DÉPART DE ROUSSELIN
les menaces et les arrestations, la majorité des sections avait soutenu, contre Tarbitfaire du commissaire civil et du maire, une résistance qui n'était pas sans danger et qui ne fat pas sans honneur. Il est vrai que leurs partisans restaient au pouvoir; qu'ils dominaient dans les administrations; qu'ils étaient les maîtres à la Société populaire; mais Loyez avait été maintenu en fonctions, le maire avait été forcé de quitter la ville, et Rousselin lui-même, malgré l'appui qu'il avait trouvé auprès du représentant Bô, ne tarda pas à le suivre.
Il avait accompagné les sectionnaires à Brienne, comme s'il eût été jaloux de veiller lui-même sur l'incarcération de ses adversaires. Pendant son absence, ses amis furent accusés de trafiquer de la liberté de leurs concitoyens. La citoyenne Desguerrois étant venue solliciter l'élargissement de son mari, un fonctionnaire public, que plusieurs administrateurs qualifièrent hautement de marchand de chair humaine, ne craignit point de lui demander 10,000 liv. qu'il réduisit à 6,000, pour lui faire obtenir ce qu'elle désirait. D'autres offres furent faites, et deux détenus furent, dit-on, relaxés à prix d'argent (1). Rousselin, qui ne fut pas accusé d'avoir participé à ces honteux marchés, ne fit que traverser Troyes à son retour de Brienne, et revint
(1) Dépositions des citoyennes Desguerrois et Odelin, de Formont. D'autres témoins accusèrent au contraire ces deux derniers de tentative de corruption. Arch. de l'Aube, L. 1523 et 1591. Une pièce, conservée aux archives du tribunal révolutionnaire, atteste que M«ssey paya 2,000 liv. et la veuve Delaporte 600 liv. pour sortir de prison. Massey fut en effet libéré le 14 nivôse, et la veuve Delaporte fut élargie à la même époque. Arch. nationales, W. 426, n*» 960. Arch. de l'Aube, Registre d'écrou.
BAPPORT DE ROUSSELIN. 207
à Paris, chargé des malédictions de la population qu'il avait terrorisée pendant deux mois. Il employa ses loisirs à écrire le rapport de sa mission, dans un style déclamatoire, plein de violence et de fiel. Son seul regret était de « n'avoir accordé, disait-il, qu'une demi-justice aux aristocrates , puisqu'il avait oublié de les faire incarcérer, puis guillotiner. » On a vu cependant que ce n'était pas le désir qui lui en avait manqué. « Tremblez, disaitil plus loin, en s'adressant à ceux qu'il avait fait incarcérer, si vous continuez à être perturbateurs, malgré la réclusion, que la main des républicains irrités n'allume enfin cette mèche surveillante inextinguible dont parle Collot d'Herbois, et que la terre de la liberté ne vous engloutisse avec vos crimes (1). » Comme pour mieux braver ceux qu'il appelait ironiquement ses « chers suspects, » Rousselin fit imprimer son rapport à Troyes, chez Gamier, provoquant comme à plaisir dans cette ville des ressentiments légitimes, qui devaient éclater contre lui quelques mois plus tard.
Il eut du moins la satisfaction de voir envoyer quelques-uns des suspects de Troyes au tribunal révolutionnaire. Il ne suflBsait pas à Bô et à Rousselin d'avoir fait emprisonner les républicains les plus indépendants de la ville; il leur fallait des victimes parmi. les suspects. Avant de partir, le représentant donna l'ordre de rassembler toutes les pièces de conviction relatives à quatre détenus, depuis longtemps dénoncés par les sans-culottes
(1) Rapport de Romselin, pp. 20 et 50. Le n» 203, du 3 pluviôse, de la Feuille du Salut public, fait l'analyse de ce rapport.