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CHAPITRE Ier

Insuffisance des notions antérieures sur Tunis. — * Anciennes' révolutions de celte contrée. — Les Phéniciens ; — les Carthaginois ; — les Romains ; — le Bas-Empire ; — les Vandales; — les Arabes. - — Connaissance que les anciens avaient de l’Afrique intérieure. — Étendue du territoire de la Régence. — Ancienne division. — Villes détruites. — Villes anciennes existant encore. — Détails géographiques.

Une curiosité dont les motifs auraient été facilement justifiés aux yeux du philosophe et de l’antiquaire m’entraînait donc une seconde fois sur les rivages de la partie du monde qui nous est la moins connue, quoiqu’elle soit la plus rapprochée decette Europe civilisée, qui a fourni tant d’explorateurs actifs et infatigables aux îles les plus imperceptibles des mers océaniennes , aux labyrinthes les plus inaccessibles des glaces polaires.

Ce fut de tout temps une destinée particulière, et pour ainsi dire fatalement inhérente à cette partie du monde, de conserver inconnues et cachées, comme sous les ténèbres impénétrables d’un voile mystérieux , les contrées et les nations qui occupent l’intérieur de son continent immense , même lorsque son littoral y servait de théâtre aux luttes des peuples divers, qui, des autres parties du monde , semblaient s’y être donné rendez-vous, comme dansunchampclos, pour décider des intérêts de rivalité, ou satisfaire des inimitiés, étrangères au sol sur lequel ils établissaient leur sanglante arène.

C’est ainsi que, dès les temps historiques les plus reculés, chassée d’un coin de l’Asie , une horde de Phéniciens vint s’implanter par la force au milieu des peuplades pacifiques et inoffensives de l’Atlas, et y fonder cette cité orgueilleuse, si longtemps l’arbitre de l’Afrique et la reine de la Méditerranée, Carthage, dont l’empire osa si longtemps rivaliser avec celui de Rome : cette rivalité, mettant en péril la suprématie romaine, après mille combats qui ensanglantèrent la Sicile, l’Espagne et l’Italie elle-même, finit par appeler les aigles de la République sur le sol même où la domination carthaginoise avait jeté de si profondes racines. Carthage fut écrasée sous les pas de ses vainqueurs, et l’Afrique ne fut plus qu’une province romaine, qui subit passivement toutes les révolutions de la République , de l’empire des Césars et du Bas-Empire , jusqu’à la chute des derniers titulaires des trônes de Rome et de Constantinople.

Ainsi l’Afrique avait successivement reçu ses maîtres des rivages de la mer Tyrienne, des bords du Tibre et des parages du Pont-Euxin; la faiblesse de ses derniers possesseurs appela bientôt à sa conquête d’autres dominateurs, sortis du fond des régions hyperborées : les Vandales, repoussés successivement de presquetoutes les contrées européennes, vinrent à leur tour jeter leurs essaims dévastateurs sur les provinces littorales de l’Afrique, et en disputer par de longues guerres la possession aux fantômes impériaux qui régnaient encore nominativement à Byzance.

Mais tandis qu’ils étaient à grande

TUNIS

peine refoulés par les Grecs derrière les versants de l’Atlas, et confondaient leur population septentrionale avec celles des Numides , des Libyens et des Mauritaniens indigènes, qu’ils y avaient eux-mêmes repoussés, un autre colosse se levait dans les déserts de l’Arabie, et venait faire peser un joug commun sur les vainqueurs et sur les vaincus.

Le Koran de Mahomet d’une main, le sabre d’Omar de l’autre, les sectaires de l’islamisme , qui avaient déjà arraché l’Égypte aux gouverneurs que lui avait imposés Byzance, se répandaient, comme un torrent que nul obstacle ne peut arrêter, depuis les sables de la Marmarique jusques aux rochers des Colonnes d’Hercule , dont ils devaient bientôt s’élancer pour enlever l’européenne Espagne à ces rois visigoths qui peu auparavant en avaient expulsé les Vandales.

Ce tableau rapide des révolutions subies par cette zone littorale resserrée entre les chaînes de l’Atlas et la mer Méditerranée , suffira pour convaincre que cette partie de l’Afrique a joué un rôle historique non moins important , dans les annales du monde, que cette antique vallée du Nil dont peu d’années auparavant je venais d’explorer les bords.

Mais, au milieu de ces vicissitudes multipliées, l’Afrique elle-même , l’Afrique intérieure, n’avait pas été plus connue des peuples qui établissaient sur ses bords leurs luttes sanglantes et leurs dominations éphémères. Ils savaient combattre et vaincre, ravager et détruire, non explorer et civiliser : nul des vainqueurs ne songea à établir le domaine de la science au delà des limites qui circonscrivaient le domaine de leurs armes.

