CHAPITRE Vit
Climat de la Régence ; — température ; — saisons ; — vents dominants ; . — miasmes ; — pluies ; — eaux ; — soi et productions ; — culture ; — fruits , légumes: — jardins ; — maisons de campagne ; — arbres ; — animaux domestiques.
Il n’est pas permis de douter que le climat et la température, dont on reconnaît généralement les influences directes sur la variété des productions de chacun 3 des trois règnes de la nature, n’aient il également la même action sur le système physique et moral de l’espèce humaine ; j Polybe avait senti cette vérité lorsqu’il j disait que « c’est le climat qui forme « les mœurs , le caractère , la couleur « et les tempéraments des hommes. »
Je regretterai donc bien vivement de n’avoir pu recueillir des observations assez multipliées et assez exactes sur les différentes variations du baromètre et du thermomètre dans ces contrées, où je n’ai pu me procurer ces instruments ; quoique peut-être les observations ^ue j’aurais pu faire pendant le peu d’annees de mon séjour n’eussent certainement pas suffi pour établir un système complet et une appréciation exacte des différentes modifications si variables de la température.
Une seule personne , M. Magra, consul britannique , qui a habité pendant de longues années à Tunis , et qui possédait les instruments nécessaires, aurait pu me fournir une série d’observations météorologiques exactes, et comparées dans leurs variations d’une année à l’autre; mais il était malheureusement absent de cette résidence dans les derniers temps que j’y ai séjourné , et au moment de mon départ je n’ai pu
réclamer de son obligeance la communication qu’il avait bien voulu me promettre du recueil de ses observations année par année et jour par jour.
Je me bornerai donc à tracer rapidement ici ce que mes souvenirs ont conservé des conversations intéressantes que nous avons eues ensemble sur ce sujet, et j’y joindrai les observations générales que j’ai été à portée d’y faire , d’après mes sensations comparées avec celles que j’avais conservées du climat d’Égypte, et surtout d’après les renseinements que je me suis fait un devoir e puiser chez d’autres personnes recommandables et dignes de foi, qui ont également longtemps séjourné à Tunis.
La partie habitée de la Régence étant située entre le 34e et le 37e degré de latitude septentrionale, ou y jouit en général d’un air sain et assez tempéré : la température n’y est presque jamais trop chaude ni trop étouffante en été, et dans l’hiver le froid n’y est ni trop vif ni de trop longue durée : il est très-rare que le thermomètre y descende jusqu’à la gelée, et c’est dans ce seul cas qu’on voit tomber de la neige. Le thermomètre, d’un autre côté, ne monte au plus haut degré de chaleur que quand le vent souffle du Sahrâ ; aussi voit-on les saisons se succéder d’une manière presque insensible, sans variations brusques dans la température, et l’on pourra juger de cette égalité habituelle en remarquant que le baromètre ne varie , quelque temps qu’il fasse , que d’un pouce et trois dixièmes , c’est-à-dire depuis 29 pouces un dixième jusqu’à 30 pouces quatre dixièmes.
Les anciens Arabes partageaient autrefois l’année en six saisons, auxquelles ils donnaient la dénomination commune de Foussoul (1), et qui comprenaient chacune deux mois de l’année; ils désignaient alors par le nom de Raby nonseulement les deux mois du printemps , mais encore les deux mois de l’automne ou de la récolte (2).
(i) Foussoul est le pluriel du mot arabe fasl, qui signifie proprement division , séparation, partis séparée et distincte.
(a) Le mot arabe raby signifie proprement le fourrage -vert, soit de la première coupe,
L’UNIVERS
Par la suite les Orientaux n’admirent plus dans leur année que trois saisons, c’est-à-dire 1° le printemps, auquel ils conservèrent son nom de Raby ; 2° l’été, qu’ils nommèrent Sayf ; 3° l’hiver, qui fut appelé Chitâ : alors l’époque de l’automne était comprise dans celle de l’été (1).
A l’époque’où les Arabes ont compté six saisons ils partageaient en deux époques chacune des trois saisons ci-dessus indiquées; mais maintenant l’usage de compter quatre saisons s’est peu à peu introduit chez la plupart des peuples orientaux.
Les quatre saisons de l’année ont beaucoup plus d’analogie avec celles des parties méridionales de la France ou de l’Espagne et de l’Italie, qu’avec celles de l’Égypte.
L’automne, que les Arabes nomment Fasl dêl-kkaryf,y commence ordinairement en septembre; cette saison est tempérée et souvent pluvieuse , ou du moins fort orageuse. Cette première saison de l’année solaire des Arabes (2)
soit du regain : deux mois de l’année musulmane ont conservé le nom de Raby , qui est maintenant sans application précise à aucune saison, puisque celte année étant maintenant lunaire fait successivement parcourir à la saison du printemps tous les mois de l’année pendant un cycle de trente-deux ans.
(1) Un ancien poëte arabe fait allusion à cette antique division des saisons dans un distique dont voici la traduction :
« L’hiver succède à l’été, à l’hiver succède « le printemps; ainsi sont variables nos dé- « sirs et nos destinées. » ( J. J. M. )
(2) L’année solaire des Arabes a son commencement à peu près à l’époque de l’équinoxe de septembre.
