‹ Histoire de TunisChapitre 68 sur 79 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Suite du règne d’Hamoudah-Pachâ; — son entreprise contre les milices turkes; — révolte de ces milices; — elles sont attaquées et battues; — leur retraite; — leur massacre; — supplice des chefs des rebelles ; — mort de Hamoudah-Pachâ.

Se voyant ainsi à l’abri de toutes craintes intérieures et extérieures, Hamoudah-Pachâ , dans les vues d’une politique éclairée et prudente, conçut une

TUNIS

mesure non moins importante pour assurer désormais sa sécurité.

Le souvenir des malheurs passés et le •spectacle des troubles continuels d’Alger, causés par l’esprit inquiet et remuant de la milice, lui ouvrirent les yeux sur la nécessité d’enlever aux Turks l’influence dangereuse qu’ils s’étaient arrogée sur toutes les affaires du gouvernement de la Régence. Dès lors il s'appliqua à les en éloigner par degrés. Du temps de son père, Âly-Bey , et dans les commencements de son propre règne, les Turks étaient redevenus réellement les maîtres de tout à Tunis : Hamoudah- Pachâ voulut leur substituer peu à peu des hommes plus dévoués à ses intérêts, choisis particulièrement parmi ses Géoriens et les renégats européens , ou ans d’autres classes qui avaient mérité sa confiance : aussi depuis cette époque de son règne la Régence de Tunis ne peut plus être considérée comme soumise au gouvernement des Turks, et ce n’est qu’alors que la souveraineté de Tunis , rendue déjà héréditaire par les Beys ses prédécesseurs, devint entre ses mains un pouvoir indépendant et entièrement absolu.

Cependant ce système de réformes salutaires et cette tendance nouvelle imprimée au gouvernement tunisien vers l’économie et le bon ordre ne purent s’établir sans soulever quelques orages, qui auraient menacé l’existence même du trône de la Régence, et l’indépendance que ses efforts avaient su s’acquérir, si la fermeté du Bey n’était parvenue à les comprimer, lorsque l’explosion en éclata avec une violence qu’il n’avait pu ni prévoir ni prévenir.

En effet, le vendredi 10 du mois de Chaabân, huitième mois de l’année 1225 de l'hégire (30 août 1811), des troubles soudains agitèrent la ville de Tunis et en épouvantèrent les habitants.

Mécontents de se voir enlever successivement tous les moyens d’influence et de pouvoirdont jusque alors ils avaient été en possession, et d’être forcés de céder les prérogatives dont ils avaient joui , à une famille qui les avait déjà privés du droit d’élection, et dont la dignité de Bey était devenue le domaine exclusif, transmis par un droit d’hérédité qu’ils voulaient anéantir les sol¬

dats turks formèrent le projet d’exterminer le Bey réformateur avec toute sa famille et ses adhérents, pour nommer parmi eux un Bey de leur propre nation, comme il se pratiquait à Alger. Déjà ils avaient fixé le jour pour l’exécution de leur complot : c’était un vendredi , jour férié de la religion musulmane, et auquel le Beij avait coutume de venir du Bar do à Tunis, pour se rendre à la mosquée et y assister aux prières solennelles prescrites par la loi.

Les conjurés (levaient attaquer le Boy et le massacrer avec toute sa cour, au moment même de leur entrée dans la mosquée; ensuite se porter en force au Bardo , et y égorger également le reste de sa famille et de ses serviteurs fidèles.

Averti de la conspiration , le Bey refusa d’abord d’y croire; néanmoins, soit qu’il conservât quelques doutes , soitquequelque heureux hasard l’eût favorisé, il ne quitta pas le Bardo le jour destiné à cet effroyable massacre. Déconcertés par ce contre-temps, les Turks pensèrent que leur complot pouvait avoir été découvert, et, dans le cas où le prince eût pu l’ignorer encore, ils craignirent, en différant leur attentat jusqu’au vendredi suivant, de voir leur secret éventé par quelque circonstance fortuite: ils prirent donc la résolution d’éclater dès cette nuit-là même; et le 30 août, à neuf heures du soir, ils se jetèrent sur les boutiques, qui furent en grande partie pillées, saccagées et brûlées.