Cependant, il paraît que les Grecs et les Romains ont porté leurs connaissances sur l’Afrique au delà de celles que jusques à présent nous possédons nousmêmes sur ses contrées intérieures.

Hérodote, qui nous raconte les merveilles du pays des Lotophages , nous offre aussi quelques détails intéressants sur les peuplades qui de son temps habitaient les bords du fleuve Cinyphs (1), depuis les rivages des deux Syrtes,

(i) Maintenant nommé par les Arabes Ouddy-Qaham. (J. J. M. )

jusqu’à la source de ce fleuve, sortant d’une montagne à laquelle il donne le nom de montagne des Grâces (Xapi-

TWV ).

Sur la route qui conduit de la Cyrénaïque en Nigritie , Ptolémée a connu Phazania, maintenantle Fezzan , à peine exploré de nos jours par quelques voyageurs; la position qu’il nomme Cy danois est aujourd’hui Guadamès , dont nous ne connaissons guère maintenant que le nom , mais où des restes d’antiquités et des traces d’anciennes voies romaines indiquent la communication habituelle qui avait lieu, par ce point intermédiaire, entre les places maritimes et les contrées intérieures. Les armes romaines avaient, en effet, pénétré fort avant de ce côté dans le cœur de l’Afrique , et , sous le règne d’Auguste , jusque chez les Garamantes (2) , au milieu des déserts sablonneux du Sahrâ :

Reclusd nudos Garamantes arend.

Virgile prophétisait même à Octavius Cæsar des conquêtes au delà de ces peuples si reculés :

. Super et Garamantes et Indos

Proferet imperium

Et, moins d’un siècle après cette prédiction, Lucain , ainsi que Silius Italicus , nous représente ces peuples et leurs voisins comme entièrement soumis par les aigles romaines.

Au nombre des villes dont le nom orna le triomphe de Balbus le Jeune se trouve celle de Tabidium ou Thabudis , conservant encore maintenant chez les Arabes la dénomination de Tibedou ou Tembouktou, située également sur la route du pays des Noirs, et qui jusques à ces derniers temps n’a été pour nous qu’une position géographique idéale.

Ptolémée cite encore, comme bien connus de son temps, plusieurs points de ces contrées à peu près inconnus maintenant pour nos géographes modernes, tels que Bedirum , aujourd’hui nommé par les Arabes Mederam (3) ; Sabe, main-

(2) La grande nation des Garamantes tire, suivant les anciens géographes, sa dénomination de la ville de Garama , <iont le nom se retrouve écrit Ghermah dans les cosmographies arabes. ( J. J. M. )

(3) La différence de B et de M dans ces

tenant Ta-Sabah, ou Ta-Saouah (1) ; un fleuve Cnyphus , différent de celui de Cinyphs, eité ci-dessus, etc.

Les Arabes aussi paraissent avoir eu sur les contrées africaines des connaissances encore plus étendues que celles des Grecs et des Romains : leurs colonies conquérantes ayant pénétré plus avant dans l’intérieur de ce continent, et leurs tribus, d’origine et de mœurs nomades, s’étant plus facilement incorporées et pour ainsi dire amalgamées aux tribus des anciens Numides, c’est-à-dire des Berbères, qui s’unirent d’autant plus vite à leurs vainqueurs, que ces apôtres armés leur avaient fait embrasser leur religion en les soumettant à leur glaive.

Pendant la domination romaine, la portion de l’Afrique littorale dans laquelle je vais introduire mon lecteur, et qui s’étend de l’est à l’ouest sur une zone assez large , depuis la petite Syrte, maintenant le golfe de Gâbess (2), jusques aux confins de l’Algérie, était particulièrement désignée sous le nom d’Afrique propre {Africa propria , ou Africa proprie dicta) : elle était partagée alors en quatre provinces : Zeugi-

deux noms ne peut empêcher d’en reconnaître l’identité : on sait que dans le passage des mots d’une langue à une autre il y a habituellement permutation des lettres du même organe , et surtout des labiales : c’est ainsi que de Jacobus les italiens ont fait Giacomo, comme les Espagnols Jayme et les Anglais James} les Français , de sabbati dies , samedi , et réciproquement de marmor , marbre ; les Latins ont de même lait somnus du grec utcvoç; de l’ancien nom de Behkéh , que portait jadis leur ville sainte, les Arabes1 ont fait celui de Mekkéh , sous lequel elle est connue aujourd’hui; notre adjectif tout se rend par nib dans un des dialectes coptes , et dans un autre par nim, etc.

(1) La syllabe Ta ne doit pas être regardée comme faisant partie du nom moderne de cette ville. Cette syllabe n’est autre chose qu’un article préfixe , qui est encore de nos jours employé par la langue berbère, idiome indigène de î’ Afrique, et que tout prouve avoir déjà existé du temps des Grecs et des Romains. (J. J. M.)

