. Mais un instant d'arrêt; U est temps de procéder à l'instaUation du régiment dans sa nouvelle garnison.
Régiineot des hussards de Bercbeny; ootonel» le comte de Bercbenj, deuxième fils da maréchal de France; liemenant-coloDel, le comte
. d'Eslherfaazy, fils de Tancien vice-roi de Hongrie. — Les six escadrons (1762) à Mets.
Nous sommes à la paix; reposons-nous un instant sous nos armes, puisque, nous aussi, nous avons feit campagne, en traçant cette légère esquisse des premières expéditions du régiment. Je dis : légère esquisse; hélas! i'éloignement des époques est parfois fatale à Thistoire; beaucoup de détails sont ensevelis dans la nuit des temps et s'y perdent. Aujourd'hui nous allons marcher d'un pas plus ample, car, à partir de cette date, nous avons en main cette chaîne de tradition dont nous avons parlé
au commencement de cet ouvmge et qui va guider nos pas, jusqu'à nos jours, à travers les ciiamps variés de Thistoire que nous écrivons.
Nous nous occupions, disions-nous tout à l'heure, de la réorganisation du corps. L*époque était au progrès et nos hussards aussi, tellement que lenr uniforme qui, en principe, tenait du négligé du cosaque, nrrivail alors à la coquellfrie du fashioaable. Le pourpoint des escadrons de formation était devenu un beau dolman bleu ciel, à cinq rangs de boutons, et la peau d*ours une superbe polisse iiièiiio couleur, bordée d'une fourrure en laine noire d'agneau naissant; le nœud hongrois, les tresses blanches pour le soldat, d'argent pour Tofficier, y avaient remplacé la corde primitive ; la buffleterie était soignée à Tave* nant et une belle ceinture cramoisie dessinait la taille de rélcganl hussard. Le pantalon, d^autre part, avait revêtu les agréments de la forme. Ajoutons à toutes les grâces de cette tenue, les soins recherchés qu'il prenait pour la faire valoir. Moustache bien cirée sui* la lèvre supérieure; cheveux poudrés, hssés, retombant en catogans tressés sur les deux tempes; par derrière, en queue, nouée avec un ruban papillotant sur la nuque; 'botte rouge en grande tenue, et l'éperon à moulinet battant le pavé.
Un cheval Ussé comme le maître, touiïes de rubans à la tète et à la queue; pactage bien fait, bien ficelé; porte-manteau bien arrondi; scliahra^fue en j)eau de mouton; housse armoriée, couleur du dolman; et voilà le coursier et le hussard français, dans cette nouvelle période de son existence.
Après ces préliminaires de toilette , le colonel voulut faire , à la ville de Metz, parade de son beau régiment. Une grande revue est annoncée. Pour cette fête, MJ^^ la comtesse de fiercheny, son épouse, fait cadeau à chaque houzard d*un gilet de hazin blanc à mettie sous le dolman. (Récits de famille.)
Nous allons assister d'esprit, car les temps sont malheureusement loÎQ de nous, et toujours de cœur, à cette cérémonie militaire.
liiiniédiatenicnt avant celle du colonel, les chefs d'escadron ont passé une revue préparatoire. Tout est en ordre. On part pour la place d'Armes.
L'avant-j^'arde précède de cinquante pas, le mousqueton au poing. Les trompettes sonnent la marche; elles ont leurs banderoUes d'ordonnance. Le régiment est en mouvement.
La musique est au complet ; ses instruments en cuivre sont brillants au jaune d'or. Elle porte, ainsi que les tronijjettes, le koiback hongrois, avec la flamme ccarlate. Ses tresses, sur le bleu ciel, sont rouges et noires. Son aspect et ses fanfares ouvrent délicieusement la trto de colonne.
Le iieutenaut-coiouei comte d'£stherhazy nous ayant laissé, pour former et commander un régiment à lui, c'est le mestre de rainp baron de Tliuiiiery qui lui succède; il est à son poste d'honneur; à droite et à gauche, le major et un conmiandant. Suivent au pas les six escadrons; ceux d'élite, premier et dernier, ont le koiback; le centre a le talpack à bandes rouges. Olte belle coilTure était le complément ohligé de l'uniforme; c'était un grand progrès, si on se rappelle le petit bonnet primitif. Celle-ci encadrait parfaitement la figure de nos hussards et ajoutait à leur [dn sionoriiic marlialo, un cachet encore plus guerrier. Au coaimandctiiont qui se fait en allemand, le régiment se range en bataille ; il reste en position de : place, repos. Les coursiers hennissent au son des instruments et semblent orgueilleux et fiers de leurs cavaliers.
Alors la musique, quelques officiers et un peloton d'escorte se portent aunlevant du colonel et vont prendre le drapeau à son logement.
Sondain, le cortège apparail. Les trompettes et les instmments retentissent. Le colonel comte de Bercheny s'ayanoe sur
un magnifique cheval; M"® la cuiiilesso de Berclieiiy, son . épouse, est près de lui, sur un cheval richement caparaçonné. Elle est vêtue en amazone, avec agréments et fourrure à la hongroise; elle pose avec grâce et dignité, semblable à une héroïne des anciens jours. Un groupe d'officiers les entoure et leur sert d^état-major. La tenue est des plus brillantes. L'or, l'argent, les pierreries font jaillir sur les - uniformes, les mille feux du soleil qu'ils reflètent.
Lés hussards de Fescorte montrent fièrement sur leur hras gauche les vieux chevrons de leurs campagnes.