Les mois qui la composent sont les suivants :
i° Techryn êl- Aouel;
20 Techryn êt-Thdny ;
3° Kânoun êl- Aouel ;
4° Kânoun êt-Thdny ;
5° Chabatt ;
6° Adâr ;
70 ISyssân ;
8° A far;
90 Houzeyrdn;
io° Tamouz;
n° Ab;
12° Êyloul.
se prolonge quelquefois jusqu a ta moitié de janvier.
Lorsque l’hiver, qu’on nomme Chitouah , ou Fasl-des-chitâ, est prématuré, il commence quelquefois avec la nouvelle année des Européens; mais il dure rarement plus de deux mois ou environ dix semaines. Les habitants se réjouissent de voir les pluies fréquentes de cette saison (3), car la fréquence de ces météores est pour eux le sûr présage d’une récolte abondante, tandis que la siccité à cette époque annoncerait une prochaine disette.
L’hiver pluvieux leur fournit en outre plus particulièrement l’approvisionnement de l’eau qu’ils ont soin de conserver dans des citernes; mais cet approvisionnement annuel, pour peu qu’on le dissipe mal à propos, ne suffit pas pour tout le courant de l’année.
Il est du reste bien rare de voir le froid parvenir jusqu’au point de la congélation, et il est plus rare encore de voir tomber de la neige : j’avoue cependant en avoir vu tomber pendant un jour entier, phénomène qu’on n’avait pas observé à Tunis depuis dix-sept années.
Comme les rues de Tunis ne sont pas pavées , il résulte de cet état de la voie publique que pour peu qu’il pleuve on ne peut guère circuler en hiver dans la ville qu’avec des bottes ou en se servant d’une monture.
Le printemps ( Fasl-der-Raby ) n’a guère plus de durée que l’hiver, et comme lui ne comprend qu’environ deux mois.
Les mois de l’année lunaire des musulmans sont les suivants :
i° Moharrem , ou Aachour ;
20 Safar, ou Chdy êl-Aachour ;
3° Raby êl- Aouel y ou Mouloud ;
4° Raby êt-Thdny, ou Chdy él-Mouloud;
5° Djemâdy êl- Aouel , ou Djoumdd êl - Aouel;
6° Djemddy êt-Thdny , ou Djoumdd êl- Akher ;
70 Bedjeb , ou Êrdjeb ;
8° Chaabân;
90 Ramaddân;
io° Chaouâly ou Chaliar-Aftour ;
ii° Dou-l-Qaadéh , ou Rout-Djclayb ;
12° Dou-l-Hadjéh , ou êhlid-el-Kebyr.
(3) Le mot arabe chitâ signifie en même temps hiver et pluie. (J. J. M. )
TUNIS. 49
En revanche, 1 été, noinm eFasl-déssayf, est long , et on peut compter que sa durée est de cinq mois au moins; j’ai lieu de penser que le degré de chaleur ordinaire est de 25 à 30 degrés du thermomètre de Réaumur.
Au reste la chaleur de l’été est entièrement subordonnée à la nature et à la force des vents qui dominent alternativement et assez constamment pendant toute l’année, et qui la plupart du temps se succèdent sans aucun ordre régulier.
Lorsque les vents du sud, que les Maures nomment Lebetch, ou Lebâdjy (le Lebecchio des Italiens), ou ceux du sud-est nommés Qably, dominent, la température est réellement accablante , et l’atmosphère est troublée par des vapeurs étouffantes. La plupart des personnes qui y sont exposées éprouvent un malaise général , qui ne disparaît que lorsque ce vent a cessé de souffler.
Les autres vents dont le souffle ali terne avec ceux-ci sont ceux du nord nommés Djerdjy , du nord-est (Cherqyj Moudjerredj ) , de l’est ( Cherqy }, du sudouest ( Gkadygah ), de l’ouest ( Gharby ) , et du nord-ouest ( Semâouy ) (1).
Les vents soufflent assez ordinairement de la mer, c’est-à-dire du nordest et du nord-ouest, avec des variations qui rapprochent leurs aires de l’est ou | de l’ouest. Les vents du nord-est et ceux en général de la région de l’est dominent depuis le mois de mai jusqu’à celui de septembre; pendant le reste de l’année les vents du nord-ouest et de l’ouest sont les plus réguliers.
Quelquefois, surtout vers les époques équinoxiales, la Régence est exposée à j des rafales de ce vent fort impétueux du sud-ouest que nous avons vu cijdessus nommé par les Arabes Lebetch, auquel les anciens avaient donné le nom d 'Africus , et qui était généralement regardé par eux comme le vent des tempêtes (2).
(x) En langue franque, Forte, Norte-Levanti, Levante, Schiroco-Ponente, Garbino , Norte-Ponenti.
(2) Africus furibundus, ac ruens ab occidente hiberno.
Senec. Natur. Quœst. Y.
Una Eurus Notusque ruunt, creberque procellis , 1 Afrious .
Virgii.. ASneid. lib. I.
4e Livraison . (Tunis.)
Les vents d’ouest, du nord et du nord-ouest, amènent ordinairement le beau temps en été et la pluie en hiver; mais les vents de l’est et du sud sont presque toujours secs , quoiqu’ils poussent devant eux de gros nuages et que le temps soit alors fort couvert.
