LIVRE PftEXIBl
tous les obstacles que Fart , la nature et les efforts des ennemis opposaient , comme de concert , aux assiégeants , et la place se rendit enfin.
La prise de Landrecies fut suivie de celle des villes de Maubeuge et de Beaumont , d'où le vicomte de Turenne eut ordre d'aller prendre Solre , qui était le château le plus fort de tout le Hainaut ; on lui donna les régiments de Champagne et de Saint-Luc pour cette expédition. Kl y avait deux mille hommes de garnison dans ce château ; mais le vicomte de Turenne les lit attaquer si vivement , qu'en très-peu d'heures ils furent forcés de se rendre à discrétion. Les soldats entrèrent aussitôt dans la place , et y ayant trouvé une femme d'une trèsgrande beauté , ils la lui amenèrent comme la plus précieuse portion du butin. Le vicomte de Turenne sut se retenir sur Je bord d'un précipice si dangereux. Sans faire parade de l'empire qu'il avait sur lui-même, il fait semblant de ne pas pénétrer le dessein de ses soldats , et comme si , en lui amenant cette femme , ils n'avaient pensé qu'à la dérober à la brutalité de leurs camarades , il les loue beaucoup d'une conduite si sage ; il fait chercher son mari en diligence , et la remet entre ses mains , en lui témoignant que c'était à la retenue et à la discrétion de ses soldats qu'il devait la conservation de l'honneur de sa femme.
Les ennemis se portèrent ensuite en deçà de
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Maubeuge , pour empêcher la jonction des armées du cardinal de la Valette et du duc de Cancale ; mais n'en ayant pu venir à bout , ils furent contraints de s'en retourner ; et le vicomte de Turenne , ayant eu ordre de les poursuivre avec un détachement» en força une partie à repasser la Sambre , où il y en eut beaucoup de noyés ; il en fit passer au fil de Tépée un grand nombre dans tout le reste de la retraite , et finit par là cette campagne.
L'année suivante, le cardinal de Richelieu envoya Turenne au duc de Weimar, pour aider ce général dans ses opérations sur le Rhin et dans le siège de - Brissac.
A la première nouvelle de cette entreprise , Gœutz et Savelli, généraux de l'armée impériale, ayant ramassé toutes les troupes , se mirent en marche pour tâcher de jeter un secours d'hommes et de munitions dans Brissac , avant que les avenues de cette ville leur fussent entièrement fermées. Le duc de Weimar alla au-devant d'eux , et les força d'accepter le combat. Le duc de Savelli y fut blessé très-dangereusement, Gœutz prit la fuite, et les Impériaux furent si entièrement défaits , que le duc de Weimar , estimant qu'il leur était impossible de traverser son entreprise sur Brissac , commença i faire le siège dans les forme?. Mais à peine
.«lignes en furent-elles achevées, que le duc de Lorraine , qui était dans les intérêts de l'empereur,
Livmi Fftsmn. îl
se mît en marche avec an corps de trodpes , dans le dessein de faire lever le siège. Le duc de Weîmar prit aussitôt une partie de l'armée ; et , laissant l'autre devant Brissac , sous la conduite du comte de Guébriant et du vicomte de Turenne, il alla au-devant des ennemis, et sa victoire sur les Lorrains fut aussi complète que celle qu'il avait remportée sur les Allemands*
Cependant Gœutz et le général La m boy , qui avait remplacé Savelli , ayant encore ramassé quelques troupes , vinrent à Brissac par des chemins si couverts , qu'ils arrivèrent au quartier du duc de Weimar , avant qu'on se fût aperçu de leur marche, fis recounurent nos lignes ; ils les attaquèrent avec vigueur; ils emportèrent deux redoutes qui les «défendaient de ce côté-là , et tout pliait déjà devant «ux lorsque le comte de Guévriant et le vicomte de Turenne, avertis du danger où nous étions, accoururent au quartier du duc de Weimar , où ils soutinrent d'abord les efforts des Impériaux : ils les poussèrent ensuite avec vigueur ; ils leur firent lâcher pied , et les chassèrent entièrement de nos lignes.
