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CHAPITRE XX

De la médecine à Tunis; — les médecins tunisiens; — leur ignorance; — préjugés sur le mauvais œil; — amulettes, talismans; — vertus attribuées aux pierres précieuses ; ■ — eaux minérales et thermales de la Régence.

La médecine est exercée à Tunis soit par des Européens, soit par des Juifs ou des Maures. Je crois superflu de parler des premiers, les seuls chez lesquels se trouvent les connaissances indispensables à l’exercice de l’art de guérir; mais je crois nécessaire de donner sur les

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médecins indigènes quelques détails qui puissent faire connaître en quel état est maintenant l’art de la médecine chez les Orientaux en général , et en particulier chez les Maures.

Sans passer individuellement en revue les membres de la faculté tunisienne, je me bornerai d’abord à cette seule observation , qu’il en est en Barbarie à l’égard des indigènes qui se vouent à l’art médical, comme dans beaucoup d’autres pays, même de notre Europe; ces prétendus docteurs forment, dans la Régence et les autres États barbaresques, un bizarre assemblage d’empiriques sans instruction et sans théorie , ne se soutenant parmi les populations qui leur fournissent des patients, que par la tolérance d’un Prince ignorant l’importance qu’il devrait mettre à surveiller une classe dont l’ineptie peut occasionner des maux incalculables à ses sujets.

Les empiriques juifs ou maures de Tunis n’y deviennent qu’accidentellement médecins ; leur titre de doctor medicus leur échoit sans étude, sans préparation, et absolument par cas fortuit.

Pour mieux faire connaître les causes de cette éventualité accidentelle, il est à propos de faire observer qu’un médecin européen qui vient s’établir dans ce pays doit avoir nécessairement, pour le conduire dans la ville et faciliter ses relations avec les gens du pays, un drogman ou courtier interprète, qu’il trouve assez aisément parmi les Juifs.

Ce cornac médical, qui dans le fond n’est qu’un domestique, marche devant son maître dans ses visites chez les malades, luiindiqueles rues, les demeures des clients, est l’interprète et l’intermédiaire obligé de ses conversations, achète les provisions journalières du ménage, prépare, sous les yeux du docteur, les tisanes, les infusions, les décoctions, les médecines, etc., et fait dans la ville et les environs les commissions de toute espèce.

En suivant ainsi pendant quelques années le médecin au service duquel il est attaché, le Juif acquiert nécessairement une connaissance empirique et superficielle des remèdes, des foripules et des maladies dans lesquelles ses prescriptions ont été utiles; les Maures le confondent bientôt avec le médecin à

la suite duquel ils ont l’habitude de le voir : ils lui demandent des conseils hygiéniques , et finissent par lui accorder les mêmes titres qu’à son maître; souvent même ils préfèrent aux consultations du docteur celles du valet-médecin , parce qu’elles sont d’abord gratuites , mais ensuite elles sont payées par quelques légers cadeaux, puis enfin elies ont leur rétribution fixe et leur tarif au rabais.

Le titre de médecin ainsi acquis par le drogman juif devient dans la famille un titre héréditaire; le fils est médecin ( hakim ) parce que son père l’était, et il a dû transmettre ce titre à ses descendants, sans qu’aucun d’eux ait besoin de plus d’études et d’instruction qu’il n’en a fallu à son père et à luimême : on sent par conséquent que j’ai bien peu dexhose à dire sur les médecins juifs.

On compte parmi les Maures de Tunis au moins vingt-cinq soi-disant médecins. Cette faculté a un chef, qu’on appelle êl-Hakim-Bâchy, et qui n’est pas plus instruit que ses collègues. Tout leur savoir ne consiste qu’en un empirisme grossier, et dans la plupart des cas ils ne connaissent d’autres remèdes que le cautère actuel.

Quoique les médecins européens ne soient pas subordonnés à ce chef, il est cependant convenable qu’ils fassent sa connaissance; car il peut quelquefois leur être utile, et son inimitié les exposerait à quelques désagréments.