Les vents du sud, qui sont ordinairement chauds et violents , soufflent quelquefois cinq ou six jours de suite ; ils sont assez fréquents en juillet et en août, et rendent l’air si prodigieusement étouffant que les habitants sont obligés de jeter de l’eau en abondance sur leurs planchers, pour rafraîchir leurs demeures et les rendre supportables.
On éprouve aussi quelquefois ces rafales subites et presque meurtrières dans les autres mois de l’année , et on assure qu’on en a eu des exemples même en janvier.
Les vents du nord font . monter le baromètre à 30 pouces et 2 ou 3 dixièmes, quoiqu’ils soient le plus souvent accompagnés de grosses pluies et de tempêtes ; mais les vents d’est ou d’ouest n’y produisent point d’effets constants, et dans les trois ou quatre mois de l’été le mercure se maintient toujours environ à 30 pouces, sans aucune variation sensible, soit que le vent vienne de l’est, soit qu’il souffle de l’ouest ; mais lorsque les vents chauds du sud régnent dans l’atmosphère, le baromètre ne monte guère plus haut que 29 pouces 3 dixièmes, ce qui est aussi sa hauteur ordinaire pendant les pluies qu’amène un gros vent d’ouest.
Ces vents du sud favorisent plus que tous les autres le dégagement du gaz hydrogène carboné ; c’est par cette raison qu’il règne alors dans plusieurs endroits de Tunis et du reste de la Régence une puanteur insupportable, qui ferait croire qu’on est plutôt dans une vaste latrine que dans une ville habitable.
Cependant j’ai vu avec un véritable étonnement jusqu’à quel point les Européens établis dans ce pays se sont accoutumés à cet intolérable méphistisme ; ils sont si indulgents à cet égard, qu’ils considèrent ce désagrément comme bien peu appréciable, et ne s’en plaignent
Luctantem Icariis fluctibus Africum
Moroutor metuens .
Horat. Carm. lib. I, od. F,
L’UNIVERS
aucunement. Il faut vraiment qu’ils se croient suffisamment indemnisés . par d’autres avantages pour tenir aussi peu de compte de eêt inconvénient, qui se renouvelle à chaque instant aux moindres variations des vents et de la température.
Il est plus étonnant encore d’observer que les émanations qui s’élèvent de ces cloaques ne soient jamais devenues le germe de maladies épidémiques; on doit en dire autant de la corruption des charognes d’animaux morts qu’on trouve fréquemment jetées çà et là aux alentours de la ville , souvent même aux coins des rues de chaque quartier et dans les impasses peu fréquentées.
Le docteur Shaw ainsi que plusieurs habitants de Tunis pensent que ces miasmes sont neutralisés par les émanations salutaires de la grande quantité de broussailles aromatiques qu’on brûle journellement dans les fours nombreux qui servent tant à calciner la chaux qu’à cuire le pain, dans lesquels les feux ne cessent ni jour ni nuit d’être allumés.
On ne croira pas qu’il soit nécessaire de combattre cette opinion; car, pour peu qu’on soit versé dans les sciences physiques, on sait que le feu en luimême , loin de corriger les mauvaises qualités de l’atmosphère, peut au contraire le vicier en consommant une trop grande quantité d’oxygène.
La prévention favorable si généralement répandue à l’égard du feu pour la purification de l’air n’a pour fondement que l’activité des courants qu’il y occasionne et multiplie, et ce n’est par conséquent que dans les vastes édifices, dans les amphithéâtres ou les hôpitaux, qu’on peut sous ce rapport se promettre de retirer du feu un avantage réel.
Il n’est pas douteux que la mauvaise odeur qu’on éprouve à Tunis ne dépende du dégagement d’une grande quantité d’hydrogène sulfuré, car on y observe constamment que l’or et l’argent, s’ils ne sont pas scrupuleusement enfermés , noircissent en très-peu de temps et perdent entièrement leur brillant métallique.
Comme ce gaz est de la plus grande légèreté, comme aussi l’atmosphère est
continuellement agitée par les vents , il me paraît indubitablement démontré que c’est aux vents seuls qu’il faut attribuer la salubrité de l’air à Tunis , malgré les obstacles qui sembleraient devoir s’y opposer.
Il ne paraîtra pas, je crois, hors de propos de rapporterici quelquesfaits qui non-seulement serviront à appuyer ce que je viens d’avancer, mais qui prouveront en même temps que ce même gaz concentré dans l’intérieur des navires exerce souvent des effets pernicieux et léthifères.
La plupart des navires marchands partant de Marseille pour aller chercher de l’huile à Tunis ont généralement la coutume de remplir la plus grande partie de leurs futailles d’eau puisée dans le port qu’ils quittent, afin d’empêcher le dessèchement et l’écartement des douves.
Dès que les bâtiments sont en pleine mer et fortement agités, il se manifeste à bord une puanteur détestable ; l’argent et l’or y noircissent. Arrivés dans la rade de Tunis, ils vident cette eau pour la remplacer par l’huile qu’ils s’y procurent , et il n’est pas rare alors de voir tomber malades ceux de l’équipage qui sont chargés de ce soin, surtout si après avoir enlevé la bonde de quelques tonneaux ils ne se hâtent pas de monter sur le pont pour y respirer un air non vicié par les émanations méphitiques del’entre-pont et des soutes de la cale.
