CHAPITRE XXIV
ÉMIGRÉS, — BIENS NATIONAUX. - CERTIFICATS DE CIVISME. ARRESTATIONS ET CONDAMNATIONS.
La Convention aggrava les mesures de rigueur que l'Assemblée législative avait prises contre les adversaires de la Révolution. Elle bannit à perpétuité les émigrés, dont une loi antérieure confisquait les biens, et condamna à mort ceux qui rentreraient en France. Elle devait bientôt les déclarer morts civilement, et attribuer à TEtat toutes les successions que, pendant cinquante ans, ils pourraient recevoir. Leurs parents eux-mêmes étaient atteints ; en attendant qu'ils fussent incarcérés, ils furent condamnés à payer la solde et l'habillement de deux volontaires par tête d'émigré (1). Rien n'était plus excessif que la plupart de ces prescriptions; car, si les royalistes, qui avaient émigré avant le 10 août pour porter les armes contre leur pays, étaient coupables, ceux qui avaient quitté la France depuis cette époque étaient excu-
(1) Dans le district de Troyes, ils furent taxés k 693 liv. 18 s. Arrêté du 20 février 1793. Arch. de l'Aube, L. 1591. Le département, le 19 octobre, avait fixé le prix d'un babillement k 100 liv. Id. K. 1.
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sables d'aller cliercîier a l'étranger dd abri contre les violeaces et les proscriptions da parti dominant.
Le nombre des émigrés fat pea considérable à Troyes et dans le district. Parmi cenx qui avaient joaé un rôle dans les premières années de la Ré- Yolotion, on ne peat guère citer qae Fadate de Saint-Georges, Mesgrignv et le curé Dubois. La première liste, qui fut dressée par Tadministration, contient 570 noms pour le département; sur ce chiffre, le district de logent en renferme 41 5 ; celui de Troyes, 83. Les émigrés de la ville sont au nombre de 66, appartenant moitié à Tancienne noblesse, moitié au Tiers-Etat. Beaucoup d'entre eux, surtout parmi les nobles, étaient officiers de l'armée, ou gardes-du-corps. Une sorte de point d'honneur mal interprété les avait portés à mettre au service de leurs princes une épée qui aurait dû être consacrée à la défense de la patrie. Dans le reste du district, la proportion des nobles aux nonnobles est de 14 à 3 (I).
D'autres listes d'émigrés furent publiées plus
(l) Etat général des émigrés et de leurs propriétés, situées dans le département de VAube, in-l" de 74 p. Dans le district d*Arcis, on ne compte que 17 émigrés, 24 dans celui de Bar-sor-Aube , 14 dans celui de Bar-sur-Seine, 16 dans celui d'Ervy. Plusieurs noms sont répétés dans différents districts ; tels sont ceux de Foucault, de Fadate-Saint-Georges, de La Chapelle. Cet état contient les noms de 29 émigrés inscrits par le département, le 10 décembre 1792, et le supplément dressé par le district, le 20 février 1793, reproduits dans un placard du mois de mars, qui contient 76 noms, ainsi que dans une affiche du 16 juillet, renfermant 12 noms. Arch. de l'Aube, L. 47 et 4.985. Un Supplément à l'Etat général, de 2 p., contient 9 noms. Voici les noms des émigrés, domiciliés à Troyes, contenus dans l'état imprimé : Huez de Pouilly, La Chapelle, de la Motte y Potcrat, Richement, CamusU de Riancey, Leferron, Fadate de Saint-Georges, Montauzon-Truelle, Boudon, Déan fils, Guyot, Gislard, cba-
BIENS d'Émigrés. 31
tard; dans Tune d'elles, qui parut pendant la Terreur, il ne se trouve pas un seul noble; mais des marchands, des domestiques, un maréchal-ferrant des gardes- du-corps (i). Une troisième liste, dressée après le 9 thermidor, contint surtout des prêtres sujets à la déportation ou à la réclusion. (2).
