‹ Histoire de TurenneChapitre 19 sur 33 · LIVRE DEUXIÈME. M · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME. M

vallée du Tauber, il les fit charger; il en tailla en pièces trois cents ; il en fit un pareil nombre de prisonniers , et le reste lui échappa par la fuite. Il aurait pu faire punir les prisonniers comme rebelles ; mais , ayant égard à leurs services passés , il leur pardonna ; il les incorpora dans les troupes qu'il alla rejoindre dans le Luxembourg.

L'archiduc Léopold , croyant qu'il avait de grands desseins sur cette province , fut obligé d'y envoyer un détachement de son armée , et l'ayant ainsi affaiblie , non-seulement il ne fut plus en état de rien entreprendre en Flandre, mais encore il ne put sauver les villes de Diimude , de La Bassée et de Lens, qui furent prises par les maréchaux de Bantzau et de Gassion.

La cour rendit toute la justice qu'elle devait à la conduite que le vicomte de Turenne avait tenue à l'égard des Allemands : elle donna de grandes louanges à la prudence avec laquelle , prenant de sages tempéraments dans cette conjoncture délicate, il avait su si à propos dissimuler, punir, pardonner, ménager les esprits , sans rien perdre de son autorité ; foire des e temples des particuliers , et conserver la confiance du corps ; et pour flaire passer jusqu'à la postérité le souvenir des conquêtes qu'il avait faites durant cette campagne, on fit frapper une médaille, oit l'on voit un quadrige chargé d'un trophée que couronne la victoire.

9È HISTOfftK M TIHUDHIE.

La légende Biverso $x hotte , signifie , la France triomphent c d$ différents* ennemie.

L'exergue , xi. wbe* aut arces captœ. M. D. C« XLYH , veut dire , onze villes ou forteresses priées.

Cependant le duc de Bavière, voyant que les Suédois remportaient de très-grands avantages sur l'empereur, et craignant qu'ils ne devinssent trop puissants, joignit son armée à celle des Impériaux , sans avoir égard au traité qu'il venait de (aire avec noue et avec la couronne de Suède. Le général lielander, qui était alors à la tête des deux armées , étant entré dans la fiesse , avait poussé le général Wrangel jusque dans le pays de Brunswick , lorsque le vicomte de Turenne reçut ordre d'aller à son secours. Il part aussitôt du duché de Luxembourg avec son armée , s'avance dans le Palatinat , fait lever , chemin faisant, le siège de Worms aux Impériaux et aux Espagnols , et passe le Rhin à Mayence. A cette nouvelle , les Impériaux et les Bavarois quittent le pays de Hesse , et se retirent vers le Danube*

Le général Wrangel t se trouvant ainsi délivré d'eux , traverse la Hesse et s'avance jusqu'à Ghelenfeausen , dans le comté de Hanau , entre la Hesse et la Franconie , où , le vicomte de Turenne Tétant venu joindre , ils résolurent de passer le Metn , et d'aller chercher les ennemis pour les combattre.

UTU DE0X1ÈMI. W

Le général Melander, ayant appris que nous avions passé le Mein , passe le Danube à la hâte et marche vers Augsbourg. Nous le poursuivons avec encore plus de diligence. Nous passons le même fleutt après lui à Lawighen , où nous laissons nos gros équipages, nos malades , tout ce qui pouvait nova embarrasser. Le vicomte de Turenne et le général Wrangel prennent les devants avec la cavalerie , «a donnant ordre à l'infanterie de suivre avec le canon le plus promptement qu'il se pourrait.

On atteignit bientôt , à Zusmarshausen , l'arrièregarde de l'armée ennemie qui achevait de passer un bois à la faveur de trente escadrons que commandait le comte de Montecuculi. Gomme l'armée du vicomte de Turenne avait l'avant-garde de ot jour-là, il chargea les trente escadrons à la tête de notre cavalerie ; il les rompit , les mit en désordre, les obligea à se sauver au travers du bois, et les poursuivit jusqu'à une petite plaine , y qui était au bout de ce bois, où il trouva le général Melander, qui , étant averti de ce qui se passait à son arrièregarde, y était accouru avec un grand corps de cavalerie.

Le combat fut sanglant en cet endroit , et le terrain longtemps disputé ; mais le général Melander ayant été tué , sa cavalerie gagna un second bois , qui était au bout de la plaine , pour se retirer à la faveur de l'infanterie , dont il était tout bordé du

§4 HISTOIftl 0f TCRIKNK.

càté de cette plaine. Le vicomte de Turenne poursuivit Jes fuyards jusqu'au bois : le feu de l'infanterie ennemie suspend l'ardeur de ses soldats ; mais le général Wrangel ayant trouvé moyen d'entrer au milieu du bois par un cbemin détourné qui était sur la gaucbe , les ennemis , qui se virent coupés , perdirent courage. Tout ce qu'ils avaient là d'infanterie fut taillé en pièces ; leurs canons et leurs bagages furent pris; on poursuivit la cavalerie, qu'on mena toujours battant pendant une heure et demie , v et l'on arriva à un ruisseau fort profond, où il n'y avait qu'un seul gué foort étroit, qui était gardé par le duc de Wirtemberg , général-major de l'armée impériale, et ce prince avait avec lui si* ou sept escadrons de cavalerie , et trois bataillons retranchés au-delà du ruisseau , pour en défendre le passage. Comme nous n'avions point d'infanterie pour le forcer, on pointa contre les ennemis l'artillerie qu'on leur avait prise , croyant les contraindre à coups de canon à quitter ce poste ; mais on eut beau les canonner , le duc de Wirtemberg vit tuer plus de la moitié de ses gens sans abandonner le passage ; il essuya notre feu jusqu'à la fin du jour; il eut cinq chevaux tués sous lui ; et, pas cette étonnante fermeté, il empêcha que toute l'armée ennemie ne fût taillée en pièces. Ce qui en restait se retira durant la nuit vers Àugsbourg, et y passa le Lee h. Le vicomte de Turenne et le