Nous connaissons des exemples de matelots qui ont été atteints d’une fièvre aiguë nerveuse immédiatement après le vidage des tonneaux; d’autres ont été frappés de violentes ophthalmies et de cécités subites; le seul moyen d’éviter de tels inconvénients serait d’engager les capitaines des navires à faire monter sur le pont les futailles remplies d’eau pour les vider en plein air : cela serait sans doute plus pénible, mais eette opération ainsi pratiquée éviterait incontestablement des accidents graves chaque jour renouvelés.
Les vents d’est ( Cherqy ) sont plus frais et moins importuns pour ceux qui les respirent ; mais ils ont l’inconvénient de porter sur une grande partie de la ville les exhalaisons des environs du lac, où pourrit toujours un nombre considé-
rable de charognes et d’autres matières fétides.
Les vents du nord ( Djerdjy ) et du nord-ouest ( Semaouy ) sont les plus sains et les plus agréables; on éprouve lorsqu’ils soufflent, surtout en été, une sensation de bien-être et de vigueur qui fait facilement oublier l’importunité des autres vents. Si ces vents de nord et de nord-ouest régnaient régulièrement en été, comme ils régnent en Égypte, je pense qu’on ne pourrait guère trouver un dédommagement plus agréable contre l’intensité des chaleurs; mais comme ils varient autant en été que dans les autres saisons , on est trop souvent accablé à Tunis par ces chaleurs excessives.
Il n’y a que très-peu d’eau douce dans les environs de cette ville , et toute celle qu’on y trouve est plus ou moins saumâtre : il est vrai que le peuple de ces contrées n’est pas fort difficile sur la qualité des eaux potables, et j’en ai vu souvent boire dont le goût se rappro- | chait plutôt de celui d’une potion médicinale que de toute autre espèce de boisson.
L’eau du Bardo, quoique généralement vantée dans le pays, n’est même pas trèsbonne; aussi le Bey a-t-il la précaution d’en envoyer chercher à quelque distance par des esclaves et des bêtes de somme dont les outres se remplissent à de certaines sources dans l’intérieur de la montagne et en rapportent une eau pure et salubre. Lorsqu’un particulier, soit maure, soit européen, manque d’eau, il s’adresse à un de ces esclaves, qui peuvent toujours disposer d’une chargeront le prix ordinaire est d’une demi-piastre (1) ; mais si les demandes se multiplient, on paye quelquefois une charge de cette eau une piastre, ou même une piastre et demie. Aussi une grande partie des habitants ne boit-elle que l’eau des citernes, construites avec soin pour conserver l’eau des pluies.
Il pleut rarement dans ces climats, et surtout en été il est rare que les pluies durent plus de deux ou trois jours, après lesquels revient le beau temps; cepen-
(i) Voyez ci-après, dans la deuxième partie, la Notice sur les monnaies de Tunis.
dant on m’a assuré qu’on avait vu pleuvoir à Tunis pendant quarante jours de suite , ce qui parut alors un phénomène remarquable. Dans le Sahrâ surtout et dans le pays de Djeryd il ne pleut presque jamais, et les plus fortes pluies se réduisent à quelques gouttes d’eau.
Cependant on raconte qu’il tomba à Tozer une de ces petites pluies qui dura deux heures entières, et qui y occasionna les plus fâcheux accidents : les toits des maisons n’y étant construits qu’en branchages de palmiers , recouverts par des tuiles d’argile pétrie et séchée au soleil, la phiie délaya ces tuiles et fit effondrer un grand nombre de toits et de murailles composées de briques de même nature; on ne faisait aucun doute que si la pluie se fût prolongée ou eût acquis plus d’intensité, la ville tout entière n’eût été réduite en un immense monceau de boue.
Les premières pluies tombent en septembre , quelquefois un mois plus tard ; c’est alors que les Arabes commencent à labourer leurs terres ; ensuite, c’est-à-dire vers le milieu d’octobre, ils sèment leur froment ( qamèh ) et plantent leurs fèves ( foui ) ; l’orge ( chayr ), les lentilles (ats) et les pois chiches (garbanços) ne se sèment que deux ou trois semaines plus tard , de manière à ce que ces semailles soient terminées pour la fin de novembre.
Si les pluies de l’arrière-saison tombent vers le commencement d’avril, comme c’est l’ordinaire , on est assuré d’une bonne récolte ; la récolte se fait à la fin de mai , ou dans les premiers jours de juin, suivant le temps qu’il a fait auparavant et les circonstances, qui peuvent l’avancer ou la retarder de quelques jours.
Deux boisseaux et demi de froment ou d’orge suffisent pour ensemencer l’étendue de terre qu’une paire de bœufs peut labourer en un jour.
Un boisseau en rend ordinairement de huit à douze; on m’a cependant assuré que dans certains districts le froment rapportait bien davantage ; aussi n’est-il pas rare de voir un seul grain produire douze ou quinze tuyaux : on prétend même en avoir vu dont étaient sortis quarante et même quatre-vingts tuyaux : chaque tuyau a souvent plu-
sieurs épis dont chacun en contient quelquefois plusieurs autres.