Mais, au milieu et au-dessus de tous paraît avec une attitude gigantesque, le colonel comte de Bercheny; c'était un superbe
homme, en effet, que le colonel de Bercheny; il avait, selon le langage du temps, au moins 5 pieds 6 pouces; c'était un soldat hors ligne, et quand il paraissait à la tête de ses escadrons, rehaussé par son riche kolback et son plumet, sa pelisse fourrée de zibeline et couverte, ainsi que sou dohuan, d'argent tressé, ce dernier orné de cinq rangs de pierres précieuses en vrai (1), étincelantes de miUe couleurs , on eût dit le héros de la guerre, le génie des combats, descendu des cieux; on pouvait dire de lui, comme autrelois de saint Louis, roi de France : « Jamais m tis un si bel komme. »
Cependant, le cortège est en face du régiment. Les trompettes sonnent au drapeau ; celui-ci , salué , prend rang au milieu des escadrons. Le colonel se porte à leur hauteur et passe, avec son état-major, devant leur front.
Tout à coup, un commandement se fait entendre : « Garde (1) MUeiU deê veillées du château du PartySoubUe.
» à vûusl Escadrons, ouvrez vos rangs; second rang, à distance, » en arrière, marche I » Le mouvement s'exécute et le edonel,
commençant par la lùit' de colonno, fait une inspection de détail sur chaque homme, chaque cheval en particulier. La première tigne terminée, il remonte à la téte de la seconde; Tinspection est la même; il la termine par la ganche.
La musique fait entendre ses mcillcLurs morceaux; la population est immense et laisse éclater sa joie ; la revue allait an mieux; c'était un vrai triom^ihc, une véritable ovation pour M. et M"® de Berchen\ . Alors le colonel prend [)osilion pour le déhlé; les escadrons rompent par pelotons et opèrent, avec la plus grande précision, leur mouvement en avant, au trot et au galop. Puis, un dernier commandement, et le régiment rentre à sa caserne.
L'escorte reconduit le colonel et le drapeau. C'était un beau jour de plus à enregistrer dans les fastes militaires 'de nos hussards. Au moins, celui-là n'avait que des roses; il ne laissait, après lui, aucun regret. U en est assez d'autres qui provoquent des pleurs.
Et, trois quarts de siècle plus tard (c'était la [)reniière fois que je voyais le régiment, après le sacerdoce que j'avais embrassé, pour le lui consacrer, comme aumônier), le prêtre qui a riionneur d'écrire ces lignes, assistait à une revue semblable du i^^ régiment de hussards, ancien Bercheny, présenté devant le front de bataille par le lieutenant-colonel du temps.
C'est ({ue, moi aussi, j'étais du rétament; j'étais là chez moi, et en voici la preuve :
Cette année 4775, en efifet, un jeune homme des environs de Metz s'engageait volontairement, à Metz même, -dans les hussards de Bercheny. Il était français, né à Freymengen, près Saint-Avold; il était âgé de 49 ans et s'appelait Georges Staub.
de jeune homme est devenu mon grand-père, il était le premier de mes quatre parents, qui ont servi, pendant quarante
années, au même régiment. Avant de partir, il alla faire ses adieux à un prêtre de son nom et de sa parenté, alors vicaire de Saint-Jean de Sarrebruck.
Né loin de ce pays, par suite des mutations de garnison, je dirai plus tard avec quelle satisfaction J'y suis plusieurs fois allé y recueillir mes souvenirs de famille.
A cette épcxfue, cliaque régiment de Farmée avait son aumô- HÏer, ofliciellement reconnu et comptant dans l'état-major, avec le grade de capitaine. Il suivait le corps auquel il était attaché.
Je dois au récit de mon aïeul les spécialités qui suivent.
En 1775, les liussards de Bercheny avaient pour aumônier un moine blanc; c'était un dominicain, sans doute. Il portait rhabit de son Ordre.
Les soldats avaient l'habitude de remplir leurs devoirs reli- ^eux. Les officiers les conduisaient deux fois à l'église en CaFéme; chaque homme s'y confessait. La troisième fois, ils recevaient l'absolution et la communion; pour cette dernière cérémonie, ils étaient, comme de droit, en grande tenue et bien poudrés, je vous l'assure.
C'était des confessions à la militaire., pour lesquelles il fallait avoir la manche un peu large, comme l'on dit; mais il y a des grâces d'état pour les aumôniers militaires, j'en sais quelque chose; et puis, le prêtre ne doit-il pas être partout, surtout à l'armée, le premier type du dévouement, de l'abnégation et du sacrifice. Victime pour les péchés de ses frères, le prêtre les assome, les porte, les pardonne et les expie. U est le lieutenant de Dieu et sa sainteté est le grand supplément à ce qui fait le déficit des autres.
Chaque dimanche, en outre, Taumônier disait la* messe aux
hussards. Tout le régiment y assistait en grande tenue, musique, armes et bagages. Quelquefois, il n'y avait qu'un piquet annè; le reste avait le sabre au fourreau, sous la main gaudie.
Le régiment des hussards de Bcrcbeny laisse Metz pour Gray,
en Fraoche-Comté.
Dans les derniers mois de 4775, le r^iment partit de Metz,
pour aller tenir garnison à G-ray, en Franche-Coinié. Son séjour ne devait pas y être long. Metz raccompagne de ses regrets; nous autres, accompagnons-4e de notre présence et toujours de nos sympathies. En conséquence, faisons-y halte un instant avec lui. La marche, à travers les siècles, de ce qu'on appelle la discipline de Tarmée, est digne de fixer l'attention de Tamateur. C'est là que nous idlons l'observer^ .