Les ennemis passèrent le Rhin , et vinrent assiéger Dnsisheim, petite ville qui est dans le voisinage de Brissac , et dont ils auraient pu nous incommoder s'ils s'en fussent rendus les maîtres. Mais le vicomte de Turenne , y étant allé , avec une partie
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4e notre armée , leur en fit lever le siège , les attaqua jusque dans le camp où ils s'étaient retirés , et en tailla en pièces un si grand nombre , qu'il les mit hors d'état de penser désormais à tenter le secours de Brissac.
De tous les dehors de cette place , il ne restait plus à prendre que le fort nommé le Revelin de Raynach, qui, rendant les ennemis maîtres du principal bras du Rhin , leur laissait toujours l'espérance d'être secourus par cet endroit , et tes empêchait de se rendre. Le duc de Weimar , qui avait vu le vicomte de Turenne réussir si heureusement dans tout ce qu'il avait entrepris durant ce siège , le chargea encore de l'attaque de ce fort. Le vicomte de Turenne y alla avec quatre cents hommes. Il fit rompre la palissade à coups de hache ; ses gens y entrèrent par trois endroits à la fois ; et 4e gouverneur de la ville , ne pouvant plus compter sur aucun secours , capitula enfin , et se rendit le il décembre.
Après la reddition de la place , Je duc de Weimar, écrivant au cardinal de Richelieu , présenta Turenne comme un homme qui égalerait bientôt les plus grands capitaines ; de sorte que , lorsque le vicomte de Turenne arriva à la cour, il reçut le plus bienveillant accueil. »
Le cardinal l'envoya ensuite en Italie, où les affaires n'étaient pas aussi brillantes. Le comte
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d'Harcourt venait d'être mis à la tête de l'armée , et à son arrivée on décida que, quoique les ennemis eussent deux fois autant de monde, on irait les chercher quelque part qu'ils fussent. Les ennemis , qui auraient peut-être fait la moitié du chemin si nous avions eu autant de monde qu'eux , étonnés de ce que nous venions les attaquer avec une armée si inférieure à la leur , non-seulement n'osèrent sortir de leurs quartiers , mais encore s'y retranchèrent ; de sorte qu'il fallut assiéger Quiers , ville en deçà de Villeneuve d'Asti , pour les obliger à sortir de leurs retranchements.
Le vicomte de Turenne se posta avec toute la cavalerie , au delà de Quiers , entre les Espagnols «t le comte d'Harcourt , qui prit ainsi la ville sans aucun obstacle. Mais comme il y avait très-peu de vivres , il n'y put pas rester lougtemps ; et les ennemis ayant bien prévu qu'il serait obligé de marcher Ters Garignan pour en trouver , le marquis de Léganez, à la tête des Espagnols , alla vers la hauteur de Poirin , au bas de laquelle notre armée ne pouvait s'empêcher de passer, et le prince Thomas marcha vers la petite rivière de Santana , qu'il nous fallait aussi nécessairement traverser.
Comme* le marquis de Léganez venait de Villeneuve d'Asti , et le prince Thomas de Turin , l'armée de l'un devait se trouver à la droite du comte d'Harcourt , et celle de l'autre à sa gauche ; de
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manière qu'il ne pouvait aller à Carjgnan saas s'exposer à prêter Je flanc à ces deux corps de troupes , qui , selon toutes le» apparences , ne devaient pas manquer à profiter de ces avantages , et à donner rudement sur son arrière-garde. Cependant H n'y avait plus nr munitions ni fourrages à g&iers, et il fallait tenter la retraite à quelque prix que ce fût. Dans cette extrémité, le vicomte de Turenne, tout malade qu'il était encore, s'offrit à aller avec deux mille hommes se rendre maître du pont sur lequel il faisait passer la rivière , et qui était auprès du village nommé la Route , s'engageant i défendre si bien ce poste , que les ennemis ne pourraient empêcher le passage de l'armée.