LITRE DEUXIÈMp. $5,

général Wrangel les y poursuivirent sans leur donner de relâche ; mais ils n'eurent pas plus tôt passé le Lech , que les ennemis , fuyant toujours , passèrent l'Amber , l'iser et l'Inn , et se réfugièrent dans l'Autriche, abandonnant toute la Bavière à notre armée.

Alors le duc de Bavière, ne trouvant plus de, sûreté pour lui dans aucune ville de ses états, eu sortit et se retira dans l'archevêché de Salzbourg , où il fut obligé d'aller chercher un asile à l'âge de soixante-quinze ans. De là il dépêcha courriers sur courriers à l'empereur, et il le pressa telle* ment de faire la paix , qu'elle fut enfin conclue à Munster entre l'empereur et le roi de France , et les. alliés de l'un et de l'autre. Toute l'Europe reconnut qu'elle était due en partie aux grandes actions que le vicomte de Turenne avait faites cette année en Allemagne ; et la France , pour immortaliser une campagne si glorieuse , fit frapper la médaille où Ton voit la Victoire , qui d'une main tient une couronne de laurier, et de l'autre une pique , ou bout de laquelle est un trophée. La légende , Victoria fractœfideiultrix, signifie , la Victoire vengeresse de la foi violée. L'exergue , Pulso trans Oenum Bavaro. M. D. C. XLVIIJ, Teut dire, le duc de Bavière chassé au-delà de la rivière d'Inn. 1648.

Par le traité de Munster, le landgraviat d'Alsace,

SB HISTOIRE DE TUlElfNE.

le Suntgaw, Brisacb , et la préfecture des dix villes impériales qui sont en Alsace , ainsi que le droit de mettre garnison dans Philisbourg, furent accordés à la France , avec tous les droits de souveraineté que l'empereur et rem pire pouvaient avoir sur Pignerol , et sur les villes et évêchés de Metz , Toul et Verdun. On céda aussi à la landgrave de Hesse, qui avait toujours été attachée à nos intérêts , l'abbaye d'Hirchfeld , avec le droit de seigneurie sur quatr ebailliages de la Westphalie , et aux Suédois , nos alliés, les duchés de Bremen et deFerden, avec la ville de Wilshusen , la ville et le port de Wismar , toute la Poméranie citérieure , les îles de Rugen et de Wollin , les villes de Stettin , Gartz , Dam et Golnau , et plusieurs autres avantages très* considérables. Ainsi finirent nos guerres avec l'empereur et avec l'empire.

Turenne ie ligne avec l'archiduc Léopeld contre la cour de France , pour la délivrance des princes de Condé, de Contl et de Longueville, arrêtés par ardre de Maxarin.— Combat de la plaine du Blanc-Champ. — Turent* retourne au parti de la cour et défait Coudé près de Gien. — Combat acharné dans le faubourg Saint-Antoine. - Mort du duc de Bouillon. — La Picardie devient le théâtre de la guerre. - Siège et délivrance d'Arras* — Turenne s'empare de Mardlck et de Saint-Venant , et fait lever le siège d'Ardres. — Siège de Dnftkerque.

Pendant que nos guerres étrangères se terminaient si glorieusement , il s'en formait une beaucoup plus dangereuse au milieu de l'État , où , la fureur des dissensions civiles s'étant élevée , l'esprit de révolte gagna en moins de rien tout ce qu'il j avait de plus fidèle dans te royaume, les parlements, les princes du sang , et même le vicomte de Turenne; triste, mais sincère partie de l'histoire de ce grand homme , où je raconterai ses fautes , sans en dissimuler la honte , comme j'ai raconté jusqu'à présent ses belles actions , sans en exagérer le mérite. Mais afin de pouvoir faire bien entendre quelle part il eut à nos malheureuses divisions, il faut remonter jusqu'à leur origine , et faire voir la situation où était la France alors , par rapport au gouvernement.

Le roi Louis xrv était encore mineur , et la reine.

régente ne faisait rien que par le conseil du cardinal Mazarin ; c'était proprement lui qui gouvernait le royaume.

Ce ministre , chargé des entreprises , et persuadé que l'argent était le ressort des succès , multipliait , par toutes sortes de moyens, les impositions publiques. Le parlement de Paris , qui croyait que ces impositions ne se pouvaient faire sans son consentement, s'opposa formellement à l'exécution d'un édit par lequel on voulait faire une nouvelle levée de deniers sur le peuple. Le cardinal Mazarin, choqué de l'obstacle que le parlement mettait à ses desseins , retrancha , par un autre édit , les gages de tous les officiers de justice , aOn de regagner sur eux ce qu'on l'empêchait de prendre sur le peuple. Le parlement , piqué à son tour de ce retranchement de gages , entreprit d'établir une chambre de justice qui prît connaissance dèsmalversations commises au maniement des finances, et de faire rendre compte au cardinal Mazarin de l'emploi de tous les deniers levés depuis le commencement de la régence. Le cardinal regarda cette entreprise comme un attentat contre l'autorité loyale, et lit arrêter quelques membres du parlement, croyant intimider par là tout le corps. Mai* à cette nouvelle, le peuple, qui était persuadé que le parlement n'avait en vue que le soulagement du public , s'étant soulevé et ayant pris les armes , la

cour fut obligée de remettre en liberté les officiers qu'elle avait fait arrêter.

