LIVRE PREtflER
rée , ce courage qui ne ccfnnaissait point le péril , afin de lui donner quelques bornes ; mais il avait bien de la peine à dissimuler la joie qu'il ressentait -d'être obligé à lui faire de tels reproches, dans le temps même qu'il les lui faisait. Un jour, aprôs lui avoir fait une de ces sortes de réprimandes , il se tourna vers les officiers qui étaient présents , et leur dit qu'il se trompait fort , ou que ce jeune bomme effacerait la gloire des plus grands capitaines. Aussi , n'y avait-il pas un seul soldat de sa «compagnie qui n'eût eu bonté de ne le pas suivre aux endroits même les plus périlleux, et de n'y pas faire paraître de la bravoure à son exemple.
Les Français , qui servaient avec lui en Hollande, <et qui avaient été témoins de ses actions et de sa conduite , en avaient écrit plusieurs fois à la cour; ils en parlaient comme d'un prodige de sagesse , et il -était déjà connu en France , lorsque les affaires •de sa maison l'obligèrent à s'y rendre.
Avant de raconter ce qu'il lit pour le service de «cette couronne , aux intérêts de laquelle il resta attacbé pendant presque tout le reste de sa vie, il «st à propos de faire connaître quelle était, dans 4e temps-là , la disposition de la France , tant pour les affaires du dedans du royaume, que par rapport aux états voisins, et de donner une idée du caractère de ceux qui avaient part au gouvernement,
Louis xiii, qui régnait alors, ayant reconnu le
génie supérieur du cardinal de Richelieu , Pavait fait son premier ministre et lui avait remis l'administration générale de toutes les affaires.
Le cardinal de Richelieu , se voyant maître de la puissance souveraine , résolut d'élever la France au plus haut point de grandeur. Il fallait pour cela abaisser la maison d'Autriche , qui , possédant l'empire d'Allemagne et la monarchie d'Espagne, se trouvait fort au-dessus de toutes les autres maisons de l'Europe ; et c'est aussi ce qu'il avait entrepris de faire. Mais comme l'autorité de Louis xm n'était pas fort absolue dans son propre royaume , le cardinal de Richelieu n'avait pas osé d'abord faire déclarer ouvertement la France contre la maison d'Autriche. II s'était contenté d'assister, comme alliés , les Suédois et les Hollandais qui étaient en guerre contre l'empereur ; et , afin de pouvoir bientôt tourner toutes les forces de la France contre les Impériaux et contre les Espagnols , il appliquait tous ses soins à rendre le roi maître chez lui, de sorte qu'il n'eût plus rien à craindre du dedans du royaume lorsqu'il porterait la guerre au «dehors; car la puissance souveraine , partagée comme elle l'était alors , se trouvait réduite à bien peu de chose. La reine-mère, le duc d'Orléans, frère du roi , les princes du sang , et les grands du royaume, voulaient tous avoir part au gouvernement. Les parlements prenaient connaissance des affaires de
l'état , les calvinistes avaient des chefs et des places de sûreté ; les mécontents entretenaient des liaisons avec les ducs de Lorraine et de Bouillon , qui , par le moyen de Nancy et de Sedan , places si voisines de la France , leur fournissaient , dans le besoin , des retraites faciles et assurées.
Le cardinal de Richelieu , avant que de rien entreprendre contre les étrangers , obligea la reinemère à sortir du royaume , et les princes du sang à se contenter de leur apanage. 11 sut imposer aux grands seigneurs, réduisit les parlements à ne plus se mêler d'autres affaires que celles des particuliers ; il enleva aux calvinistes La Rochelle , et leurs autres forteresses les plus considérables; il envoya une armée dans la Lorraine , pour se rendre maître des principales places de ce duché ; et enfin il lit signer , à la duchesse douairière de Bouillon un traité par lequel elle promettait de demeurer toujours attachée aux intérêts du roi , qui , de son côté , s'engageait à prendre sa maison sous sa protection.
Telle était la situation des affaires de la France , lorsque la duchesse de Bouillon , ayant appris que le cardinal de Richelieu, non content du traité qu'il lui avait fait signer , avait dessein de lui demander qu'elle reçût garnison française dans Sedan, jugea à propos d'envoyer le vicomte de Turenne en France , afin qu'il y servit comme d'otage et de
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caution des engagement» qu'elle avait contractés avec cette couronne, et qu'on ne lui fit pas de nouvelles propositions au préjudice de la souveraineté du duc de Bouillon , son (ils aîné.
Le vicomte de Turenne, étant donc allé à la cour de France , y fut reçu du roi et du cardinal de Richelieu avec tous les honneurs et toute* les caresses que lui devaient attirer sa naissance et son mérite personnel. On lui donna un régiment d'infanterie, à la tête duquel il servit au siège de La Motbe ; car le cardinal de Richelieu ayant envoyé ordre au maréchal de la Force d'assiéger cette ville, qui était la seule place considérable qui restât au duc de Lorraine , le régiment de Turenne fut du nombre de ceux qu'on destina pour cette expédition.
