SŒURS HOSPITALIÈRES
guerre au détriment des patriotes et des braves défenseurs de la patrie. » Huit administrateurs des hospices firent une enquête à ce sujet, en interrogeant chaque malade en particulier; tous furent unanimes à faire Téloge des sœurs et à reconnaître qu'elles apportaient, dans la distribution de leurs soins, une égale sollicitude [i]. Aussi le district repoussa-t-il la pétition des Amis de la Liberté; il maintint provisoirement, jusqu'à la réorganisation des hôpitaux, les sœurs hospitalières. « Elles n'onT; perdu dans l'opinion, dit le procès-verbal, que relativement à leurs pratiques religieuses; mais elles ont observé un esprit de tolérance, nécessaire dans un hôpital, où un musulman a droit d'être traité comme un chrétien, un juif, un quaker ou tout autre individu (2). » Grâce à leur prudence, grâce aux services qu elles rendaient, les sœurs continuèrent de rester à l'hôpital, même sous le régime de la Terreur (3) .
Le respect qu'inspiraient les sœurs grises et les sœurs hospitalières était un dernier hommage rendu au dévouement et à la vertu. Les autres religieuses durent quitter leur cloître, et la plupart d'entre elles furent protégées par leur humilité et leur obscurité contre les rigueurs des lois. Quelques-unes, comme les Carmélites, emportant leur pauvre mobilier, se séparèrent le moins qu'elles
(1) Dél. du 27 janvier 1793. Arch. deTHôtel-Dieu.
(2) Dél. du 6 février. Arch. de l*Aube, L. 46.
(3) Dél. du 24 fructidor an ii. Cette délibération porte qu'il est juste d'accorder un traitement aux hospitalières» qui n'ont aucune pension de la République, quoiqu'elles fussent dans les temps religieuses. Sans nul doute, elles avaient dû quitter leur habit religieux. Arch. de l'Hôtel-Dieu.
purent, et neuf sur vingt-quatre se retroutèrent réunies, lorsqu en 1 806 les couvents furent rétablis à Troyes. A la même époque, quatorze des vingt-quatre religieuses de la Visitation, qui avaient dû quitter leur maison à la fin de 1792, rentrèrent dans leur communauté. Les Ursulines, les sœurs de charité recouvrèrent, à la môme époque, leur existence légale, ainsi que les sœurs de Saint-Augustin, qui n'avaient jamais quitté leur poste à THÔtel-Dieu (1).
Pendant que Ton fermait les couvents, que Ton procédait à la vente des biens du clergé et à l'inventaire des biens d'émigrés, on divisait les citoyens en deux catégories par la délivrance des certificats de civisme. L'exécution de la loi, qui prescrivait d'en donner aux fonctionnaires publics et aux officiers ministériels, inspira des scrupules au procureur de la commune, Truelle- Sourdat. Le conseil général, chargé de délivrer des certificats, était-il tenu de faire connaître les motifs de ses refus? Un homme resté neutre pouvait-il être inculpé d'incivisme? En attendant la réponse à ces questions, la commune commença à remettre des certificats de civisme aux notaires. Sur les quinze notaires de la ville, quatre d'entre eux, Guyot, Corthier, Delion et Hervé, ne purent en obtenir (2).
Ce ne fut qu'au mois de février que les mêmes
(1) Tableau des couvents de Troyes en 1808. Areh. de l'Âube, V. 4,03?.
(2) Corr. mun. du 15 décembre 1792. Dél. mun. des 17 et 24. Les notaires recurent des certificats, dans Tordre suivant de majorité : Dorgemont. Brocard, Lasneret, Boucherat, Gobin, Lucy, Etienne, Brajeux, Cousin, Odin et Robin.
certificats furent délivrés aux hommes de loi, aux avoués, aux huissiers, ainsi qu'aux fonctionnaires
publics non élus parle peuple. Les demandes étaient présentées et les titres discutés en séance publique du conseil général de la commune. Souvent les spectateurs intervenaient dans la discussion, et, comme les habitués des tribunes de la Convention, influaient par leur audace et leurs clameurs sur le résultat des délibérations. Le 25 février 1 793, le lieutenant de gendarmerie De Serre, ancien gardedu-corps, vint réclamer sa carte. Un brigadier de gendarmerie, nommé Chérot, parla en sa faveur. Le tumulte des tribunes fut grand au moment du scrutin; il redoubla, lorsqu'il fut constaté qu'il était favorable à De Serre. L'avoué Bourgoin se présenta ensuite. C'était un des oflBciers municipaux qui avaient donné leur démission pour ne pas procéder au séquestre des biens d'émigrés. Le certificat lui fut refusé. Cette décision souleva les clameurs des tribunes. Chaperon, greffier du tribunal, protesta vivement au nom des assistants, et s'indigna de ce qu'on eût refusé un certificat à un patriote , quand on venait d'en accorder à un ci-devant garde-du-corps. Un des membres du conseil, Sainton, répondit que la conduite de Bourgoin, à l'occasion du séquestre, avait été le motif du refus. Sergent, l'un des orateurs populaires de la Société des Amis, réclama la parole et l'obtint. Il reconnut que Bourgoin avait commis un acte de faiblesse; mais « c'était un patriote. Il ne s'agit pas, dit-il, d'un certificat de fermeté, mais d'un certificat de civisme. » Il accusa ensuite De Serre d'avoir tenu des propos contre-révolutionnaires, et
termina en demandant, au milieu des applaudissements des tribunes, l'annulation des deux délibérations concernant Bourgoin et De Serre.
La séance fut suspendue à la suite de cet incident. Lorsqu'elle fut reprise, on poursuivit la délivrance des certificats aux avoués. Des clameurs impétueuses interrompirent le premier scrutin. Un membre du conseil dit avec énergie aux spectateurs : — Citoyens, en manquant au conseil général, vous vous manquez à vous-mêmes. — Une voix répondit des tribunes : — Le conseil général, en nous trahissant, se trahit lui-même. — Ces paroles furent applaudies avec force parles tribunes, et le tumulte devint tel qu'il fut nécessaire de lever la séance. Le lendemain, l'on revint sur le vote qui avait eu lieu, et Bourgoin fut admis par 1 8 voix contre 7 (1).
La municipalité de Troyes fut sans doute du nombre de celles qui furent accusées par les révolutionnaires d'accorder des certificats de civisme avec une facilité incroyable aux ennemis de la chose publique, tandis que les patriotes ne les obtenaient qu'avec difiîculté (2). Cependant, plusieurs fonctionnaires se les virent refuser. Ce refus impliquait la cessation de leurs fonctions. Le capitaine de gendarmerie Corlieu et Camusat de Riancey, procureur national en la maîtrise, furent ainsi forcés de se retirer (3). D'autres fonctionnaires appelèrent au district des décisions de la commune ;
(1) Registre des délibérations municipales. Ârch. de Troyes.
(2) Rapport de Garnier et TureaUy p. 2.
(3) Àrch. de l'Aube, L. 15 et 326.