Le cardinal Mazarin, outré d'avoir été ainsi réduit à céder aux rebelles , sortit de Paris ; iJ emmena le roi et la reine à Saint-Germain-en-Laye, et, se flattant de forcer les Parisiens à tout ce qu'il voudrait par la famine, il engagea le prince de Gondé à bloquer Paris. Le parlement , de son côté , se prépara à une vigoureuse défense , donna un arrêt par lequel il déclarait le cardinal Mazarin perturbateur du repos public, et lui enjoignait de sortir du royaume , délivra des commissions pour lever des gens de guerre, et les ducs de Bouillon et d'Elbœuf lui étant venus offrir leurs services , il les donna pour lieutenants-généraux au prince de Gonti , qu'il lit généralissime de ses troupes. En cette qualité , le prince de Gonti envoya un homme de confiance à l'archiduc Léopold , pour le porter à joindre les forces des Espagnols à celles du parlement.

Telle Stait la situation des affaires, lorsque le cardinal Mazarin envoya ordre au vicomte de Turenne d'amener ses troupes aux environs de Paris , et que le duc de Bouillon lui écrivit pour rengager à prendre le parti du parlement , lui représentant que le cardinal Mazarin faisait naître tous les jours de nouvelles difficultés pour empêcher la consommation de réchange de Sedan , et que , s'il ne savait tirer avantage de l'armée , à la tête de laquelle il

90 BISTOIEE Dl TU1BHHB.

était , on n'aurait bientôt plus aucun égard pour sa maison. Chacun était fort en peine de savoir quel parti il prendrait. D'un côté, une conjoncture si favorable de revenir contre la cession forcée d'une souveraineté , faisait craindre qu'il ne voulût profiter de la division, et de l'autre, l'exacte probité dont il faisait profession , donnait Heu de croire qu'il ne voudrait pas sacrifier son devoir au rétablissement de sa maison. Toute la France était dans l'impatience de voir à quoi il se déterminerait , lorsqu'on apprit qu'il s'était déclaré pour le parlement , et qu'il avait pris le serment de tous les officiers des troupes qui étaient à ses ordres ; tant il est vrai qu'il arrivera plutôt que l'homme agisse contre son propre caractère > qu'on ne voie une vertu entièrement pure en ce monde.

Le parlement , ravi d'avoir le vicomte de Turenne de son côté , donna un arrêt par lequel il était enjoint à tous officiers et sujets du roi d'obéir à ce général , et par lequel il était ordonné qu'on ferait un fonds pour fournir à la subsistance de son armée. Mais le cardinal Mazarin , ayant envoyé Hervard à cette armée avec beaucoup d'argent , la plus grande partie des officiers et des soldats abandonnèrent le vicomte de Turenne.

Ce général , voyant qu'il ne pouvait rien eiécuter de fort considérable avec le reste des troupes qui voulaient suivre sa fortune , se retira en Hollande ,

où il demeura jusqu'à la conclusion du traité de paix qui se fit, peu de temps après, entre le roi et le parlement. Par un des articles de ce traité , « le roi déclarait qu'en échange de la principauté de Sedan, il donnerait incessamment de ses domaines jusqu'à la concurrence de la valeur de ladite principauté ; que ce qui lui avait été promis pour le rang de ceux de sa maison serait ponctuellement exécuté ; que quand il disposerait du commandement de ses armées , il aurait égard au méritç du vicomte de Turenne , et qu'il le gratifierait même , en toutes sortes d'occasions, de ce qui lui conviendrait selon sa naissance. » Sur la foi de ce traité , le vicomte de Turenne partit de Hollande , et revint à la cour, où il arriva justement dans le temps que le cardinal Mazarin et le prince de Condé , voulant être chacun seul le maître, faisaient paraître quelque chose de si aigre et de si piquant , jusque dans les premières froideurs par où commença leur mésintelligence , qu'il était aisé de juger les conséquences qu'elle ne tarderait pas à avoir. Leur division partageant toute la cour, il n'y avait personne qui ne prît parti pour l'un ou pour l'autre. Le vicomte de Turenne seul demeurait neutre , et ne s'était point encore déclaré pour aucun des deux.

Cependant notre armée d'Allemagne, ayant appris son retour en France , envoya à la cour des députés qui le demandèrent pour général ; mais on ne jugea

92 HISTOIRE DE TUftENJtB.

pas à propos de Jui confier sitôt un pareil emploi, Turenne, regardant ce procédé comme une contravention à ce qu'on lui avait promis par le traité de paix, et, s'en prenant au cardinal Mazarin , fit auprès du prince de Condé quelques démarches par lesquelles il semblait qu'il eût dessein d'entrer dans son parti. Mais le cardinal Mazarin ne se mit point en peine de rompre celte liaison , se persuadant que la fortune éclatante , où était alors le prince de Condé , Jui attirait tous ses partisans, et que , quand il aurait exécuté ce qu'il méditait contre ce prince , on ne s'empresserait pas beaucoup à s'attacber à lui. Il le fit arrêter avec le prince de Conti , son frère» et le duc de Longueville , leur beau-frère , et il les lit conduire tous trois au château de Vincennes» Il envoya le marquis de Ruvigni au vicomte de Turenne pour l'assurer de son amitié, lui promettre le commandement de l'armée de Flandre, lui offrir une de ses nièces en mariage , et lui protester qu'il voulait désormais partager sa fortune avec lui.

