‹ Histoire de TurenneChapitre 10 sur 33 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

à grands pas avec toute son armée , et n'était pas fort éloigné de lui.

Le vicomte de Turenne se lève à la bâte ; il envoie ordre à tous les quartiers de se rendre à Hersbstausen , village où était la grande garde , à une lieue et demie de Mariandal , et commande au généralmajor Rose de s'y rendre en diligence, pour y recevoir les troupes à mesure qu'elles y arriveraient. Le général-major Rose reconnut la disposition des lieux , et ayant vu qu'il y avait une assez grande plaine au-delà d'un bois qui était à la tête de notre grande garde , il lui fit passer ce bois qui avait cinq ou six cents pas de longueur , et commença à ranger quelques régiments dans la plaine.

Le vicomte de Turenne connut la faute aussitôt qu'il fut sur le lieu ; et , sans s'amuser à en faire des reproches au général-major Rose , il donnait ses ordres pour faire repasser le bois à nos troupes, lorsqu'ayant découvert Pavant-garde de l'armée ennemie , qui n'était plus qu'à un quart de lieue de nous , il vit bien qu'il n'avait pas assez de temps pour aller se mettre derrière le bois, et que le seul parti qu'il avait à prendre était de ranger promptement en ordre de bataille le peu de troupes qui étaient là ; car il n'y avait que trois mille hommes d'infanterie d'arrivés, et sept ou huit régiments de cavalerie. Dans cet état , voulant profiter de tous les avantages du lieu, ayant vu à droite uo

petit bois , il y mit toute son infanterie , soutenue seulement de deux escadrons, et en fit son aile droite ; il composa l'aile gauche de tout le reste de la cavalerie qu'il mit sur une seule ligne , excepté deux escadrons , dont il fit une espèce de seconde ligne , et attendit ainsi l'ennemi.

Le général Mercy , qui avait eu le temps de ranger régulièrement son armée, pendant que le vicomte de Turenne s'était appliqué à tirer avantage de la disposition du terrain , commença à nous canonner -, mais voyant que son canon ne faisait pas grand effet, et que cependant il nous arrivait à tout moment de nouvelles troupes, qui auraient bien pu à la fin rendre notre armée égale à la sienne , il se mit à la tête de son infauterie pour aller attaquer le petit bois dont il fallait absolument qu'il se rendit le maître , afin de pouvoir faire agir son aile gauche.

Le vicomte de Turenne marcha en même temps avec sa cavalerie contre l'aile droite de l'ennemi , l'enfonça , rompit tous les escadrons , ébranla même là seconde ligne, et prit douze étendards. Mais pendant qui] renversait ainsi la cavalerie des Bavarois, notre infanterie, alarmée de ce que le vicomte de Turenne avait pris tant de précautions , et se croyant à cause de cela dans un péril inévitable , jeta les armes bas , à la première attaque des ennemis , et se sauva à travers le petit bois ,

LITRE DEUXIÈME. t 55

dont le général Merry s'était rendu maître ; il lit avancer toute la cavalerie de son aile gauche derrière la nôtre pour l'envelopper. C'était en quoi consistait alors toute notre armée , n'y ayant pas d'aile droite. Le vicomte de Turenne , qui avait rompu la seconde ligne de l'aile droite des ennemis , comme la première , et qui n'avait plus devant lui que trois escadrons du corps de réserve à défaire , ayant vu son infanterie jeter les armes à bas , et le mouvement que les ennemis faisaient pour le venir envelopper, cessa de combattre; et ayant fait en un moment le plan de sa retraite , il commanda à l'infanterie de marcher droit à Philisbourg sans s'arrêter : il y envoya Beaur égard -Chabris pour la rallier, la faire descendre sur lé Rhin jusqu'à Mayence , et la lui amener dans le landgraviat de Hesse , où il résolut d'aller avec toute sa cavalerie , quoiqu'il en fût à plus de trente lieues , et qu'il lui Mût pour cela traverser toute la Fraûconie.

Suivant ce plan , il ordonna à d'Espense de Beauveau de se mettre à la tète de la cavalerie , de passer le Tauber et le Hein , et de marcher toujours jusqu'à ce qu'il fût arrivé aux frontières du pays de Hesse ; et , pour lui , s'étant rois à l'arrièregarde, il repassa le bois en soutenant avec les derniers escadrons tous les efforts des ennemis qui le poursuivaient. Mais il fut bien surpris , lorsqu'é-

56 HISTOIRE DE TLRENNB.

tant arrivé à la sortie du bois il se vit coupé par un corps de cavalerie à qui le général Mercy avait fait faire le tour du bois, dans l'espérance que cette cavalerie marchant toujours sans trouver aucun obstacle , elle arriverait au grand chemin de Mariandal avant le vicomte de Turenne , qui serait obligé de s'arrêter souvent pour faire tête à l'autre corps de cavalerie , qu'il avait détaché après lui.

Cependant Turenne ne pouvant pas reculer , et se trouvant renforcé de trois régiments tout frais , qui venaient d'arriver là, suivant l'ordre qu'il leur avait envoyé de se rendre à la grande garde , il crut qu'il n'avait point d'autre parti à prendre que celui de passer sur le ventre aux ennemis , et de s'ouvrir un passage à la pointe de l'épée , ce qu'il exécuta très-vigoureusement , sans autre perte que celle de quelques cavaliers ; après quoi il gagna Mariandal. Il passa le Tauber où il tint ferme deux ou trois fois , pour s'opposer aux Bavarois , qui voulaient passer au même gué que nous : il continua sa retraite en faisant tête aux ennemis à tous les déûlés ; et , en ralliant à droite et à gauche tous ceux qui s'écartaient , il arriva au Mein , qu'il passa à gué ; et , craignant que quelque corps de cavalerie ne nous poursuivît , H demeura deux jours entiers dans les bois , avec quinze cents chevaux , avant d'entrer dans la Hesse, où il rejoignit enfin les troupes.

Page 1