CHAPITRE IX
Administration intérieure; — contributions;
— revenus publics ; — Qâyds, gouverneurs d’arrondissement ; — leurs redevances annuelles ; — leurs exactions; — réclamations; — ministre, garde du sceau de la Régence; — ambassadeurs; — discrétion exigée de tous les sujets de la Régence sur les affaires d’europe; — service intérieur
• du palais ; — attentat contre la vie d u Bey ;
— caractère de ce prince; — sa famille.
La simplicité qui règne dans la partie judiciaire règne également dans la partie administrative. Les habitants musul-
(1) Le mot arabe Cheraa, dont celui de
Cheryah est dérivé, signifie proprement la loi divine , le code religieux ; mais il signifie encore la loi civile, et même la loi criminelle , parce que l’une et l’autre jurisprudences n’ont pour base-que les prescriptions du Koran et de la tradition sacrée. ( J. J. M. )
(2) ^oye^êci-dessus, page 64.
mans 11e payent aucune contribution personnelle ou foncière, ni même d’imposition relative à l’état qu’ils exercent; ce n’est que sur les productions territoriales que le Bey perçoit le dixième de leur valeur brute.
La source la plus fertile du revenu public, et en même temps la plus ruineuse pour les contribuables, provient des gouverneurs ou Qâyds, établis dans chaque arrondissement.
En effet, chaque district a un Qâyd (3), qui est obligé de payer annuellement au Bey une somme déterminée ; et s’il veut jouir de quelque considération auprès du Bey , surtout s’il veut rester dans son emploi, il faut qu’outre cette somme fixée d’avance, il fasse parvenir à ce prince de temps en tèmps , dans le courant de l’année, un présent particulier, en argent ou en denrées , que chacun d’eux s’efforce à l’envi de rendre le plus considérable qu’il peut.
Sous de tel les conditions, le Qâyd\omt d’un pouvoir absolu dans son arrondissement; il peut avec assurance exercer toute espèce de vexations, d’extorsions , d’avanies; et ce 11’est guère que par ces moyens illicites qu’il parvient à recueillir la somme qui doit être envoyée au Bey.
Le Qâyd est d’ailleurs dans son district à la fois chef administratif et juge. Nulle contestation ne peut être portée devant lui sans lui payer une somme plus ou moins considérable; cette somme est toujours relative à la nature de la cause et proportionnelle à la fortune de la partie qu’elle concerne.
Mais, malgré l’omnipotence accordée au Qâyd dans son district, il en est de cet emploi comme de bien d’autres, il doit avoir soin, comme on dit vulgairement , de plumer la poule sans la trop faire crier ; car si ce gouverneur pousse son avidité trop-loin , s’il vexe trop ouvertement et avec trop d’impudeur, il court le risque d’être destitué par le Bey et d’être à son tour dépouillé de toutes ses richesses mal acquises.
Il n’est pas rare, en effet, de voir arriver chez le Bey une nombreuse dé-
(3) C’est du mot arabe êl- Qâyd ou al- Qâyd, que les Espagnols ont formé leur titre d’ Alcade. ' ( J. J. M.)
TUNIS
putationdes habitants dTm district, qui vient solliciter le changement de leur gouverneur : quelque fondement qu’aient leurs réclamations et leurs plaintes, le Bey paraît toujours se refuser à les écouter ; mais, comme il leur importe de ne pas retourner dans leur pays sans avoir réussi dans leurs démarches, qui les exposeraient infailliblement à la vengeance du Qâyd accusé par eux , ils insistent de nouveau auprès du prince, et ils viennent ordinairement à bout d’obtenir la destitution demandée, par le présent d’une somme d’argent, qui édifie la conscience du Bey , et fait pencher la balance en leur faveur.
Quoi qu’il en soit, les mécontentements du public envers les Qâyds qui gouvernent les divers districts de la Régence sont loin de déplaire au Bey, qui y trouve un triple intérêt : 1° le I présent des réclamants dont je viens de parler; 2° la spoliation du fonctionnaire I destitué; 3° le tribut que lui rapporte 1 la nomination nouvelle; car ce ne sont s guère que des personnages très-riches 1 ou des favoris qui peuvent aspirer à ces j sortes d’emplois , et c’est encore par J un présent qu’ils doivent acheter du j prince leur nomination à la place du gouverneur dépossédé.
