‹ Histoire de TunisChapitre 5 sur 79 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Rade de Tunis; — la Goulette; — nouveau

bassin; — forts, batteries; — lac de Tunis; — îles; — douanes.

Une vaste rade, bornée à l’est par la chaîne des montagnes d’une péninsule, et au nord-ouest par le cap de Carthage, forme le seul abri que la ville de Tunis offre aux navigateurs qui y portent ou qui vont y charger des marchandises.

Lorsque les vents de sud-est, le mistral des marins provençaux, vulgairement appelés à Tunis Souloumenyel (l), ou ceux du nord-ouest (2) y soufflent avec violence , les navires ont d’assez grands risques à courir; aussi n’est-il pas rare d’en voir périr en temps d’hiver, pour peu que le capitaine néglige les précautions qui sont nécessaires dans cette occurrence.

Le Bey, pénétré de l’importance d’avoir un meilleur abri pour les navires, avait conçu le projet de faire construire un port à l’extrémité de cette rade, et il avait fait venir à cet effet deux ingénieurs hollandais ou belges, dont l’un portait le même nom que moi, et était mon parent : mais , soit qu’ils eussent rencontréde trop grandes difficultés à surmonter, soit que les dépenses fussent trop considérables, l’exécution de ce dessein fut suspendue , et on finit par y renoncer entièrement.

L’espèce de golfe aboutissant à la rade, et surtout l’endroit où la plupart des navires jettent l’ancre, est ordinairement désigné sous le nom de la Goulette ( Gou letta, en langue franque); mais cette dénomination appartient plus particu-

(1) Ce nom signifie littéralement vent d'arsenic y vent empoisonné ; ce nom vulgaire a probablement été corrompu de celui de Kechyclilemcli, qui est le nom turkde ce vent, auquel on donne aussi les noms de Qiblah, et de Qably en langue arabe. ( J. J. M. )

(2) Nommé en turk Qarah-yel ( vent noir ), et eu arabe Semdouy. ( J. J. M, )

L’UNI VERS

lièrement au petit canal de communication entre la mer et le lac de Tunis. On» conçoit de quelle importance est ce canal pour la navigation dans le lac, étant la seule voie par laquelle on puisse transporter à Tunis les marchandises; mais cette voie est souvent très-pénible par son peu de profondeur. Cette double considération engagea le Bey à accepter deux projets qui lui furent présentés par le colonel Frank , l’un des deux ingénieurs hollandaisdontj’aiparléci dessus.

Le premier de ces projets consistait à creuser, latéralement au canal , un bassin pour y placer les corsaires et les chaloupes canonnières ; le second, de construire sur le canal lui-même une écluse, afin de retenir les eaux du lac, qui, en été surtout, baissent quelquefois si considérablement, qu’on ne peut aller à Tunis qu’avec des petites barques tirant peu d’eau, et souvent encore chargées seulement à moitié.

Mais avant d’entrer dans les détails des travaux du colonel Frank, nous remarquerons qu’à l’embouchure du canal il y a une batterie et un petit fort qui en défendent le passage : ces moyens de défense semblent également superflus; car on ne voit pas ce qu’on doit craindre d’un canal étroit et peu profond , où il ne peut tout au plus passer ue des barques plates, ou des chaloupes e moyenne grandeur. Ce passage ne mériterait d’être bien gardé que s’il était le seul point par où l’on pût prendre terre et opérer un débarquement ; mais les marins, qui connaissent la grande extension de la rade de Tunis , savent qu’il y a vingt autres endroits où ce débaruement pourrait être effectué commoément et sans crainte d’être inquiété par les batteries.

On doit au reste avoir en général une opinion bien médiocre de la vigilance du soldat turk, surtout à Tunis, où l’idée d’une attaque imprévue, ou d’une descente, paraît généralement la chance la plus invraisemblable et la moins capable d’inspirer la moindre crainte.

La batterie, bien située au bout du môle, a été construite sous la direction du colonel Frank ; elle est armée de douze pièces de trente-six ; mais elle a de grands défauts, faciles à saisir : le premier, c’est que l’épaisseur du merlon n’est

que de quatre pieds et demi ( un mètre 50 centimètres ), tandis qu’il devrait en avoir au moins neuf (trois mètres), pour résister au canon de trente-six ; 2° les embrasures sont trop ouvertes : conséquemment l’ennemi aurait la plus grande facilité d’en démonter en peu de temps toutes les pièces; 3° le mur de face de la poudrière, au lieu d’être placé entre deux embrasures , étant dans la direction de l’embrasure elle-même, il s’ensuit naturellement qu’en cas d’une attaque , on ne pourrait plus y entrer, sans courir les plus grands dangers dans le service.

