LIVRE DEUXIÈME
savaient que la disgrâce de Mariandal était arrivée au vicomte de Turenne en partie par son trop de bonté pour eux , brûlaient d'envie de le venger, et voulaient qu'il les menât en Franconie , où les ennemis s'étaient retirés après la levée du siège de Rircheim ; mais comme il reçut ordre de la cour de né rien entreprendre jusqu'à ce que le duc d'Enghien et le maréchal de Grammont fussent arrivés avec les huit mille hommes qu'ils conduisaient, il fallut qu'il suspendît l'ardeur de ses soldats; et tout ce qu'il put, pour satisfaire en quelque façon à leur impatience , fut de les mener au-devant du duc d'Enghien , afin d'avancer de quelques jours la jonction des deux armées et être plus tôt en état de poursuivre les ennemis.
Pour cela il repassa le Mein ; prit , chemin faisant , la ville de Yenhein et arriva enfin à Spire , ou le duc d'Enghien ayant passé le Rhin et ayant joint son armée à celle du vicomte de Turenne , on marcha vers Hailbron , à dessein d'y passer le Necker. Ce fut immédiatement après le passage de cette rivière , que le général Konigsmark et le général Geis , piqués de ce que le duc d'Enghien leur avait parlé avec un certain air de hauteur , en leur commandant quelque chose , déclarèrent qu'ils allaient quitter notre armée et emmener avec eux leurs troupes. Le duc d'Enghien voulait qu'on les chargeât , pour les retenir par la crainte d'être taillés
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en pièces; mais le vicomte de Tureone lui ayant fait entendre que ces étrangers n'étaient pas accoutumés à être traités de cette manière , il parla aux chefs avec sa douceur et sa politesse ordinaires , et il fit si bien qu'il engagea le généra] Geis à rester avec nous. Quant au général Konigsmark, il ût monter un fantassin en croupe derrière chacun de ses cavaliers, et se retira de cette sorte à Bremen , dans la Basse-Saxe. Les Suédois nous ayant quittés, nous marchâmes avec les Hessois vers le Tauber, et nous nous emparâmes de toutes les villes qui se trouvèrent sur la route. Les ennemis ne défendirent que Rottembourg; mais cette place ayant été prise d'assaut en une nuit , le général Mercy décampa de Feuchtwang, et s'avança vers Norlinghen. Toute l'armée française se mit aussitôt en marche à minuit, dans le dessein de prévenir les ennemis. A la pointe du jour nous découvrîmes leur avantgarde qui tenait la route de Norlinghen. Le général Mercy nous aperçut aussi dans le même temps, et comme l'endroit où il se trouvait lui était trèsfavorable , il y rangea son armée en bataille , et résolut de nous attendre. Il avait une rivière devant lui , et de grands étangs à sa droite et à sa gauche. Nous ne pouvions aborder les ennemis par aucun endroit ; nous fîmes avancer notre canon , et les Bavarois mirent aussi le leur à la tête de leur camp.
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On se canonua pendant toute la journée avec une perle à peu près égale de part et d'autre ; et , comme on ne pouvait faire autre chose dans ce lieu-là, nous en décampâmes deux heures avant le jour, pour aller à Norlinghen , où il nous était aisé d'arriver avant les ennemis. En effet, dès les neuf heures du matin , nous nous trouvâmes dans la grande plaine qui est devant cette ville , et sur le midi nous apprîmes que le général Mercy , persuadé que nous allions nous attacher au siège de Norlinghen , avait passé la petite rivière de Wernitz , et commençait à faire travailler aux retranchements d'un camp déjà très-avantageux, qu'il avait occupé à deux lieues de nous , et d'où il avait dessein de nous disputer la prise de cette place. Nous nous rangeâmes aussitôt en bataille ; nous marchâmes aux ennemis, laissant nos bagages derrière nous.
Vers le milieu de la plaine de Norlinghen , qui est très-étendue , se trouve un vallon d'une médiocre grandeur, devant lequel est Allerheim , gros village qui est comme flanqué de deux montagnes qu'il a à ses côtés. Ces deux montagnes sont à un quart de lieue l'une de l'autre, et le village, qui est entre elles deux , est plus avancé vers Norlinghen d'environ trois cents pas. Le terrain qui est entre le château d'Allerheim et le village est uni comme une plaine ; et celui qui est de l'autre côté
est une pente qui descend insensiblement de Ja montagne de Wineberg jusqu'au même village.
C'est là où le général Mercy avait rangé son armée en bataille. Son aile droite , commandée par le généra] Gleen , s'étendait jusque sur le haut de la montagne de Wineberg; et son aile gauche , où était le général Jean de Wert, jusqu'au château d'AUerheim. Le corps de bataille occupait le vallon, qui faisait le centre de l'armée , et avait à sa tête le village d'AUerheim. Ses deux ailes étaient toutes composées de sa cavalerie , excepté quelques bataillons qu'il avait mis aux extrémités , c'est-à-dire sur la montagne de Wineberg , et sur celle du château d'AUerheim , et tout le reste de l'infanterie formait le corps de bataille. Il avait fait entrer quelques bataillons dans le village , et avait jeté quantité de mousquetaires dans l'église , dans le clocher et le cimetière qui était fermé de murailles. Il avait fait faire des retranchements à la tête de ses troupes , et les deux montagnes étaient bordées de canons. C'est dans cette situation qu'il prétendait nous recevoir, si nous venions à lui, ou demeurer campé , si nous formions le siège de Norlingen. Son armée était de quatorze à quinze mille hommes , et la nôtre de seize à dix-sept mille.
Tout ayant été examiné dans le conseil de guerre , le vicomte de Turenne fut d'avis qu'on ne pouvait engager une affaire générale avec les ennemis ainsi