La Mothe était une forteresse située sur le haut d'un rocher fort élevé , et d'une dureté à l'épreuve de la sape et de la mine. Lorsque le maréchal de la Force eut. avancé ses travaux d'une manière à pouvoir attaquer un des bastions de la place, il envoya le, marquis de Tonneins, son lils , avec son régiment , qui y fut si maltraité qu'il fut contraint de venir se renfermer dans les lignes. Le lendemain , le vicomte de Turenne fut commandé avec son régiment pour attaquer ce même bastion. Chacun avait les yeux tournés sur ce jeune colonel , et sa réputation naissante rendait toute l'armée atten-
tive à l'événement de cette entreprise. Lés assiégés faisaient non-seulement un très-grand feu , mais ils transportaient encore sur leurs remparts des pierres d'une grosseur prodigieuse ; ils les jetaient de dessus le parapet , et ces pierres , venant à donner sur les pointes du rocher en tombant , se fendaient en pièces et en éclats , qui , volant de part et d'autre , tuaient ou estropiaient partout les assiégeants.
Malgré cela, le vicomte de Turenne s'avança d'un grand sang-froid vers la brèche : les soldats de son régiment , fiers de l'avoir à leur tête , ne furent arrêtés par aucun danger , quelque grand qu'il fut. Les assiégés , animés par l'avantage qu'ils avaient eu le jour précédent, firent les derniers efforts pour chasser le vicomte de Turenne , qui faisait tout ensemble le devoir de capitaine et celui de soldat , attaquant les ennemis avec vigueur , et donnant ses ordres avec beaucoup de présence d'esprit, au milieu dés morts et des blessés que le canon , la mousqueterte et les pierres faisaient tomber à ses côtés. Aussi, malgré les efforts des ennemis, qui se battirent en désespérés , il les chassa du «bastion , y fit son logement , et fut cause en partie de la prise de la ville. Il en reçut des compliments de toute l'armée , et ensuite de toute la cour , quand on y eut &pprfe ce qu'il avait fait pouf là prise de cette place; car le nvaréchal de la Force lui rendit
toute la justice qui lui était due dans la relation qu'il envoya de ce siège au cardinal de Richelieu r générosité rare dans ceux qui commandent des armées , et qui toucha tellement le vicomte de Turenne , que , préférant l'alliance de ce maréchal à toute autre , il épousa sa petite-fille , comme non» le verrons dans la suite de'cette histoire. Il semble que le marquis de Tonneins aurait dû être fort piqué d'avoir échoué dans une entreprise où le vicomte de Turenne avait si heureusement réussi ; et il l'aurait peut-être été , s'il avait eu affaire à un concurrent qui en eut tiré vanité ; mais la modestie du vicomte de Turenne était telle , que le marquis de Tonneins ne put lui envier l'honneur d'un succès si glorieux.
Le cardinal de Richelieu , regardant le vicomte de Turenne comme un homme dont l'expérience et le jugement devançaient beaucoup l'âge , le lit maréchal de camp , quoiqu'il n'eût que vingt-trois ans, et que le grade de maréchal de camp fût alors le premier après celui de maréchal de France.
L'année suivante , l'empereur, ayant fait assiéger la ville de Mayeoce , dont les Suédois s'étaient rendus maîtres en 4651 , sous la conduite du grantf Gustave , le cardinal de Richelieu envoya au secours des Suédois le cardinal de la Valette, à la tète d'une armée, et il lui donna pour maréchal de camp le vicomte de Turenne. A l'approche des
Français , les impériaux levèrent le siège. Le cardinal de la Valette s'approcha aussitôt de Mayence , et y jeta toutes les munitions dont cette grande vilje avait besoin : imprudence que les impériaux avaient bien jugé qu'il ne manquerait pas de commettre. Aussi, ne se fut-il pas plus tôt défait de ses vivres, que les généraux de l'empereur, qui s'étaient rendus maîtres des passages par où il en pouvait faire venir , empêchèrent de telle sorte qu'on n'en apportât dans son camp, qu'on y manqua bientôt de tout. Le pain y enchérissait de jour en jour, et devint enfin si rare qu'il se vendait jusqu'à un écu la livre.
Dans cette extrémité , le vicomte de Turenne distribua aux soldats les provisions qu'il avait fait apporter pour lui , et qui furent bientôt consommées. Il vendit ensuite ses équipages pour faire subsister une partie de l'armée ; la plupart des soldats ennemis s'exposant à tout pour nous apporter des vivres, à cause du. prix excessif qu'on leur en payait. Mais enfin la disette devint si grande , que l'armée aurait péri si on l'avait laissée là plus lontemps. Il fallut songer à la retraite , qui fut des plus tristes et des plus meurtrières.