Mais le vicomte de Turenne , qui était bien éloigné de régler ses affections sur la prospérité ou la disgrâce des personnes , n'accepta aucune de ses offres. Ce qui lui faisait prendre ce parti n'était ni la naissance du prince de Condé, ni son rare mérite, ni même les avances qu'il lui eût faites ; car , bien loin de le rechercher avec les empressements avec

lesquels , au jugement de tout Je monde, il méritait d'être recherché , il l'avait assez négligé ; mais il suffisait qu'un homme fût persécuté ou malheureux , pour que le vicomte de Turenne se sentit aussitôt porté , par son penchant naturel * à le secourir.

Ainsi , dès qu'il vit les princes au pouvoir dit cardinal Mazarin, il sortit de Paris; et , s'étant rendu à Stenay , place forte sur la Meuse , qui appartenait au prince de Gondé , il invita tous les amis et toutes les créatures de ce prince à l'y venir joindre. Le cardinal Mazarin envoya après lui, ajoutant encore de nouvelles promesses à celles qu'il lui avait faites; mais le vicomte de Turenne n'y voulut point entendre ; et , persévérant dans Je dessein qu'il avait formé, il vendit sa vaisselle d'argent pour lever des troupes ; il employa au même usage les pierreries de la duchesse de Longueville, qui les lui vint apporter ; il fit tenter ta fidélité des troupes qui avaient servi sous lui en Allemagne , et il en dé-» baucha trois régiments qui vinrent le trouver. Il proposa une ligue à l'archiduc Léopold , qui commença par demander qu'on lui remit la ville de Stenay. Le vicomte de Turenne la lui refusa , ne voulant point se dessaisir de l'unique place où il pouvait se retirer et se mettre hors du pouvoir des Espagnols. On ne laissa pas néanmoins de coa- 1 clore le traité , par lequel l'archiduc Léopold s'en-

94 HISTOIftl DE TUttffWR.

gagea , pour le roi d'Espagne , à ne point faire la paix qu'on n'eût rendu la liberté aux princes, et le vicomte de Turenne promit de ne point mettre les armes bas que la France n'eût offert des articles de paix justes et raisonnables aux Espagnols;

Ce traité ayant été ratifié par le roi d'Espagne , le vicomte de Turenne et l'archiduc Léopold joignirent leurs troupes , à la tête de leur armée, qui était de dix-sept à dix-huit mille hommes ; ils entrèrent en France par les frontières de la Picardie. Il» assiégèrent le Gatelet , petite place à la source de l'Escaut , qu'ils prirent en trois jours : de là , ils allèrent assiéger la ville de Guise; mais il tomba une telle abondance de pluie pendant ce siège , que les chemins en furent entièrement rompus ; de sorte que les chariots destinés à voiturer des vivres aux assiégeants ne pouvant plus aller sans un nombre prodigieux de chevaux , et les Espagnols en ayant très-peu , la disette devint si grande dans leur camp, qu'ils furent obligés de lever le siège , et d'aller chercher des vivres du côté de la Capelle.

La pluie ayant enfin cessé , le vicomte de Turenne et l'archiduc Léopold assiégèrent la Capelle , et s'en rendirent maîtres en dix jours. Après là prise de cette place , ils passèrent la rivière d'Oise. Le vicomte de Turenne s'avança avec trois mille chevaux jusqu'à Tervins, pour observer notre armée qui était à Marie. Mais le maréchal du

UTO TEOISltM. »

Piessis-Praslin , qui la commandait, en délogea aussitôt , et se retira derrière les marais de Notre- Dame de Liesse.

Le vicomte de Turenne , se voyant maître de la campagne par la retraite de ce maréchal , alla prendre Réthel , Château-Porcien et Neufcbâtel , passa la rivière d'Aisne , prit la ville de Fisme , força le maréchal du Plessis à s'aller enfermer dans Reims avec son armée , envoya prier l'archiduc Léopold de lui amener le reste des troupes, en posta un corps derrière la Marne , en 6t avancer un autre à la Ferté-Milon ; et , s'étant ainsi rendu maître de tous les passages jusqu'à Paris , il se disposait à venir le lendemain investir le château de Yincennes, pour en tirer les princes ; et il aurait peut-être exécuté ce dessein , si on ne les eût promptement transférés au château de Marcoussis , qui est entra Paris et Orléans.

Le vicomte de Turenne , ayant ainsi manqué son coup , fut obligé de rebrousser chemin , et ayant repassé l'Aisne avec son armée , il alla assiéger Mouzon sur la Meuse. La pluie qui tomba en abondance durant ce siège , et le peu d'artillerie qu'avaient les Espagnols, fut cause qu'il demeura sept semaines pour prendre cette place. L'archiduc Léopold ayant ramené ensuite le gros de l'armée hiverner en Flandre , le vicomte de Turenne demeura avec huit mille hommes sur la frontière, entre

96 HISTOIRE DI TOMNHE.

l'Aisne et la Meute, pour veiller à la conservation des places qu'il avait prises sur ces deux rivières.