Le Bey n’a qu’un seul ministre, qu’on nomme communément Zou-l-Khâtem, ou Sahab-tabaa , c’est-à-dire garde du sceau, parce que c’est lui qui imprime le cachet du Bey sur les ordres qui émanent d u prince ; cachet qui remplace dans tout l’Orient la signature sur les actes , usitée en Europe.
Au reste, ce ministre a très-peu de pouvoir, et on doit plutôt le considérer comme un conseiller privé, attaché aux intérêts du Bey, que comme le chef réel d’une vaste administration. Celui qui était en place pendant mon séjour à Tunis était Géorgien d’origine, et avait appartenu primitivement au Qâydde Sufrah, l’un des plus riches et des plus puissants dignitaires de la Régence. Ce Géorgien , jeune, bien fait et d’une figure agréable, fut donné par son maître au Bey, qui, en reconnaissance des preuves d’attachement qu’il en reçut, le lit passer promptement par tous* les grades de la milice, et l’éleva enfin aux fonctions aussi honorables que lucratives du ministère.
Le Bey envoie quelquefois, auprès des puissances européennes qui bordent les côtes de la Méditerranée et avoisinent ses États, des ambassadeurs {Êltchys), qu’il choisit parmi les riches personnages <jui l’entourent; ces ambassades n’ont guère d’autre but que celui de remplir quelques formalités cérémonielles , ou quelquefois de nouvelles négociations commerciales.
Au reste, ces ambassadeurs ne sont bien reçus par le Bey à leur retour qu’autant qu’ils rapportent des présents, offerts à la Régence par les princes à la cour desquels ils ont été envoyés ; car c’est là ordinairement tout le résultat que le Bey attend de leur mission diplomatique : ils doivent de plus se garder de s’entretenir avec les Tunisiens des États dans lesquels ils ont séjourné, et surtout de se permettre aucunes réflexions comparatives soit en bien soit en mal , entre les princes européens et le Bey de Tunis.
En effet, pour plaire à ce prince, une qualité importante est surtout une discrétion à toute épreuve : et si un envoyé manquait à cette obligation, s’il parlait de la magnificence d’un pays ou d’un gouvernement, qu’il aurait observée pendant son ambassade; s’il osait surtout en comparer l’étendue, la richesse, la culture, la force militaire ou maritime avec celles de la Régence, ses assertions risqueraient d’être tournées en contes ridicules par les courtisans du Bey, si même il n’était pas accusé d’être devenu un mauvais Musulman et le partisan des Chrétiens, pour lesquels la population mauresque tout entière professe un mépris souverain , et une prompte disgrâce ne manquerait pas de payer l’imprudence de l’ex-ambassadeur indiscret.
L’anecdote suivante, que je puis d’autant mieux citer que je la garantis comme m’étant personnelle, fournira au lecteur un double exemple et du mépris général des Maures pour les Chrétiens, et de la discrétion sévèrement imposée par le Bey à tous les sujets de la Régence, pour tout ce qui a rapport aux affaires des puissances européennes»
Lorsque je me rendais au palais du Bey pour mon service auprès de lui, j’entrais ordinairement par la porte principale , et , parfaitement connu des portiers, jamais la moindre difficulté
L’UNIVERS
n'avait arrêté mon passage. Un jour pourtant , revenant d’un des quartiers intérieurs de la ville, où mes affaires m’avaient conduit, je voulus, pour abréger ma route et m’éviter un long circuit, passer par une petite porte latérale qui devait me faire entrer directement et sans détour dans la partie du palais où m’appelait mon service; mais le Maure chargé de la garde de cette petite porte , ne me reconnaissant pas , ou plutôt affectant de me méconnaître , me refusa l’entrée , et même me repoussa avec quelque brutalité.