Les médecins maures ne connaissent en fait de livres que celui à' Avicenne (1). S’ils ont, outre cela , quelquefois d’autres

(i) Le nom & Avicenne est tellement connu, même en Europe , par sa science médicale, que je regarde comme inutile d’entrer dans aucun détail à son sujet; cependant je crois nécessaire d’ajouter ici une particularité généralement ignorée des Occidentaux : c’est que ce philosophe célèbre n’était pas moins versé dans les sciences mathématiques que dans les sciences médicales. La belle collection de manuscrits que j’ai rapportée d’Égypte contient le manuscrit d’un ouvrage composé par lui sur la science des nombres, dont j’ai inséré un extrait dans le Dictionnaire des Sciences mathématiques pures et appliquées , publié par Monlferrier et édité par Denain, à Paris, i835. (J. J. M.)

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manuscrits sur la matière médicale, on peut être assuré que la teneur en est toujours basée en grande partie sur les théories de cet ancien auteur.

Pour eux , !e classement général des maladies comprend deux grandes divisions : celles, qui sont occasionnées par excès de chaleur ou d’échauffement , et celles qu’ils attribuent à des causes froides. La pituite ou l’âcreté du sang, considérées par la médecine arabe comme les causes principales des maladies chroniques, sont accusées par elle, peut-être aussi souvent que par la médecine européenne, des désordres qui se manifestent dans l’organisation humaine.

Les médecins orientaux connaissent, comme beaucoup de nos médecins, un certain nombre de formules hors desquelles leur savoir ne les fait jamais sortir, et qu’ils appliquent souvent sans motif clans les cas les plus divers.

Après avoir parlé des médecins, je crois devoir faire la remarque que dans aucun pays les Chrétiens, les Maures et les Juifs ne sont plus empressés qu’à Tunis à demander une consultation :

ces consultations sont quelquefois formées d’un si grand nombre de médecins, soit européens, soit indigènes, qu’elles ressemblent bien plus à une assemblée populaire qu’à une société de gens instruits, réunis pour l’avantage du malade. Ordinairement chacun lui parle quand bon lui semble, souvent même plusieurs y parlent à la fois ; et si à la fin on désire connaître le résultat de la conférence, il est presque toujours impossible de ne pas s’apercevoir qu’il se réduit à rien par la nature et l'incohérence des opinions. C’est en vain qu’on prétendrait faire consulter ces médecins à la manière d’Europe : ils se refusent obstinément à suivre une méthode, qui est pour ainsi dire la pierre de touche par le moyen de laquelle on distingue facilement l’homme instruit de celui qui nel’est pas.

Aussi je dois avouer que ces consultations m’ont toutes paru plus dignes de la scene comique que de la chambre d’un malade : l’un propose des corroborants, l’autre des désobstruants, sansqueni l’un ni l’autre motive d’une manière raisonnable les prescriptions opposées ; le troisième opine pour une multiplicité de remèdes compliqués, dont il explique les

vertus par les théories les plus absurdes et les moins logiques ; un autre enfin prétend qu’on administre exclusivement les remèdes qu’il propose, sans daigner donner la moindre explication , ni soumettre aucun raisonnement au jugement de ses confrères.

Pour peu qu’on ait de l’instruction et de l’expérience, quand on est témoin de semblables scènes , on ne peut que se sentir humilié de cette dégradation de l’art médical; mais il serait inutile de chercher à mettre ces guérisseurs de la Barbarie sur le bon chemin ;car leur profonde ignorance est d’autant plus présomptueuse, qu’ils n’attribuent qu’à leurs mérites et à leurs talents la confiance dontils jouissent, et croienttoute science entièrement inutile pour assurer leur succès.