Quoique la saison fût déjà si avancée , le maréchal du PIessi8 et le cardinal Mazarin , qui Tétait venu joindre , ne laissèrent pas d'entreprendre le siège de Rethel avec l'armée du roi, qui s'était reposée durant toute la campagne , et qui , grossie de plusieurs détachements que le cardinal Mazarin y avait fait venir, se trouvait alors forte de dix-neuf à vingt mille hommes. Le vicomte de Turenne laissa investir cette place , et ne voulut marcher, pour la secourir, que lorsqu'elle serait assiégée dans les formes. Delliponti , le premier homme de ce tempslà pour, la défense des places , en était gouverneur. II y avait dedans dix-sept à djx-huit cents hommes de garnison , et le vicomte de Turenne n'aurait eu garde de croire qu'elle n'eût tenu que trois jours ; néanmoins , y étant arrivé le quatrième jour du siège , il trouva que Delliponti l'avait lâchement vendue et livrée , et que le maréchal du Plessis , ayant aussitôt levé ses quartiers , avait réuni toutes ses troupes en un seul corps d'armée , qui était même déjà rangé en bataille.

Le vicomte de Turenne, n'ayant donc point d'autre parti à prendre que celai de la retraite , retourne au plus vite sur ses pas, fait quatre grandes lieues sans -s'arrêter , gagne la vallée du Bourg, et y fait reposer son armée , après avoir toutefois laissé der-

rière lui quelques cravates pour le venir avertir en cas que nous le poursuivissions , comme en effet nous Je fîmes ; car le maréchal du Plessis , ayant entrepris de forcer le vicomte de Turenne à combattre ou à repasser la Meuse , marcha après lui presque toute la nuit, si bien qu'à la pointe du jour le vicomte de Turenne fut averti , par les cravates , que nous avancions avec toute la diligence possible , que nous n'étions pas fort éloignés de lui.

Le vicomte de Turenne sort aussitôt de la vallée , et prenant sur celle des deux hauteurs , qui est à gauche lorsqu'on vieut de Réthel , fait encore deux grandes lieues , en se retirant avec son armée par un brouillard si épais , que nous ne le voyions nulle* ment , quoique nous marchassions de l'autre côté du vallon , sur la hauteur qui était à droite ; mais le soleil dissipant peu à peu le brouillard, sur les dix heures et demie les deux armées, qui n'étaient séparées que par le vallon , se découvrirent l'une l'autre en même temps. Le vicomte de Turenne , persistant dans le dessein de se retirer , continua sa route, et le maréchal du Plessis, résolu de le combattre, poursuivit aussi la sienne, marchant aussi, plus d'une lieue durant, sur une colline parallèle à celle où était le vicomte de Turenne. 11 passa ainsi le village de Scmuyde et le bourg de Saint- Etienne , les deux armées se côtoyant, tantôt à la

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demi-portée du canon , tantôt à la simple portée du mousquet , selon que la vallée était plus large , ou plus étroite. Il cherchait quelque passage aisé , par où il pût aller attaquer le vicomte de Turenne , et il s'était déjà repenti plus d'une fois d'en avoir laissé d'assez faciles, dans l'espérance d'en rencontrer de plus commodes qu'il ne trouvait pourtant point > lorsque voyant qu'il était midi , et qu'il n'y avait plus guère que trois heures de soleil , il résolut de passer le vallon de quelque manière que ce fût , dans la crainte de ne plus retrouver le lendemain Je vicomte de Turenne 9 s'il lui laissait la nuit pour se retirer. Il fit donc faire halte à son armée entre le bourg de Saint-Etienne et le bourg de Sommepy , dans la plaine nommée le Blanc-Champ , et commanda qu'on Ja mît en ordre de bataille , pendant qu'il irait reconnaître le fond du vallon. Le vicomte de Turenne , qui s'aperçut de ce mouvement , vit bien qu'il allait être attaqué , et qu'il ne pouvait absolument s'empêcher d'en venir aux mains avec nous , quoique la partie fût fort inégale. Il avait un grand avantage sur nous , en demeurant sur la hauteur où il était , puisque nous ne pouvions tenir à lui qu'en montant ; mais, d'un autre côté, notre infanterie n'était point encore arrivée , et il lui était avantageux de nous attaquer avant que nous eussions toutes nos troupes ensemble : il balança quelque temps ces deux avantages, et s'étant enfin déter-

miné à attaquer le premier , il passa le vallon , il s'avança dans Ja plaine de Blanc-Champ avec son armée , ou plutôt avec ce petit corps de troupes qui lui tenaient lieu d'armée , et qui était composée d'Allemands , de Lorrains et de Français ; il n'avait que huit mille hommes en tout , et ils furent bientôt rangés en bataille. Il mit les Allemands à l'aile droite» avec le sieur de Lavau pour les commander; les Lorrains à l'aile gauche avec les officiers; et les Français au centre de ces deux ailes.

D'autre côté , le maréchal du Plessis avait au$si rangé son armée , quoique toute son infanterie ne fût pas encore arrivée. Il avait donné le commandement de son aile droite au marquis de Villequier, et celui de 'l'aile gauche au marquis d'Hocquincourt , tous deux lieuteuants-généraux , et il s'était mis au milieu de la première ligne , à la tête du corps de bataille ; il avait avec lui les vieux régiments allemands qui avaient servi sous le vicomte de Turenne , et son armée était de quinze à seize mille hommes.

