‹ Histoire de Troyes pendant la révolutionChapitre 186 sur 351 · FÊTE DE L*ÊTR£ SUPRÊME · texte numérisé non relu

FÊTE DE L*ÊTR£ SUPRÊME

les jeunes citoyens d'une « tournure heureuse » destinés à figurer dans le cortège. On appelle aussi les femmes à concourir aux préparatifs de la fête; mais la commune est obligée de stimuler leur ardeur, « qui se ralentit, dit-elle, dans les secours qu'on espérait en tirer pour différents ouvrages préparatoires à la fête et analogues à leur sexe. » Il faut au contraire modérer le zèle d'autres citoyens, qui vont couper furtivement des branches dans les bois des environs pour la décoration des maisons (1).

La veille du 20 prairial, les sergents de police annoncèrent la fête au son des tambours et de la trompette. Le 20, dès l'aurore, une musique guerrière parcourut les rues, dont toutes les maisons, décorées de festons de verdure, de branchages et même de petits arbres, donnaient à l'intérieur de la ville l'aspect d'une forêt. Vers neuf heures, les femmes et les filles se formaient en groupes de cinquante, portant des corbeilles de fleurs; les hommes, tenant des branches de chêne, accompagnés de leurs fils armés de sabres, se rendaient aux lieux désignés pour le rassemblement de leurs sections. Le rendez-vous général était à la ci-devant place Saint-Jacques (2), entourée de portiques de verdure. C'est là qu'arrivèrent, vers onze heures, les fonctionnaires, portant à la main des bouquets d'épis de blé, mêlés de fleurs et de

(1) Reg. du comité de la 6* sect. Arch. de l'Aube. L. 1523. Dél. mun. du 17 prairial. On ne donna pas suite à la poursuite des délits commis dans les bois voisins. Dél. du 22.

(2) Cette place, agrandie, est aujourd'hui la place de la Préfecture.

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fruits, « pour faire sentir que leur emploi est de concourir au bonheur du peuple, et par là ramener l'abondance. » Ils étaient suivis d'un char surmonté d'un trophée d'instruments de travail, et traîné par quatre taureaux recouverts de draperies et de guirlandes en festons. La statue de la liberté et les droits de l'homme, portés par des citoyens vêtus à l'antique, venaient ensuite. Des jeunes filles en robes blanches ornées de ceintures tricolores, leur jetaient des fleurs qu'elles puisaient dans des corbeilles, selon l'usage observé dans les processions religieuses.

Sur la place Saint-Jacques s'élevait un amphithéâtre, au centre duquel était une tribune, où Bouille, président du conseil général de la commune, prononça, en l'honneur de l'Être suprême, un discours plein d'emphase dans lequel il attaqua la tyrannie et la superstition. A ses pieds, étaient groupées les figures allégoriques de tous les ennemis de la félicité publique, tels que « le monstre désolant de l'athéisme, l'ambition, l'égoïsme, la discorde, et la fausse simplicité. » Bouille y mit le feu, et « le groupe, dit la relation, rentra dans le néant avec la même rapidité que les conspirateurs que frappe le glaive de la loi. » Mais sur ses débris, on vit apparaître la sagesse « au front calme et serein, » avec une inscription commandant de rendre hommage à l'auteur de la nature.

Des couplets adressés à « un Dieu bon et juste » se firent entendre; les trompettes et les tambours retentirent; les trois canons que possédait la ville furent tirés, au grand dommage des carreaux de vitres des maisons voisines, dont un grand nombre

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fut brisé par la violence de la commotion. Le cortège s'ébranla. On y remarquait autour des comités de surveillance des sections, les représentants des

quatre âges de la vie, Tenfance ornée de violettes, Tadolescence ornée de myrthe, la virilité ornée de chêne, la vieillesse ornée d* oliviers. Les sections, les fonctionnaires, le char, les attributs, remontèrent la rue Notre-Dame, traversèrent la place de TEtape-au-Vin, et se dirigèrent en suivant les rues de THÔtel-de-Ville et de laCité vers la porte de Saint- Jacques, dite des Sans-Culottes. On avait élevé sur la promenade des Charmilles un autel dédié à la patrie, surmonté d'un arbre de la liberté. Ce fut autour de cet autel que les citoyens vinrent se grouper. a Ames pures, cœurs vertueux, leur dit le président de la municipalité, c'est ici que vous attend une scène ravissante; c'est ici que la liberté vous a ménagé ses plus douces jouissances. Avant d'y parvenir, je vous engage à prendre un repos d'une heure; pendant ce temps vous allez vous sustenter avec frugalité et sans désemparer. » On se conforma aux recommandations du président, et si quelques citoyens burent en l'honneur de la République dans la même coupe, d'autres furent obligés d'aller puiser dans leurs mains à la rivière l'eau pour se désaltérer.

A cinq heures, le canon donna le signal de la reprise de la fête. Après un prélude de musique, les hommes et les enfants entonnèrent un hymne au Dieu des combats. Les mères, les femmes et les filles chantèrent d'autres strophes, et le peuple tout entier répéta une invocation au Créateur, dont les paroles avaient été composées par Finot, et la

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musique par Pêtelard, maire de Saint-Marlin-ès- Vignes. Après ^ivoir formulé le vœu

Que les mortels ne prennent plus D'autres temples que la nature, D'autres cultes que les vertus ;

Tauteur de cette poésie religieuse terminait par cette étrange prière :

Tu ne créas ni rois, ni prêtres ; Mais s'ils devaient, par leur retour De nous comme de nos ancêtres Faire des victimes un jour.

Que tes mains s'arment de la foudre, Ote-nous un jour détesté, Réduis tous les français en poudre ; Ils n'auraient plus la liberté.

Les chants cessèrent; le président, debout sur l'autel de la patrie, tenant à la main deux flambeaux, s*écria d'une voix sonore : — Peuple, tu ne peux douter que ce que tu vois, que ce qui t'étonne est l'ouvrage de l'Être suprême; il faut être lui pour avoir conçu ce sublime ensemble. Descends dans ton cœur, et tu seras convaincu de son existence immuable; apprends qu'il est Tami de la vertu et de la sagesse et qu'il est l'ennemi des méchants. Peuple, en ton nom je proclame et lui envoie ton vœu; le peuple français reconnaît l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme. — Après avoir prononcé ces paroles, le président alluma la flamme d'une mongolfière, autour de laquelle étaient inscrits ces mots : A VÊtre suprême. « Image du globe qu'habitent les mortels, s'écria Bouille, porte à la Divinité leurs vœux et leurs homma-

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