Le prix ordinaire d’une consultation est de 7 fr. 50 cent. Les malades aisés payent 3 fr. 50 cent, par visite ; et sur cette somme le médecin, qui est aussi en même temps pharmacien-droguiste, est obligé de fournir les médicaments nécessaires dans le courant de la journée, et de faire même une seconde visite s’il le juge indispensable. Si la maladie est de longue durée , il est assez ordinaire de stipuler une convention à forfait, pour la totalité du traitement; la moitié du prix convenu doit être payée d’avance. Si on n’insiste pas sur cette dernière condition, on a fréquemment les plus grandes peines à obtenir le payement de ses soins.

Au reste, comme les malades se las- ^ sent quelquefois du traitement, ou;:

quand ils viennent à mourir, il est bon que le médecin ait quelque payement d’avance en main , d’autant plus qu’il éprouve souvent les plus grandes difficultés pour retirer après la cure le restant de ses honoraires ; car il arrive souvent qu’un Maure délivré de son mal n’en rapporte la guérison qu’aux secours de la divinité, et non aux soins qu’il a reçus du médecin.

J’ai parlé dans le chapitre précédept de l’ophthalmie comme d’une maladie assez fréquente à Tunis; elle l’est pourtant beaucoup moins qu’en Égypte , car au Kaire , sur dix personnes que l’on rencontre dans les rues , on peut être presque assuré d’en trouver trois aveu-

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gles, trois borgnes, et trois ayant mal aux yeux ; de manière qu’à peine en voiton une sur dix qui soit exempte de l’ophthalmie ou des suites fatales de cette maladie.

J’ai entendu la plupart des Européens attribuer cet état morbide des yeux aux sables du désert, dont, disaient-ils, les yents portent au loin la poussière, etdont les molécules impalpables s’insinuant sans cesse entre la paupière et le globe de l’œil y causent ces lésions incessantes devenant peu à peu par l’irritation une multiplicité de petits ulcères, d’abord presque invisibles, mais finissant par envahir la totalité de l’organe visuel.

Les observations que j’ai été à portée de faire soità Tunis, soit antérieurement en Égypte, me persuadent qu’on doit disculper les sables du désert de cette accusation : en effet, si elle était fondée, ce serait parmi les Bédouins, qui habitent constamment le désert, et dont les tribus nomades le sillonnent continuellement dans tous les sens, que le fléau de l’ophthalmiedevraitétendre plus particulièrement ses ravages : or, il est incontestable que ces populations offrent beaucoup moins de cas ophthalmiq.ues que les populations urbaines; bien plus on a observé que la plupart des ophthalmies contractées dans les villes se guérissent presque spontanément lorsqu’une circonstance quelconque transporte le malade dans le désert.

Il faut donc chercher une autre cause aux affections ophthalmiques,etje crois qu’on doit plutôt la trouver dans les émanations humides s’exhalant par l’effet de la chaleur atmosphérique des lacs, des canaux, et des autres réceptacles aqueux qui avoisinent les villes, et souvent y produisent des marécages d’eaux stagnantes et putréliées : en Égypte c’est surtout au voisinage des lacs , des étangs et des canaux , et principalement à l’époque des débordements annuels du Nil, que les ophthalmies prennent un caractère endémique; nul cloute que ces maladies ne soient produites et entretenues à Tunis par les émanations putrides du grand lac aux bords duquel la ville est située, et des marais salants qui l’avoisinent ; l’eau de ces divers réceptacles , vaporisée incessamment, remplit l’atmosphère de molécules aqueuses

dont chaque gouttelette a emporté avec elle un atome salin ; cette gouttelette, introduite entre la paupière et les tuniques du globe oculaire, s’y volatilise de nouveau, mais en se volatilisant elle laisse dans les pores où elle s’était insinuée la molécule saline dont elle était chargée, A cette gouttelette en succède une autre , apportant une nouvelle particule saline, dont la multiplicité s’agglomérant successivement forme autant de petits coins aigus pénétrant et déchirant la surface dans laquelle ils sont implantés : augmentant de plus en plus l’irritation par leur action incisive, ils amènent l’inflammation, et finissent pardonner à la maladie une intensité capable de détruire l’organe tout entier.