Les choses étant dans cette disposition , les deux armées commencèrent à s'approcher fort près Tune de l'autre. Le vicomte de Turenne, à la tête de son aile gauche , chargea l'aile droite du maréchal du Plessis ; et de cette première charge furent tu^s, de notre côté ,. le (ils aîné du maréchal du Plessis , et le prince palatin , du côté des Espagnols. Il est

mi que le vicomte de Turenne enfonça l'aile droite du maréchal du Plessis ; mais il lui fallut faire pour cela de si grands efforts que ses escadrons ne se trouvèrent guère moins rompus que les nôtres ; de sorte qu'ayant été obligé de reculer pour se remettre en ordre , le maréchal du Plessis eut aussi le temps de se rallier , et la contenance avec laquelle il se préparait à soutenir un second choc , faisant juger au vicomte de Turenne qu'il ne trouverait pasmoins de résistance qu'au premier , il lit mettre les deux lignes de l'aile où il était eu une seule; et, ayant fondu sur nous avec encore plus de vigueur que la première fois qu'il nous avait chargés , il rompit entièrement nos escadrons , et se rendit maître de notre canon. Mais il n'en allait pas de même à son aile droite.

Le sieur de Lavau , qui la commandait , eut bien quelque avantage, à la première charge, sur le marquis d'Hocquincourt , qui commandait la gauche de notre armée ; mais à la seconde charge , ayant été fait prisonnier, et les Allemands , qui étaient de ce côté-là , ayant pris la fuite , le marquis d'Hocquincourt détacha un officier-général avec quelques escadrons après eux pour les poursuivre; et, ayant mené le reste de son aile victorieuse au secours du maréchal du Plessis , nous chargeâmes à notre tour le vicomte de Turenne avec beaucoup de vigueur; et ce fut là que le fort de la bataille étant tombé ,

LIVBE TROISIÈME. 101*

on combattit avec tout l'acharnement qu'on voit dans les combats les plus opiniâtres et les plus sanglants. Les escadrons de l'un et de l'autre parti furent plusieurs fois rompus , se rallièrent autant de fois , et revinrent toujours à la charge. Le vicomte de Turenne fit un ravage eflroyable daus notre armée avec son canon chargé à cartouches, à la tête de son bataillon. Mais le maréchal du Piessis, qui avait là l'élite de ses deux ailes, ayant encore joint sa seconde ligne à la première , tomba d'abord très-rudement sur le vicomte de Turenne , et étendant ensuite sa droite et sa gauche autour de ce général , l'enveloppa d'une si grande multitude de troupes , qu'il se trouva , avec le seul la Berge, son capitaine des gardes , au milieu de notre camp.

Huit cavaliers qui le reconnurent, voulurent se saisir de lui ; mais en ayant mis quelques-uns hors de combat , il se débarrassa fort vigoureusement du reste. A peine était-il sauvé de ce danger, qu'il fut arrêté par quelques autres de nos soldats , qui , l'ayant vu aux prises avec les huit cavaliers, jugèrent qu'il devait être de l'armée ennemie ; mais la Berge leur ayant dit qu'ils étaient de l'armée de Frauce , et que ces huit cavaliers étaient des Allemands, qui ne les avaient voulu tirer que parce qu'ils ne les connaissaient point , ils laissèrent aller Je vicomte de Turenne , qui n'aurait jamais pu leur échapper s'il eût été obligé d'en venir une seconde

J02 HISTOIRE DE TURBKNB.

fois aux mains , car son cheval était blessé de cinq coups. II marcha encore longtemps au petit pas , et rencontra enfin un officier de ses troupes , qui lui prêta un cheval avec lequel il arriva à l'endroit où il avait rangé son armée en bataille. Les deux lignes avaient été entièrement rompues; la cavalerie lorraine et allemande était en fuite; leur artillerie avait été prise, et don Estevant de Gamarre , qui la commandait , fait prisonnier. Toute son infanterie avait jeté les armes bas, excepté le seul régiment de Turenne , qui s'était fait hacher en pièces , de sorte qu'il n'eut pas d'autre parti à prendre que celui de ramener les débris de son armée.

' Il donna ordre qu'on menât, dans le duché de Luxembourg , ce qu'on pourrait sauver. Comme il ne restait pas encore une heure de jour, et que les troupes du maréchal du Plessis étaient extrêmement fatiguées, le vicomte de Turenne fut faiblement poursuivi dans sa retraite; et, n'ayant perdu en tout que la moitié de son armée , il retrouva encore quatre mille hommes qu'on lui ramena à Moutmédy, ville du Luxembourg, où il se' rendit le lendemain du combat. Il se retira dans cette place plutôt qu'à Stenny, dont il était le maître, afin qu'on ne s'imaginât pas qu'il voulût abandonner les Espagnols, par la mauvaise opinion qu'il pouvait avoir du parti , depuis la perte de la bataille ; ce que l'archiduc Léopold ayant appris , il Jui en sut si bon

gré , qu'il lui envoya un pouvoir pour nommer à toutes les charges qui vaquaient par la mort des officiers qni avaient été tués dans le combat, et pour donner aux troupes qui lui restaient des quartiers en tel endroit des terres du roi d'Espagne qu'il voudrait. Il lui envoya même , peu de temps après, cent mille écus sur la somme qu'il lui avait promise par le traité fait entre eux ; mais le vicomte de Turenne, ayant reçu alors des lettres par lesquelles on lui mandait qu'on travaillait fortement à îa liberté des princes, renvoya Jes cent mille écus , ne croyant pas pouvoir , avec justice , prendre l'argent des Espagnols dans un temps où il estimait que son engagement avec eux allait finir. Le cardinal Mazarin en avait agi avec tant de hauteur, depuis ta victoire de Réthel , que sa fierté avait réveillé la haine publique , de manière que la reine , voyant tout le monde réuni contre lui , fut enfin obligé à le faire sortir du royaume , et à remettre les princes en liberté.