Le comte d'Harcourt, ravi de cette offre, lui donna les deux mille hommes qu'il demandait. Le vicomte de Turenne marcha avec tant de diligence qu'il prévint le prince Thomas; et, étant arrivé avant lui au pont, il s'en saisit, ainsi que de tous les postes des environs , d'où l'on pouvait favoriser le passage de notre armée. Le prince Thomas survint peu de temps après , avec neuf à dix mille hommes , et fondit sur le vicomte de Turenne, qui, après avoir soutenu le premier choc des ennemis, les fit changer à son tour avec tant de vigueur, qu'il rompit lears trois lignes , et les mena battant l'espace de plus d'un tnille. Le prince Thomas fut renversé deux fois dans un fessé; et il aurait in-
failliblemeut été pris, sans l'obscurité de la nuit, qui fit qu'on ne put le reconnaître , et que , malgré une déroute si générale , la plus grande partie de son armée se sauva par la fuite.
Pendant que le vicomte de Turenne était aux mains avec le prince Thomas , le marquis de Léganez était descendu du Poirin , et était venu avec ses Espagnols attaquer le comte d'Harcourt , qui de son côté avait aussi battu les ennemis; mais , comme ils ne laissaient pas de l'inquiéter encore, il n'osait s'avancer plus près de la rivière , craignant que le prince Thomas ne se fût rendu maître des passages. Le vicomte de Turenne lui envoya dire alors qu'il n'avait rien à craindre , qu'il pouvait faire avancer l'armée en assurance, qu'il se chargeait de faire l'arrière-garde , et qu'il lui répondait de tout. Le comte d'Harcourt s'avança sur sa parole : tout défila devant le comte de Turenne, troupes, canons, bagages, et cela au petit pas et sans aucun désordre'. 11 passa le dernier, et ayant mis pied à terre, il aida lui-même à rompre le pont; après quoi le comte d'Harcourt alla sans peine à Carignan , où il mit une partie de l'armée , et le reste aux environs : tel fut le combat de la Route , si célèbre sou» le nom de la Route de Quiers,
On donne presque tout l'honneur de cette victoire au vicomte de Turenne, qui, en effet, seconda si bien le comte d'Harcourt en cette occasion , que le
cardinal de Richelieu le regarda dès-lors comme ud % homme capable de commander une armée en chef; et l'éclat de cette action fut si grand , que , comme s'il eût fait oublier toutes celles que le vicomte de Turenne avait faites jusque-là , on commença à ne plus compter ses exploits que de la Route de Quiers, époque qui est restée depuis dans la mémoire de tous les Français.
La campagne étant ainsi finie, le comte d'Harcourt s'en alla à Pignerol pour y passer l'hiver. Il laissa le vicomte de Turenne à la tête de nos quartiers pour les défendre , et il le chargea de ne laisser manquer de rien la citadelle de Turin, que le comte de Gouvonges défendait toujours contre le prince Thomas , qui la tenait assiégée de l'intérieur de la -ville , dont il était le maître.
Le vicomte de Turenne , trouvant que nos troupe» étaient trop serrées dans les endroits où jelles s'étaient logées , et que la cavalerie manquait de fourrages 9 commença par assiéger les villes de Rusca et de Dronero, qu'il prit en six jours, et notre armée eut de quoi s'étendre et subsister à son aise. Il fit ensuite entrer dans la citadelle de Turin les munitions de guerre et de bouche nécessaires, malgré tout ce que le prince Thomas put faire pour l'empêcher.