Il y avait alors un mode de puiiition , qui était un reste de barbarie; punition contraire à la dignité de Tannée et de nature à l'avilir. Je veux parler des étriviàres ; on passait par là le soldat coupable de certaines infractions h la loi militaire. Le puni devait courir au milieu des rangs ouverts de ses camarades et recevoir, de leurs mains, des coups multipliés de courroie. Ce mode n'était déjà plus en harmonie avec le progrès du temps; il était, au contraire, en raison inverse de la civilisation; voilà pourquoi elle Ta frappé d'anathème. .
Un jour donc, un hussard avait été condamné par le Conseil de guerre, à subir cette peine. Grande rumeur parmi les camarades, mais à huis-dos. On était cpnvenu, à l'unanimité, de s'y refuser.
Le Jour venu, le régiment se rond sur la place, en tenue
d'écurie ot i'étrivière à la main. Il so ranp^e en bataille; le second rang se distance de trois pas en arrière; et, à ces mots ; FroiU, le premier lait demi-tour à droite ; les hussards sont ea face. Le patient est à la planche, les épaules et les reins découverts. Au commandeiaent : Marche, il avance, niais il passe iatact; les officiers avaient compté sans les soldats. Ses camarades ont bien lancé Fétrivière, mais sur leurs propres bottes. En vain, les ofticie-.s dv service s'emportent, menacent, réitèrent leurs ordres, font repasser le coupable; les hussards sont inflexibles, immobiles à leur place.
Force fut de faire sonner la retraite, évacuer la place, ramener les hussards et les consigner à la castn iie.
Mats, s*il y avait de la barbarie dans les règlements d*alors, il y en avait aussi, tant soit peu, dans ces étrangers encore nombreux au r<^iment.
Donc, à la suite de ce fait et des conséquences graves qu'il pouvait avoir, une belle nuit, nos plus mutins montent à cheval, * en tenue de route, avec armes et bagages et désertent sans plus de faison; de Gray à la frontière, la distance n*est pas bien longue.
La nuit d'après, une autre escouade en fait autant. Un soldat d'élite est à sa téte. On arrive aux portes de Hesançon. « Qui » vive! crie la sentinelle. — France! — Quel régiment! — Hus- » sards de Bercheny à la poursuite des déserteurs! » Le stratagème réussit ; on passe, on arrive bientôt en Suisse ; la désertion était consommée.
Le major du régiment en fut quitte pour se rendre en Suisse même, où il racheta les chevaux qu'il fit reconduire en France. Quant aux hommes, ils y restèrent ou regagnèrent leur {jays. Les lois d'extradition ne leur. étaient pas applicables, puisqu'ils n'appartenaient pas à l'État, mais à leur colonel; peut-être môme n'étaicnt-elles pas connues à cette époque.
Dans une autre circonstance analogue, le régiment poursuivit les fayards et les atteignit sur 4a Hsière d*an bois. Genx-ci firent mine de se moltrc en bataille; mais cVlait des camarades qui se trouvaient en face; ils ne voulurent point échanger le coup de fen avec eux, descendirent de leurs chevaux, les abandonnèreni et se jetèrent dans les plus épais taillis. On prit ce que Ywk put d'hommes et de chevaux.
Un tel état de choses était intolérable, et le colonel avait bien fait de commencer à reconstituer son régiment ^vec des éléments
français. Ces vieux grognards d'nn autre ;îge dont il est ici question, auraient voulu guerroyer sans cesse; la guerre était lenr élément. L'occasion de la faire n'allait pas tarder & se pré^
senior. Malheureusement pour eux, ce ne fut qu'une espérance.
Guerre de l'Indépendance américaîDe. — Les hussards de Bercheny iODt désignés pour foire cette campagne (1778).
n y avait, en ce temps, un immense mouvement dans nos ports et dans Tarmée française; quatre lloUes se réunissaient SOUS le commandement des amiraux de Grasse, de Vaudreuil, de La Mothe-Piqaet et du comte d'Estaing. Ces flottes^ soit dit en passant, ont écrasé les forces navales de l'Angleterre.
Quant aux troupes de terre, nos colonies de ces parages et d'aiUears étaient déjà parfaitement munies; nous y comptions onze régiments d'infanterie , la plupart embarques en 1 775. En 4778 et 4779, quarante-quatre régiments ou fractions de corps étaient partis à destination de l'Amérique, pour cette expédition. Les généraux étaient le marquis de La Fayette, Rochambeau, Washington, etc.
Avaient suivi, dd 4 780 à 4 782, cinq autres régiments d'infanterie.
V Histoire de V Armée donne les numéros de chacun, p. 226, tome II, édition de 4853.
Il n'y avait pas de cavalerie; le gouvernement du roi voulm y adjoindre une division de cette arme. Furent désignés les régiments des :
Hussards de Berclieny, depuis n® 4^;
Hussards de Chamboran, depuis n^ 2; •
Royal-Dragons, depuis n° l'^'";
Dragons de Condé, depuis n? 2.
Ce fut une grande joie pour ces régiments que d'apprendre
<fu*ils allaient faire campagne. Cest Tordinaire, quand ce mot campagne retentit à Toreille de nos troupiers, ils deviennent incontinent comme de grands enfants. On dirait qu'ils ne connaissent pas de maîtres au monde. U est vrai qu'ils le prouvent bien un peu, (|uand ils font pnrler la poudre.
On 8âit les transports du même de hussards et du 4^ de Parme, à leur départ pour la Grimée, en.4854. Les hommes, et surtout les soldats, sont toujours les mômes.
Bref, l'ordre de se mettre eu route arrive pour lo régiment, dans les premiers jours de janvier 4777. La feuille de route enjoignait, de part le r&i, au régiment de Bercheny, Tordre de partir pour Brest, port désigné pour son embarquement sur uii navire de l'État, qui devait le transporter en Amérique, â relTet d'y prendre part à la guerre de l'Indépendance.