Turenne , ayant appris cette nouvelle à La Roche en Ardennes où il était , se retira à Stenay , d'où il écrivit à l'archiduc Léopold , pour l'assurer qu'il ne sortirait point de celte place qu'il n'eût exécuté ce à quoi il s'était engagé , par le traité qu'il avait frit avec les Espagnols , à savoir, de ne point mettre les armes bas que la France n'eût offert à l'Espagne ée$ articles de paix justes et raisonnables.

Il écrivit aussi en même temps au prince de Condé , pour le prier de faire en sorte que la cour envoyât incessamment une personne de considération à Stenay , avec ordre d'y travailler à la paix , lui représentant que , sans cela , il ne pouvait se retirer honnêtement d'avec les Espagnols. Le prince de Condé ayant sollicité fortement cette affaire, la reine régente envoya à Stenay le sieur de Croissy, conseiller du parlement , et le sieur Friquet y étant aussi venu de la part de l'archiduc Léopold , le vicomte de Turenne pressa si fort la négociation, que la France offrit d'abandonner la Catalogne , de ne plus se mêler des affaires du roi de Portugal , et d'envoyer sur la frontière le duc d'Orléans , avec un plein-pouvoir de conclure la paix, si les Espagnols y voulaient aussi envoyer l'archiduc avec le même pouvoir. Mais le roi d'Espagne refusa de le faire; et le vicomte de Turenne l'ayant en' vain sollicité pendant deux mois pour cela , il se crut suffisamment dégagé d'avec les Espagnols, de sorte qu'après les avoir remerciés avec toute la reconnaissance possible de l'assistance qu'ils lui avaient ; donnée , et des manières hounêtes avec lesquelles ils en avaient toujours usé envers lui , il partit pour Paris ; et ayant appris en chemin que les princes et plusieurs grands du royaume voulaient venir audevant de lui , il prit si bien ses mesures qu'il arriva un jour plus tôt qu'on ne l'attendait , pour ne pas

recevoir les honneurs d'un si grand éclat , à la vue de toute la cour ; estimant que c'aurait été insulter en quelque manière à la faiblesse du prince , forcé à le bien recevoir au retour d'une guerre où il venait de porter les armes contre lui, que d'entrer d'une manière si brillante dans la capitale de ses états , et que la majesté royale, si fort humiliée , exigeait au moins la bienséance d'un air modeste dans ses sujets , qui triomphaient si visiblement du souverain.

Peu de temps après, le prince de Condé, se plaignant de ce que l'esprit du cardinal Mazarin régnait toujours dans le conseil , malgré son éloignement , rompit ouvertement avec la cour , et flt tout ce qu'il put pour engager le vicomte de Turenne dans ses intérêts, offrant de lui donner Ste-* nay , et promettant de faire rétablir le duc de Bouillon dans sa souveraineté de Sedan. Mais la reine , qui avait encore la même autorité pour le gouvernement, quoique le roi eût été déclaré majeur, voulant aussi , de son côté , gagner le vicomte de Turenne , lit passer au parlement l'échange de Sedan , et par là donna la dernière main à la consommation de cette grande affaire ; de sorte que le prince de Condé , étant allé dans son gouvernement de Guienne pour se préparer à la guerre , et la reine ayant mené le roi à Poitiers, pour être plus à portée d'observer les démarches du prince de Condé , le

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vicomte de Turenne , qui n'avait plus aucun lieu de « 6C plaindre de la cour, partit de Paris, et alla offrir ses services à la reine.

Comme le maréchal d'Hocquineourt avait déjà été mis à la tète de l'armée , la reine fit demander au vicomte de Turenne s'il voudrait bien la commander conjointement avec ce maréchal. On doutait que le vicomte de Turenne voulut s'accommoder de cette association ; mais ce prince , entrant dans la nécessité où la cour était alors de ménager toutes les personnes de service , ne voulut pas qu'on dégoûtât un homme de ce mérite-là , en le dépouillant tout-à-fait du commandement, et se contenta de le partager avec lui.

Cependant le prince de Condé fortifiait de jour en jour son parti ; et la reine , ayant su qu'il avait fait un traité avec les Espagnols , rappela auprès d'elle le cardinal Mazarin pour se servir do ses conseils, et lui redonna l'administration générale de toutes Jcs affaires. Le rétablissement de ce ministre irrita de telle sorte le parlement de Paris , qu x il mit sa tète à prix , et que le duc d'Orléans se déclara pour le prince de Condé , dans le parti duquel entrèrent le prince de Tarente , les ducs de Beau fort , de Nemours et de Rohan , les comtes de Tavaones et de Marsin , et plusieurs autres personnes considérables, qui , ayant levé des troupes chacune de leur côté , trouvèrent le moyen de faire une armé*

de quatorze à quinze mille homme», qu'ils menèrent aux environs de Montnrgis.

L e prince de Condé , ayant appris cette agréable nouvelle , partit aussitôt de Guienne pour venir joindre cette armée, avec laquelle il se promettait de défaire aisément celle du roi, qui était fort inférieure.

