‹ Histoire de Troyes pendant la révolutionChapitre 326 sur 351 · FÊTES DÉCADAIRES · texte numérisé non relu

FÊTES DÉCADAIRES

bration des mariages aux pieds d'un autel « simple, mais de bon goût, » consacré à Thyménée. Malheureusement il est impossible de maintenir Tordre et le silence dans les bas-côtés réservés au public. Les gardes nationaux s'empressent de rompre les rangs pour parcourir tumultueusement la nef. « Des citoyens sans doute peu attachés au gouvernement, dit une correspondance oflScielle, troublent la fête à laquelle ils ne prennent pas de part, en se promenant ou en parlant, comme s'ils étaient dans la rue ou sur un champ de foire; ailleurs, et presque partout les enfants jouent, chantent, crient et pleurent, en sorte qu'il en résulte un tumulte qui ne permet pas d'entendre l'orateur, ni la mélodie de la musique (1). ►>

On multiplia en vain les arrêtés pour faire régner le silence et le bon ordre dans le temple. Les vétérans furent chargés de la police; les collatéraux furent interdits au public; des patrouilles parcoururent les abords et l'intérieur du temple. On donna la consigne de ne laisser entrer dans l'enceinte que les citoyens décemment vêtus, et les enfants accompagnés de personnes qui pouvaient en répondre (2). En revanche, on voulait obliger les instituteurs et les institutrices à y conduire leurs élèves. La plus grande partie s'y refusa. Quatre écoles de garçons et onze écoles de filles furent fermées parce que les maîtres et les maîtresses avaient négligé de les mener au temple décadaire le 1 <0 frimaire an vu (3). On y fit venir les orphelins

(1) Dél. raun. du 17 frucliiior an vi.

(2) Dél. et corr. mun. des 12 et 15 pluviôse an vu. Arch. de Troyes.

(3) Id. des 6 vendémiaire, 6 brumaire, 12 frimaire et 18 nivôse an vii.

MARIAGES civils: 465

et les orphelines des hospices; mais, malgré les rigueurs déployées contre certaines écoles, il fut diflScile d'obtenir Tassiduité des maîtres et des élèves,'

Les républicains auraient voulu donner à la célébration civile des mariages le même appareil qu'à leur bénédiction religieuse; ils auraient désiré qu elle inspirât le même sentiment de respect; aussi étaient -ils scandalisés lorsque les futurs époux se présentaient au temple décadaire dans un costume simple et sans apprêt. Le mariage de la fille du président du tribunal civil Lerouge mécontenta sous ce rapport les observateurs républicains. Les futurs et leurs témoins y figurèrent avec des habillements dont la modestie, disait-on, pouvait prêter à une maligne allusion sur Tabsence de zèle des fonctionnaires. Plus tard, la municipalité blâme hautement la conduite d'une femme, qui s'est présentée pour contracter mariage en déshabillé et en linges sales, et que l'on a vue une heure après se promener dans les rues « en habits, linges et coiffures qui affichaient le luxe, relativement à son état. Cette affectation, disait-on, ne peut avoir pour but que l'avilissement des institutions républicaines (1). »

Tous les efforts tentés depuis le 1 8 fructidor par les administrations n'étaient point parvenus à les faire accepter par la population; elle résistait aux arrêtés, elle se détachait de plus en plus d'un gouvernement qui joignait la faiblesse à l'arbitraire, et épuisait son activité à faire célébrer le décadi au

(1) Corp. mun. des 24 pluviôse et 29 germinal an vu. Arch. de Troyes. T. II. 30

A66 LETTRE DE MILONY.