La médecine arabe ne s’est pas donné la peine de remonter à ces causes physiques : suivant les populations orientales , et même d’apres l’opinion des médecins arabes eux-mêmes, l’ophthalmie aurait pour cause unique un mauvais regard , un regard malfaisant, jeté par un ennemi sur le malade; et le seul remède employé par eux contre la maladie est un petit morceau de drap écarlate, ou de toute autre étoffe rouge, suspendu par un fil devant le globe de l’œil , « afin disent-ils, d’attirer l’attention du « mauvais œil , et d’en recevoir la pre- « mière influence, ainsi détournée de <' l’œil malade. » Je laisse à penser combien ce moyen ridicule est au contraire nuisible à la guérison de l’œil attaqué d’une affection ophthalmique, dont l’intensité ne peut que s’accroître par la présence continuelle et immédiate d’un lambeau rouge, source immanquable de fatigue et d’irritation pour le globe de l’œil.

Le mauvais œil ou l'œil envieux est également accusé par les Orientaux de toutes les maladies et de tous les événements fâcheux qui leur surviennent :

aussi , si un Européen ou un Maure caresse un enfant, semble le regarder avec plaisir, ou en fait l’éloge, ses parents se hâtent de l’arracher brusquement à ces caresses et à ces regards, crai* gnant que l'œil mauvais ne devienne fatal à leur famille; si on vante un beau cheval devant son propriétaire, il le regarde comme perdu d’avance, et comme devant bientôt être victime de

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quelque maladie ou de quelque accident imprévu (1).

Un des moyens curatifs qui jouissent de la plus haute réputation parmi les médecins arabes et leurs clients consiste dans des amulettes, c’est-à-dire en morceaux de papier, ou fragments de parchemin, sur lesquels sont inscrits , soit les noms de Dieu (2) et des Prophètes (3) , soit certains versets du Koran, soit quelques formules composées de mots sans aucun sens et de caractères magiques.

Ces talismans, nommés telsem par les Arabes (4), sont ordinairement l’ouvrage des Marabouts , qui les vendent fort cher, et les Nègres, non moins crédules que les Maures, donnent à ces sortes d’amulettes le nom de gris-gris.

Je possède plusieurs de ces échantillons de la pharmacopée talismanique annoncés comme spécifiques préservatifs contre la galle, la fièvre, l’ophthalmie, la

(1) Les anciens Grecs et les Romains croyaient aussi à l’influence du mauvais œil. On lit dans Virgile, Eglog. III, io3 :

Nescio quis teneros oculus mihi fascinai agnos.

Voyez aussi Héliodore , Æthiopic. lib. III.

Ils croyaient même que des éloges exagérés attiraient quelque malheur à, ceux qui en étaient l’objet. Voyez Virgile, Églog. VII, 27 ; Pline , lib. VII, 2. (J. J.M.)

(2) Suivant les mystiques musulmans, on

connaît quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu , dont chacun a sa vertu particulière : c’est en l’honneur de ces quatre-vingt-dix-neuf noms qu’ils portent des chapelets ayant un pareil nombre de grains , sur chacun desquels ils récitent un des noms divins : ils ajoutent que Dieu a effectivement cent noms, mais que le centième nom est resté caché aux hommes, et que celui qui parviendrait à le connaître en recevrait la puissance universelle , le don des miracles, et deviendrait le maître souverain de tout l’univers, commandant même aux génies , aux anges , et aux autres intelligences célestes : suivant eux, ce nom n’a jusqu’à présent été révélé qu’à Adam, à Salomon et à Mahomet. (J. J.M.)

