CHAPITRE III
Ville de Tunis ; — château ; — forts ; — maisons; — quartiers; — rues; — marchés; — fortifications; — faubourgs; — cimetières ; — environs de Tunis ; — palais du Bey ; — maisons de campagne ; — anciens aqueducs.
On peut avancer, sans exagération, que Tunis est une des plus belles et des plus grandes villes de la Barbarie ; mais sa beauté est relative au pays, et ne pourrait être d’aucune manière comparée avec la moindre des villes du troisième ordre en Europe.
Elle existait déjà du temps des Carthaginois (6); mais elle était alors peu de chose en comparaison de leur superbe capitale, et peut-être aussi de ce qu’ellemëme est aujourd’hui. Ruinée plusieurs fois pendant les guerres d’Afrique, Tunis dut son rétablissement, puis son agrandissement successif, à la destruction de
(4) Voyez , pour les détails géographiques relatifs à la rade de Tunis, la Goulette, le lac, et les environs de cette ville, la planche n° 3 publiée dans le volume Afrique , Esquisse générale , et Afrique ancienne , par M. d’Avezac.
(5) Voyez ci-après la Notice historique, dans la deuxième partie.
ÏO IL UNIVERS.
Carthage, son antique métropole. Cette fameuse cité devint alors pour les bourgades voisines une carrière ouverte à tous , dont les matériaux ont été emportés pour la construction des maisons de Tunis; et, pour peu qu’on parcoure la ville , on rencontre une quantité de beaux marbres et de fragments de colonnes placés aux coins des bâtiments mauresques , ou devant leurs portes, et qui, par leurs formes élégantes, leur matière précieuse et la riche exécution de leur travail antique, annoncent incontestablement leur origine.
Diodore de Sicile donneà Tunis la dénomination de AEYKOH TYNHTA, c’està-dire Tunis la blanche, d’où il résulterait la tradition que de tout temps les Tunisiens ont blanchi soigneusement la façade de leurs maisons (1). Les Maures d’aujourd’hui la nomment Tounès ês- Chàttrah (Tunis l’industrieuse); d’autres la décorent du nom de Tounès éz- Zâherah , c’est-à-dire, Tunis la fleurissante; mais si sa qualification devait dériver des sensations qu’éprouve le voyageur en parcourant ses rues et ses places, elle porterait indubitablement le surnom de Fassedéh ( la fétide ).
Cette ville est située à peu près à trois cents toises ( six cents mètres ) de distance du lac dont nous avons parlé dans le chapitre précédent relie est bâtie partie en amphithéâtre sur le penchant d’une colline , et partie dans les plaines environnantes : elle a près de deux lieues (huit kilomètres ) de circuit; on ne peut cependant pas en faire exactement le tour, à cause des nombreux fossés, destinés à charrier toutes les immondices de la ville dans le lac qui est leur commun réceptacle (2).
A l’extrémité la plus élevée de la ville domine un assez beau château, qu’on
(1) Il est cependant plus probable que le surnom de Blanche a été donné à la ville de Tunis à cause de la couleur qu’offre généralement aux navigateurs l’aspect de toute cette partie de la côte, dont le sol est entièrement composé d’une argile blanchâtre ou de terres calcaires de la même couleur ; le même motif a fait donner à l’un des promontoires le nom de Cap Blanc ( Rds-Abyadd). (J. J. M.)
(2) Voyez la planche 3 de Y Afrique, Esquisse générale ,
appelle la Çasbêh ou Gasbén (3). Ce château semble construit plutôt pour contenir la ville que pour la défendre. Il reçoit l’eau qui lui est nécessaire, au moyen d’aqueducs assez bien construits, et qui semblent dater encore du temps où les Espagnols en étaient maîtres (4).
Il y a à la Gasbék un hôtel des monnaies (5), une poudrière, une fonderie de boulets, et les prisons publiques destinées aux Turks, aux Maures et aux Juifs : c’est là que le Bey fait étrangler les Turks condamnés à ce supplice. Il n’est pas facile à un curieux européen d’obtenir l’entrée de cette enceinte.
Deux petits forts, qui avaient été construits également par les Espagnols, sont évidemment destinés , comme le grand château, à contenir la ville.
Tunis est, en général, une ville mal percée ; les rues sont étroites et non pavées; les maisons sont la plupart d’une forme carrée avec une grande salle au milieu , dont le plafond n’est qu’un large auvent ouvert à l’air libre; ils appellent cette pièce el pateo (6), et les Européens la nomment ciel-ouvert. Les maisons n’ont souvent que le rez-dechaussée ; celles qui ont un étage sont rares, et celles qui en ont deux, plus rares encore. Elles ont toutes pour toits des terrasses , et cette forme est d’autant plus essentielle, que ce n’est que par le moyen de cette couverture qu’on peut rassembler dans des citernes l’eau des pluies; ressource d'une indispensable nécessité, dans un pays où les eaux sont généralement peu abondantes et saumâtres.
Les maisons des riches sont souvent à l’intérieur élégantes et commodes; elles ont néanmoins rarement des fenêtres ouvertes sur la rue ; d’où il résulte que, malgré cette élégance dans la construction , leur extérieur présente
(3) C’est le même nom arabe que celui de Qassabah ou Qassobah à Alger. (J. J. M. )
(4) Voyez ci-après le Précis historique , dans la seconde partie.
(5) Voyez la seconde partie , sur les monnaies de Tunis.
(6) Ce mot est espagnol, et dérive lui-même du mot arabe él-batehah, qui signifie un espace découvert dans l’intérieur d’une maison.
TUNIS
plutôt à l’Européen l’idée d’une prison que celle d’une demeure agréable.