lieu du dimanche. Nous en trouvons le plus curieux témoignage dans une lettre adressée au mois de juillet 1798 par Milony, commissaire national * du canton de Troyes, au commissaire du département. « L'esprit public de Troyes, dit-il, n'a pas seulement besoin d'être ravivé; mais il aurait besoin d'être recréé. A peine le cinqviième des citoyens est-il dans le sens du gouvernement, et ce cinquième qui, je suppose, y est, est l'objet de la haine et du mépris du plus grand nombre, qui se qualifie d'honnêtes gens. Cette assertion vous paraîtra peut-être hasardée et exagérée; elle est cependant le tableau fidèle de ce qu'on appelle l'esprit public, et dans toutes les actions publiques et privées on en reconnaît la teinte... Par qui les fêtes nationales sont-elles célébrées et ornées ? Par ceux des fonctionnaires publics que la loi y appelle, et souvent même plusieurs s'en dispensent. C'est ce même esprit public qui ne permet pas aux honnêtes gens de prendre part à ces fêtes et aux discours qui s'y prononcent, et qui en écarte les femmes qui devraient en faire le principal ornement... Le spectacle se trouve désert les jours de fêtes nationales et les décadis, et est avidement couru les ci-devant dimanches et autres jours usités dans l'ancien régime; le même esprit public ne voit qu'avec indijGférence et mépris les actions héroïques républicaines rendues sur la scène, et accueille avec transport tout ce qui peut faire allusion à la royauté ou à l'ancien régime... On retrouve encore ce même esprit public dans l'observation des décadis. Par une affectation, que l'on pourrait appeler criminelle, tous les marchands ouvrent leurs boutiques

les décadis et fêtes nationales, et y étalent avec une profusion qui semble provoquer la loi, tandis que les ci-devant dimanches et simples fêtes de l'ancien régime, ils ouvrent à peine la porte d'entrée ordinaire. Croyez-vous que ce soit pour vaquer à l'exercice de leur culte? Non, la majeure partie des citoyens n'est pas attaquée de ce préjugé ; mais il est du bon ton de ne pas paraître républicain. Pourquoi l'établissement des nouveaux jours de marché a-t-il éprouvé des difficultés? C'est qu'il est basé sur le calendrier républicain (1)... »

Dans le département, les sentiments sont les mêmes. « L'esprit public, écrit le commissaire du canton de Pont, est généralement mauvais en politique. J'entends par cette désignation qu'on n'aime point en général tout ce qui tient à la République (2). »

Ainsi, après six ans de durée, cette forme de gouvernement n'avait pu se faire accepter par le peuple. Elle ne répondait ni à ses traditions, ni à ses instincts, ni à ses mœurs. Elle ne lui inspirait ni le respect, ni la confiance. Elle ne personnifiait plus pour lui la liberté, depuis que la liberté avait été si cruellement méconnue sous la Terreur, si tristement violée au 1 8 fructidor. Elle ne lui présentait pas le prestige d'une autorité assurant le calme dans le présent, la sécurité dans Tavenir. Les nombreux changements opérés dans le per-

(1) Lettre de Milony, commissaire national de la commune, au commissaire du département, du 30 messidor an vi. Arch. de l'Aube, L. 1480.

(2) Rapport de messidor an vi.

sonnel administratif offraient aux administrés le spectacle de l'instabilité et parfois de rincapacité. L'impulsion d'une volonté ferme et persistante faisait défaut; on ne se sentait ni gouverné, ni protégé. Les intentions étaient souvent excellentes; les résultats presque toujours stériles. Les finances en mauvais état nécessitaient la création de nouveaux impôts dont la perception était diflScile ; les routes étaient mauvaises et parfois dangereuses; l'instruction languissait; une sorte de malaise mal défini inquiétait les esprits et paralysait les intérêts. A la foi, à l'enthousiasme des premiers jours de la Révolution, avait succédé la lassitude, l'indiff'érence et l'apathie. « Le peuple journalier, écrivait Milony, n'est qu'une machine que l'intérêt et l'exemple des citoyens aisés font mouvoir. » Ce n'est pas ainsi qu'on en aurait parlé en 1789. Les excës de 1793 avaient porté leurs fruits; depuis qu'ils étaient maîtres de leurs destinées, les citoyens ne s'étaient montrés ni dignes ni capables d'être libres. C'est en vain qu'on essayait de leur faire connaître les théories de la liberté dans les fêtes décadaires; c'est en vain qu'on voulait leur inculquer le respect des lois et la foi républicaine ; ils ne comprenaient point les formules abstraites qu'on leur présentait; ils les trouvaient vides et déclamatoires. Toutes les pompes factices et théâtrales des fêtes décadaires les laissaient indifférents; elles provoquaient le sourire plutôt que le respect. La République, qui avait commencé par l'abus de la force, finissait par l'impuissance.

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