Mais cette fécondité est encore bien loin de celle que les anciens attribuaient au froment de l’Afrique, et particulièrement à celui de la Byzacène; car Pline (1) parle d’une plante qui avait produit trois cents ou quatre cents tiges toutes nées d’un seul grain , et évalue en général le produit (lu blé à cent cinquante mesures pour une seule semée.
Au reste, ces blés varient dans leurs qualités , suivant la nature du terrain qui les produit; et ceux qui sont récoltés dans les plaines de Bousdyrah sont estimés les meilleurs de toute la Régence. Dans quelques districts , où on peut suffisamment se procurer de l’eau pour les irrigations en été, comme en diverses plaines qui s’étendent le long du cours de la Medjerdah, on sème du riz ( rouz ) , du maïs ( dourrâ ou tourkyah ), et particulièrement uneespècede millet blanc, que les Arabes nomment dirah , et qu’ils préfèrent pour engraisser leurs bestiaux.
Les grandes cultures des Maures sont en froment et en orge ; dans un très-petit nombre de localités, on sème une espèce de froment pointu que les Arabes nomment, je ne sais pourquoi, djenah-nesr , c’est-à-dire aile d'aigle ou de vautour; mais cette culture est si peu répandue, qu’elle vaut à peine une mention dans les travaux agricoles. A l’égard de l’avoine, les Arabes n’en sèment jamais, et ne nourrissent leurs chevaux que d’orge.
Au lieu de battre les grains, les Maures ont conservé l’ancienne coutume de les fouler; plus expéditive que notre méthode , cette opération est loin d’offrir les mêmes résultats sous le rapport de la propreté : elle se pratique en effet sur des aires de terre battues et recouvertes d’un enduit de fiente de vache : il est ainsi facile de concevoir combien d’ordures et de graviers se mêlent alors inévitablement au grain ; de plus, la paille qui doit servir à la nourriture des bestiaux se trouve entièrement brisée et hachée par cette opération , qui s’exécute au moyen d’une espèce dechariot garni de rondelles tranchantes, et que l’on nomme diras.
Le foulage du blé étant terminé , on vanne le grain en le jetant avec des pelles à l’opposite du vent, puis on l’enfouit pour le conserverdans d’immenses fosses , ou magasins souterrains pouvant contenir jusqu’à trois cents ou même quatre cents boisseaux, et auxquels on donne le nom de matmou rah (1), moyen de conservation que Pline et Hirtius (2) nous apprennent avoir été pratiqué dans ces contrées dès la plus haute antiquité (3).
Le sol est en grande partie argileux ou sablonneux ; mais il est fertile , et produit tout ce que l’on peut désirer, ourvu qu’il soit arrosé par les pluies à es époques convenables ; si cette faveur du ciel lui est refusée , il devient bientôt absolument stérile , se refuse à la culture, et se dépouille de toute végétation.
Lorsque les pluies manquent totalement, comme cela arrive quelquefois, la famine se manifeste d’autant plus promptement que les cultivateurs ne conservent pas toujours des denrées pour les besoins des années suivantes.
Les environs de Tunis présentent en général un mélange de vues variées et un spectacle vraiment pittoresque, l’horizon n’offrant de toutes parts que des plaines agréables, coupées en divers sens par des montagnes boisées et des collines verdoyantes qui charment presque partout les regards par leur aspect riant et par la diversité de leurs perspectives.
Les principaux arbres qui embellissent ces paysages sont les palmiersdattiers ( phœnix dactylifera) , que les Arabes nomment nakhl ou nakhlah, et qui croissent en grande abondance, surtout dans les parties maritimes de cette contrée; il s’en trouve aussi beaucoup de plantations dans l’intérieur des terres ; mais il n’y a guère que ceux du Sahrâ et du pays die Djeryd dont les fruits parviennent à leur entière perfection.
Pour multiplier les palmiers, on transplante ordinairement les rejetons qui
(x) Ce mot est dérivé de la racine arabe temer, qui signifie enfouir , ' cacher sous la terre. ( J. J. M. )
(a) Plin. lib. XVIII, cap. 3o. — Hirt. Bell. Afric. cap. 5 7.
(3) Pline donne à ces magasins souterrains le nom de si ri.
(1) Pline, lib. XVIII, cap. xo.
TUNIS
croissent au pied des vieux arbres, et si ces jeunes tiges sont convenablement soignées , elles donnent du fruit dès la sixième ou la septième année, tandis que les arbres nés de noyaux n’en produisent qu’au bout de seize ans.
On sait que les palmiers sont mâles et femelles, et que les fruits de ces derniers ne sont que secs et sans saveur s’ils n’ont été fécondés par le pollen des mâles. Cette fécondation s’opère au mois de mars ou d’avril , lorsque les gousses qui renferment les grappes des fleurs et des fruits commencent à s’ouvrir; les dattes sont déjà formées et les fleurs couvertes d’une line poussière.