Peu de temps après , ayant su que ce prince avait envoyé un corps de cavalerie assez près de là pour
LIVÇE PREMIER. VÎ
y hiverner, il alla l'investir, et il l'enleva. Au corn* mencement du printemps , le comte d'Harcouft ayant appris que le marquis de Léganez , à la tête de vingt mille hommes , avait assiégé Casai , que nous défendions pour le jeune duc de Mantoue, notre allié > il manda au vicomte de Turenne de le venir trouver à Pignerol , pour délibérer sur ce qu'ils devaient faire en cette rencontre. Le vicomte de Turenne détermina bientôt le comte d'Harcourt , en Jui disant que Ca&al nous était d'une telle importance , qu'il fallait promptement assembler le peu de troupes que nous avions, et y marcher sans perdre un moment de temps ; et qu'avant qu'on fui à moitié chemin, on recevrait inmanquablement ordre de la cour de tout hasarder pour secourir cette place : ce qui arriva comme il l'avait dit. Nous n'avions que dix mille hommes : néanmoins , le comte d'Harcourt marcha aux ennemis avec son intrépidité ordinaire ; et , après avoir reconnu leurs lignes , il les fit attaquer par le comte du Plessis- Praslin , qui fut repoussé par trois fois ; mais le , vicomte de Turenne y ayant marché de sa personne t il les força et renversa tout ce qui se présenta devant lui. Les Allemands lâchèrent pied aussi bien que les Espagnols, et prirent la fuite à droite ou à gauche, les uns vers le pont de Sture , les autres «vers Frascinal , où ils avaient un pont sur le Pô. Le vicomte de Turenne les poursuivit tant que
le jour dura. On leur prit douze pièces de canon , six mortiers , vingt-quatre drapeaux , toutes leurs munitions, la plus grande partie de leurs bagages et les papiers même du marquis de Léganez, qui fut obligé de se sauver avec tant de précipitation qu'il n'eut pas le temps de les emporter. On leur tua trois mille hommes -, on en fit dix-huit cents prisonniers ; il s'en noya un grand nombre dans le Pô , et la nuit sauva le reste.
Gomme nos troupes étaient fort animées par ce succès , le comte d'Harcourt crut qu'il devait profiter de leur ardeur ; et ayant assemblé le conseil de guerre pour y résoudre quelque entreprise , le vicomte de Turenne y proposa le siège de Turin* Les autres officiers-généraux s'opposèrent à ce dessein , soutenant qu'il y aurait de la témérité à entreprendre d'assiéger, avec dix mille hommes, une ville où il y avait une garnison de douze mille soldats sans les bourgeois , et qui pouvait être secourue par une armée de quinze mille hommes, comme était encore celle du marquis de Léganez. Mais le vicomte de Turenne ayant persisté dans son avis , et ayant représenté que les affaires du roi seraient absolument perdues en Piémont si le prince Thomas se rendait une fois maître de la citadelle de Turin, dont on ne pouvait empêcher la prise qu'en assiégeant la ville , le comte d'Harcourt se déclara «pour Je sentiment du vicomte de Turenne.
Le siège de Turin ayant été ainsi résolu , on y marcha aussitôt. On se saisit du pont qui est sur le Pô ; du couvent des Capucins qui est sur une hauteur, à la droite de ce fleuve ; du Valentin , maison de plaisance des ducs de Savoie, qui est à la gauche, et de tous les autres postes avantageux qui sont aux environs. On renversa à coups de canons les moulins de la ville qui étaient sur la rivière nommée la petite Notre. On fit des lignes de circonvallation et de contrevallation , et Ton serra la place autant qu'on le pouvait, dans l'espérance qu'en n'y laissant rien entrer , on l'affamerait en peu de temps.
Le marquis de Léganez , regardant cette entreprise du comte d'Harcourt comme une occasion favorable que la fortune lui présentait pour se venger de l'affront qu'il venait de recevoir devant Casai, manda au prince Thomas qu'il allait marcher à son secours ; que , pour cette fois , le comte d'Harcourt ne lui échapperait pas , et que les dames de Turin pouvaient louer d'avance des fenêtres sur la grande rue pour le voir passer prisonnier. II grossit son armée des garnisons de la plupart des places du Milanais, et vint avee dix-huit mille hommes sur la montagne qui est au-dessus des Capucins , au-delà du Pô , à dessein de passer ce fleuve sur le pont de Turin ; mais il trouva ce pout si bien gardé qu'il n'osa l'attaquer. Il décampa aussitôt; et, comme il prit son chemin par derrière les montagnes de
30 HISTOIRE DE TURENKE.
Sanvitto et de Covoretto, qui bordent le Pô, le comte d'Harcourt se douta qu'il voulait aller passer ce fleuve à Montcalier , au-dessus de Turin ; il y envoya le vicomte de Turenne, avec un détachement pour s'opposer à son passage.