La population ayant pris les armes pour réprimer ces désordres, les Turks évacuèrent la ville, et se retirèrent à la Qasbéh (1), au nombre de deux mille deux cents ; malheureusement cètte forteresse était gardée par une garnison turke, qui s’empressa d’en ouvrir les portes aux rebelles. Ceux-ci , après avoir organisé leurs moyens de défense, se hâtèrent de procéder à l’élection d’un nouveau Bey, et d’instituer un gouvernement formé parmi eux.

Cette élection faite, ils tirèrent plusieurs salves d’artillerie , signal convenu pour donner avis de leur réussite aux garnisons des forts de la Gôulette, de Qeff, de Bizerte , de Soussah et des au-

(i) Voyez sur cette forteresse de Tunis cidessus, page jc o.

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très parties de la côte, afin que de leur côté elles arborassent simultanément l’étendard de la révolte.

Mais le Kyahyâ de Porto- Farina, qui remplissait les fonctions de ministre de la marine, s’était hâté, à l’instant même où il avait appris les premiers actes de la rébellion, d’armer les Arabes et les Zouaves (troupes maures), et avait sans retard pris le fort de la Goulette, dont il soupçonnait la garnison de complicité avec les conspirateurs. Au même moment le premier ministre du Bey entrait, de son côté, à Tunis avec toutes les troupes qu’il avait pu rassembler.

Les rebelles avaient arboré le pavillon vert, drapeau du Sultan Ottoman, déclarant par là abolir l’indépendance de Tunis, et ne plus reconnaître que la Porte-Ottomane pour souveraine immédiate : tous les forts de la ville restés au pouvoir du Bey reçurent aussitôt l’ordre de tirer à outrance et sans interruption sur la Qasbéh , où les Turks étaient retranchés, et la canonnade dura de part et d’autre depuis six heures du matin jusqu’au soir.

Cependant, à l’approche de la nuit les Turks avaient déjà beaucoup ralenti leur feu, lorsque M. Devoize, consul de France, vint offrir au Bey et mettre à sa disposition pour activer ie service de ses batteries des soldats d’artillerie français, qui venaient d’arriver à Tunis de Malte, où ils avaient longtemps été retenus prisonniers de guerre; le feu de différents forts fut alors dirigé avec une habileté telle, que les révoltés, frappés de terreur, ne virent d’autre ressource qu’une fuite précipitée, si elle leur était encore possible.

Environ mille sept cents Turks, qui avaient échappé à la canonnade des Français, parvinrent en effet à faire retraite. Le Bey ayant donné ordre à ses troupes de ne pas arrêter les fuyards au passage , bien sur qu’ils tomberaient infailliblement entre les mains des Arabes qu’il avait chargé d’occuper la campagne aux environs et de les exterminer.

Il aurait été d’ailleurs d’autant plus imprudent de dégarnir la ville de troupes pour combattre ces fugitifs désespérés, qu’on n’en connaissait pas encore le nombre total, et qu’on courait les chan¬

ces d’une résistance opiniâtre en les attaquant réunis à leur sortie.

On ignorait de même le nombre des révoltés qui étaient restés enfermés obstinément dans la Qasbéh ; mais lorsqu’on eut laissé passer les fuyards, dont beaucoup échappèrent aux Arabes, cinq cents Turks formant le reste de la garnison qui avait défendu la Qasbéh mi rent bas les armes le dimanche 12 du mois de Chaabân ( 1er septembre), et se rendirent prisonniers. Trente chefs environ furent conduits devant le Bey, qui leur reprocha sévèrement leur rébellion, les fit jeter dans les cachots du fort, et peu après en fit décapiter la plupart.