(3) Les Musulmans comptent soixante et dix prophètes, dont Mahomet est le dernier et le plus parfait : c’est par cette raison qu’ils lui donnent le titre de Klidtem êl-ônbyà , qui signifie le sceau des prophètes. ( J. J. M. )

(4) C’est du mot arabe tel sem, le même

que le grec TsXeap.a, qu’est dérivé notre mot français talisman. ( J. J. M. )

peste , l’avortement , l’épilepsie et même contre les chutes de cheval et les blessures de toute espèce (5).

Ces talismans consistaient aussi quelquefois en pierres précieuses, soit chargées de caractères et de légendes magiques, soit non gravées : c’est ainsi que les Orientaux, les Maures regardent la topaze ( Yaqout-astar) comme un spécifique souverain contre la jaunisse et les affections bilieuses; le jaspe sanguin et la gemme rouge nommée par nous cornaline ou sardoine, et par les Arabes Hadjar-ed-dam , c’est-à-dire -pierre du sang , contre le flux de sang et l’hémorragie. Les nourrices croient augmenter l’abondance et la qualité nutritive de leur lait en portant des bagues dont les chatons sont des turquoises , etc.

Un des moyens curatifs qui mériteraient d’être les plus répandus dans la Régence serait l’usage soit en bains, soit en boisson, des eaux minérales que renferme son territoire.

Je n’entrerai pas dans des détails étendus sur ce qui concerne les sources thermales qu’offrent les contrées qui avoisinent Tunis (6) ; je me bornerai à rapporter les notions les plus générales qui les concernent, telles que j’ai été à portée de les recueillir, et qui m’ont paru devoir fixer l’attention sur un objet jusqu’à présent trop ignoré, ou presque totalement négligé.

Le docteur Shaw et les autres voyageurs qui ont parcouru ces pays ne

(5) Après les batailles de Sédiman , des

Pyramides et d’Héliopolis, on a trouvé sur les cadavres d’un grand nombre de Mamlouks et de soldats turks des amulettes de cette espèce , dont la vertu devait les mettre à l’abri des coups de sabre et des balles; quelques-uns même portaient pour le même but des petits Korans de forme octogone , pendus à leur cou et renfermés dans une boîte d’argent : si ces préservatifs magiques se sont trouvés impuissants pour défendre ceux qui les portaient, c’est que sans doute ceux qui les avaient fabriqués 11’avaient pas prévu les cas des baïonnettes françaises et de la mitraille de nos canons. (J. J. M. )

(6) Voyez ci-dessus ce que j’ai dit sur les eaux thermales de Hammâm-êl-Ayn , de Hammâm-êl-Lyf , de Hammàm-élÉnf, de Hammàm-Gourbos, pages 29 et 3o; de Hammâm-êl-Gabs , page 46.

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parlent que fort vaguement de deux de ces sources, qu'ils n’ont vraisemblablement pas visitées; les médecins du pays paraissent même à peu près ignorer ce qui les concerne , car les renseignements que j’ai pu en recevoir à ce sujet ne diffèrent en rien de ceux qui m’ont été communiqués par le vulgaire.

On compte dans la Régence de Tunis douze à quinze différentes sources minérales; mais je n’ai eu la possibilité de visiter que les deux principales, dont parle le docteur Shawy et qui sont trèsaccréditées pour la guérison debeaucoup de maladies chroniques. La première est appelée Hammam-él-Lyf ( 1) ; elle est située près de la mer, à trois lieues au sud de Tunis, et au pied d’un groupe de montagnes assez élevées.

La première source fournit l’eau pour les bains et les étuves, qui ont naturellement à peu près la même température, que celle que l’on donne artificiellement aux bains chauds des différentes villes du Levant. Ces eaux sont claires et limpides, médiocrement salines et tant soit peu âpres. La teinture de noix de galles leur donne une couleur violette; ce qui indique assez qu’elles renferment du fer en petite quantité ; d’ailleurs on peut, sans cette épreuve, se convaincre de la présence du métal, par l’examen du terrain qui l’avoisine, et qui est évidemment ferrugineux.