Il s’éleva dès lors une rixe entre nous deux. « Je suis musulman, s’écriait le « Maure, et nuis autres que des Musul- « mans ne passeront par cette porte. » Puis il répétait avec arrogance : « Je suis « au service du noble Bey de Tunis. — « Et moi aussi , répondais-je , je suis « maintenant au service de ton Bey ; « mais , de plus, je suis Français , et je « n’ai pas cessé d’être au service de Bo- « naparte , le vainqueur de l’Egypte , le « grand empereur des Français, l’ami et « le protecteur de ton noble maître. »
A cette réplique, la fureur du Maure ne connut plus de bornes : « Un «■ chien de Chrétien, hurla-t-il, oserait-il « se dire l’ami, le protecteur d’un magna- « nime prince musulman ; non , non ,
« Allah n’a pas permis cet outrage à sa « sainte religion ! Tu mens, Roumy (1) !
« Et qu’est-ce, après tout, qu’un Bona- * parte auprès du trône sublime de « notre Bey ? Qu’est-ce que le pays des « Français , auprès de notre belle Ré- « gence? Je l’ai vu, leur pays, dans une « des courses auxquelles j’ai pris part ,
« je suis descendu sur les côtes de la « Corse; notre île ûzKerkanah, ce lieu « terrible de châtiment et de déporta- « tion, est un vrai paradis auprès des ri- « vages désolés de la France. »
Je ne sais si le bruit de nos voix, dont la dispute élevait de plus en plus le ton, parvint par hasard jusqu’aux oreilles du prince, ou si quelqu’un des témoins de cette rixe s’était hâté de lui en faire
(i) On donne en langue barbaresque aux Chrétiens et aux Européens en général ce titre, qui signifie proprement Grec , sujet de la Porte Ottomane dans la Romélie.
officieusement le rapport : toujours estil que le Maure et moi nous reçûmes l’ordre de nous rendre devant lui.
Je racontai le sujet et les détails de la querelle ; le Maure, tout fier d’avoir défendu l’honneur de son prince et de son pays, répéta lui-même les sarcasmes qu’il s’était permis contre la France et son Empereur : il comptait par là assurer le gain de sa cause; il se trompait : son indiscrète apologie du Bey et de la Régence, au détriment de Bonaparte et de la France , n’obtint d’autre récompense que cent coups de bastonnade, administrés sur-le-champ devant moi, puis l’envoi aux galères pour six années : j’ajouterai que depuis cette scène le Bey sembla me traiter avec plus de bienveillance encore qu’auparavant ; et il est inutile de dire que le passage par aucune des portes ne me fut plus refusé.
La conduite du Bey de Tunis dans cette circonstance semble prouver qu’en effet il est loin de partager les préjugés de ses sujets à l’égard des Européens ; mais, quelle que soit l’opinion réelle de ce prince sur les Chrétiens, il est néanmoins constant qu’il en a toujours un assez grand nombre à son service, et qu’il se plaît à leur accorder sa confiance, beaucoup plus qu’aux Turks eux-mêmes et surtout qu’aux Maures naturels du pays.
Le service intérieur des appartements du palais est fait par six jeunes garçons italiens, qui ont été enlevés il y a quelques années par quelques corsaires sur les côtes de la Toscane et de la Sicile , avec lesquels la Régence de Tunis était alors dans un état d’hostilité permanent, état qui depuis n’a cessé que grâce à l’intercession française.
Ces jeunes gens, bienfaits, d’une taille élégante et d’une physionomie agréable, remplissent auprès du Bey les fonctions de valets de chambre et de pages. Son premier favori, qui est Napolitain, lesert depuis dix-sept ans; il a même amassé dans ce service une petite fortune, qui suffirait pour le faire vivre en Europe dans une honorable aisance; mais la possession de ces richesses lui est entièrement inutile, parce que le Bey refuse obstinément de lui rendre sa liberté.
Tout le Bardo était, il y a peu de temps encore, presque entièrement peu-
TUNIS
plé d’esclaves européens, attachés soit à la maison du Bey, soit à celles de ses parents. La garde du palais est entièrement composée de renégats , sur la fidélité desquels le Bev se repose , malgré la modicitédela solde qui leur est allouée et la rareté des gratifications qu’ils peuvent espérer.
Le Bey est, en effet, généralement partisan de l’économie. Ses libéralités ne sont presque jamais des dons pécuniaires; et s’il veut récompenser quelqu’un particulièrement, cette faveur consiste ordinairement en une licence ( tezheréh ) ou un privilège qu’il lui concède. Ces pri- ' viléges ou licences sont des permissions d’embarquer ou de débarquer des mar- | chandises, dont la quantité et la qualité sont spécifiées , et qui deviennent par là exemptes du régime de la douane. Au reste, ces licences se transmettent et se négocient par des transports et des endossements, absolument comme des : lettres de change.