L'itinéraire était tracé de Gray sur Orléans, Tours, Poitiers, Niort, Fontenay-le-Comte, Nantes; delà, suivre la cote, jusqu'à désignation de Brest.
Le régiment étant à six escadrons, la feuille indiquait la marche des colonnes, le nombre des olUciers, reileciil en hommes et en
chevaux , en cantinières et enfants de troupe , les gîtes d'étapes, les séjours, etc., etc., les dates de départ, d'arrivée; eu un moU tout ce qui concerne les déplacements militaires.
n était signé au nom du roi, par le ministre de la guerre général de Saint-Mauris, prince de Montbarey.
Départ diu régiment des hussards de Berciieny, de Gray pour rAmérique, — Gootre-ordre en roule (1777). — Le régiment va tenir garnison à Fontenay-le-Gomte, en Bas-Poitou.
C'était demain le grand jour, comme je l'ai dit dans le volume V Aumônier de linjunent (4); tout était prêt; un dernier son de trompette et partir, la joie au cœur, la pelisse au vent.
L'avant-garde a précédé ; Fadjudant est porteur de la feuille
de route. Les escadrons sont en hatailli^ roloiid de Hci'chony est à leur tête, avec sa musique ; le drapeau prend rang au sou des trompettes et au commandement du chef d'escadron : Fas accéléré; en avant, marche! La colonne se moi on mouvement.
Touchant souvenir qui nie reporte à soixante-dix-Iuiit ans d'intervalle, lors du départ du régiment pour la Crimée, en i 8o4. Mon aïeul était au 1^'; je dirai, en son lieu, comment je me trouvais au 2*^.
Le régiment était donc en marche; sa tenue admirée partout, n n'avait pas fait la moitié de sa route que, ô déception cruelle pour le cuHir d'un hussard! contre-ordre lui arrive. La feuille ministérielle le dirigeait sur la vilio de Fontenay-ie- Comte, capitale du Bas-Poitou.
(1) Vàum&nier de BégimerU, par un ancien aumônier du régiment (Je hussards, édition de I845| public par Taulcur do ce voliime«
Le gOQyememeiit avail changé d'avis; renonçant à son pre*
inier i)rojet d'envoyer une division de caviderie en Amérique, il préférait en lover une dans le pays même. Les quatre régiments étaient donc contremandés.
Le régiment poursuit sa route sur sa nouvelle destination.
Les hussards fronçaient le sourcil et portaient bas roreilie; la moustache retombait en désordre.
Toutefois, il s'agissait d'étrenner, h Fontenay-le-Gomte, une petite caserne, modèle en son «.^enre. J'ai parcouru, en Franee, une grande partie des garnisons de cavalerie, je n eu connais guère qui réunissent plus d'avantages.
Car, indépendamment des bonnes conditions d'hygiène pour riiomme, de l'exceilent fourrage pour les chevaux, de h proximité du marais pour les mettre au vert» il y a, sur le Iront de la caserne même, une place assez vaste pour y faire manœuvrer un régiment tout à l'aise. Traversez la rivière de la Vendée, vous êtes sur une prairie de six kilomètres, où 30,000 hommes peuvent facilement se livrer aux exercices de la petite guerre.
Fontenay-le-Comto serait, sous ce rapport, le Lunéville de l'Ouest; il ne le cède en rien à cette dernière; aussi le général de Forton, qui, en 4864, inspectait le peu de cavalerie qui s'y trouve, disait qu'il y faudrait, en garnison, tout au moins le^ • <|uatre escadrons de guerre d'un régiment. L'avantage de cette position était donc une compensation pour nos hussards; ils ne tardèrent pas à l'apprécier.
Mais le temps, qui nous emporte avec tant de proniptiiud»', les avait aussi fait marcher. On va loin et prouiptement en faisant de sept à huit lieues par jour. L'ordre avait été, en même temj s communi({ué à la ville de Fontenay-le-Comte, ds faire les [préparatifs du casernement. Tout !e monde s'y était porté d'enthousiasme. C'était la première fois qu'on allait rece-
voir une garnison û nombreuse, et c'est quelque chose que de loger plosienrs escadrons, on ëtat-major, une compagnie hois^ rang el d*en installer les magasins.
Enfin , tout étant relativement prêt, le régiment des hussards de Bercheny fil son entrée solennelle dans la ville de Fontenayle-Gomte, le premier dimanche de Carême de Tan 4777. On devine ce que dût être pour une petite ville de province, qui n'avait encore jamais rien vu de pareil, Taspect et la tenue d'un aussi beau régiment. Puis, nos bons habitants de Fontenay ont bien leur petite curiosité en ce genre (j'en ai été témoin Inen des fois), curiosité, du reste, qui leur lait honneur.
Trois escadrons y furent installés dans la caserne; le colonel et le petit état-major au petit quartier, sis près de la mairie actuelle et servant aujourd'hui de Salle d'asile et de Bureau de bienfaisance, sous la direction des Sœurs de saint Vincent de Paul.
Là se trouve, pour le service de l'établissement, une petite chapelle fondée en 1853 et à laquelle je fais fonctions d'aumô-» nier toutes les fois que je vais dans cette ville. Dire la messe, offrir le saint sacrifice dans un appartement qu*ont habité nos pères et leur chef, fait du bien au cœur, par le bon souvenir ■ de ceux qui ne sont plus et qui y assistent du haut du ciel.
L*aumônier du régiment l'accompagnait, comme de droit. A Fontenay, rempli de maisons religieuses et monastiques, le bon Père nageait en pleine eau; nous avons dit tpi'il était moine. Il disait d'ordinaire la messe aux Jacobins, dont le couvint était le plus rapproché de la caserne de cavalerie.