Durant cette longue marche , qui dura treize jours , le vicomte de Turenne partagea avec les soldats le peu de vivres qu'il pouvait trouver ; il lit jeter de dessus les chariots les choses les moins
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neeeséaires, et y fit monter quantité de malheureux qui n'avaient pas la force de marcher : en ayant trouvé un que la faim et la fatigue avaient fait tomber au pied d'un arbre , où , résolu d'abandonner sa vie à la merci des ennemis , il attendait la mort , il Jui donna son propre cheval , et marcha à pied jusqu'à ce qu'il eût joint un de ses chariots , sur lequel il le fît mettre. Il consolait les uns, il encourageait les autres , il (es aidait et lés assistait , sans faire différence de ceux de son régiment d'avec ceux qui n'en étaient pas : si bien que tous les soldats commencèrent dès-lors à Je regarder comme leur père ; car il compatissait à leurs peines , et il les soulageait tous également. D'ailleurs , il combattit avec beaucoup de valeur dans tous les endroits où Ton fut obligé de faire tête aux impériaux ; il se saisit des défilés où Ton pouvait les arrêter , et des hauteurs d'où ils nous auraient fort incommodés, s'ils les avaient occupées avant nous; il logea, dans quelques masures qui se trouvèrent èur le chemin, de l'infanterie, dont le feu arrêta les ennemis en plusieurs endroits; enfin il prit des mesures si sages , et agit avec tant de vigueur,, que ce qu'il fit dans cette retraite fut regardé comme un des plus grands services qui puissent être rendu» à l'état.
Le cardinal de Rîcheîreu voulut qu'on réparât le désastre de cette retraite par la prise de Saverne *
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ville d'Alsace , alors entre les mains des Impériaux. Le vicomte de Turenne se surpassa lui-même i ce siège , soit qu'il fallût aller à la tranchée , ou aux assauts qui furent donnés à la ville et au château. Les soldats n'ayant pu arracher les palissades, il sauta par-dessus et tint ferme , lui seul au-delà , jusqu'à ce que ceux qu'il commandait fussent passés avec lui ; il força les retranchements que les ennemis avaient faits sur la brèche et dans le terre-plein du bastion : tout fut pris et emporté. Le cardinal de la Valette recouvra par là son honneur, mais il en pensa coûter un bras au vicomte de Turenne , atteint d'un coup de mousquet, dont la balle lui fit une si dangereuse blessure , que quelques médecins furent d'avis qu'on ne pouvait lui sauver la vie qu'en lui coupant le bras. On suivit néanmoins le sentiment de ceux qui n'opinèrent pas pour l'amputation; il guérit avec le temps , et l'on connut, par les alarmes que causa sa blessure , et par la joie que répandit partout sa guérison , combien il était généralement aimé et estimé.
Quelque temps après la reddition de Saverne, Galas , avant passé le Rhin , à dessein de prendre des quartiers d'hiver en Franche-Comté , avait fait avancer ses troupes pour se saisir des postes les plu s commodes et les plus avantageux de cette province! Le cardinal de la Valette , en ayant été averti , envoya le vicomte de Turenne avec un déta-
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cbement au-devant des ennemis. Celui-ci marcha jour et nuit , et , étant arrivé i Jussey , l'un des plus gros bourgs de la Franche-Comté , où les troupes de Galas commençaient à faire des retranchements , il les attaqua , il le? défit , et força Galas à rebrousser chemin.
Ces heureux succès déterminèrent le cardinal de Richelieu à donner au cardinal de la Valette le commandement de l'armée qui devait agir en Flandre. Le cardinal de la Valette voulut encore avoir le vicomte de Turenne avec lui ; et , lui ayant fait ouvrir la campagne par l'attaque du château d'Hirson qui fit très-peu de résistance , il alla investir Landrecies , ville du Hainaut , au siège de laquelle le vicomte de Turenne se donna des peines incroyables , pour empêcher le mauvais succès de cette entreprise ; car le temps devint si mauvais et la pluie tomba en si grande abondance, que les soldats étaient jusqu'à la ceinture dans l'eau , dont la tranchée était toute remplie. Le vicomte de Turenne y était entré avec eux , et n'en sortait que pour aller rendre compte au cardinal de ce qui s'y passait. Il les encourageait au travail et à la patience sans leur faire de longs discours , mais en leur montrant l'exemple, et en y joignant la libéralité. Il donnait de l'argent à ceux des soldats qui avaient le plis d'expérience , pour les engager à venir dans la tranchée , même hors de leur rang. Il surmonta ainsi