Lorsque le Bey sort de la ville, ou même du palais, son frère et ses deux jj cousins doivent indispensablement, d’a- ] près un ancien usage, le suivre, et ne j pas cesser de l’accompagner : cet usage j paraît n’avoir d’autre origine que la i crainte d’une tentative de leur part pour ! s’emparer de l’autorité par quelque coup de main, que favoriserait, pendant un moment d’absence, la suspension d’une surveillance incessante et immédiate.
Dans ses moments de loisir, le Bey s’entretient volontiers avec quelquesuns de ses courtisans, ou admet auprès de lui quelques bouffons, qui par leurs jeux et leurs plaisanteries font leurs efforts pour l’égayer : un de ceux qui depuis quelque temps s’était livré à cette espèce de profession, et qui recevait quelquefois du prince une douzaine de sequins, ayant pensé que ses lazzis n’étaient pas suffisamment récompensés, imagina un tour d’adresse assez spirituel pour accroître ses bénéfices.
Un jour que le Bey , satisfait d’une de ses plaisanteries, lui avait présenté quelque argent, le bouffon pria très-humblement le prince de ne plus lui en donner à l’avenir : « Que votre Altesse, ajouta- « t-il, daigne, en remplacement de toute « gratification pécuniaire, m’accorder « une faveur légère qui ne coûtera rien à
« son trésor : qu’elle daigne seulement « m’appeler, lorsqu’elle sera dans sa « salle d’audience, pour me dire à l’o- « refile et en souriant quelques paroles « insignifiantes. »
Le Bey consentit facilement à ce genre singulier de libéralité; et le bouffon, lorsque le Bey lui parlait ainsi d’une manière gracieuse en public, ne manquait pas de repondre au prince d'un air de confiance et en souriant lui-même, comme s’il eût reçu des confidences intimes : bientôt cette condescendance du prince pour son bouffon fut remarquée, et à peine eut-on observé la familiarité dont celui-ci semblait être honoré , qu’on se persuada généralement de sa faveur particulière et de son pouvoir sur l’esprit du souverain. Dès lors, ce fut à lui que les solliciteurs s’adressèrent; dès lors chaque jour de riches présents lui étaient adressés par ceux qui croyaient avoir besoin de ses bons offices. Le Bey lui demanda un jour si sa bourse n’était pas trop vide depuis que les gratifications éventuelles avaient cessé : « O mon prince, répondit-il, elle « n’a jamais été plus pleine que depuis « que vous n’y mettez plus rien. » On voit donc que la Barbarie a aussi ses Roquelaures.
Quoi qu’il en soit, le Bey était autrefois d’une rigidité sans égale envers les gens de son service particulier; il leur défendait de converser entre eux; et dès qu’il s’apercevait que deux de ses esclaves se disaient deux mots à voix basse, il leur faisait payer cette communication interdite par cent ou deux cents coups de bastonnade.
C’est vraisemblablement cette rigueur excessive du Bèy qui contribua à déterminer, il y a quelques années, trois de ses mamelouks à concerter contre lui un complot d’assassinat.
Les conspirateurs s’introduisirent après minuit dans la chambre du prince, avec l’intention de lui couper la tête avec leurs yatagans; mais, réveillé en sursaut par cette brusque attaque, le Bey se défendit vigoureusement contre ses assassins ; et sa longue barbe ayant empêché le couteau de pénétrer dans sa gorge, il en fut quitte pour deux blessures au visage et une autre très-légère au col. Le ministre, qui couchait dans une chant-
L’UNIVERS
bre adjacente à celle du Bey, accourut au bruit, et en cherchant à défendre son maître il reçut, au milieu de l’obscurité, un coup de poignard dans la poitrine et un coup de pistolet dans la cuisse; l’un des trois assassins fut coupé en morceaux par les gardes qui vinrent au secours du Bey , et les deux autres, voyant leur attentat manqué, désarmés, et enfermés provisoirement dans une des chambres du palais , s’y tuèrent réciproquement avec leurs pistolets, pour échapper aux cruelles tortures qui les attendaient.
