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RARETÉ ET CHERTÉ DU PAIN

tant succéda un dégel imprévu. Les Trévois, la Moline, la Vacherie furent inondés le 28 janvier; les rues des Tanneries se ressentirent de la prodigieuse quantité d'eau. « On craignit que des moulins ne fussent entraînés, on battit le rappel dès le matin, et ce ne fut que dans la nuit que les eaux cessèrent de monter (1). »

Le froid rendit les souffrances plus vives; on accusait la commune d'insouciance et d'incapacité. Le peuple murmurait : « Le peuple de Troyes est bon, écrivait Loyez, et aime la Révolution; il Ta prouvé; mais il se fatigue. Voilà trois jours qu'il manque de pain. On en donne une demi-livre, puis quatre onces, puis poiût. Il n'y a pas encore d'émeute, mais de légers rassemblements. On entend encore raison ; mais ventre affamé n'a point d'oreilles (2). )> La suppression du maximum avait forcé d'augmenter le prix du pain. Il fut fixé par la commune , assistée de la Société populaire, à 7 sous 6 deniers la livre (3). Les boulangers, au nombre de vingt-quatre, furent tenus de prendre les farines au magasin pour en tirer une quantité de pain déterminée. De nouveaux commissaires aux subsistances furent nommés, et l'on fît les distributions avec plus d'ordre que par le passé, aux citoyens rangés en haie pour être servis chacun à leur tour. Ces mesures de réglementation ne modifiaient pas la gravité de la situation, et les habitants, émus des dangers qu'elle présentait, deman-

(1) Corr. mun. du 10 pluviôse an m.

(2) Lettre au comité de salut public du 3 pluviôse. Arch. de l'Aube L. 1364.

(3) Dél. mun. du 23 nivôse an m.

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dèrent à la commune d'envoyer des députés à la Convention pour lui exposer Tétat de famine et de rébellion dont on était menacé ; l<.

Les préoccupations de la disette, qui résultait surtout des fausses mesures prises pour la conjurer, ne dominaient point cependant les habitants de Troyes au point qu'ils ne pussent s'en distraire. Après les émotions de la Terreur, on éprouvait le besoin d'oublier le passé et de se laisser aller à des idées plus riantes. L'ancienne gaieté reprit son empire, et on s'y livra avec empressement. Vers le commencement de l'automne de 1794, une réunion de citoyens et de citoyennes s'organisa pour donner des représentations théâtrales au profit des pauvres. Ils formèrent une société sous le nom d'Ecole civique et dramatique. Gonthier, ancien secrétaire général du département, en fut l'organisateur et le directeur; Petelard fut chargé de la musique. « Le désir de s'instruire, d'instruire les autres, la franchise et la décence, sont, disait le règlement, la base de la Société; quiconque les violera, sera exclu. — La Société, disait un autre article, ne devant admettre dans son sein que des personnes dont le civisme et les mœurs soient connus, les candidats ne seront admis qu'au scrutin (2). y> Les artistes volontaires, qui tous appartenaient à des familles honorables de la ville (3), avaient aussi

(1) Dél. mun. du 4 pluviôse. Pétition du 3. Arch. de Troyes.

(2) Règlement de V Ecole civique et dramatique, Hallet, in-i» de 8 p., approuvé le 8 brumaire an m par le maire.

(3) Le comité d'agence était composé des citoyens Gonthier, Leblocleur, Régnier, Guichard, Finot, Petelard, Bosc, Suchel, Loyez et Lesieur, et des citoyennes Truelle -Sourdat, Lenoble aînée, Lœilley e\ Nocbé la jeune. Le