Quelque diligence que pût faire le vicomte de Turenne, lorsqu'il arriva à Montcalier, quatre à cinq mille des ennemis avaient déjà passé le Pô , et commençaient à se retrancher dans les cassraes qui étaient en deçà de ce fleuve. Il marche à eux sans perdre un moment. Ses soldats font difficulté de passer un ruisseau que les pluies de la nuit avaient fait déborder, il le passe le premier; il attaque les cassines , que les ennemis avaient déjà percées pour s'y défendre ; il les en chasse ; il les taille en pièces en les poussant vers le Pô, où tous ceux qui lui échappent se noient ; il brûle le pont qui n'était que de bois , et se retranche sur le bord du fleuve, vis-à-vis des ennemis. Cette action, ainsi exécutée* fit une telle impression sur l'esprit du marquis de Léganez, qu'il se retira vers le Rivigliasco, sous prétexte d'aller chercher un renfort de troupes , et laissa son armée sous la conduite de Carlo délia Gatta, le plus brave et le plus entendu de ses efftciers , qui lui promit qu'il la ferait passer de quel» que manière que ce fût.
Le vicomte de Turenne, ayant affaire à un homme qui avait la réputation d'être le plus vigilant des
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ennemis , fit garder jour et nuit tous les gués qui étaient au-dessus de Montcalier ; de sorte que Carlo délia Gatta n'osa ni les passer en sa présence , ni jeter des ponts en aucun endroit. Tout ee qu'il put faire fut de s'emparer de quelques petites îles plus proches du bord du Pô.
Le vicomte de Turenne trouva moyen d'y passer avant que les ennemis y eussent achevé leurs retranchements ; il les en délogea ; et tous ceux qui y étaient furent encore ou taillés en pièces, ou noyés dans le Pô. Malheureusement , il y reçut un coup de mousquet à l'épaule , et fut obligé de se faire porter à Pignerol. Dès que le marquis de Léganez l'eut appris , il revint aussitôt à Montcalier ; il y jeta un pont sur le Pô , passa ce fleuve , malgré tous nos efforts , alla resserrer le comte d'Harcourt dans son camp , et peut-être n'y eut- il jamais une pareille disposition d'armée où les troupes des deux partis , également assiégeantes et assiégées , s'environnaient les unes les autres , et étaient de même tellement environnées , que le prince Thomas , qui assiégeait le comte de Couvonges dans la citadelle , se voyait assiégé dans la ville par le comte d'Harcourt , que le marquis de Léganez tenait pareillement assiégé dans son camp.
En cette situation , le marquis de Léganez était convenu d'attaquer nos lignes pendant que le prince Thomas ferait une sortie. Au jour lixé , le comte
d'flarcourt fut vigoureusement attaqué tout à la fois du côté de la ville et du côté de la campagne. Le prince Thomas se rendit maître du Valentin; et Carlo délia Gatta , ayant comblé nos lignes au quartier du marquis de la Mothe-Houdancourt qu'il força , -entra dans Turin avec douze cents chevaux et mille hommes de pied. Après quoi le marquis de Léganez empêcha qu'il ne nous vînt des vivres , ni de Suze , ni de Pignerol , et nous affama tellement dans notre camp , que tous les officiers-généraux voulaient obliger le comte d'Harcourt à se retirer de devant Turin , lorsque le vicomte de Turenne , se trouvant guéri de sa blessure , amena de Pignerol à notre armée un grand convoi de vivres et de munitions t malgré ce que put faire le marquis de Léganez , qui le suivit dans toute sa route , voltigeant sur les ailes de son escorte pour l'enlever , et lui dressant toutes sortes d'embûches pour le surprendre.
L'arrivée de ce secours pensa désespérer le prince Thomas , qui était réduit dans Turin à iyie aussi grande disette de vivres que nous. Carlo délia Gatta entreprit de soulager la ville , en faisant passer une partie de la garnison dans l'armée du marquis de Léganez , et crut en sortir comme il y était entré» Mais depuis que le vicomte de Turenne était revenu dans notre camp , les choses changèrent de face. Carlo délia Gatta, ayant voulu sortir de Turin 9 y
fut ramené tambour battant , et repoussé l'épée dam les reins. Les assiégés ûrent plusieurs sorties , où ils perdirent beaucoup de monde. Le marquis de Léganei tenta toutes choses pour forcer nos lignes et jeter des vivres daus la place ; mais ce fut toujours «ans succès. Le prince Thomas , n'ayant pas mieux réussi dans une nouvelle sortie , où les assiégés firent tous les efforts dont ils étaient capables , se voyant réduits à la dernière extrémité» demanda enfin à capituler , et se rendit. Le marquis de Légaoez abandonna la partie et repassa le Pô avec son armée; et le comte d'Harcourt , s'en retournant en France , laissa la sienne sous le commandement du vicomte de Turenne par ordre de la cour.