L’édifice construit sur cette source est assez vaste , et appartient au Bey , qui en réserve la moitié pour son propre usage, ou pour celui des riches particuliers auxquels il veut faire une politesse ; l’autre moitié est destinée au public, et est affermée 1500 piastres par an; c’est une espèce de caravansérail, ayant une cour au milieu et un grand nombre de petites chambres assez mal tenues. Les deux bains d’étuves sont mesquins, obscurs, et rendus fétides par leur proximité avec les latrines.

Les eaux qui découlent des bains s’arrêtent dans le voisinage , y croupissent, et exhalent une puanteur malfaisante qui augmente à mesure que l’été s’approche.

Voilà le triste tableau d’un établissement qui pourrait présenter beaucoup plus d’avantages à l’humanité souffrante,

(x) Voyez ci-dessus, page 29.

et rendre avec usure au Bey les sommes qu’il avancerait pour les réparations indispensables. Cet endroit serait véritablement charmant si on y faisait des plantations d’arbres, des allées qui conduisissent au bord de la mer, et surtout si l’on y construisait une maison où l’on pût se procurer facilement des aliments, des rafraîchissements, et les autres objets nécessaires.

Une observation qui m’a semblé singulière et devoir appeler l’attention des naturalistes, c’est que dans les bains d’étuves, même dans ceux du Bey, et dans les eaux qui en découlent , j’ai vu lusieurs tortues qui semblent se plaire eaucoup dans ces eaux minérales. Je remarquai avec quelque étonnement que ces animaux se distinguaient des autres individus de leur espèce par une queue de la longueur et de la grosseur du doigt indicateur. Je crus d’abord que cette espèce de tortue , qui n’a pas l’écaille aussi convexe que celles de terre , était spécialement particulière à ces eaux et à cette localité; mais des personnes qui connaissaient mieux le pays que moi m’assurèrent qu’on en voyait une quantité de cette même espèce dans tous les étangs de la Régence qui contiennent de l’eau saumâtre.

A deux cents pas environ des bains d’étuves, vers le sud, on trouve une seconde source, qui n’est pas aussi considérable que la première, et que les Maures appellent Hammam -êl-ar y an, c’est-à-dire la source nue (2).

L’eau qui en découle a à peu près le même degré de chaleur que la première; son goût est plus salé, les indices du principe ferrugineux y sont plus sensibles , et l’acide citrique lui procure une légère effervescence. On en obtient par l’évaporation une petite quantité de sulfate de soude, plus ou moins pur, et qui combiné avec les acides est aussi effervescent que la soude elle-même.

Un bassin formé par la nature reçoit l’eau de cette source; mais l’écoulement en est obstrué par toutes sortes d’immondices, et l’on est d’autant plus

(2) Celte dénomination paraît lui avoir été donnée parce qu’elle n’est garantie ni par aucune toiture, ni par aucune enceinte conservatrice.

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répréhensible de tolérer un pareil abus, que cette eau est très-fréquemment employée en boisson. Tandis que des valétudinaires s’y rendent pour y boire l’eau de ce bassin, il n’est pas rare d’y trouver des Bédouins qui s’y baignent, ce qui ne peut manquer d’être très-désagréable et répugnant pour les buveurs.

Avec une dépense de 100 francs au plus on pourrait couvrir cette source d’une petite toiture et en fermer l’enceinte avec une porte pour empêcher ces inconvénients; mais l’insouciance, ce vice le plus constant de cette nation, vice qu’on ne pourra jamais déraciner que par une impulsion extraordinaire, s’opposera longtemps encore à une Pmélioration aussi urgente et aussi peu coûteuse.

Quelques malades sont convenablement purgés par deux livres (un kilogramme ) de ces eaux ; d’autres, pour obtenir ce même effet, ont besoin d’en boire jusqu’à six livres ( 3 kilogrammes) ; elles procurent souvent des déjections alvinesune heure après qu’on lésa bues.

