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DÉCRET DU 14 FRIMAIRE

saient (1), et leurs querelles rendaient quelque confiance à leurs victimes ou à ceux qni étaient exposés à le devenir.

Le décret sur le gouvernement révolutionnaire, rendu le 14 frimaire, avait pour objet d'augmenter les moyens d'action du comité de salut public; il eut pour résultat à Troyes de fournir aux bons citoyens les moyens de résister aux actes arbitraires du commissaire civil et de ses adhérents. Les districts avaient désormais la direction et la surveillance des mesures révolutionnaires; les municipalités et les comités de sections en avaient l'application. Les fonctions de procureur-syndic du district, qui prenait le titre d'agent national, devenaient les plus importantes de l'administration. Elles étaient exercées, à Troyes, par François Loyez, qui s'était opposé à quelques-unes des destitutions de Rousselin, et qui, pendant son absence, ne dissimula point ses sympathies pour les victimes et pour les adversaires du commissaire civil.

Lorsque Rousselin revint, le 19 décembre, il fut accueilli à bras ouverts par les sans-culottes, qui lui « témoignèrent la joie et la sensibilité la plus vive; » ils lui dénoncèrent les espérances manifestées parles modérés, les bruits qui avaient couru sur son arrestation et sur sa citation à la barre de l'Assemblée, l'attitude hostile de Loyez. Pour attester le succès de sa mission, Rousselin réunit le comité révolutionnaire, qui ne s'était pas assemblé depuis son départ; il essaya de le reconstituer en limitant ses pouvoirs à la commune de Troyes, et,

(1) Séances des 18, 23 et 29 frimaire. Précis.

174 ARRESTATION DE LOYEZ.

de concert avec lui, décida la destitution et l'arrestation de Loyez (1).

Cette arrestation amena Texplosion des sentiments de mécontentement que les actes de Rousselin avaient provoqués àTroyes. Le 20 décembre, jour de décade, les huit sections de la ville furent convoquées par la municipalité pour entendre la lecture de la loi sur le gouvernement révolutionnaire, et lui prêter serment. La huitième section saisit cette occasion pour demander la publication de la liste des membres des administrations. La sixième, adhérant à cette proposition, voulut en outre connaître les motifs de la destitution de Loyez, et, s'appuyant sur un texte de loi d'après lequel elle devait réclamer, dans les vingt-quatre heures, auprès du comité de salut public, la liberté d'un citoyen arrêté pour avoir parlé au peuple de ses droits, elle envoya une députation à Rousselin.

Il n'était pas toujours facile de pénétrer auprès de Rousselin. Il s'était fait donner une garde de vingt-quatre hommes, qui avaient pour consigne d'ôter les cannes de ceux qui venaient chez lui, et de les désarmer. Deux ou trois sentinelles précédaient ses appartements, où, entouré des membres du comité révolutionnaire, il préparait ses arrêtés et décidait de la liberté des citoyens au milieu de repas et de « bombances » qu'il prolongeait souvent dans la nuit (2). Ce fut assis au milieu de ses

(1) Rapport de Rotisselin, p. 31. Précis des opérations du comité. Ce précis s'arrête au 29 frimaire.

(2) Adresse de Gtiélon. Déposition des époux HaiDot. Lettre du commissaire des guerres, Garnier, à Albert. Gamier se défend, le 13 prairial

amis politiques, qui étaient pour la plupart ses compagnons de plaisir, que Rousselin reçut la députation de la sixième section. Après avoir pris, d'un air dédaigneux, lecture de sa demande, il se leva en déclarant qu'il n'avait rien à répondre, parce qu'il ne devait compte de ses actes qu'à la Convention. Les députés insistèrent, en protestant du patriotisme de Loyez. Rousselin, après avoir prétendu qu'il ne voulait pas relever le gant de la discorde, annonça qu'il se rendrait à la section pour s'expliquer avec le peuple, et lui faire connîdtre les meneurs. Puis, interpellant celui qui avait porté la parole, il lui dit : « Toi, tu n'as pas l'air d'un patriote, et ta bourse paiera. » Un de ses amis s'écria qu'il ne fallait pas exécuter les lois, lorsqu'elles étaient utiles aux aristocrates. Ce fut sur ces paroles de défi et de colère que la députation se retira; elle vint rendre compte de sa mission à la section, qui, après avoir suspendu sa séance, s'était réunie de nouveau à deux heures de l'après-midi. Comprenant combien les conséquences de sa démarche pouvaient être graves, elle se prépara à la lutte avec fermeté et modération. Elle décida qu'aucun étranger ne serait admis sans l'autorisation du président et que, sans sa permission, nul n'adresserait la parole à Rousselin. Celui-ci ne tarda pas à arriver; Tondeur, Gâchez et l'administrateur Garnier l'accompagnaient. Le commissaire civil s'élança aussitôt à la tribune, a Je viens m'expliquer