Deux procédés sont alors employés : le premier consiste à prendre un jet ou deux de la grappe du palmier mâle, et à l’insérer dans la grappe de l’arbre femelle ; autrement'on prend une grappe mâle entière , et on en secoue la poussière fécondante sur les grappes des arbres femelles. C’est cette dernière méthode que j’ai vu pratiquer en Égypte, où les palmiers mâles sont très-nom- ; breux ; mais le premier procédé est pré- ! féré dans la Régence , ou les arbres mâles sont moins communs, et alors un seul palmier mâle suffit pour féconder quatre ou cinq centaines d’arbres femelles.
Les Maures nomment cette opération doukkar , c’est-à-dire fécondation par le mâle , et ils la pratiquent également à l’égard des figuiers , par la suspension de quelques figues d’un figuier mâle ou sauvage sur les figuiers femelles, pour empêcher leurs fruits d’avorter ou de dégénérer, pratique que Pline nous apprend avoir été connue des anciens, qui la nommaient caprijicatio (1).
Le palmier-dattier entre dans sa plus grande vigueur environ trente ans après avoir été transplanté , et on assure qu’il continue pendant soixante-dix ans de porter chaque année quinze ou vingt grappes de dattes ( balaa ou thamr ), pesant chacune douze à vingt livres (6 à 10 kilogrammes). Ces arbres commencent ensuite à déchoir peu à peu, et tombent avant d’avoir vécu deux cents ans. Le seul soin qu’exige leur culture est de
(x) Pline, Hist. nat., lib. XV, cap. 19. — - Voyez aussi Palladius, De re vusticâ ,
les arroser tous les quatre ou cinq jours, et de tailler successivement les branches qui viennent à vieillir dans la partie inférieure de leur touffe, à mesure qu’elle s’élève.
La plupart des autres arbres fruitiers de la Régence sont communs à l’Afrique et à l’Europe.
Celui qui les devance tous dans sa végétation , l’amandier , que les Maures nomment chadjerah-dél-louz, fleurit dès le mois de janvier, et on en recueille les fruits dès le commencement d’avril.
L’abricotier ( chadjerah - dêl- mich mâch ) donne sa récolte en mai; on donne à ses fruits le nom de michmâch et de nyf. Une variété qu’on appelle sâchy , qui n’a que la grosseur du brugnon , et qui de même ne se détache pas du noyau , se cueille un peu plus tard. Ce dernier fruit n’est pas regardé comme dangereux à manger, tandis que l’abricot ordinaire donne souvent la fièvre et la dysenterie ; aussi est-il nommé en langue franque matzafranka, c’est-à-dire bourreau des Européens.
Dans le mois de juin on a deux ou trois espèces de prunes ( barqouq ou mollys)e t de cerises; mais ces dernières sont peu abondantes et presque sans saveur : cependant on les a honorées du titre de habb-êl-molouk (2), c’est-à-dire de fruit des rois.
Vers la même époque on a aussi des mûres (tout) et des pommes ( toffâh ) : celles-ci deviennent plus communes en juillet et en août; mais elles sont loin d’être comparables aux espèces les plus communes de celles que produit la France.
C’est aussi dans le mois de juin qu’on cueille les figues hâtives ( bâkour ), dont il existe deux variétés, l’une noire et l’autre blanche (3); mais la figue proprement dite ( kermous ) ne mûrit que fort rarement avant le mois d’août. C’est seulement cette espèce que l’on conserve en la faisant sécher, et dont on approvisionne les ports de la Méditerranée. Il y a encore une autre espèce de figue
(2) Le mot arabe habb signifie proprement une graine , un grain , une baie. ( J. J. M. )
(3) Le figuier est nommé kermali par les
Maures. (J. JM.)
L’UNlVERS.
longue et noirâtre, qui reste quelquefois sur l’arbre pendant tout l’hiver.
Les brugnons et les pêches ( khoukh ) se cueillent vers le milieu de juillet; les premiers surpassent les nôtres en grosseur et en saveur : les pêches ont une odeur exquise, et pèsent quelquefois jusqu’à dix onces.
Les premières grenades ( roummân ) sont mûres en août ; elles parviennent quelquefois à une grosseur étonnante :
on eh voit qui ont jusqu’à quatre pouces (11 centimètres) de diamètre et qui pèsent une livre ( un demi-kilogramme).
Enfin un fruit qui fait l’unique nourriture d’un grand nombre de pauvres familles pendant les mois d’août et de septembre , c’est la figue du nopal ou opuntia. Ce fruit , hérissé de piquants plus longs et plus dangereux que ceux de la châtaigne, a sans doute été apporté de l’Espagne sur les côtes barbaresques; c’est du moins ce que pourait faire présumer le nom qu’on lui donne de kermous dén-nassarâ , qui signifie la figue des chrétiens .
L’olivier ( chadjerah - dêz - zeytoun ) et le noyer ( chadjerah-dêUgouz ) donnent des récoltes abondantes tous lés deux ans.
L’olivier surtout est très-répandu dans toute la Régence ; mais l’huile que son fruit y donne est bien loin d’approcher de l’excellence de celle de notre Provence; aussi ne s’en sert-on guère en France que pour les savonneries, où on en fait une grande consommation.