Les trois autres escadrons, qui ne pouvaient s'y loger, furent répartis comme suit :
L'un à Luçon ;
L'autre à Sainte-Hermine;
£t l'autre à Mareuil,
La guerre étant vive à cette ëpoque avec les Anglais, ils étaient les gardes avancés de no8 troupes, le long de la côte.
€ Le courage, a dit un écrivain militaire, est la seconde vertu du soldat. » La patience et la résignation sont les premières,
car la patience et la résignation, c'est toujours l'abnégation et le sacrifice. Il fallait donc prendre patience, en attendant mieux on pire* C'était au fond reculer pour mieux sauter, car le régiment allait, sous quelques années, commencer une cam|)ngne qui devait durer plus de vingt-cinq nns, presque sans interruption, et c'était bien là le pire, car la guerre, obt oui, c*est la {lire des cboses (1)!
Pendant ce temps, il fallait chercher dans la vie ordinaire du soldat et dans les manœuvres, quelquefois dans les plaisirs du monde, un aliment au temps qui nous dévore. Sous ce rapport des bonnes et honnêtes satisfactions h \ie, une maguilique occasion allait s'offrir pour le colonel de Bercbeny.
n y avait autrefois, dans le Bas-Poitou, un vieux manoir dont la date de construction touchait aux temps reculés de la féodalité. U avait été successivement habité par les Mauléon, les Parthenay-l* Archevêque et les Soubise , ces fiers favoris de Henri IV; ce roi y était venu plusieurs fois, notamment en 1587^
(1) Quelques années avant celte époque, était né, eu 1773, h Fontenay même ei alors reposait dans son berceau , un enlaut qui devait être un jour général de toute la cavalerie française. Le premier uoiforme qoe cet eofont ?it, fut celui des hussards de ' Bercbeny. H commençaU son existence avec ce régiment, pour la continuer avec lui et la finir presque dans ses rangs, comme nous le dirons en son lieu.
Cet enfant s'appelait Belliard Auguste-Daniel, depuis comte et pair de France.
en se rendant à Fonlenay-lo-Comte. Il y avait un pavillon qui poruût son nom. Dans Tenfeu, repose Catherine de Rohan, qui
avait refusd de l'épouser. On voit oncoro, dans les anciennes dépendances du château, trois des quatre colonnes qui formaient les quenouilles du lit réservé pour le monarque; elles sont torses et dorées (4).
Ce vieux manoir s'appelait le château du Parc-Soubise et était situé en la commune de Mouchamps, bourg qui avait, à cette époque, une certaine importance» étant plus que ne sont aujourd'hui les chels-iicux de cautuu.
Tombant de vétusté, ses restes avaient été démolis en 4775; un autre château avait été immédiatement élevé en son lien et place et venait, lorsque les hussards de Bereheny arri\èrent en fias-Poitou, d*ôtre acheté par une famille qui avait donné à. r^lglise [plusieurs évéques; à la marine, un amiral et des officiers de mérite; à raiiiiéc de terre, de valeureux capitaines. En 1650, par exemple, il y avait à RoyaKDragons onze olliciers du nom et de la parenté ; la compagnie du capitaine de Chabot n*avait que des Chabot pour officiers. Je viens de désigner le nom de l'illustre famille dont je voulais parler. C'était une noblesse très méritante et très ancienne.
Or, la châtelaine, dame Le Boëteuc de Coêssal, épouse de M. le comte de Chabot, alors seigneur de ce château du Parc- Soubise, était cousine-germame de très haute dame de fiercheny, mère du colonel de nos hussards.
Cette famille était aussi alliée au général de Ségur, qui, en 4780, fut ministre de la guerre, aux généraux Lamoricière et Bedeau, et de nos jours au général de Goyon, aide de camp de l'empereur.
(!) KccHs des vciUèa du château du Parc-Soubise*
Le colonel do Bercbeny ne pouvait pas natureilement, venir A près de ses parents, en Bas-Poitoa, et ne pas les y aUer voir. Cette partie de bon cœnr et de bon plaisir fut done résolue,
et après que le château eut été bien meuble, ijien conditionné, car il y avait soixante lits de maîtres et il faut du temps pour s'installer, surtout dans le genre voulu, cette partie eut lieu.
La visite fut ce qu'elle devait être entre gens de Louue maison et entre excellents parents.
M. de Bercheny s*était fait accompagner du baron do Thumcry, colonel en seroiul. Des soldais d'unloiiii.inre les suis aient; il fallut faire le trajet à cheval, car, alors, les voitures étaient presque inconnues, surtout en ce pays, et la distance qui sépare Fontenay du Parc-Soubise est bien de quinze lieues; il fallut faire étape à Sainte-Hei mine; mais là se trouvait un escadron du régiment. On était donc chez soi.
J'ai précédemment relaté la belle taille du colonel de Bercheny; le liaroa de Tliunierv, son second, était en sens inverse. U était même au-dessous de la taille ordinaire; ce contraste avait particulièrement frappé le fils aîné du châtelain, qui, tout jeune encore, était acteur dans cette visite. Bien des années après, il se plaisait à me pariiM' de la pai'ticularite que je mentionne. Les souvenirs de Tenfanco sont toujours si chers aux cœurs bien nés.
Au château est conli^^nir une nia.c;nifl.|ii(' Toret; elle a sept lieues de circonférence. Henri IV y était venu chasser; il s'était reposé sous le vieux chêne qui existe encore et qui sert de rendez-vous pour rani\ée et riialali. Hors de doute que le comte de Ciiahot, plein d'une grâce exquise pour ses hôtes, ne leur ait procuré la satisfaction de chasser le loup et le sangUer, qui y abondaient en ce temps. Le bel étang qui est à la lisière de la forêt et qui a près de trois kilomètres de circuit, leur
aura fourni celle d'une pêche aussi friande que nombreuse.