an III, d^avoir été le complice de Roasselin. « J'aimais mieux me reposer, écrit-il, que de passer les nuits à godailler, et à voir, au milieu des bombances, traiter impunément de la liberté d'un citoyen. » — Arch. nationales, D., 2 1, 3.

avec le peuple, dit-il, et le désabuser sur ceux qui défigurent mes intentions. » Le président l'interrompit, en déclarant que les députés devaient être entendus les premiers. « Rousselin, s'écria un citoyen , n'est pas ici plus que nous. Nous sommes tous égaux, et il ne doit parler que dans l'ordre déterminé par la section. » Cette motion énergique fut appuyée, et les députés purent se faire entendre.

Rousselin parla ensuite : « Ce n'est pas à une section que je m'adresse, dit-il en débutant, mais à une assemblée de sans-culottes, formée paisiblement et sans armes, et qui auraient plutôt dû participer aux danses qui ont lieu dans le temple de la Raison; je veux bien cependant entrer en explication avec mes frères. » Il s'éleva vivement contre l'expression d'étranger dont s'était servi la section en parlant de lui. « Un étranger, s'écria-t-il, c'est un Prussien, c'est un émigré; mais un patriote est un frère. Quant à moi, partout où le peuple sera le plus immense et le plus nombreux, c'est là que je serai le plus en sûreté (1). » Arrivant enfin à l'arrestation de Loyez, il l'accusa d'avoir été du nombre des soi-disant patriotes qui avaient profité de son absence pour le calomnier et pour détruire son œuvre, et il lui fit un grief particulier d'avoir conservé dans sa place Sutil, qui avait été destitué.

Ces explications ne satisfirent point l'auditoire. « La section a reçu Rousselin comme un frère, s'écria un citoyen. Aussi a-t-elle le droit d'être

(1) Rapport de Rousselin, p. 38.

traitée comme section. La loi lui reconnaît ce titre, en lui ordonnant de se réunir les décadis pour entendre la lecture des lois. Quant au mot d'étranger, il s'applique dans son sens réel à tous ceux qui ne font pas partie de la section, et si elle s'est servie de cette expression, c'est qu'elle a été justement mécontente de la réponse que Rousselin a faite à ses députés. En leur disant : je connaîtrai les meneurs , il insultait les citoyens , car là où il y a des meneurs, il y a aussi des dupes. Parler ainsi, c'était agir en étranger, qui veut trancher d'autorité. »

L'audace de Rousselin ne lui suggéra aucune réponse à un aussi ferme langage. Il reconnut l'assemblée comme section. Gâchez voulut parler; il fut interrompu par les murmures de l'assistance. Garnier répéta les arguments de Rousselin , mais sans plus de succès. De toutes parts on réclama bruyamment l'élargissement de Loyez. « Nous ne voulons pas forcer la main à Rousselin, » s'écria un membre qui désirait rester dans les limites de la légalité, <( nos arguments sont ceux de la raison. Le commissaire a le droit d'incarcérer. Nous devons nous borner à demander, conformément à la loi, que Loyez soit entendu dans sa défense. »

Rousselin ayant refusé de répondre, de nouvelles interpellations lui furent adressées. On lui demanda ses pouvoirs, et comme il déclara qu'ils étaient déposés à la municipalité et au comité révolutionnaire, on lui objecta que ce dernier n'existait plus légalement. On réclama l'éloignement de sa garde, et Ton obtint de lui la promesse qu'il la renverrait. Enfin, on ne le laissa partir, qu'après lui T. II. n

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