(2) Ce golfe tire son nom de la ville de Gâbess ou Qâbess ( l’ancienne Tacape) , qui subsiste encore dans l’enfoncement le plus reculé de la courbure que forme la côte. (J. J. M.)

fana, Proconsularis , Byzacena (3) et Tripolitana ; et elle était arrosée par deux grands courants d’eau, le Rubrica tus fluvius, et le célèbre Bagradas (4), maintenant Medjerdah, qui se jette dans la mer à Porto- Farina, près de Tunis.

Le nombre des villes ainsi que des autres établissements romains que renfermait autrefois ce territoire était bien plus considérable qu’à présent. Celles qui ont disparu, et dont on rencontre à peine maintenant quelques ruines, sont les suivantes :

Tabraca , Madaurus (5), Musli,

Tucca ,

Gypsaria ,

Sufesj

Spéculum,

Abrotonum ,

Mesphe,

Talalati,

Aræ Philænorum, Horrea cælia, Leptis minor (6), Ubaha, Præsidium , Septimuncia , Utica (7), Nevirgitab , Tubætis, Euphrautas , etc.

Maintenant la Régence de Tunis n’est plus divisée en provinces ; elle a seulement deux grandes divisions, qui partagent son territoire en deux parties à peu près égales, celle d 'été et celle d'hiver : elles sont ainsi nommées parce que chacune d’elles est annuellement, dans chacune de ces saisons, parcourue par leBey, qui, entouré d’un camp volant de cavalerie, vient alternativement y percevoir lui' même les impôts.

Les anciennes villes existant encore

(3) Ce nom est dérivé de celui de la ville de Byzacium ou Bizacium , maintenant Begny.

(4) Voyez la note 3e de la page précédente, relativemeut au changement de B en M , dans ce double nom ; c’est sur les bords de ce fleuve que Régulus combattit et tua un boa d’une grandeur prodigieuse. ( J. J. M. )

(5) Cette ville était la patrie d’un philosophe célèbre du temps de saint Augustin, et qui fut connu sous le nom de Maxime de Madaure. ( J. J. M. )

(6) Il ne faut pas confondre cette ville avec celle de Leptis magna , maintenant Lébidah.

(7) Quelques géographes ont pensé que Porto-Farina avait remplacé l’ancienne Utique.

TUNIS

dans la Régence de Tunis et ses dépendances sont les suivantes :

Anciens noms.

Noms modernes.

HippO’Zartyos ,

Bizerte ,

Vacca,

Oueqyah,

B u lia ,

Boull ,

Sicca-Fenerea,

Ourbou ,

Membresa ,

Takaber,

Tuburdo ,

Tuburhok ,

Clypæa ,

Aklibyah ,

Curubis ,

Gourbess,

Neapolis,

IVâbel,

Aquæ calidæ ,

Hammâmét ,

Ammedera ,

Hedrah ,

Zama ,

Zag,

Suffetula ,

Sbaytl ,

Marazana ,

Trouzza ,

Sousa ,

Sous ,

Tedres ,

Èl-Djem,

Caputuada ,

Qâboudyah ,

Capsa ,

Kafsah ,

Bizacium ,

Begny ,

Aquæ taeapinæ,

A'yn dêl-hammâ ,

Taphrura,

Sfaks ,

Thenæ ,

Tayny ou Taynéh ,

Machomades ,

Èl-Mahress ,

Tacape ,

Gâbess ou Qâbess,

Nepte ,

Neft,

Turris Tamalleni,

Tamelen ,

Tisurus,

Touzer,

Cydamus ,

Gadouméh,

Enfin Tunes ,

Tunis .

Cette dernière est située à 36 degrés 47 minutes 39 secondes de latitude septentrionale, et à 7 degrés 51 minutes de longitude orientale du méridien de Paris.

Le Pâchalik de Tunis , borné au nord et à l’est par la Méditerranée, a pour limites à l’ouest les frontières de l’Algérie , et au sud une des chaînes de l’Atlas, qui le sépare des déserts du Sahrâ. Il comprend une superficie d’environ six mille lieues carrées, contenant une population de près de trois millions d’habitants, Maures, Turks, Arabes, Juifs, et Berbères; la partie septentrionale est en général montagneuse, et renferme plus d’une localité stérile et déserte : la partie occidentale est, au contraire, bien arrosée et fertile en céréales comme en fruits de toute espèce ; les animaux domestiques et sauvages y sont très-nombreux : le commerce, qui s’y fait tant avec les États européens qu’avec le Levant et l’intérieur de l’Afrique, est considérable

et consiste en blés, huiles, olives, laines, •éponges , savons , etc. ; et les productions d’Europe s’y échangent contre celles de la Nigritie. { Voyez ci-après le chapitre XI, où il est traité spécialement du commerce de Tunis.)

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