Aussitôt que la tranquillité fut rétablie dans la ville, le Bey envoya aux Arabes de nouveaux ordres, leur enjoignantde poursuivre vivement les fuyards et delesprendre vivants, autant que cela serait possible. A demi morts de faim et de fatigue, ils avaient pris le chemin de Tabarkah, dont ils avaient dessein de se rendre maîtres, et dont ils devaient ouvrir les portes aux Algériens, avec lesquels Tunis était en guerre.

Ceux d’entre eux qui ne pouvaient suivre la marche de la colonne étaient massacrés par leurs propres camarades, dans la crainte que, tombant entre les mains des Arabes qui les poursuivaient, ils ne leur révélassent le plan de l’expédition vers laquelle ils se dirigaient. Mais ces massacres ne servirent qu’à faire découvrir leur projet; car les Arabes, ayant trouvé plus de cinquante de ces malheureux égorgés ainsi le long du chemin , devinèrent que les Turks en suivant cette route et prenant cette précaution barbare ne pouvaient avoir d’autre but que l’occupation de Tabarkah, et en conséquence ils se hâtèrent de joindre cette colonne fugitive et de l’attaquer.

Après deux jours d’une marche forcée, les Turks, se voyant atteints par les Arabes, malgré leur diligence, n’osèrent plus tenir la plaine, où la cavalerie des Bédouins les aurait facilement exterminés ; ils prirent donc le parti de se retirer sur une montagne nommée Gebel- Ensaryeh , qui est à la distance d’environ vingt lieues (80 kilomètres) de Tunis ; ils se mirent donc en état de défense dans ce poste favorable, décidés à y vendre chèrement leur vie.

TUiNIS.

Arrivés au pied de ces hauteurs, les Arabes se partagèrent en deux corps ; l’un cerna la montagne, l’autre mit pied à terre, et monta résolument à l’assaut : quoique réduits a moins de quinze cents combattants, les rebelles purent encore tenir longtemps tête aux Arabes; mais à la fin la supériorité du nombre l’emporta : six cents Turks mirent bas les armes, les autres étaient restés sur le champ de bataille ; du côté des Arabes la perte n’avait été que de deux cents hommes. La nouvelle de cette victoire fut aussitôt portée au Bey , et on prit ses ordres sur le sort que devaient subir les prisonniers.

Ce prince ordonna qu’on lui envoyât le prétendu Bey, nommé par les rebelles, ainsi que les membres du nouveau ministère qu’ils avaientcomposéetvingtsept enfants qui avaient suivi les Turks dans leur fuite : quant aux autres révoltés , il permettait de les tuer tous ; et les Arabes, de tout temps ennemis jurés des Turks, exécutèrent cet ordre avec ardeur. Le 5 du mois de Chaabân (4 septembre) tous les prisonniers furent massacrés, à l’exception de trente -deux, qui furent conduits au Bardo. Les cinq principaux chefs furent étranglés avec le faux Bey , et les ministres, ainsi que les enfants, mis en prison : plus tard les ministres du Bey rebelle subirent Je même sort que leur chef, après qu 'Hamondah-Pachâ eut tiré de leurs aveux tous les renseignements nécessaires pour prévenir une nouvelle révolte ; les enfa n ts prisonniers obtinrent grâce entière , et furent incorporés dans la garde particulière du prince.

Le Bey laissa aux Bédouins toutes les dépouilles des Turks, et ce butin fut considérable; car il consistait en argent, or, diamants, armes, et autres effets précieux, qu’ils avaient volés dans le pillage des boutiques de la ville.

Ainsi se termina cette rébellion, et le Bey prit toutes les mesures nécessaires pour s’assurer qu’un semblable attentat ne pourrait jamais* se renouveler.

Le règne de Hamoudah-Pachâ fut beaucoup plus long que ceux de la plupart de ses prédécesseurs, et surtout que ceux de ses prédécesseurs électifs.