Je ne crois pas devoir mettre au nombre des ressources agricoles de la Régence quelques autres fruits , que l’on y rencontre en petites quantités : les châtaignes ( qostâl ), plus petites que celles de France, mais qui ne leur sont pas inférieures en bonté ; l’arbouse ( bou-khan nou); les caroubes ( kharroub ); les poires sauvages ( iddjâs ); les coings (seferdjel ) ; les nèfles , les jujubes ( zifzouf), etc., ces fruits n’étant cultivés qu’en petite quantité et en peu d’endroits.
On voit dans les jardins des environs de Tunis toutes sortes de productions utiles et agréables ; mais la culture entre les mains d’un peuple plus actif et plus industrieux y rendrait dix fois plus que les Tunisiens n’en obtiennent.
Pour entretenir la végétation dans
ces jardins il est indispensable d’y avoir un puits, garni d’une roué à godets que font tourner des chameaux , des bœufs ou des chevaux, et au moyen de laquelle l’eau monte à la surface du sol pour se distribuer dans les divers canaux d’arrosage.
Les maisons de campagne des Tunisiens diffèrent en quelques points de celles de la ville; dans les premières, le pateo ou ciel ouvert ( l)aun bassin d’eau presque toujours jaillissante, tandis que les secondes n’en ont pas : si on n’use pas de la précaution de faire vider souvent ces bassins, et de les faire nettoyer soigneusement, il n’est pas rare de voir, à l’approche de l’automne, le dégagement de gaz hydrogène qui s’y forme et s’y accumule, occasionner des ophthalmies ou même des fièvres ataxiques et pernicieuses.
La campagne devient riante et agréable dès que les pluies commencent à tomber : elle devient aride, stérile, et d’un aspect déplaisant par la cessation des pluies, dès que la saison de la sécheresse se déclare.
On rencontre fréquemment des étendues de terrain tres-considérables en friche, ou privées de culture par le défaut des bras nécessaires. La dépopulation est telle dans quelques parties de ce pays , qu’on voyage souvent pendant plusieurs heures sans rencontrer ni habitations ni hommes.
Et cependant, quel heureux pays que celui de la Régence si elle était gouvernée par une législation sage et prévoyante, qui, correspondant à l’importance que ce pays est susceptible d’acquérir, saurait favoriser l’industrie manufacturière, entretenir et améliorer les voies de communication, assainir les marécages, amener les eaux superflues ou nuisibles sur les terrains secs et arides pour les fertiliser par une irrigation habilement coordonnée, et contribuer à l’accroissementde la population, dont la diminution est partout sensible, en encourageant les travaux, la culture, le commerce; en rouvrantles anciennes relations jadis établies avec l’intérieur du vaste continent, dont Tunis pourrait ainsi devenir l’entrepôt principal et la clef commerciale,
(i) Voyez ci-dessus, page io, note 6.
TUNIS
comme autrefois l’était Alexandrie.
O utre la précieuse récolte d’olives (: zey toun) et de dattes ( thamr ou balaa ), ce qui fait la richesse de la Régence c’est la grande abondance du blé, du maïs ( dourrâ ), des fèves ( foui ), des pois (djoulbân) , des haricots (loubyak), des pois chiches ou lupins [hoummous) , ainsi que de beaucoup de plantes légumineuses et potagères , telles que le chou ( krounb ), la laitue ( hhass ), l’artichaut ( kharchouf) , l’asperge ( sekkoum ), la poirée ( selq ), le pourpier ( ridjlah ), le cardon ( guernyn ou gannaryah ) , le cresson ( zeyatah), les raves ( left beledy), le navet (left-mahfour), le raifort (figoul ), le persil ( kerafess ), le cerfeuil ( magdounes ) , l’oignon ( bas sal), l’ail ( thoum) , le poireau ( bey berouz), l’oseille ( hamyddah ), la tomate ( tomâttich) ; mais ces dernières sont ordinairement assez chères , parce qu’elles ne sont en général que très-peu cultivées dans les jardins.
On y trouve cependant plusieurs espèces de courges ( qaraa ), de concombres ( khyâr ou faqous) et de citrouilles ( mahyâ ), des melongènes ou aubergines ( badindjân ou badindjâl ), une grande variété de pastèques ( keouâ ), et surtout de melons ( dillah , fellous, battykh ).
A la nomenclature des fruits que j’ai déjà cités , je dois ajouter encore les oranges ( ledjyn ) , les citrons doux ou limons (leym ou leymoun ), les citrons aigres ( lârendj ), les cédrats ( troundj ).
On peut joindre encore à cette liste quelques poires ( neggâs ), des amandes ( leouz ou neouâ ), des raisins ( âyneb ) , des noix ( gouz ou guergâa), des noisettes ( zelzella ), etc.
Mais en général il est fort rare de pouvoir manger aucun de ces fruits dans un état complet de maturité qui permette à leurs qualités savoureuses une entière perfection , sous un ciel dont la température serait si favorable à ce développement. Les Européens voient avec regret les Maures les cueillir longtemps avant qu’ils ne soient tout à fait mûrs, et ils s’étonnent avec raison que le goût des gens du pays soit flatté à un tel point par la saveur âcre et acerbe de ces avortons encore verts.