A cette date de 1779, la chapelle du nouveau château dont il est ici question était en pleine confection (4). Mais elle n'avait
pas encore reçu son décor ; le colonel de Bercheny dût la voir . et y entrer.
Le château ayant été brûlé un des derniers de la Vendée, et
la famille de Chabot ayant ctc obligc^e d'émigror et d'aller, en Hongrie, demander au môme M. de Bercheny, émigré luimême en 4792 et qui s*y trouvait alors, une hospitalité semblable à celle qu'elle lui donnait présentement, cette chapelle, bien que ses maîtres fussent revenus dès 4802, ne put être restaurée qu'après 4835 et, coïncidence surprenante, si les coïncidences et les contrastes ne se partageaient la surface de ce monde, ce fut l'auteur de cet ouvrage, le potit-fils d'un hussard de. Bercheny, qui fut le premier chapelain du castel, et pendant plusieurs années, Taumônier de ces valeureux officiers, qui avaient rtMii[)lacé leur père décédé en 1821, comme types de l'honneur français, de la fidélité au roi et types aussi des vertus militaires; car le plus jeune avait servi, en 4843, dans le 3« régiment des gardes d*honncur de l'Empereur, formé par le général de Ségur, son cousin. D'une bravoure chevaleresque, il était partout le premier; il revint, après deux ans, avec les épaulettes de lieutenant et une présentation pour la décoration de la Légion d'bonneur.
Je conserve précieusement dans mon musée militaire, à côté de quelques souvenirs des 4^^ 2« et 3* hussards, etc., les épaulettes et le dolman de ce digne parent des Bercheny. Dans le
(1) C'était un plâtrier italien» du Bom de Vescovo-LéVèqaey qui en était l'entrepreneur; U était rénident à Fontenay-le-Gomte ; son fils a été depuis arehitecte du dépariemenl de la Vendée.
siècle d'aberration où nous sommes, et dans lequel on a vu porter rinconvenaace au point de suspendre à la boutique d'un friiMer, comme de vils oripeaux, les habits et les insignes de maréchal de France, les hommes de cœur pour lesquels j'écris, sauront gré à un pauvre prêtre , d'attacher un grand prix à des attributs qui ont été portés avec le plus grand honneur et le meilleur esprit chrétien. On participe ainsi à la noblesse des âmes d'élite et 07i grandit de leur grandeur.
Cependant, le colonel de Bercheny et le baron de Thumery dorent bientôt laisser le Parc^Soubise. Le soldat, comme le * prêtre, doit ôtre à son poste; le plaisir est pour eux chose d'exception. De nouveaux soins attendaient l'un et l'autre au chef-lieu de leur garnison.
PormatiOD d*on nouveau régiment de hussards, dit Colonel-Général.^ Un escadron de Berchenj part de FoDtensj» pour y être versé (1 779).
L'ordonnance qui porte création de ce régiment émanait du Cabinet de Louis XVI, signée de lui et contresignée du général
de Saint-Mauris, prince de Montbarey, ministre de la guerre. Il devait être l'escorte d'honneur du duc de Chartres, nommé à la charge de colonel-général des hussards, par décret du 22 no^
vembre 1778.
Chacun des régiments de Bercheny, Chamboran, Conflans, Estherazy devait y concourir, en raison d'un escadron. U fut en effet organisé le 22 août 4779. Le duc de Chartres en fut nommé colonel et Keiiermann, major du 4^, en fut nommé mestre de camp ou colonel en second.
Force fut donc an colonel de Bercheny de se séparer d'un de ces beaux escadrons dont il était si ûer. Il le passa eu revue
— lâ —
une dernière fois et le vit s'éloigner avec tout le regre^t d*ira
|)ère ; un chef de corps tient en ellet aux soldats qu'il a formés, et le boute-selle de leur déj[Murt sonne péniblement à son oreille et surtout à son cœur.
L*cscadron partit de Fontenay-lo-Comte pour Paris, vers le printemps de 4779; il était déjà remplacé au corps; cinquante hussards du 7* bis de Tarme venaient d*y rentrer pour combler
les vides.
Nous arrivons à l'an 1780. Les hussards de Bercheny étaient toujours à Fontenay-le-Comte, où ils goûtaient, en plein, les délices de la paix. Tout leur était à souhait.
En ce temps-là, il y avait, à la paroisse de Saint-Jean de cette ville, un de ces braves curés qui aiment les soldats et savent • s*en faire aimer, en les appréciant à la valeur de leurs mérites. Cet ecclésiastique s'appelait M. Doshordes ; son église étant une des plus rapprochées de la caserne, le digne curé y remarquait souvent un jeune hussard, aussi bon chrétien que bon soldat; sa conduite était exemplaire; son assistance aux offices, autant qu'elle pouvait s'accorder avec les exigences du service.
M. Desbordes fut frappé de cette assiduité; il eut Tidée de s'attacher ce jeune homme, et lui en fit part; il se chargeait de l'exonération. La proposition fui acceptée; il dcniauda et obtint la libération du hussard, l'établit dans une maison contiguë au presbytère et le fit marier.
Ce jeune hoinnie <'st notre engagé de Metz, en Lorraine, celui auquel je dois mon nom et mon existence.
Je ne voudrais jamais parler ni de moi, ni des miens; mais je dois à l'histoire sa véracité; à mes amis, ma reconnaissance; à mes parents mon cœur, et au régiment de famille mes souvenirs et ma sympathie.
Son congé porte qu'il était de la compagnie de Hâller, aa
régiment des hussards de Bercheny, né à Freymengen, province de Lorraine, juridiction de Dieuze, âgé de vingt-trois ans, dê la taille de cinq pieds deux pouces et demi, ayant servi très fidèlement, l'espace de quatre ans.
