RÉSISTANCE DES CULTIVATEURS
rible. » Le district se décide à envoyer de nouveau des commissaires dans les campagnes; ils sont accompagnés de gendarmes (1). Les trois brigades sont sur pied ; elles parcourent les principales routes, afin de protéger l'arrivée des convois de blé, que le département a fait requérir à Arcis et à Ervy. Un renfort de gendarmes est jugé nécessaire pour assurer le service de l'approvisionnement, et, quelques jours plus tard, la commune, appuyant les pétitions des sections et de la Société populaire, demande dans le même but à la Convention de lui envoyer une portion de l'armée révolutionnaire parisienne (2).
On trouvait en effet de grandes résistances dans les campagnes. Le laboureur, que l'on accusait d'égoïsme, réclamait le grain nécessaire à sa nourriture, voulait en conserver pour ses semences, et refusait de le vendre. Les manouvriers, craignant pour l'hiver, s'unissaient aux cultivateurs pour empêcher les blés de sortir de leur village (3), et Ton comptait seulement sur la force armée pour surmonter leur mauvais vouloir. Un moyen plus efficace de remplir les greniers nationaux consista à donner aux propriétaires la faculté de verser en nature leurs contributions arriérées, et les deux tiers de celles de 1793 (4).
A la disette des subsistances vint s'ajouter, pour l'industrie, la difficulté de se procurer les matières
(1) Dél. du 9 et du 12 septembre 1793. Arch. de l'Aube, L. 15 et 46.
(2) Déi. man. des 12 et 25 septembre 1793. Arch. de Troyes.
(3) Notamment à Larrivour et à Lusigoy. Dél. du 24. Arch . de TAube, L. 46.
(4) Arrêté du 30 septembre. Id. L. 15.
premières. Le département s'en émut ; il pria la commune de prendre des mesures pour empêcher les négociants de cesser leurs achats de coton (1). La guerre avec l'Angleterre en avait amené la rareté et la hausse. L'industrie troyenne, qui s'était relevée en 1791 , souffrait par suite de cette rareté ; elle perdait ses plus jeunes et ses plus actifs ouvriers, enlevés par les réquisitions (2). L'abondance et la dépréciation des assignats amenait de nouvelles diflScultés dans le règlement des comptes et l'augmentation du prix des marchandises et de la main-d'œuvre. C'est en vain que les marchands et les particuliers avaient été forcés de venir déclarer la quantité des provisions qu'ils avaient chez eux (3) ; c'est en vain que la Convention avait édicté des peines sévères contre ceux qui n'accepteraient pas les assignats au taux de leur valeur nominale. La confiance ne se décrète pas. Il fallut recourir à un autre moyen ; ce fut de fixer le maximum du prix des marchandises de première nécessité, comme on avait fixé celui des grains.
La Convention, en cédant aux réclamations aveugles des Sociétés populaires, ne se dissimulait pas l'erreur économique qu'elle commettait; mais elle attribuait à une conspiration générale de
(1) Lettre du 22 septembre 1793. Arch. de l'Aube, L. 313.
(2) Mémoire adressé à la Convention, publié dans les Annales troyennes, n° 18.
(3) Registre des déclarations des marchands épiciers, bonnetiers, merciers, du 8 au 16 août. Arch. de l'Aube, L. 1467. Voir aussi : La veuve Baudot, marchande à Troyes, à ses concitoyens. André, in-4"de 15 p. Elle se plaint de la commune, qui a fait vendre 1,500 liv. de lard et 3,000 liv. de cire jaune, qu'elle n'avait point déclarés.
malveillance, de- perfidie et de fureurs (1), dont elle voyait partout les traces, les résultats naturels d'une situation politique anormale, aggravée par les maux de la guerre, de la disette et de l'arbitraire, et la mesure qu'elle prenait lui paraissait dictée par le salut public. C'était l'avis des sections de Troyes, qui toutes applaudirent aux dispositions du décret sur le maximum ; la huitième alla même plus loin, en demandant à la Convention que les grains et les cotons fussent déclarés propriétés nationales [2].
Dès le 5 octobre, des citoyens sans mandat, au mépris des droits des administrations, s'empressèrent de taxer arbitrairement toutes les denrées ; il en résulta de graves excès. Une partie des marchandises apportées par les habitants des campagnes furent pillées; quelques propriétaires furent maltraités. Une souscription fut ouverte pour les indemniser, et la municipalité annonça qu'elle prendrait des mesures pour rendre la confiance aux cultivateurs (3).