Comme nos troupes avaient extrêmement souffert au siège de Turin, le vicomte de Turenne leur donna tout le temps dont elles avaient besoin pour se rétablir ; mais dès qu'elles furent en état d'agir f quoique l'hiver ne fût pas encore Gni , il les fit marcher à lioncalvo; il assiégea cette place , et s'en rendit maître en dix jours. Après la prise de Moncalvo , il passa le Pô , il alla mettre le siège devant fvrée , où étaient tous les magasins du prince Thomas; ne doutant point que ce prince ne vint en grande diligence pour y jeter du secours» il ne descendit point de cheval qu'il n'eût fait achever ses lignes , et qu'il n'eût assuré ses quartiers.
Le prince Thomas ne manqua pas d'accourir à
34 HISTOIRE DE TURBNHE.
Iffée , persuadé que le vicomtt de Turenne n'aurait pas eu le temps de pourvoir à la sûreté de son camp ; mais il le trouva si bien retranché qu'il n'osa l'attaquer; et, se flattant de lui donner le change , il alla mettre le siège devant Chivas pour lui faire abanànnoer eelui d'Ivrée.
Chivas , où nous avions un pont sur le Pô , ne nous était pas une place moins importante qu'Ivréc. Mats le vicomte de Turenne , espérant d'être tou* jours assez à temps de secourir Chivas, n'abandonna poùrt le siège d'Ivrée , et se contenta d'en presser vivement les travaux. Cependant le comte d'Harcotirt, ayant appris que le vicomte de Turenne avait, en si peu de jours , pris Moncalvo , et qu'il avait même assiégé ïvrée, fut piqué d'émulation jusqu'au milieu des délices de la cour. Il partit pour se rendre à Ivrée ; et , à son arrivée , ayant fait donner un assaut à la place , il leva ce siège , disant qu'il fallait tout abandonner pour secourir Chivas.
Le prince Thomas , qui n'avait point eu d'autre dessein que de nous faire lever ce siège , leva aussi celui de Chivas , avant que nous y fussions arrivés , et se retira au-delà du Pô avec son armée. Il semble que le comte d'Harcourt aurait dû , après cela , revenir assiéger Ivrée: cependant, abandonnant toutes les vues que le vicomte de Turenne avait eues en assiégeant cette place > il passa le Pô , et alla prendre les villes de Ceva , de Mondovi et de Coni.
Quoique k vioomte de Turenne n'eût pas lieu d'être content du comte d'Barcourt, il travailla néanmoins de si bonne foi pour la gloire de ce géaé~ rai , au siège de ces trois places , que toute l'armée en fut dans la dernière surprise. Ge procédé augmenta l'estime que le cardinal de Richelieu avait pour le vicomte de Turenne; et la confiance qu'il avait en lui alla jusqu'à un tel point , qu'il n'y avait aucune entreprise si difficile dont il ne tînt le succès assuré, dès que ce prince y avait quelque part. Aussi ayant formé le dessein de conquérir le Roussillon , pour pénétrer dans la Catalogne , dont les habitants s'offraient à la France , et ayant même engagé le roi à y aller en personne , il y fit aussi venir le vicomte de Turenne , quelque nécessaire qu'il fût en Italie.
SitAt que l'armée qui devait agir en Roussillon fut assemblée , on marcha a Perpignan , qui en eat la capitale , dans le dessein d'assiéger cette place ; mais comme les Espagnols pouvaient la secourir par Collioure , où il leur était aisé d'aborder avec leurs vaisseaux, on se contenta de bloquer Perpignan, et on alla assiéger Collioure.
