SCRUTIN ÉPURATOIRE A SAINT-MARTIN
vait-il le 25 octobre. Un homme suspect peut être arrêté, sans que Ton ait d'excellentes raisons à donner par écrit, et l'on ne fait pas moins on ne peut mieux de l'arrêter. Continuez vos opérations avec courage; ne vous laissez pas antrainner («te) par de fausse pitié; car si nous flaichissons (ne), nous sommes perdus (i). »
Si l'énergie allait, dans certaines sections, jus* qu'à briser les chaises et les tables, sans doute dans la chaleur de la discussion (2), dans la plupart la modération l'emporta. C'était surtout dans les communes suburbaines qu'elle dominait. Le comité de surveillance de Saint-Maitin-ès-Vignes convoqua les habitants dans l'église pour délivrer des cartes civiques à tous les citoyens qui, selon le président, « auraient doni^é des marques de patriotisse [sic], » Le comité avait décidé que tous les habitants seraient passés au scrutin épuratoire et « que Ton distribuerait à chaque citoyen de l'assemblée, à l'exception des individus un peu suspectés, des pois rouges et blancs, lesquels pois seraient déposés dans un scrutin, les blancs pour le patriotisme et les rouges pour le contraire. )► Les pois blancs furent en majorité, et ce mode primitif de votation, qui avait été employé à Rome, eut au moins l'avantage de ne désigner aucune victime. Un membre de la municipalité de Saint- Martin en fut irrité. Il s'écria pendant le vote :
(i) Lettre de Robin, en 4 brmnaire an ii. Arch. de l'Aube, L. 1547.
(2) Le concierge du coHége est obligé de fournir aux comités de sa section des chaises et tables c qu'on lui casse et brise. » Il se plaint aussi que les comités lui prennent tout son temps. Le conseil général de la commune lui alloue, le 22 brumaire, 200 Ht. d'indemnité par an. Arch. de Troyes.
112 ELECTION DE GACHEZ.
<( Je mets tous les pois rouges, parce que je ne connais point de patriote dans la commune. ï^ Ces paroles soulevèrent l'indignation des assistants, et celui qui les avait prononcées fut expulsé de l'assemblée par le président (1).
Si le séjour de Garnier ne réussit point à élever partout les esprits à ce que l'on appelait alors la hauteur de la Révolution (2), il ne fut pas sans influence sur l'élection du maire de Troyes, qui, après la démission de Jacquet, avait été fixée au 20 octobre. Deux candidats se présentèrent aux suffrages de leurs concitoyens ; le premier, Michel Bouille, était un professeur du collège, ancien oratorien ; le second, François-Victor Gâchez, ancien soldat au régiment de Vexin, était maître d'école à la Vacherie (3). Il s'était enrôlé parmi les volontaires de la Vendée, avait touché la prime de 300 liv., et s'était aussitôt fait réformer pour cause d'infirmités (4). C'était un homme sans valeur, sans considération, et d'une intempérance notoire. Il fut élu par une majorité de 808 voix. Son élection fut regardée par le Journal du Département comme le triomphe de la cause du peuple ; « elle donne, disait-il, une idée des progrès de l'esprit
(1) Registre du comité de surv. de Saint-Martin-ès-Vignes. Arcb. de TAube, L. 15H.
(2) C'est une expression dont, à cette époque, on se sert à tout propos. Ainsi nous lisons dans les procès-verbaux du comité de surveillance du Pont-Hubert : « Un membre a observé que le comité n'était pas à la hauteur de la Révolution, attendu que tous les membres et autres citoyens parlaient sans avoir obtenu la parole du président. » Séance du tO novembre. Arch. de FAube, L. 72.
(3) Il était né à Charonne, près Paris, en 1761.
(4) Dénonciation de Guélon. Arch. nationales^ W. 426, a<> 960.
INSTALLATION DE GACHEZ. 113
public à Troyes. » Les deux concurrents, « tous deux instituteurs, tous deux pauvres, » représentaient les mêmes tendances, contre lesquelles il était inutile de lutter. Entre ces deux hommes, le suffrage choisit celui qui avait le moins de talent et présentait le moins de garanties. L'annonce de l'arrivée d'un détachement de l'armée révolutionnaire de Paris, la proscription ou l'arrestation de tous ceux qui auraient eu l'énergie ou le talent de combattre le parti dominant par leurs écrits,
avaient rendu plus facile le triomphe de Gâchez et de ses partisans (1).
On nomma en même temps un substitut du procureur de la commune, en remplacement de Bourgouinfils, et cinq notables. Rondot, fils d'un orfèvre et orfèvre lui-même, fut élu substitut sans concurrent. Les notables choisis furent Fèvre , dit l'Américain, Dauvet, Moreau, Pecquereau et Bajot. Tous appartenaient au parti de la Montagne.
Gâchez n'avait d'autres ressources que son traitement d'instituteur. Sur la demande de la septième section, dite des Sans-Culottes, dont il était président, le conseil général de la commune lui vota un traitement de 1 ,600 liv. , et lui assigna un logement à l'hôtel-de-ville avec le chauffage et l'éclairage. Les tambours et les musiciens lui donnèrent une sérénade à l'occasion de son installation, qui eut lieu le 24 octobre. Gâchez apparemment n'aimait pas la musique. Il fit interdire aux musiciens de donner à l'avenir des sérénades, sous le double prétexte « qu'elles choquaient essen-
(1) Journal du Département du 23 octobre 1793.