‹ Histoire de TunisChapitre 66 sur 79 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Mort d’Aly-Bey. — Hamoudah-Paohâ ; — sa famille; — son ministre, Moustafà- Khodjah; — agression des Algériens; — Isrnayl ben-Younas revient à Tunis; — sa mort ; — infraction des traités avec la France; — nouveau traité avec la république; — ambassade tunisienne à Paris; — paix définitive entre la France et Tunis.

Aly-Bey mourut le 13 du mois de Djèmâdy-él-Tâny , de l’an 1 196 de l’hégire (26 mai 1782), après avoir occupé le trône de Tunis pendant vingt-trois années.

Le lendemain de la mort de ce prince, son fils Hamoudah-Pachâ, que son père avait déjà , pendant les dernières années de sa vie, associé à son autorité et à son gouvernement, le remplaça sans aucune opposition ausouverain pouvoir,

(2) Voici quelques extraits de cette lettre, dont j’ai cru la publication utile;

« . Vous n’ignorez certainement pas que

« nos capitulations et nos traités avec le Grand « Seigneur et les princes de Barbarie ont établi « cette maxime, que La marchandise amie ne « perd pas cette qualité sur un vaisseau en- <c nemi;

« Les musulmans ont tqujours observé avec « fidélité cette disposition; S. M. est résolue « d’en maintenir l’exécution, et de 11e pas souf- <1 frir que ses sujets y donnent atteinte;

« Son intention est, en conséquence, que « vous enjoigniez aux armateurs de la Médi- « terrauée que, dans le cas où ils viendraient « à s’emparer de bâtiments anglais dont la « cargaison appartiendrait, en tout ou en parie tie, aux sujets du Grand Seigneur , ou à « ceux des États de Barbarie avec lesquels « nous sommes en paix, tels que Tunis et a Tripoli, ils aient à conserver intacte la « cargaison entière, ou la partie appartenant « auxdits sujets ou États; et même, s’ils « étaient à portée du port pour lequel cette « cargaison serait destinée, de l’y faire débar- « quer, dans le cas où cette opération serait « praticable sans inconvéniepl..... »

L’UNIVERS

et aucune portion de la population tunisienne ne songea à former un parti en faveur des fils de Mohammed- Bey , que leur oncle Aly-Bey avait dépouillé de leurs droits d’hérédité.

Le nouveau souverain de Tunis était né vers le milieu du dix-huitième siècle de notre ère, et était déjà âgé de plus de trente ans lorsqu’il prit possession du trône.

Il avait deux frères et cinq sœurs; l’aîné de ses frères mourut sans laisser de postérité; mais le second de ces deux princes, Othmân-Bey , devait survivre à Hamoudah-Pachâ et lui succéder.

Parmi les cinq sœurs que Aly-Bey avait données à Hamoudah-Pachâ , deux furent épousées par le premier ministre de la Régence, Moustafâ-Khodjah (1), au neveu duquel, nommé Mahmoud, fut mariée la troisième ; Ismayl- Kyahyâ , qui avait été Qapytan-Pachâ de la Porte-Ottomane, épousa la quatrième; quant à la cinquième , elle avait préféré le célibat au mariage. Moustafâ- Khodjah, que Hamoudah s’était choisi à la fois pour son beau-frère et son premier ministre, était un esclave géorgien, qui avait appartenu au prince avant son avènement au trône de Tunis , et qui en avait obtenu la liberté en récompense de sa fidélité et de ses bons services; toutefois , malgré son affranchissement, Moustafâ-KhodjahiTen était pas moins resté attaché à son ancien maître , dont il conserva la faveur lorsque ce prince devint souverain de la régence.

Cette faveur se signala à la fois par son double mariage avec deux sœurs de Hamoudah-Pachâ et par sa nomination au poste de premier ministre ; mais le Bey n’eut qu’à se louer de son choix : il trouva dans son beau-frère un administrateur aussi habile et aussi actif que fidèle et dévoué, sur lequel il put se reposer en toute confiance : c’est, en effet, a la prudence et aux conseils de Mous tafâ-Khodjah que ce prince fut redevable de la tranquillité et du bon ordre qui régnèrent dans ses États pendant les premières années de son règne.

(i) Khodjah est un mot turk : c’est un titre honorifique, qu’on donne ordinairement aux écrivains ministériels et aux principaux personnages de l’administration.

Lorsque son beau-frere mourut , Ha moudah-Pachà ne lui donna pas de successeur à la tête de son gouvernement, et, ne trouvant à sa cour aucun personnage qu’il pût investir de la même confiance , il annonça la résolution de gouverner par lui-meme , sans premier ministre.

Cette résolution sembla porter bonheur aux affaires de la Régence; des agressions tentées par les Algériens furent repoussées avec de brillants succès par celui des favoris du Bey qui joignait aux fonctions de garde des sceaux, ou chancelier d’État , celles de capitaine des gardes du palais et de lieutenant général des forces militaires de la Régence (2).

D’un autre côté, la tranquillité intérieure semblait assurée par la résignation volontaire des fils de Mohammed-Bey dans le rôle secondaire et inactif auquel les avait réduits Aly-Bey, et la seule inquiétude que pouvait concevoir Hamoudah-Pachâ avait rapport à un fils de Younas-Bey , nommé Ismayl, réfugié à Alger , où il continuait de séjourner, et que l’on soupçonnait d’avoir été T nstigateur des dernières agressions tentées par les Algériens contre la Régence.