A l'entête, côté droit, on lit : Cavalerie hongroise; au'-dessons, le cachet dn régiment, qui comprenait Vécu de France
aux trois fleurs de lis, surmonté de la couronne royale, avec cette légende circulaire :
Réigiimmt des hussards de Bercheny.
A Tentête, coté gauche, on lit : Régiment de Bercheny; approuvé par nons, lieutenant général des armées du roi.
Au milieu, toujours à l'entète : la couronne royale, un faisceau des attributs de la royauté, au milieu d*un autre composé de lauriers, de drapeaux français et de casques romains.
Puis le congé lui-même, encadré à droite et à gauche par des lances, fanions, drapeaux français, guirlandes de lauriers, tambours; puis, cottes d'aimes, bélier et autres armoiries romaines.
Fait i Fonlenay«>le-Ck>mte, le 4* jour du mois de mai 4780.
Et est signé : d*Obbbkirch, faisant fonctions de colonel (famille très distinguée d'Allemagne); — Dehumbert, commandant; — HoawÀL, major dudit ; — Lblloir, commissaire des guerres.
Et au dos : Moix, capitaine- trésorier — et règlement du décompte.
Enfin, le visa de M. Lababkb, officier de gendarmerie^ en dite ville de Fontenay-le-Gomte.
A quatre-vingt-deux ans dé distance, j'ai fût rafraîchir cette pièce, comme suit :
Vu par le colond Au. ^^ régiment de hussards, ancm Ber-
chôny.
Qermont-Ferrand, le 9 juillet 4862.
Db MOUCHBTOlf VE OnBKOIS.
Ël en 4864, par le colonel des Chamboran :
Va : le colonel du S* de hussards,
Signé : Càdic.
Par le lieutenant-colonel du même :
Signé : Le Bégub db Gbrmint.
Ëûiin, deux ans plus tard, le 31 juillet 1866, le général comte Lion, notre colonel de 4854 à 4856, m'a fait Tinsigne honneur d'y apposer sa signature en ces termes : Général comte Lion, commandant aux Invalides, ancien colonel du hussards.
Cette pièce, vu son originalité, a été trouvée très intéressante et très curieuse. Aussi, j'apporte à sa conservation le plus grand soin possible.
. G*est ainsi que le présent se trouve dans le passé et le passé dans le présent. Avec cela, on ne vieillit pas.
Pendant ce temps, le comte d'Estaing, sur les vaisseaux duquel le régiment de Bercheny devait s'embarquer, était parti, sans lui, en 4778; il avait trompé la vigilance des Anglais et éclia[>pr à If'urs croisières; sa traversée avait été prompte et heureuse. Il était descendu à terre et commandait un corps de débarquement.
Les troupes françaises, conduites par nos valeureux généraux, allaient de victoire en victoire, et Tallaire de Tlndépendance américaine marchait grand train; ils auraient pu, d'Amérique, écrire glorieusement à nos hussards : « Pends-toi, brait
Bercheny t nom avons combattis ici et tu n'y étais pas! »
Le régimeot des fausMrds de BerclieDy part de Pontetttj-le-Coniley
pour se rendre devant Paris (1789).
Cependant un orage révolutionnaire, bien plus terrible que celui d*outre-mer, allait se déchaîner sur Id France. Il fallait songer à couvrir la royauté plus ou moins débordée. En conséquence, on manda des provinces un grand nombre de régiments, qui comptaient pour la forme, à Idurs garnisons respectives, dans les cartons du ministère. On avait voulu donner à cet acte le moins de publicité possible, pour le couvrir.
Du nombre dé ces corps déplacés, fut le régiment des hussards de Berclieny. Il laissait les délices de la paix, pour les bivouacs d'une guerre qui ne devait pas sitôt linir; il laissait la ville de Fontenay, sa belle caserne, son champ de manœuvre si commode, ses habitants qui leur avaient conféré, de si bon cœur, le droit de cité, à ces braves hussards, et qui voulurent, le jour du départ, se trouver sur leur passage pour échanger la poignée de main et se redire : à revoir. Les escadrons détachés à LuQon, Mareuil et Sainte-Hermine eurent bientôt rallié la portion principale du corps. Une dernière fois, les trompettes de Bereheny rappellent, rallient, sonnent la marche.... et partis* Le régiment lile sur Ja direction de Paris.
Nous étions en 4789; les révolutions vont bien vite de nos jours et cette année 1789 nous entraînait, à toute vapeur, vers le grand cataclysme qui devait suljnicrger la France.
En confirmation de ce que je viens d'avancer, VHiatoire de l'Armée dit qu'en mai 1789, on avait formé, autour de Paris, une 21^' division militaire. <x Les troupes qui y furent établies, » outre la garnison ordinaire, se composaient de huit régiments » do cavalerie et de deux régiments d'infanterie. Depuis le
* ^8 mai n89, les Parisiens avaient remarqué avec élonne- » ment, parmi la garnison de la capitale, un escadron de Ra^f^ » Cravate, qui , d'après l'état d'emplacement, devait se trouver » à Melunf puis, on vil arriver successivement le régiment » de cavalerie RoyahLorraine, emplacement à Niort; Royair » Allemand, pro[)riété du prince de Lambese, qui était porté » comme stationnant à Valencicnnes; le régiment des hussards > de Bercheny, emplacement à Foutenay-le~Comte ; le 66® et le » 78® de ligne. On voyait en outre une formidable artiUerie. »
Le 6 juillet 1789, la ville de Paris était comme investie : Royal-Allemand campait dans les jardins de la Muette ; les régiments de V^timille, Diesbach, Royal-Cravate, SalU- Samade, Royal-Pologne, de Bercheny et à'Estherhazy entouraient la capitale.