Le raisin est abondant dans toutes les
parties de la Régence ; il est doux et savoureux ; son jus est exquis , et probablement pourrait fournir un vin égalant ceux de l’Italie, de la Grèce et de l’Espagne ; mais nul habitant, soit Maure, soit Juif, soit Européen, n’oserait fabriquer une grande quantité de vin sans avoir préalablement obtenu du bey une autorisation spéciale. La plus grande partie de ce que produisent les vignes ( dalyah ) de la Régence est convertie en raisins secs ( zebyb ), dont il se fait une grande exportation pour tous les ports de la Méditerranée.
Indépendamment des saisons , dont nous avons vu les noms ci-dessus, les Maures divisent aussi leur année agricole en quatre époques, qui correspondent à peu près aux saisons déjà indiquées.
Ces époques de l’agriculture, qu’ils comprennent sous la dénomination commune de âouqât-del-fellâhah , sont les suivantes :
Le Temps du Labourage ( Ouaqt-dêl- Harts ) ;
Le Temps des Semailles ( Ouaqt-déz - Zeryah) ;
Le Temps de la Moisson ( Ouaqt-dêl - Hissâd ) ;
Le Temps du Battage des grains ( Ouaqt-dêd-Derâs ).
Dans la saison du bon pâturage on mange à Tunis d’assez bonne viande de bœuf ( begry): ; mais cette viande perd tout à fait ses meilleures qualités dès que la sécheresse exile les troupeaux des prairies, et ne leur laisse pour nourriture que des herbes fanées.
Le mouton (êl-ghannâm) a généralement un très-mauvais goût; aussi les personnesunpeuaiséesnemangentguère que de l’agneau ( kharouf ), qui est infiniment meilleur, et qui au moins n’a as le goût insupportable de suif qu’exale la chair des vieilles brebis ( nadjah ) et des moutons adultes ( haohly ), envers lesquels la loi musulmane défend de pratiquer la castration.
Le porc ( hallouf ) est rare ; on mange en revanche d’assez bons sangliers ( khanzir ), quoique l’un et l’autre soient également interdits par les prescriptions de l’islamisme.
Les volailles et surtout les poules (< djedâd ou dedjadj) sont assez abondantes ; mais elles ont bien renchéri depuis
environ un siècle; et si l’on compare le prix qu’elles valaient en 1737, époque à laquelle le docteur Shaw a résidé dans ce pays, on trouvera qu’elles coûtent maintenant le quadruple des prix de cette époque.
Les oies (ouezz), les canards (bork) ne sont pas absolument rares. Dans la saison favorable on trouve en assez grande quantité sur le marché des pigeons sauvages ( hamâm ou limâm), des cailles ( soummân ), des alouettes hupées ( koubaa ), des perdrix ( hadjel ), des outardes ( hobarâ ) , des grives, des pintades fl) ou poules de Numidie ( bou zerrâd ), et un nombre prodigieux de sansonnets ou étourneaux f zerzour).
Le lièvre (< arneb ) et le lapin {qouleyri) sont aussi assez communs dans les marchés. La plus grande partie du poisson qu’on y vend est prise dans le lac de
(i) La pintade est originaire des Indes : elle est du genre des poules, et a été ainsi nommée à cause de son plumage , qui paraît être peint de taches blanches et noires. On lui a aussi donné les divers noms d e poule d 'Afrique, poule de Barbarie on de Mauritanie , poule de Tunis et de Numidie , poule de Guinée : en Égypte on la connaît sous le nom de poule de Pharaon ; quelques naturalistes l’ont appelée meleagris. Les œufs de la pintade ressemblent à son plumage, par leurs couleurs mélangées.
Les pintades sont à peu près de la grosseur des poules domestiques, mais elles ont la queue effilée comme les perdrix; elles ont, comme les poules, deux appendices membraneuses, de couleur de chair, qui leur pendent aux deux côtés des joues : tout leur plumage n’est que de deux couleurs, blanc et noir : les taches du plumage sont presque partout d’une forme ronde, lenticulaire, régulièrement semées, excepté aux ailes, où elles sont allongées et rangées comme par bandes ; les jambes sont couvertes de petites plumes marquetées, couchées sur la peau et comme collées ; la tête est dépourvue de plumes, et la paupière supérieure a de longs poils noirs qui se redressent ; au-dessus de la tète il y a une crête, ou une sorte de casque, formé d’une peau sèche , ridée et dure comme du bois ; la couleur de ce casque est jaune-brun.
Le bec de la pintade est semblable à celui de nos poules, la peau des paupières est blanche chez les mâles et rouge chez les femelles : les pieds sont brunâtres, et le tiers de la longueur des doigts est uni par une membrane.
Bizerte, etn’estguère mangeable qu’en hiver; mais le bas peuple et surtout les Juifs en font leur principale nourriture, et le mangent en toute saison, même lorsqu’il est presque à demi gâté, dans les grandes chaleur de l’été.
Je terminerai ici mes remarques sur le climat et les productions du sol de la Régence, en répétant que ce pays entre les mains d’une nation industrieuse deviendrait bientôt une des plus belles contrées du globe entier, et pourrait même fournir à l’Europe beaucoup de denrées précieuses , telles que l’indigo, le sucre, le café, le carthame et d’autres productions utiles que nous sommes maintenant forcés d’aller chercher si loin et avec tant de risques.