ÉMIGRÉS
U y en eut près de mille en Tan m. Plus tard, les ventes se ralentirent (1). Plusieurs émigrés obtinrent leur radiation provisoire et la levée du se- .questre mis sur leurs biens. Jacques Paillot et Sourdat étaient du nombre. Une lettre du ministre ordonna la réapposition du séquestre sur leurs propriétés (2). Le partage des biens confisqués entre TEtat et les parents des émigrés dut être effectué, et les ascendants n'eurent le droit de racheter les biens de leurs enfants qu'en les reprenant en totalité et en les payant en numéraire (3). Quelques mesures furent aussi prises contre les personnes; mais elles étaient moins excessives qu'autrefois. Jeanson, prévenu d'émigration, fut arrêté et reconduit à la frontière, de brigade en brigade (4). Si c'était ce même Jeanson qui avait été fait prisonnier de guerre, avec Clérique, de Brienne, par l'armée de Sambre-et-Meuse, en 1796, l'administration usait d'indulgence à son égard. Tous deux avaient été envoyés par le général Moreau à Troyes pour y être jugés par le tribunal criminel ; en arrivant au pont de la Trinité-Saint-Jacques, aux portes de la
(1) Registre des adjudications des biens nationaux de seconde origine, du 24 frimaire an ii au 24 vendémiaire an iv. — 1,390 adjudications. — Parmi les ventes faites en l'an in, nous remarquons le château d'Estissac, vendu 50,100 1., et celui de Barberey-Saint-Sulpice, adjugé à 20,000. — Registre de vente d'immeubles nat.onaux soumissionnés en exécution des lois des 28 ventôse, G floréal, etc., an iv (pour le département), du 18 prairial an iv au 14 floréal an xi, — l,8i8 adjudications, dont 1,261 en l'an iv. Le 21 brumaire an VI, le chiffre des adjudications, au nombre de 1,823, monte à 5,629,983 1. 5 s. 2 d. Arch. de l'Aube.
(2) Dél. dép. des 7 vendémiaire an vi et 8 nivôse an vu. Arch. de l'Aube, L. 19.
(3) Dél. dép. des l'^'' et 9 frimaire, 15 germinal an vi. Id., L. 20. (i) Id. du 4 messidor an vi.
BIENS d'émigrés. 459
ville, ils furent délivrés par plusieurs personnes qui mirent le pistolet sur la gorge du gendarme qui les escortait, et ils réussirent à se soustraire au châtiment qui les attendait (1).
A cette époque, l'opinion était plus favorable aux émigrés. Les acquéreurs de leurs biens étaient parfois vus d'un mauvais œil. La terre de Vougré, appartenant à Balathier, considéré à tort comme émigré, avait été vendue à un nommé Teinturier. Teinturier, ayant intercepté une lettre écrite par la femme de Balatliier à son fermier, la dénonça au gouvernement. Le tribunal criminel de l'Aube le condamna à deux ans de prison pour violation du secret des lettres (2) ; le département annula la vente. Les révolutionnaires s'élevèrent vivement contre ces décisions; les journaux de Paris appuyèrent leurs réclamations. Le ministre cassa la délibération du département; il voulait même en destituer les membres. On était alors en 1799, et les députés de l'Aube durent intervenir en faveur des administrateurs pour justifier leur conduite (3).
Ce n'étaient pas les administrateurs élus en l'an vi qui auraient pu être suspectés de partialité envers les émigrés et les joyalistes. Ils déféraient à la justice les écrits et les lettres contraires au régime existant. Telle était une pièce de vers de Bolland, de Chauffeur, qui leur paraissait une satire pi-
(1) Le gendarme, soupçonné de connivence, fut arrêté. Dél. dép. du 14 frimaire an v. Annales troyennes du 30.
(2) Jugement du 17 germinal an v. 6" registre des audiences.
(3) Annales troyennes, du 20 germinal an v. Dél. dép. du 2 ventôse an VII. — Les membres de la députation de VAuhe à leurs collègues et à leurs commettants , sur un article inséré contre eux dans le Journal des Hommes libres du 7 fructidor an VIT. In- 12 de 4 p.