Cet événement avait fait naître différents soupçons sur les chefs présumés de cette conspiration, dont les trois assassins ne semblaient être que les exécuteurs; mais on n’a jamais pu vérifier jusqu’à quel point ces soupçons pouvaient être fondés.
Il se répandit néanmoins un bruit qui assignait à cet attentat une autre cause; on prétendit que, quoique le Bey en fût la victime immédiate, la conspiration était réellement dirigée contre le ministre : on assure que les trois conjurés ayant subi de mauvais traitements de la part de ce haut fonctionnaire, auquel le Bey avait confié la garde particulière de sa personne, ils avaient imaginé ce moyen étrange de le compromettre et de le perdre, en s’évadant, comme ils l’espéraient, après l’exécution de leur crime, et en faisant peser sur le ministre même l’accusation de cet assassinat.
Quoi qu’il en soit de ces deux versions différentes, on assure que cet attentat a rendu le Bey beaucoup plus circonspect, plus modéré et plus indulgent surtout" avec les gens attachés à son service ; et on ajoute que le ministre lui-même, dont la sévérité excessive avait jusque alors approché de la barbarie , une, fois guéri de ses blessures , s’est empressé de suivre l’exemple d’indulgence et de mansuétude que lui donnait son maître.
Le Bey est d’une haute taille , bien fait, bien proportionné dans sa stature, et peut, à juste titre, être considéré comme un des plus beaux hommes de Tunis : sa physionomie porte le caractère de la finesse et de la perspicacité : il a beaucoup d’esprit naturel; et si l’on considère l’éducation bornée qu’il a re¬
çue, on sera étonné de reconnaître en lui . un jugement aussi sagace etaussi éclairé, j
IlparlerIit, et écrit facilement l’arabe et leturk; la langue franque, c’est-à- 1 dire cet italien ou provençal corrompu qu’on parle dans le Levant , lui est également familière : il avait même voulu essayer d’apprendre à lire et à écrire l’i- ; talien pur-toscan; mais les chefs de la religion l’ont détourné de cette étude, qu’ils prétendaient être indigne d’un prince musulman.
Une longue expérience jointe à sa sagacité naturelle lui ont donné une facilité surprenante pour deviner et apprécier le caractère elles qualités de ceux qui rapprochent : dans la discussion d’une affaire, sa manière de raisonner est précise, concise et pressante : il saisit avec promptitude et habileté le point essentiel d’une question, et en juge avec autant de pénétration que de sagesse : la dissimulation est surtout son talent principal , et lorsque l’occasion le demande il joue son rôle avec un air naturel dont un comédien consommé lui envierait l’expression factice.
Si dans l’art de gouverner il ne possède pas à un degré éminent les qualités qu’on regarde comme devant être propres aux grands hommes d’État en Europe , s’il paraît étranger aux nobles idées qui caractérisent un génie supérieur, il faut considérer que c’est un souverain barbaresque, ignorant les principes qui gouvernent les nations civilisées ; mais , sans s’arrêter à ce parallèle, il faut avouer qu’il administre avec une habileté suffisante pour son pays, qu’il tient d’une main ferme les rênes de son gouvernement, et qu’il a su contenir par sa pru- , dence non-seulement les velléités hostiles des Algériens, ennemis nés de Tunis, mais encore les intrigues intérieures et les troubles civils , qui pourraient compromettre la sûreté de l’Etat.
La Régence n’a jamais joui d’une tranquillité plus complète et d’une situation plus florissante que sous le règne de Ha moudah-Pachâ ; jamais les sujets tunisiens n’ont joui de plus d’indépendance et de sécurité à l’égard de leurs ennemis extérieurs; les troupes établies sur le pied actuel sont mieux payées qu’elles ne l’ont été sous le règne d’aucun de ses prédécesseurs ; et quoiqu’on doive les
TUNIS
considérer plutôt comme une bande de pillards que comme une armée régulière, elles suffisent à la défense au dehors, dans les rapports actuels de la Régence avec ses voisins, et à l’intérieur au maintien du bon ordre, à la police telle quelle, et à la perception des impôts.