Le directoire du district fixa, dans les séances publiques qu'il tint du 7 au 10 octobre, le maximum du prix des marchandises et denrées désignées par la loi du 29 septembre. Il prit pour base leur valeur en 1790, en l'augmentant d*un tiers, comme le voulait le décret (4). Le conseil général
(1) Rapport de Coupé (de l'Oise). Séance du 29 septembre 1793. Moniteur.
(2) Délibérations du 7 et du 23 octobre 1793. Arch. de Troyes.
(3) Proclamation de la commune de Troyes et de la Société populaire... du 8 octobre. Placard. Arch. de Troyes.
(4) Extrait du registre des délibérations du district... in -4" de
de la commune régla, le 14 octobre, le tarif du prix des journées d'ouvriers et des façons de marchandises, en se conformant également au tarif de 1790, mais en l'augmentant de moitié (1). Un officier municipal et deux notables s'étaient concertés avec les ouvriers de chaque corps d'état, et avaient fourni les éléments d'une évaluation, qui pouvait être exacte, et qui aurait pu être utile, si elle n'avait été contraire à l'essence même du commerce. Ainsi, quatre ans après la proclamation des principes de 1789, toutes les libertés qu'ils avaient
16 p. — Voici queiqnes-uns des prix maximum fixés par le district : Viande de veau, bœuf ou mouton, 11 s. la liv.; porc frais, 13 s. ; petit salé, 18 s. ; morue, 12 s. ; vin, la bouteille, du meilleur vin de pinot de Laines-aux-Bois, 24 s. ; vin de Gouais, 11 s. ; eau-de-vie desRiceys, 42 s. bois à brûler, la corde, 29 1.; charbon de bois, 16 s. le sac de 22 livres chandelle, 20 s. la liv. ; huiles à brûler^ 30 et 28 s. ; sel, 2 s. ; sucre, 40 s. miel blanc, 14s.; papiers, 22 espèces variant de 40 I. à 6 1. 15 s. la rame cuirs, 12 espèces de 19 sois à 6 liv. la livre; fers en barre, 32 1. le cent fonte, 20 1.; plomb, 53 i. 10 s.; laines, de 48 s. à 3 I. 6 s. la livre; coton en laine, grande soie, 8 I. ; coton, œurte soie, 4 1. la livre de 17 onces. — Nous ne pouvons donner les prix des 59 espèces d'étoffes, des 65 espèces de toiles, des matières premières, et des 42 teintures que contient le tableau . 11 se termine par les sabots, à 16 s. la paire pour homme^ 12 s. pour femme; les souliers, à 8 liv. pour homme; le savon, à 25 s. la livre; le tabac, qui vaut 20 s. la li\re en carotte et 10 s. à fumer.
(1) Extrait du registre des délibérations du conseil général de la commune,,, in 4° de 16 p. Nous ne pouvons donner le maximum de la maind'œuvre des ouvriers des diverses industries. Voici seulement quelques prix : tailleurs d'habits : façon d'habit, 3 1. 15 s.; ouvrières, façons de chemises, 15 s. ; lessiveuses, un jour et nourri, 15 s. ; ouvriers selliers, maçons et paveurs, charpentiers, 2 1. 5 s. la journée; menuisiers, tonneliers, serruriers, 2 1 10 s.; tourneurs, 2 1. ; gages de domestiques et cuisinières, 4 classes de 120 1. à 60 1.; terrassier. 11. 10 s.; tombereau à un cheval, pour enlever des terres, 15 s.
Ces prix furent en partie modifiés dans une nouvelle séance du conseil général, le 25 octobre, sur la réclamation des ouvriers. Ainsi les journées des menuisiers furent fixées à 3 1. 5 s. ; celles des charpentiers, à 3 1. pour l'été. Extrait du registre des délibérations, etc., in-4» de 7 p.
Deux autres tableaux de maximum furent dressés plus tard par l'agent national du district, en exécution de la loi du 6 ventôse an ii.
consacrées, étaient successivement méconnues. La Bastille avait été conquise et démolie ; mais dans toutes les villes de France, les couvents, d*où les religieux avaient été expulsés, servaient de prison à des hommes, dont le seul crime était de rester fidèles à leur foi politique. La liberté de Topinion n'existait plus ; il n était plus question de la liberté de la presse; la liberté individuelle n'avait jamais été plus menacée. On n'était plus libre, ni d'acheter comme on le voulait, ni de vendre comme on le pouvait. Un despotisme multiple, incessant, terrible, dominait les pensées, réglait les transactions, et soumettait même les actes les plus inoffensifs de la vie privée à des prescriptions vexatoires et sans utilité.