pour but « d'opérer Tépuration des mœurs et l'amour de la patrie, en procurant quelques délassements à leurs concitoyens. » Leur succès fut tel que la municipalité refusa d'autoriser une autre troupe à venir jouer à Troyes pendant l'hiver. Le 22 octobre, la foule fut si considérable, à l'ouverture de la salle, que plusieurs personnes furent blessées ; beaucoup s'y introduisirent sans payer, tandis que d'autres, qui avaient payé, ne purent parvenir à entrer. Un piquet de 25 gardes nationaux fut désormais chargé de maintenir Tordre. « Si jamais l'empressement du public à se rendre au théâtre a été grand , disait le Journal du Dépar^ tentent, b'est sans doute depuis l'ouverture d'un théâtre où chacun trouve l'occasion d'exercer une critique innocente sur les talents des personnes qu'il connaît, et où il peut en même temps concourir à un acte de bienfaisance envers les indigents. » L'éloge devait l'emporter sur la critique, si Ton en juge d'après les appréciations du journal ; un pareil ensemble se trouvait rarement dans les troupes de comédiens les mieux composées ; le jeu et la voix de certains artistes, surtout la candeur ingénue et le jeu plein de délicatesse des citoyennes Lenoble, étaient vivement appréciés par le public. La municipalité mit à la disposition des machinistes de la Société les objets qui avaient servi à l'ornement des fêtes nationales, et qui restaient inutiles

prix des places était de 30 s.^ puis de 50, aux premières loges et à l'amphithéâtre, de 10, puis de 20, au parterre. Il y avait parmi les acteurs des employés des administrations, entre autres Lézain, chef de bureau du district, qui, blâmé par ses supérieurs, leur écrivait qu'un délassement n'est point Incompatible avec des occupations sérieuses. Ârch. de l'Aube, L. 1596.

dans ses magasins. Les actears jouèrent de petites pièces morales et gaies, telles que la Dinde du Mans, Fanfan et Colas, Biaise et Babet, le Désespoir de Jocrisse, Arlequin afficheur. Ils représentèrent même des vaudevilles composés par des auteurs de la localité, tels que le Volontaire sorcier (1). Ce ne fut que plus tard qu'ils abordèrent le drame patriotique et la comédie contre-révolutionnaire. La municipalité, qui se défiait des tendances réactionnaires de quelques-uns des membres de la Société, avait nommé une commission de six censeurs, pour examiner si les pièces présentées n'avaient rien de contraire au gouvernement républicain et aux bonnes mœurs ; mais cet accès de sévérité du Corps municipal dut s'apaiser lorsque, quelques jours plus tard, la Société lui apporta ses bénéfices, qui montaient à 2,400 1., pour acheter du riz aux pauvres (2).

Il y avait parfois des intermèdes imprévus aux représentations de l'Ecole civique et dramatique. Le 30 novembre, le représentant Bailly de Juilly, qui était né à Troyes, se rendit au théâtre, où plusieurs couplets furent chantés en son honneur. Le citoyen Raffié, qui raccompagnait, répondit aussitôt par un couplet qui se terminait ainsi :

Croissez, troupe aimable et chérie, Faites l'honneur de vos remparts ; Grâce à votre génie, On voit ici Paris, ou plutôt on Toublie (3) !

(1) Journ, du Département, de l'an m.

(2) Dél. municip. des 2 et 7 nivôse.

(3) Joum, du Département. J.-A. Raffié, instituteur, est Tautear d'un Discours en vers sur les fêtes décadaires, in-S" de 16 p. publié à Troyes, chez Sainton, en Tan m.

La Société participait aussi aux fêtes patriotiques; mais la municipalité elle-même n'y avait plus foi. Elle décida que l'anniversaire de la mort dé Louis XVI serait célébré avec la plus grande simplicité; la disette et la rigueur de la saison l'engageaient à économiser les fonds pour les indigents. Il y eut un discours au temple de l'Être-Suprême, suivi d'une distribution de riz. Le soir, on se rendit au théâtre, où, sur le désir de la municipalité, on joua Fanfan et Colas (1). On ne célébrait plus le meurtre du dernier roi que pour se conformer à la loi, et si Ton n'avait pas encore la conscience du crime, du moins on n'en avait plus l'orgueil.

(1) Lettre et corresp. municipales, du 29 nivôse. Arch. de Troyes.

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