L'exécution de la loi sur le séquestre des biens des émigrés eut lieu avec peu d'empressement, et parfois avec une certaine répugnance, à Troyes et dans le département. Le ministre des contributions, Clavière, en fit de vifs reproches aux membres du directoire : « Il est bien étonnant, Messieurs, leur écrivit-il le 6 octobre, que depuis la promulgation de la loi du 8 avril dernier, vous n'ayez formé encore aucune liste des biens qui sont situés dans votre arrondissement... Vous rejetez sur les municipalités le retard qu'éprouve une opération
noine, Devathere, Garnier, Gomparot de Longsols fils, les deux frères Jannon, les deux fils Gally, Jeanson-Bajot fils, Milley fils, les deux fils Gorps- Dessain» Du flot fils, Paillot-Montabert fils, les deux fils Masson-Gorps, Vigier fils, Noël de Gourgerennes fils, Jegot, Lepicard fils, La Huproye fils, Dedreuil fils, Camusat de Riancey fils, Rabiat, Martinet, Deboui, Ghaudot, Germé, Thurigny, les deux fils Salabert, les deux fils Montauzon, les deux frères Bérard, Parade, Leblanc, Duboetier, Babelot, Gouault- Jeanson, Jeannard fils, Montauzon fils, Gaudichon fils, Louis-Marie Mesgrigny, Jean-Gbarles et Pierre-Antoine Mesgrigny, ci-devant cbevaliers de Malte, Recourt, épouse de Desréaulx, Dubois, ci-devant curé, Ghampagnc, chanoine, Bailly fils, Saint-Oaen, Dupominier, Desmarets de Pâlis et sa femme, Jeanson fils.
(1) Deuxième liste additionnelle, placard du 13 floréal an ii, contenant 73 noms, en y comprenant les condamnés et les déportés. Les émigrés domiciliés à Troyes sont Donnai, Chanut, Carel, Fardeau, Gaulard, Jeolrut, la femme deGuyot, notaire, Levasseur, Paratte, Sourdat père.
(2) Troisième liste additionnelle, placard du 17 brumaire an m, contenant 210 noms pour le département, parmi lesquels les émigrés du chef-lieu, Bourgoin, Delyon fils, Fournerot, les fils Quignard, Rouault. Dix-neuf membres du clergé de la ville figurent dans cette liste, comme déportés.
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qui devrait être terminée depuis plus de deux mois. Vous n'avez pas pris vis-à-vis d'elles des mesures suffisantes pour accélérer leur marche (i). » Cependant, quelques jours auparavant, le département avait arrêté que, dans chaque district, des commissaires seraient nommés pour activer les travaux des municipalités (2).
A Troyes, comme nous l'avons vu, trois officiers municipaux avaient donné leur démission pour no pas concourir aux opérations du séquestre. Il ne paraît pas que ces opérations aient été faites d'une manière rigoureuse, car au commencement de 1793 le département ne put fournir aucun détail sur les biens de quarante-trois émigrés, sur les quatrevingt-trois du district (3). A Nogent, on prit pour base du travail les propriétés plutôt que les personnes; l'indication des personnes fut insuffisante, le ministre s'en plaignit, et de nouvelles recherches durent être faites, sans arriver à constater d'une manière absolue l'identité de tous les propriétaires (4).
D'après le tableau approximatif, qui fut dressé le 7 février par le comité des domaines nationaux du département, la contenance des biens d'émigrés dans l'Aube s'élevait à 8,700 arpents de terres, de prés et de vignes, et à 6,200 de bois et d'étangs. Le district de Troyes figure dans ce chiffre pour
(1) Lettre du 6 octobre 1792. Arch. de l'Âobe, 4. Q. 85.
(2) Arrêté da 24 septembre 1792. Arch. de l'Aube, K. i.