Immédiatement après le jeûne du mois de Ramaddân, on voit une quantité extraordinaire de valétudinaires, et surtout des Juifs, se rendre à Hammâm-él - Lyf ; comme ils ont une confiance aveugle, tant à l’efficacité des bains dans ces eaux qu’à celle de leur boisson , il en résulte que, la plupart usant avec excès, et à la fois , de i’une et de l’autre manière d’administrer ce remède, ils n’en obtiennent cependant pas tout l’avantage qu’ils pourraient retirer d’un emploi mieux raisonné et surtout en isolant les deux modes de traitement.

Dans les maladies vénériennes, cutanées, dartreuses, etc., les bains seuls opèrent admirablement; plusieurs affections du bas-ventre se trouvent soulagées sensiblement par la boisson de l’eau de la seconde source; mais je pense que l’état de certains malades est plus souvent amélioré par le changement d’air, que par les bains et la boisson des eaux, auxquelles on attribue leur guérison.

Une autre source d'eau minérale qui jouit d’une grande réputation dans la Régence de Tunis est celle que les Maures appellent Hammâm-él- Gourbos (1) :

elle est située à l’est de Tunis et en face

(i) Voyez ci-dessus, page 3o.

de Carthage. Une partie du chemin qüî y conduit est fort agréable; l’autre, sur ies bords de la mer et à travers des précipices, offre beaucoup de difficultés. Si la curiosité m’eût porté à visiter derechef cette source , j’aurais pris le parti de m’y rendre par mer, en m’embarquant à la Goulette.

Près de Gourbos est enterré un personnage réputé saint par les Maures , et le domaine de l’oratoire élevé sur sa sépulture s’étend sur les eaux minérales voisines; aussi sont-elles révérées comme un saint lieu , et les Musulmans n’y souffrent aucun infidèle. Quoique je fusse accompagné par le domestique d’une personne considérée , de la petite ville de Souleymân , chargé de me protéger, j’aurais peut-être essuyé le désagrément de ne pouvoir visiter ces sources, si le juif-interprête qui était à ma suite n’eût déclaré hautement que j’étais lepreinier médecin ( Hâkim-Bachy ) du Bey , envoyé par ce prince pour faire un examen officiel de la qualité des eaux.

Bientôt aux murmures des Musulmans succéda le désir de me consulter, et je ne tardai pas à être entouré parles malades, et même les gens valides , qui se trouvaient là, ou qui venaient des environs, attirés, soit par la curiosité d’assister à mon examen, soit par le besoin de me demander mon avis sur leurs maladies.

Je trouvai dans une large gorge plusieurs sources d’eau, beaucoup plus chaudes que celles de Hammàm-êl-Lyf ; on m’avait même assuré que le degré de chaleur avait assez d’intensité pour cuire des œufs; mais l’expérience m’a fait trouver cette assertion fausse , car les œufs mis dans cette eau et retirés après une demi-heure n’avaient pas subi de changement sensible.

Les eaux de Gourbos contiennent une grande quantité d’alumine; il s’y en cristallise même sur les rochers par lesquels l’eau passe. Les pièces d’argent qu’on y plonge et qu’on frotte un peu , deviennent d’une propreté et d’une blancheur étonnante. La teinture de noix de galles ne leur fait subir aucune altération, l’acide citrique aucune effervescence.

Il y a à ces sources des bains d’étuves très-lnédiocres ; mais, de plus, on a creusé dans le rocher plusieurs baignoires, qu’on remplit et vide à volonté ; pour

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ces dernières baignoires il est indispensable d’avoir une tente; on se trouve ainsi tout à la fois dans un bain chaud , à l’air libre, et jouissant de la vue pittoresquede la mer. Quel endroitdélicieux on pourrait faire de ces bains, s’ils étaient entre les mains des Européens, et si l’art suppléait à l’aridité naturelle des roches qui environnent les sources?