Depuis que Hamoudah-Pachâ occupe le trône de Tunis, il ne s est formé contre lui aucune conspiration véritable pour l’en arracher ; car on ne peut donner le nom de conspiration à l’échauffourée dont le guet-apens fortuit et improvisé mit ses jours en danger, mais qui n’eut aucune portée politique (1).
Le défaut principal qu’on puisse reprocher au Bey est son avarice et sa cuj pidité, fruit de ses fausses maximes sur la manière dont les hommes doivent être gouvernés : cette avidité le porte à opprimer ses sujets et particulièrement à ruiner le commerce tunisien en se livrant pour son propre compte à des spéculations commerciales dont aucun négociant particulier n’est en état de souj tenir la concurrence.
Un autre défaut que Hamoudah-Pa- } châ avait manifesté dans sa jeunesse, il mais dont il s’est corrigé depuis, c’est le penchant à l’ivrognerie; malgré l’inter- ;j diction portée contre le vin par la loi musulmane, ce prince en buvait avec un tel excès, que souvent son ivresse associait à ses orgies ses courtisans, ses officiers, jusqu’à de simples soldats et | ses esclaves eux-mêmes.
Un jour qu’à cet état d’abrutissement j et de déraison il joignit un accès de co- I 1ère furieuse, il avait ordonné à son ministre un assez grand nombre d’exécutions capitales contre des tapageurs
I dont le seul crime était d’avoir imité ! leur souverain dans ses excès bachi-
II ques ; la réflexion fit naître le repentir j dans l’esprit du prince lorsqu’il sortit | de son ivresse ; heureusement que son
prudent ministre avait osé prendre sur j sa responsabilité un sursis à l’exécution i des ordres qu'il avait reçus. Au reste, le repentir du Bey porta d’excellents fruits, i Depuis ce temps ce prince renonça en- ! tièrement à l’ivresse, et même à l’usage du vin ; et on remarque généralement que sa sévérité se signale d’une manière par-
ticulière contre l’ivrognerie et contre les délits qu’elle entraîne après elle.
Hamoudah-Pachâ a plusieurs femmes; mais il passe peu de temps dans son harem : il y a quelques années on lui amena une très-jeune esclave, dont la beauté singulière fit sur son cœur une vive impression. Cet enfant n’avait que huit ans, et le Bey confia à un de ses renégats, dont il connaissait les talents et la fidélité , l’éducation de la future odalisque; mais une fièvre maligne, qui causa de grands ravages sur la ville entière, moissonna peu de temps après cette jeune plante avant que son âge eût permis sa transplantation dans le palais du prince : vivement touché de cette perte, le Bey paraît avoir entièrement renoncé aux plaisirs du hàrem.
Tous ses enfants étant morts en bas âge et n’en ayant plus pour succéder à son trône, Hamoudah-Pachâ vit sur le pied le plus amical avec ses cousins , qui sont ses héritiers naturels, ainsi qu’avec son frère et ses neveux , qui habitent continuellement le Bardo . Ses neveux, ayant avec eux leurs femmes et leurs enfants, accompagnent leur oncle toutes les fois qu’il sort, et prennent part à tous ses plaisirs. On ignore encore quel est celui de ces jeunes princes qu’il choisira pour son successeur ; ils sont au nombre de quatre, dont deux du côté de son frère, deux du côté de sa sœur, tous à peu près de même âge, et quoique lorsque je résidais à Tunis aucun d’eux n’eût encore atteint la majorité, ils étaient tous déjà mariés et avaient des enfants.
L’opinion générale désignait alors l’aîné des fils du frère du Bey comme devant un jour succéder à son oncle ; il m’a paru à cette époque être un jeune homme d’un naturel assez doux, mais dont le caractère et l’esprit ne manifestaient aucunes qualités supérieures. Au reste, quoique le plus âgé de ces princes ait montré quelque prudence dans sa conduite, aucun d’eux ne paraissait devoir hériter du mérite et des qualités personnelles de leur oncle (2).
(2) Hamoudah-Pachâ a eu pour successeur son frère Odimân, qui trois mois après fut remplacé par son cousin Mahmoud, l’un des fils de Mohamed-Bey , écartés du trône par Aly-Bey.
(r) Voyez ci-dessus, page 69.
L’UNIVERS