Le roi avait alors quitté Poitiers pour se rendre à Saumur dans l'Anjou ; et le cardinal Mazarin ayant jugé à propos de mener la cour le plus près qu'il se pourrait de Paris, pour maintenir dans Je devoir cette grande ville , qui donne ordinairement le branle au reste du royaume , il fut résolu qu'on marcherait de Saumur, où l'on était , jusqu'à Gien, en remontant la Loire , pour s'assurer des villes qui sontsituées sur cette rivière. Tours , Amboise , Blois et toutes les autres places , donnèrent au roi des marques de leur obéissance , et il n'y eut que la seule ville d'Orléans qui lui ferma ses portes , à la sollicitation de Mademoiselle , fille du duc d'Orléans , qui l'y avait envoyée exprès pour cela.

Comme on approchait fort des quartiers de l'armée ennemie , le vicomte de Turenne fut chargé de couvrir la marche de la cour, et de veillera sa sûreté. Aussitôt qu'il eut reçu cet ordre, il partit avec seulement vingt ou vingt-cinq personnes, pour aller reconnaître l'état de Gergeau , petite ville entre Orléans et Gien , sur le pont de laquelle les

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ennemis auraient pu passer la Loire , et surprendre la cour dans sa marche. Ce pont avait deux portes , Tune à la droite de la rivière , du côté où était l'armée ennemie, et l'autre du côté de la ville, spu^ les murailles de laquelle la cour devait passer, et il y avait un petit pont-levis devant cette porte. Les ennemis, qui voyaient l'importance des suites que pouvait avoir pour eux lu prise de ce passage , y avaient envoyé le baron Sirot , lieutenant-général , avec un corps de troupes pour s'en rendre maître ; et lorsque le vicomte de Turenne y arriva , il entendit un grand bruit de canon et de la mousqueterie des ennemis, qui avaient déjà forcé la porte qui était au-delà de la rivière, et cassé les chaînes du pont-levis , et qui n'avaient plus que Ja porte de la ville à enfoncer pour entrer dedans.

Le vicomte de Turenne , voyant que tout était perdu si les ennemis venaient à bout de leur entreprise, et résolu de périr , s'il le fallait , pour sauver Je roi d'un danger si imminent, envoya ordre à quelques régiments qui étaient à deux lieues de là de venir en diligence. Il ordonna aux soldats de la garnison de la ville , qui n'avaient ni balles ni poudre, de se faire voir sur les remparts avec leurs mousquets. II fit en même temps ouvrir la porte du pont; il mit pied à terre avec le peu de gens qu'il avait; et, se tournant vers le rempart de dessus le pont-levis , il cria de toute sa force aux soldats

qu'il leur défendait de tirer sans son ordre , sous peine de la vie , afin que les ennemis l'entendant , crussent qu'ils avaient de quoi tirer.

Après cela , ayant ordonné qu'on fit une barricade la plus forte qu'on pourrait devant le pontlevis , il s'avança jusqu'au milieu du pont pour couvrir ce travail , s'abandonnant à tout le feu des ennemis , qui lui tuèrent dix à douze de ses domestiques à ses côtés , et blessèrent presque tous les autres ; la barricade ayant été achevée , il se mit derrière en attendant ses troupes.

Le baron de Sirot Ut en vain tout ce qu'il put pour forcer cette barricade. Le vicomte de Turenne la défendit pendant deux heures entières , au bout desquelles , le secours qu'il avait envoyé chercher étant venu , il la défit lui-même ; il chargea l'épée à la main les troupes du baron de Sirot ; il les chassa du logement où elles étaient établies ; il les poussa au-delà de la rivière, dans une seconde charge où le baron de Sirot fut tué ; il rompit le pont; et, ayant ôté par là aux ennemis toute espérance de passer, il alla rejoindre la cour, en présence de laquelle la reine dit tout haut qu'il venait de sauver l'état. En effet , jamais le roi n'avait couru un si grand danger ; et la sûreté de sa personne et de tout l'état dépendait tellement du succès de cette affaire, que si les ennemis eussent emporté Gcrgeau, ils auraient enlevé toute la cour sans aucun obstacle.

liO HISTOIRE DB TUftBNNK.

Gergetu ayant été ainsi sauvé , le roi marcha i Gien , et l'armée y ayant passé la Loire 9 le vicomte de Turenne et le maréchal d'Hocquincourt , qui commandaient chacun la moitié des troupes, allèrent se poster, le premier à Briare et Je second à Bleneau avec l'infanterie, et répandirent la cavalerie en divers quartiers aux environs» afin qu'elle pût subsister plus commodément pour les fourrages, n'y ayant point encore d'herbe sur la terre.

Le lendemain , le vicomte de Turenne , étant allé dîner à Bleneau avec le maréchal d'Hocquiucourt , et ayant vu par occasion la disposition de ses quartiers, qui étaient eitrêmement éloignés les uns des autres , il lui dit : a qu'il ne pouvait s'empêcher de lui témoigner qu'il le trouvait bien exposé , et qu'il lui conseillait de resserrer ses quartiers. » À quoi le maréchal d'Hocquincourt répondit « qu'il n'y avait rien à craindre , et qu'en faisant une bonne garde , on remédierait à tout. » Le vicomte de Turenne , n'ayant répliqué rien autre chose , sinon « qu'il ne présumait pas assez de lui-même pour prétendre lui 'donner des avis, » il s'en retourna à son poste de Briare ; et , la nuit suivante on lui vint dire que le prince de Gondé , qui était alors à la tête de l'armée ennemie, ayant forcé la garde avancée du. maréchal d'Hocquincourt, avait pénétré jusqu'aux quartiers qui étaient les plus éloignés.

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