Ces attaques ayant échoué, Ismayl - Ben-Younas avait témoigné le désir d’obtenir de Hamoudah-Pachâ la permission de venir résider à la cour de Tunis ; en sollicitant cette faveur , il s’était formellement engagé à abjurer toute pensée hostile envers ce prince, et promettait de se conduire en fidèle sujet : la permission lui fut aussitôt accordée par Hamoudah- Pachâ, dont la politique trouva plus utile à sa surveillance d’avoir immédiatement sous sa main ce compétiteur éventuel, que de le laisser à Alger, prêt à servir d’instrument à quelque velléité nuisible de ces anciens ennemis de son trône.

Le fils de Younas-Bey se rendit en

(2) Ce général fut récompensé de ses victoires par le privilège de s’asseoir devant le Bey , honneur le plus insigne dont puisse jouir un esclave ; car il n’avait pas? cessé de l’être, malgré les hautes fonctions dont il était revêtu , le Bey ayant constamment refusé de lui accorder sa liberté.

TUNIS

effet à Bizerte, où Hamoudali-Pàchâ envoya à sa rencontre une garde d’ honneur : il le fit habiller magnifiquement, et lui donna un appartement au Bardo, le Versailles de la Régence. Le nouvel hôte du Bey habita ce château pendant plusieurs années, sans se permettre aucune démarche qui pûtexciter'de nouveaux soupçons; mais les Algériens, qui n’avaient peut-être consenti à son départ qu’avec une arrière-pensée, réussirent à établir avec lui une correspondance secrète , et travaillèrent à le séduire : cette correspondance fut découverte et interceptée par Hamoudah -Pacha ; elle ne lui laissa aucun doute sur la trahison d’ Ismayl-Ben-Younas et sur les complots auxquels il participait; la punition ne se fit pas attendre : le complice des conspirateurs algériens fut sur-le-champ saisi et aussitôt étranglé au Bardo.

Ce foyer de conspirations extérieures ayant été étouffé par cette exécution, Hamoudah- P achâ aurait dû jouir tranquillement de la prospérité de ses États, délivrés à la fois des perturbations intestines et des craintes d’une guerre étrangère; mais les agitations de la révolution qui, à la fin du siècle dernier, avait renversé la monarchie française parurent au Bey de Tunis des circonstances favorables qui lui permettaient d’enfreindre les traités qui le liaient avec la France, et de recommencer ses violences contre la marine de la République, qu’il savait trop occupée de ses grands intérêts à l’intérieur et de ses guerres avec l’Europe entière pour ouvrir les yeux au dehors sur ces infractions partielles.

Toutefois, ces tentatives hostiles furent réprimées , et le Bey de Tunis se vit contraint de solliciter de la Convention nationale un nouveau traité de paix , qui fut conclu avec I’antorisation du Comité de salut public entre lui et le Consul général Devoize , et signé à Tunis , le 6 prairial an III (1) (lundi 25 mai 1795).

Les anciens traités entre la France et la Régence avaient fixé à trente milles des côtes de France la distance qui devait être la limite des courses des Tunisiens contre les puissances européennes avec lesquelles ils se trouveraient en étatde guerre; entre autres stipulations

(i) Fin de l’année 1209 de l’hégire.

du nouveau traité, un article supplémentaire, décrété le 20 thermidor an III (15 août 1795 ), modifia cette distance à une portée de canon , et fixa à cet éloignement des côtes de France et de Barbarie les limites de l’immunité tant pour les ennemis de la République française et les armements tunisiens, que pour leurs ennemis respectifs. Cette disposition devait avoir son exécution, soit qu’il y eût en effet des canons sur le rivage, soit qu’il n’y en eût point, excepté dans les ports de la Goulette et de Porto-Farina , où les Français ni leurs ennemis ne pourraient faire de prises ni inquiéter en aucune manière la navigation (2).

La bonne intelligence était ainsi rétablie entre la République française et la Régence de Tunis : pour la consolider, Hamoudah- Pachâe nvoya à Paris, dans le mois de Chaabân de l’an 1211 de l’hégire, c’est-à-dire en pluviôse an V (janvier 1797), une ambassade solennelle.

L’ambassadeur tunisien était Sydy- Mohammed- Khodjàh , intendant de l’arsenal de Tunis ( Terskanéh-amyn ) :

cet envoyé présenta au Directoire exécutif les lettres de son maître, qui y prenait les titres de Pachâ-Bey et de Myrmyran Tounès ( prince des princes de Tunis ) ; et, après avoir visité les principaux établissements de Paris, il retourna à Tunis, rapportant au Bey des promesses d’amitié, accompagnées de riches présents (3).

(2) L'exécution de cet article supplémentaire ne devait avoir son effet qu’après quatre mois, afin d’avoir le temps d’en prévenir les puissances intéressées.

(3) Un des établissements publics visités alors par l’ambassadeur tunisien fut l’Imprimerie de la République, où il vit avec admiration composer et imprimer devant lui un compliment en langue française et arabe; l’art de la typographie était à cette époque entièrement inconnu à Tunis. Je crois devoir ajouter ici le texte même de ce'compliment, d'après l’original que je possède, comme une pièce rare et curieuse de cette époque.

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