Le gouverneur avait fait faire quantité de forts et de redoutes tout autour de la ville ; on les prit tous l'un après l'autre , l'épée à la main , et la viHe foi contrainte de se rendre. On assiégea ensuite Perpignan ; le siège dura plus longtemps ; mais enfin le gouverneur fut obligé de capituler. On se rendit
36 HISTOUE DE TUHINNK.
maître après cela de la forteresse de Salces , et dés autres places fortes sans beaucoup de peines , et là conquête de toute la province fut faite en une seule campagne.
Ce fut dans ce temps-là que le duc de Bouillon , frère du vicomte de Turenne , s'étant trouvé impliqué dans un traité que le duc d'Orléans avait fait avec l'Espagne ,. et ayant été arrêté à la tête de notre armée d'Italie , qu'il commandait , fut obligé , pour sauver sa vie , de livrer Sedan au roi , qui s'engagea à lui donner en échange plusieurs grandes terres , et à conserver le rang de prince à tous ceux de sa maison.
La possession de cette importante place , qui est demeurée depuis unie à la couronne , fut le der-* nier des avantages que le cardinal de Richelieu procura à la France ; et ce grand ministre mourut peu de temps après, craint, envié et admiré de presque tout le monde.
Le cardinal Mazarin succéda au cardinal de Richelieu auprès de Louis xiii ; mais il n'y fut pas longtemps , car ce prince mourut cinq mois après , • et laissa la reine Anne d'Autriche , sa femme , régente du royaume , durant la minorité de Louis xiy, : son fils , qui n'avait que quatre ans et demi.
Cependant le vicomte de Turenne , qui était presque le seul qui se fût intéressé pour le duc de Bouillon durant sa détention, s'était donné tous les mou-
vements qu'il est naturel de se donner en pareil cas pour un frère , mais sans manquer en rien de ce qu'il devait à l'État. Il s'était comporté d'une manière si sage , pendant tout le cours de cette affaire , que sa conduite redoubla l'estime qu'on avait pour lui à la cour, et qu'on l'envoya servir dans notre armée d'Italie.
On venait de donner le commandement de cette armée au prince Thomas , qui avait abandonné le parti des Espagnols pour se joindre à nous ; mais comme on ne comptait pas beaucoup sur son attachement à nos intérêts , on voulut envoyer près de lui un homme de la fidélité duquel on fût entièrement assuré ; et ce fut le vicomte de Turenne qu'on choisit pour un poste d'une aussi grande confiance.
Sitôt qu'il fut arrivé à l'armée , le prince Thomas marcha vers Alexandrie , ville du Milanais , qu'il fit investir de manière que les quartiers étant assez éloignés les uns des autres , les ennemis pouvaient facilement jeter du secours dans la place par les intervalles qui se trouvaient entre ces quartiers. C'est aussi ce que ne manquèrent pas de faire les Espagnols , qui tirèrent pour cela presque moitié de la garnison de Turin. Alors le prince Thomas, qui n'avait feint de vouloir assiéger Alexandrie que pour engager les Espagnols à dégarnir Turin , alla mettre le siège devant cette ville dans toutes les
38 HISTOIRE DE TURBNNB.
fermes. On attaqua les dehors avec beaucoup de vigueur, et ils furent bientôt emportés. Les Espagnols vinrent reconnaître nos quartiers pour tâcher de foire entrer dans la plaee les troupes qu'ils en avaient tirées ; et , n'y ayant pu réussir, ils feignirent d'en vouloir à Ast , et allèrent investir cette place; comme nous l'avions pourvue de tout ce qui était nécessaire pour soutenir un long siège , nous continuâmes celui de Turin sans rien craindre ; nous nous en rendîmes enfin les maîtres, et le vicomte de Turenne se préparait à marcher à de nouvelles conquêtes.
Mais la reine régente , sachant ce qu'un homme tel que lui pouvait pour la défense d'un état, lui envoya le bâton de maréchal de France, et lui donna le commandement de notre -armée d'Allemagne , quoiqu'il n'eût encore que trente-deux ans , dans la vue de l'attacher entièrement à son fils , et d'en faire un appui de sa couronne contre les entreprises où son royaume ne pouvait manquer d'être exposé , par les cabales et les factions qui sont inséparables d'une minorité.
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