(3) Le 18 février 1793, le district de Troyes n aTait encore ni dressé la liste des émigrés ni commencé la tente de leurs biens. Lettre du Départe- ■eot Arcb. de TAube.
(4) Proeès-verb. de l'Assemblée du département.., 1793, p. 36.
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la proportion la plus considérable. Les loyers en argent, sans compter les redevances en nature, étaient estimés à 291,000 liv. pour le département et à 60,600 pour le district. Le tableau attribue à ce dernier deux châteaux et trente maisons (1). La vente de ces biens ne commença à s'effectuer dans le district de Troyes qu'à la fin de l'année 1793 (2). La vente du mobilier des émigrés ne fut poussée avec activité que dans les premiers mois de 1793 (3). Avant de procéder à l'adjudication de ce mobilier, le conseil général chai^ea un de ses membres d'aller rechercher dans les « maisons ci-devant religieuses et des émigrés » les objets d'art, qui pourraient fournir les éléments d'un musée départemental. Abraham Laffertey, à qui cette mission fut confiée, se rendit avec deux commissaires adjoints, Bouquot et Baudement, dans le district de Nogent. Il visita successivement la maison des Capucins de cette ville, dont la bibliothèque lui parut digue d'être « abandonnée aux injures du temps et aux ravages des vers, » le tombeau d'Héloïse et d'Abeilard, transporté du Paraclet à Nogent, le châ-
(1) Sur quatre châteaux et soixante-sept maisons. Pour les châteaux» le tableau est en contradiction avec VEtat général des émigrés, qui en compte 5. On remboursa, de 1825 à 1830, aux émigrés ayant des propriétés dans l'Aube, 6,982,237 fr. 67 c, conformément à la loi du 27 avril 1825. Dans cette somme, ne sont pas compris les biens non vendus, qui avaient été restitués antérieurement. Arch. de TAube, 4. Q. 124.
(2) La première vente est du 24 frimaire an ii. Registre des adjudications des biens nationaux de seconde origine. Ce registre, qui s'arrête au 24 vendémiaire an iv, contient 1,390 adjudications. Arch. de l'Aube.
(3) Des gardes furent établis, aux termes de la loi, dans les maisons des émigrés, pour veiller à la conservation de leur mobilier. Un d'entre eux fîit accusé d'en avoir détourné une partie. Jugement du 16 août 1793. Placard.
34 RAPPORT DE LAFFERTEY.
teau et les jardins de la Chapelle-Godefroi, les châteaux de Pâlis et de Saint-Liébault. Les curiosités de la Chapelle-Godefroi, appartenant à l'émigré BouUongne (1), provoquèrent Tenthousiasme de Laffertey, qui employa toutes les ressources d'un style recherché et fleuri à les décrire dans son rapport. Une rotonde, construite avec des coquillages et des morceaux de crasses de verre, et située au milieu de jardins délicieux, lui rappela « le château des Fées. » L'intérieur du château ne Téblouit pas moins; le salon à manger lui parut digne du <( fastueux LucuUus; » en entrant dans la grande galerie, il se crut transporté dans le temple du Génie. La galerie et les principales salles du château étaient ornées de quarante-sept tableaux, dus en grande partie au pinceau brillant et facile de Natoire ; ils furent réservés pour le musée de Troyes, où la plupart se trouvent aujourd'hui. Au château de Pâlis, appartenant à Desmarets, se trouvait une remarquable bibliothèque, contenant cinquantesept manuscrits, dont plusieurs de Pierre Pithou. Le transport à Troyes en fut décidé. La même décision fut prise pour un beau tableau de Lebrun, représentant l'entrée du chancelier Seguier à Pa-ris, et pour un portrait peint par Rigaud, qui se trouvaient au château de Saint-Liébault, appartenant au duc de La Rochefoucault d'Estissac. Au milieu des destructions qui, à cette époque, s'opéraient trop souvent avec aussi peu de discernement que de raison, on est heureux de constater
(1) Houllongoe, comte de Nogent, ancien intendant du commerce, fils d'un contrôleur généra! des fmances.