Chaque métier occupe un quartier ou une rue particulière. Les rues des cordonniers, des armuriers, des bonnetiers et des serruriers, sont les plus remarquables ; il y a aussi plusieurs quartiers particuliers pour les marchands , ainsi que des marchés publics , où se vendent tous les objets nécessaires à la vie. Le plus considérable de ces derniers est Soug-êt-Tourk (le marché Turk), au voisinage duquel il s’en trouve d’autres moins considérables, savoir, celui où les bijoux se vendent à l’enchère, celui des Nègres (1), et enfin celui des toiles, etc.
Un autre marché, appelé Soug-él-Faleah, est destiné à la vente des épiceries et des quincailleries, et n’est généralement habité que par des Juifs ; ie plus agréable de tous est celui où sont rassemblés les droguistes, chez lesquels on trouve plusieurs sortes d’essences et de parfums précieux. Les gens du pays l’appellent Soug-Taybyn, c’est-à-dire, le marché des odeurs suaves; d’autres le nomment simplement Soug-Gemaah él-Khâtoun (le marché de la Mosquée de la Dame ), à cause d’une grande mosquée qui porte ce nom , et qu’on rencontre au milieu de ce quartier. On visite avec plaisir et on ne quitte qu’avec regret cette halle attrayante , dont l’atmosphère est parfumée des odeurs les plus délicieuses; celle de l’essence de roses est entre autres si forte et si enivrante, que l’on croit se trouver dans un appartement où l’on aurait répandu cette précieuse essence avec profusion.
La ville de Tunis est entourée d’une muraille couronnée de créneaux nombreux; cependant ce rempart ne présente pas une grande solidité, et on peut croire que dix coups de canon suffiraient pour y faire une énorme brèche. Cette enceinte a cinq portes, au delà desquelles se trouvent des faubourgs très- étendus : celui qui est au nord est entouré de quelques bastions solides, mais sans fossés.
Ces travaux, qui ne sont pas encore entièrement terminés , étaient pendant
(i) Voyez ci-après le chapitre XVI, sur la vente des Nègres.
mon séjour à Tunis dirigés par M. Hombert, capitaine de génie hollandais, qui m’a paru très-instruit , et qui était en grande estime auprès du Bey.
Il s’était formé , par le laps du temps, des éminences considérables à l’est de ces faubourgs; elles résultaient des débris provenant des diverses démolitions de la ville, qui y étaient journellement charriés : comme ces monticules commandaient les fortifications, le Bey, d’après les représentations de l’ingénieur, a ordonné de les raser, et ils ont été déblayés aux frais des habitants.
Tous les travaux de défense qui existaient à cette époque, et qui existent probablement encore, étaient, malgré leur faiblesse, suffisants pour arrêter les Algériens, qu’on redoutait le plus alors ; mais ces moyens seraient absolument nuis contre une puissance européenne.
Autour de la ville sont placés plusieurs cimetières; mais comme il est d’usage d<? n’enterrer qu’un seul cadavre dans chaque fosse, leur proximité ne paraît pas influer sur la santé des habitants les plus voisins. Les corps y étaient à peine recouverts d’une légère couche de terrq; mais les consuls européens ayant observé, dans la grande peste de 1785, ue ces endroits fournissaient beaucoup ’exhalaisons putrides, ils firent sentir au Bey la nécessité d’enterrer les cadavres à six pieds (deux mètres) de profondeur : ce conseil fut de suite adopté, et l’usage en a continué depuis.
Au nord-ouest de Tunis , à la distance d’environ une petite demi-lieue (deux kilomètres), est situé Êl-Bardo, où réside le souverain (2). C’est un assemblage bizarre de maisons irrégulières, entre lesquelles se trouve le palais du Bey, entouré d'une grosse muraille avec des créneaux et des fossés. Ce château, que le prince regarde en quelque sorte comme une place forte, peut vraiment l’être pour lesBédouins; mais située dans une plaine et dominée au nord par des montagnes, cette prétendue forteresse ne pourrait résister une heure à une attaque régulièrement dirigée des quatre côtés par des troupes européennes.
A un quart de lieue (un kilomètre)
(2) Voyez la planche n° 3 de l 'Afrique , Esquisse générale.
L’UNIVERS
du Bardo se rencontre la Manouba, où le Bey a une belle maison de campagne, avec "un vaste jardin, qui, sans avoir beaucoup de ressemblance avec ceux de l’Europe, est cependant le plus beau du
pays. .
Le premier ministre a egalement dans ce voisinage une jolie petite maison de campagne, dans le goûtde celles du pays, avec un jardin, qui, comme celui du Bey, était autrefois entretenu et soigné par des esclaves européens, mais qui l’est maintenant par des esclaves nègres. Les orangers et les citronniers, toujours chargés à la fois de fruits et de fleurs, forment les principaux ornements de ces jardins , qui ne récréent pas moins la vue que l’odorat.
Entre le Bardo et la ville, et au sudouest de cette dernière il y a un vaste étang , nommé Sebkhat - és * Seldjoumij (t), dont l’étendue est assez considérable lorsqu’il tombe des pluies abondantes , mais qui se dessèche en grande partie lorsqu’il règne de la sécheresse.
Enfin , à une petite lieue (trois kilomètres environ) de Tunis, et au nordouest , il y a dans une immense plaine un village appelé Êl-Aryânah ; il est environné de jardins et de maisons de campagne destinées à recevoir des locataires, et que l’on peut souvent affermer à assez bon compte.
C’est là qu’on voyait autrefois une portion des anciens aqueducs qui amenaient l’eau à la ville; mais maintenant c’est à peine s’il en existe quelques ruines, ces utiles monuments ayant été abandonnés aux ravages du temps, puis enfin entièrement démolis (2).