Les eaux de Gourbos sont fortifiantes ; mais quand on en boit en trop grande quantité elles irritent le canal intestinal, et occasionnent des purgations violentes; elles sont d’ ailleurs d’une efficacité supérieure dans bien des cas, en raison de leur plus haut degré de chaleur ; car je pense que les effets salutaires attribués souvent exclusivement aux différentes substances contenues dans les eaux minérales dépendent peutêtre davantage du calorique, qui jusqu’ici n’a pas été suffisamment apprécié, quoiqu’il soit reconnu que c’est l’agent le plus actif de la nature.

Bruce assure avoir visité à Terianah des eaux minérales qui, quoique trèschaudes, contiennent beaucoup de petits poissons vivants et qui paraissent s’y trouver très-bien. Comme ce voyageur a avancé beaucoup d’autres faits peu croyables, ou même reconnus pour faux, j’avais aussi conçu quelques doutes sur ce qu’il dit de Terianah; mais je dois avouer que j’ai trouvé plusieurs habitants du pays , dignes de foi , qui m’ont confirmé la réalité de cette particularité remarquable.

A la distance de cinq milles de Zaghouân il y a encore des eaux minérales, que les gens des environs emploient contre plusieurs infirmités; mais je n’ai pas eu le loisir de les explorer.

On en trouve également près de l’ancienne Utique , ainsi que dans 1 île située au milieu du lac de Bizerte. N’ayant pu visiter qu’une seule fois les thermes naturels de Hammam- Trouzzah et de Hammah-èl-Gabs, je n’ai rien à ajouter ici à ce que j’en ai déjà dit, sommairement, ci-dessus pages 42 et 46. Mais, indépendamment des sources dont je viens de parler, ceux qui voudront se livrer à la recherche des eaux minérales dans ce pays, y trouveront un grand nombre

d’autres sources, sur lesquelles je ne puis donner des notions positives , et que je regrette de n’avoir pu aller examiner.

Je terminerai ce chapitre par une observation , plutôt cosmétique qu’hygiénique, que je n’ai pas trouvé l’occasion de placer dans les chapitres précédents.

L’usage des bains chauds est généralement recherché dans tous les pays orientaux. Il y a beaucoup de bains d’étuves établis dans la ville de Tunis ; mais il n’y en a que bien peu qui soient élégants et propres , et l’eau des bains est désagréablement saumâtre. Pour laver la tête, pour dégraisser les cheveux, les Tunisiens se servent d’une terre argileuse particulière qu’ils apportent du royaume de Marok, et qu’ils appellent Tiffel.

Ici s’arrêtera cette Description de Tunis , pour laquelle je regrette de n’avoir pu recueillir les notes plus étendues que m’auraient, sans aucun doute, fournies un séjour plus prolongé dans la capitale de la Régence et quelques excursions dans l’intérieur du territoire; je m’étais promis d’explorer plus en détail toutes les parties du pays , et j'aurais exécuté ce projet si plusieurs circonstances ne m’avaient forcé, d’abord à l’ajourner, puis ày renoncer entièrement.

Je regrette aussi , surtout , de ne pas avoir possédé la langue arabe avec assez d’étendue pour pouvoir me livrer aux recherches historiques , dont je ne puis me dissimuler que le manque se fera sentir à mes lecteurs, comme je l’ai senti moi-même; mais je mets à ce sujet mon espoir dans l’active obligeance de mon ami et compagnon d’Égypte M. J. J. Marcel , dont personne n’ignore les travaux sur l’Orient , et qui a bien voulu s’engager, non-seulement à revoir et corriger mon texte avant sa publication, mais encore à y joindre le complément indispensable d’un Précis historique sur Tunis et ses révolutions diverses, dont les matérieux lui seront fournis, je l’espère, par quelques-uns des manuscrits arabes dont il a rapporté d’Égypte une si riche collection.

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