quante contre la République. Ils s'efiForçaient au contraire d'en inspirer le culte et le respect par l'observation des fêtes nationales et républicaines. L'anniversaire de ce qu'on appelait la juste punition du dernier tyran des Français était célébré avec d'autant plus d'éclat qu'il fournissait aux administrations l'occasion de protester contre le rétablissement de la monarchie. Tous les fonctionnaires réunis à la Madeleine en 1798, vinrent, sur l'autel de la Patrie, prêter le serment de haine à la royauté. En 1799, la fête eut lieu à Saint-Pierre. Les bustes de Brutus et de Guillaume Tell furent placés sur l'autel de la Patrie par des citoyens vêtus à la romaine ou portant l'ancien costume helvétique. Au centre du temple se trouvait un piédestal chargé des attributs et des ornements de la royauté. Après un discours du commissaire national près les tribunaux, qui se termina par ce refrain :
Nous ne reconnaissons, en détestant les rois, Que Tamour des vertus et Tempire des lois,
le président du département mit le feu aux attributs, et la musique entonna Thymne des Versaillais (I). Une cérémonie analogue avait lieu à la fêle du 10 août, où des groupes d'enfants déposaient sur un bûcher, afin de les « faire dévorer par les flammes, »les emblèmes allégoriques de la royauté, de l'anarchie, de l'orgueil, de la superstition et du vandalisme. On s'imaginait par ces représentations
( l) Dél. du 29 nivôse an vi. Fête du l pluviôse an vu. Mallet, in-8' de Î3 p. Onlrc et nnrche pour la célébration de la fête de l'an ni. AKb. de Troyes.
imitées des auto-da-fé de la Terreur, frapper Timagination du peuple, et lui faire croire à la durée des institutions révolutionnaires. C'était aussi dans ce but qu'on célébrait la fête de la Souveraineté du peuple, avec la procession habituelle de fonctionnaires à travers la ville et les cérémonies patriotiques à Saint- Pierre, aunoncées par le canon. Cette fois, le canon avait été placé sur la plateforme de la tour inachevée dédiée à Saint-Paul^ appelée alors la Tour Paul, parce qu'à la fête précédente la commotion produite par ses détonations avait brisé les vitres des maisons voisines (1).
Le culte de la République remplace, aux yeux de l'administration, tous les autres. Le théâtre est tenu de ne jouer les décadis que des pièces dignes de républicains; pendant les entr'actes, la musique exécutera des airs patriotiques. On recommande, le soir des fêtes nationales, de ne représenter que des pièces républicaines, telles que Brutus, Guillaume Tell^ Caïus Gracchus et Epicharis, tout en proscrivant avec raison les œuvres que la décence et le bon goût n'avoueraient pas, et l'on interdit « tout rassemblement ayant pour objet le divertis-* sèment de la danse ou tout autre divertissement » en dehors des jours de fêtes nationales (2).
Ces fêtes, pour la plupart prescrites par la Convention en 1795, sont célébrées plus rigoureusement que jamais à partir de l'hiver de l'an vu. Outre les fêtes politiques, qui comme celle du
(1) Ordre de marche pour la fête de la Souveraineté du peuple. Dél. muD. du 22 et 30 veutôse an vu. Arch. de l'Aube. 2. 0. 397. Arch. de Troyes.
(2) Lettres des 7 fructidor et 12 fructidor an vi, et du 2 nivôse an vu.
1 8 fructidor a pour but « de rappeler au peuple que le royalisme et l'anarchie se sont cachés sous tous les masques, » il y a les fêtes qu'on pourrait appeler morales et sociales. Le 10 germinal, c'est la (C'Xe de la jeunesse, où l'on distribue aux enfants les plus méritants des couronnes de feuillage et des livres républicains. Le 10 floréal, les jeunes époux se rendent au temple décadaire pour déposer sur l'autel de l'Hyménée des couronnes de fleurs, et entendre un épithalame que l'administration centrale leur adresse en l'honneur du mariage. En Tan vi, cette fête s'était célébrée aux Charmilles, où les jeunes femmes vêtues de blanc et parées de rubans tricolores, avaient été danser. Le 10 prairial, c'est la fête de la reconnaissance; on donne au théâtre des places aux militaires blessés et retirés , auxquels la municipalité a cru devoir accorder « ce léger agrément, » et l'on couronne un jeune homme qui s'est précipité avec courage du haut du rempart pour sauver une femme qui se noyait dans le gouffre de Croncels. Le 1 0 messidor, les administrateurs se transportent dans un champ désigné; ils y suivent une voiture attelée de bœufs et de chevaux, et remettent des couronnes d'épis, après leur avoir donné l'accolade fraternelle, aux cultivateurs les plus habiles et les plus vertueux. Le 10 fructidor enfin, c'est la fête de la vieillesse. On prie les juges de charger Tun d'entre eux d y prononcer un discours. « Dans les sociétés dont le gouvernement était le plus près de la nature, leur écrit-on, les anciens du peuple étaient ses juges. Nous ne sommes pas à ce degré; mais si vous n'êtes pas les anciens du peuple, vous