Il y a entre les forts de la Goulette et le cap de Carthage un autre petit fort nommé Bourdj-êl-Djedyd{ la Tour-Nouvelle) : ce fort est tout aussi inutile que les deux premiers; mais, en supposant que ces divers points de défense fussent essentiels et munis d'un nombre double de canons, qu’ils fussent annuellement approvisionnés de toutes sortes de munitions de guerre et de bouche, il serait encore fort aisé à l’ennemi, quel qu’il fut, d’opérer sa descente, par le défaut ou l’ignorance absolue des artilleurs.

Le Bey tient à la Goulette un aga , qui est chargé de vérifier les lettres des capitaines qui arrivent , de lui en donner immédiatement connaissance , et de ne laisser descendre personne à terre, lorsque le navire vient d’un pays suspect de peste. 11 surveille également toutes les marchandises qui sont portées à Tunis, et interdit l’entrée des articles prohibés, comme le vin, l’eau-de-vie et les liqueurs. Sa vigilance s’étend également sur tous les objets de sortie, et principalement sur tous les passagers, qui ne peuvent s’embarquer sans une permission spéciale du Bey.

Le lac de Tunis, nommé par les habitants êl-Baheyrah (1), est formé par les eaux de la mer, qu’y conduit le canal de la Goulette, et par la filtration de ces mêmes eaux à travers une langue de terre sablonneuse ; il a une circonférence de quatre lieues ( 16 kilomètres ) environ,

(i) Le mot Baheyrah signifie proprement en langue arabe petite mer, étant le diminutif du mot Bahar, qui signifie la mer, et qui désigne aussi quelquefois les grands fleuves ; c’est par cette dernière raison qu’on donne, en Egypte, au Nil le titre de él-Bahar. (J, J. M.)

TUNIS

et sa profondeur était anciennement assez considérable pour offrir un abri sûr aux escadres romaines (1); mais la ville de Tunis s’étant agrandie ensuite, ses égouts charrièrent dans le bassin de ce lac toutes les immondices des rues et des latrines, comme dans un réservoir général, et il s’est encombré, au point de n’offrir en certains endroits que deux pieds d’eau (2). Il y a plus, c’est que ces mêmes bas-fonds, se trouvant entièrement à sec pendant les fortes chaleurs, laissent à découvert un limon fangeux et infect : heureusement les exhalaisons de ce cloaque, quoique trèsfétides, n’influent que très-rarement sur la salubrité de l’air et sur la santé des habitants : je m’arrêterai plus particulièrement à cette circonstance remarquable lorsque je traiterai du climat et de la constitution atmosphérique de cette contrée (3).

Il y a dans le lac, près du rivage méridional , plusieurs atterrissements que les eaux laissent toujours à sec , et sur la côte septentrionale une petite île que l’on nomme Chikly, avec un vieux fort qui tombe en ruine. L’une et l’autre servent de lazaret aux marchandises suspectes, ainsi qu’à quelques personnes atteintes de la peste.

Il y a tout auprès de cette île un mauvais môle alentour duquel les marins viennent ranger leurs barques : l’encombrement du bassin est néanmoins si grand , qu’on ne peut approcher le môle qu’avec beaucoup de difficultés et qu’après un laps de temps considérable.

On conçoit aisément qu’il eût été trèsfacile d’obvier à cet inconvénient , si les autorités locales s’étaient occupées du curage de ce bassin, opération qui , dans le principe, eût été très-aisée à pratiquer, et qu’on aurait pu renouveler, soit toutes les années, soit chaque fois que le besoin l’aurait exigé. Mais telle est l’incurie des Orientaux, qu’ils ne s’aperçoivent d’un mal que lorsqu’il n’est plus temps d’y remédier.

Tout porte, en effet, l’empreinte de leur insouciance: deux méchantes bara-

(1) Voyez ci-après la Notice historique, dans la deuxième partie.

(2) Environ 66 centimètres.

(3) Voyez ci-après, chapitre VII.

ques forment l’établissement du bureau où se mesurent les huiles, les blés, etc. La Douane elle-même n’a qu’une trèspetite maison , où se tiennent ceux qui sont destinés à visiter les bagages des voyageurs et les ballots de marchandises.

Ces marchandises, dès qu’elles sont débarquées, sont portées, par des bêtes de somme , dans la ville, où se trouve la grande Douane , dont le directeur rend les effets aux propriétaires, à des époques déterminées.

Tout cela se fait avec une simplicité et une bonne foi admirables; et quoique Tunis soit en relation commerciale avec l’Espagne, la France, l’Italie, la Sicile, Malte, la Morée, Constantinople, Smyrne , l’Egypte, etc. , sa douane ne compte tout au plus que huit employés.

Que ce système, sans rouage inutile, est loin de la complication bureaucratique des douanes de ces Etats européens qui se disent plus civilisés que l’Afrique (4) !

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