MOBILIER DES COUVANTS. 35
la sollicitude du conseil général pour la conservation des objets d*art, et d*applaudir au langage élevé dans lequel son rapporteur exaltait l'influence des savants et des artistes. Mais Lafiertey cédait aux illusions du moment, lorsqu'il disait que ^ la Révolution inattendue, qui allait changer la face de l'univers, retiendrait les arts et les sciences tout prêts à nous abandonner pour se retirer dans d'autres climats (1). )> Les temps d'agitation politique sont toujours contraires aux progrès des arts et des sciences.
Le clergé subissait en même temps les effets de la loi du 43 août 1792, qui avait supprimé les congrégations enseignantes et les communautés de femmes que l'Assemblée constituante avait respectées. Le 2 octobre, le district donna délégation à la ville pour faire l'inventaire des maisons du collège, de l'Oratoire du Saint-Esprit, des Filles du Bon-Pasteur et des Frères des Écoles chrétiennes. Dès le 28 septembre, on procéda à la vente du mobilier de Notre-Dame-aux-Nonnains. Celle des Carmélites eut lieu le 24 octobre. Les commissaires chargés de l'inventaire de leur mobilier furent émus en le voyant. ^ Les meubles de leurs cellules, disent-ils, présentent une simplicité et une pauvreté dignes de pitié. » Aussi leur permirent-ils de les enlever, comme étant d'une médiocre valeur; ils ne conservèrent que l'argenterie de leur chapelle (2). On vendit à la même époque le mobilier de la maison des Chartreux et de la Commanderie de Saint-
(1) Séance du 17 janvier 1793. Procès-verbal, p. 74 et suit.
(2) Arch. de TAube, V. 4,024.
36 VENTES d'Églises.
Jean-du-Temple (1)^ Les ci-devant oratoriens du Saint-Esprit, dont quelques-uns s'étaient attachés au parti révolutionnaire, obtinrent du district leur linge de lit et de table, « en considération de la délicatesse scrupuleuse qu'ils avaient mise dans la déclaration de toutes leurs possessions (2). »
Le district décida, le 28 janvier 1793, que tous les galons d'or et d'argent, provenant des églises, seraient envoyés à la monnaie. Truelle-Chambouzon fut chargé de rédiger l'inventaire de tous les objets précieux provenant des cultes, qui avaient été recueillis à Troyes depuis le 6 avril 1791 (3).
De nouvelles ventes d'églises supprimées et de maisons religieuses eurent lieu par le soin des autorités. Déjà l'on avait vendu l'église Saint-Frobert, moyennant 13,200 liv. et l'église Saint-Etienne au prix de 31,000 liv. (4). Cette dernière vente fut l'objet d'une demande d'annulation de la part de la ville, qui voulait établir une rue sur l'emplacement de l'ancienne chapelle des comtes de Champagne (5). Le 23 août 1792, l'église Saint- Aventin fut adjugée au prix de 8,000 liv. La Commanderie du Temple, située au centre de la ville, monta jusqu'à 38,200. D'autres maisons religieuses, construites dans les faubourgs et entourées de vastes
(1) Arch. de l'Âube et de Troyes. Plusieurs objets du culte furent repris par les paroisses de la ville. Saint-Remi, par exemple, en racheta pour 3,776 liv. Comptes des marguilliers. Collection de M. Léon Pigeotte.
(2) Dél. du 5 mars 1793. Arch. de l'Aube, L. 46.
(3) Dél. des 28 janvier et 2 mars 1793. Id.
(4) Registre des adjudications des biens nationaux de la première origine. N" 422 et 818. Arch. de l'Aube.
(5) Lettre du 20 février 1793. C'est sur cet emplacement que se trouve aujourd'hui une partie de la place du Préau.