La plupart de ceus-ci n'avaient eu qu’un règne éphémère; l’assassinat ne les avait

fait monter au pouvoir qu’avec la perspective que l’assassinat les en ferait descendre. Par une exception remarquable dans ces annales de violences , de meurtres et de catastrophes, Hamoudah-Pachâ se maintint paisiblement sur le trône de Tunis pendant trente-trois années : il mourut la veille de la fête d 'Êl-Fettar (I) de l’an 1229 de l’hégire (14 septembre 1814 de l’ère chrétienne) (2).

. Je ne puis terminer ce récit du règne de Hamoudah-Pachâ sans dire quelques mots du sceau de ce prince, dont je joins ici l’empreinte.

J’ai regardé cette insertion comme d’autant plus intéressante, qu’elle me fournira l’occasion de quelques remarques curieuses.

On y lit, dans le cartouche formé par le cercle intérieur, la légende suivante, contenant le nom et les titres du prince :

Hamoüdaïi-Paciia-Bey, Myrmyran (3).

(i) Ce nom, qui signifie en arabe la cessation du jeûne , est donné par les Musulmans au premier jour du mois de Chaoudl, parce qu’en effet c’est le jour où cesse l’obligation du jeûne imposé aux Musulmans par leur religion pendant le mois entier de Ramaddân. On donne aussi à ce jour le nom d ’lyd-él-Fittr (la fête de la cessation du jeûne). C’est à cause de cette fête que le dixième mois de l’année lunaire des Musulmans, Chaoudl, a reçu chez les Barbaresques le nom de Chahar-Aftour.

(a) Le lecteur trouvera sur Hamoudah-Pachâ des détails plus circonstanciés dans le chapitre VIII de la première partie ci-dessus, détails donnés par le docteur Frank lui-même, dont les deux voyages et le séjour à Tunis eurent lieu sous le règne de ce prince.

(3) Le mot Hyrmyrân signifie prince des prktces.

L’UNIVERS

La légende circulaire renferme la phrase votive suivante :

Allahoumm dam moulk-hoy — fydârêl-djehâd Tounes.

« Que Dieu éternise son règne ! —dans « le siège de la guerre sacrée, Tunis. »

Puis on lit la date de i’avénement du prince, 1 196 de l’hégire

La première observation que me fournit cette légende est que cette même date, ici exprimée en chiffres , se trouve également représentée par les caractères composant les quatre mots de la légende intérieure , réunis à ceux des trois premiers mots de la phrase votive qu’offre la légende circulaire, en prenant ces caractères dans leur valeur arithmétique ; car on sait que toutes les lettres arabes ont, indépendamment de leur valeur al phabétique, une valeur arithmétique, dont l’usage remplace fréquemment les signes de l’arithmétique décimale.

La seconde observation est que ce sceau est gravé sur une grande cornaline vivement colorée, pierre à laquelle les Orientaux attribuent la plus puissante influence pour le bonheur de ceux qui la portent ou qui en font habituellement usage (l).

(i) Voyez ci-dessus, page 14.0 , ce que rapporte le docteur Frank des influences hygiéniques attribuées par les Tunisiens aux diverses pierres précieuses. Mais, indépendamment de ces effets physiques, les préjugés du vulgaire dans l’Orient attachent à l’usage des pierres précieuses des influences morales èt surnaturelles.

Un écrivain arabe, nommé Teyfâchy, dont le manuscrit est conservé à la Bibliothècpie nationale, a consacré un ouvrage entier à cette matière, et sa pharmacopée telesmatique est beaucoup plus étendue que celle qui nous a été donnée parle docteur Franck.

Suivant lui, le rubis ( yâqout ) fortifie le cœur, éloigne la foudre et la peste : il apaise la soif, arrête le flux de sang, etc.

L’émeraude ( zemroud ) guérit la piqûre des vipères, ou toute autre blessure venimeuse; elle aveugle même les serpents auxquels on la présente ; elle chasse les démons et les mauvais esprits ; c’est un spécifique contre l’épilepsie, les douleurs d’estomac, les maux d’yeux.

D’après ces deux considérations, on ne sera pas étonné d’apprendre que les Tunisiens aient regardé le sceau de leur prince comme un talisman auquel il a dû la prolongation remarquable de son règne.

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