Versailles était occupé par 35,000 hommes; une batterie d'artillerie avait été établie à Sèvres ; le baron de BreteuU et le vieux maréchal de Broghe menaçaient Paris. Le total de Teffectif des troupes qu'ils commandaient était de 40,000 soldats, y compris la maison du roi.
Un pareil déploiement de forces devait nécessairement porter ombrage à la révolution ; il lui fallut pourtant le subir pendant quelques mois. Mais la royauté perdait tous les jours de sa force, tandis que la révolution gagnait tous les jours du terrain. L'effervescence devenait très grande parmi le peuple; elle arrivait à l'armée, dans laquelle Tindiscipline se manifestait de jour en jour.
Ainsi passèrent les années 4789 et 4790; le foyer de Tincendie augmentait sans cesse.
En 1794, on enleva aux régiments leur nom aristocratique; je veux dire les noms des colonels qui les avaient formés et qui en étaient propriétaires.
Ce fui alors que Bercheuy» déjà classé de l'arme , comme nous l'avons vu en 4776, reçnt définitivement la dénomination
de 1®*" régiment de liiissards. Nous avons donné, en son lieu, la classification des autres régiments de Tarme et leur numéro d'ordre. Le même déeret de 4794 portait réorganisation de Tarmée entière. Car, au souffle de la teni[)eto, l'arniée s'était désorganisée elle-même. L'émigration avait commencé ; le 1 6 octobre de cette année 4794 , le ministre de la guerre dénonçait à l'Assemblée, que « plus de 4,900 ofliciers avaient abandonné les drapeaux. »
D'autre part, on tendait à dissoudre la division formée devant Paris; le roi n'était plus le maître; les corps qui couvraient cette capitale étaient distancés et les gardes nationaux se recrutaient en masse, dans le département de la Seine.
Ce fat dans ces circonstances que le 4^ régiment de hussards Bereheny reçut ordre de se rendre sur la frontière du Rbin. Il partit et y fut cantonné pendant quelque temps. On espérait un dénoûment en 4792; il n'arrivait pas; c'était le. contraire : la cause du roi allait bientôt périr.
Nos hussards étaient la, sur un qui vive qui ne pouvait durer. Un jour donc, le colonel de Bereheny fait sonner à cheval; on y monte en grande tenue, musique on t(Hc, armes et bagages au complet. C'était une de ces belles promenades militaires ordonnées de temps en temps par les règlements et qui font encore tant de plaisir à voir. On arrive à la ligne de frontière, Le colonel a le cœur brisé ; c'est la dernière fois qu'il va commander son régiment et le contempler en entier, sous les armes, n ordonne un mouvement en bataille , passe devant le front de sa troupe étonnée, s'arrête au milieu et prenant un ton élevé : « Hussards, s'écrie-t-il, j'étais venu en France avec vous, pour . » servir le roi; aujourd'hui, la révolution triomphe; impossible
» de remplir ma uiission. Je retourne en Hongrie; qui m'aime » me suive. »
n dit, pique son cheval et franchit la frontière. Une partie de
ses oiliciers et environ 300 hommes sont sur ses traces; tous, Allemands ou Hongrois. Le reste du régiment, égal nombre à peu près, aussi 300 hommes, se jette sur le drapeau du régiment, t'aii cercle autour de lui, le prend et rentre dans ses cantonnements; ceux-là, tous Français (4).
Restait à l'effectif, à partir de cette époque, trois escadrons de chacun 400 hommes, sauf la compagnie d*ou*^riers.
Pariui les oÛicierâ restés, se trouvait le capitaine de Juuiac de Bégougne, que nous verrons, par une série continuelle d'actions d*éclat, atteindre Tapo^ëe de la gloire militaire et arriver de grade en grade, jusqua celui de colonel du régiment ^1807).
U y avait aussi, dans ce temps, au corps, un lieutenant du nom de Moucheton de Gerhrois ; un de ses arrière-cousins et
du nieuie nom, est devenu colonel de chez nous, en 4856.
J'ai eu l'honneur d*avoir des rapports personnels ou de plume avec le fils du premier, aujourd'hui général de brigade et le parent du second, même grade aussi. Ces faits viendront à leur tour de rôle.
Imposons une halte forcée à notre plume infatigable conune un hussard. Mais avant de nous dire à nous-méme : Reposes vos armes, constatons un souvenir des plus mémorables pour la Vendée.
£n partant de F ontenay-le-Gomte, le régiment avait laissé en Bas-Poitou, un homme qui devint Témule des Cathelineau, des
Lescurc, des Bonchamp, des La Rochejacquelin; un homme qui sut s'élever, par ses talents militaires, jusqu'à conmiander
(i) néciiê de famille.
les populations vendéennes ^e le grand homme appelait une race de géants.
L'alsacien Stofllel, d*abord garde de chasse du marquis de Colbert, puis général des années de la Vendée, était un simple hussard, au régiment de Bercheny. H avait seize ans de service au régiment et par conséquent trois chevrons rouges au bras gauche, lorsqu'il le laissa.
Quelques années encore et allait surgir le plus grand guerrier des temps modernes et graviter autour de lui, formée de ses mains, cette célèbre école de généraux du premier Empire, qui l'ont aidé à planter le drapeau de la France sur toutes les capitales de l'Europe.
C'était aussi une série de grands iiommes, que ceux-là ; mais attendons; nous ne sommes qu'en 4792 et Bonaparte n'est encore que capitifine d'artillerie ait régiment de la Fère.
La trompette, du reste, a sonné : Place, repos.