‹ Histoire de TurenneChapitre 21 sur 33 · LIVRE TROISlfe**. if · texte numérisé non relu

LIVRE TROISlfe**. if

il peut être attaqué , et il en donne le commandement à des officiers également distingués par leur expérience; établit sa place d'armes devant la porte de la ville, et prend toutes les précautions nécessaires pour une vigoureuse défense.

Cependant Je vicomte de Turenne avait continué de rbarger l'arrière-garde de Tannée ennemie , en la suivant le long des faubourgs , et était enfin arrivé à celui de Saint-Antoine , où il voulait demeurer sans combattre jusqu'à ce que le maréchal de la Ferté l'eût joint, afin qu'attaquant ensemble le prince de Condé , l'un du côté de Rambouillet , et l'autre du côté de Popincourt , il ne pût absolument échapper; et de cette sorte sa défaite paraissait infaillible.

Pour avoir une idée juste du terrain qui servit de scène à cette grande action , il faut se tigurer le faubourg Saint-Antoine , comme une espèce de patte d'oie , dont la partie la plus large s'étend du côté de la campagne , et va toujours en se resserrant du côté de la porte de la ville. Tout cet espace est divisé par cinq rues, dont trois grandes le percent de part en part , savoir , la grande rue qui est au milieu du faubourg , et qui va depuis la porte jusque dans la campagne , la rue de Charenton , qui est sur la droite , et la rue de Charonne sur la gauehe.

Le vicomte de Turenne , qui connaissait parfai-

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tement ce faubourg, commença par étendre son armée sur une seule Jigne courbe, depuis le bas de CImronne jusqu'à la rivière de Seine , pour ne laisser aucune issue libre aux troupes du prince de Condé. Après cela il fit plusieurs détachements pour les attaques qu'il ordonna de faire à la tête de chaqu^ rue , lorsqu'on aurait forcé les premiers retranchements. Il commanda qu'on eût soin de s'assurer des rues de traverse , à mesure qu'on avancerait dans le faubourg, afin que les divers corps de troupes pussent se prêter la main l'un à l'autre dans les grandes rues et s'entre-secourir.

Ayant donné ses ordres pour toutes les autres choses qu'il jugea à propos , il marcha aux retranchements des ennemis qui faisaient un feu terrible ; il les chassa par un feu supérieur, fit combler les retranchements , et se trouvant à l'entrée du faubourg , s'avança vers la grande rue , dont il s'était destiné l'attaque. 11 en fit abattre la barrière à coups de hache , en força nrîme la barricade , malgré la vigoureuse résistance de ceux qui la défendaient, et marchant en bataille dans cette grande rue , en renversant tout ce qui se trouvait sur son passage , il allait emporter les traverses , derniers retranchements des ennemis , lorsque le prince de Condé , estimant qu'il devait marcher lui-même , pour repousser le vicomte de Turenne, ramassa autour de lui tous les volontaires gentilshommes qui

étaient à son service , et la tête de ce corps de cavalerie, ayant fondu sur les troupes du roi , il les fit plier et les ramena battant jusqu'à la barricade , derrière laquelle le vicomte de Turenne , ayant pris des gens frais , pendant que le prince de Condé faisait reprendre haleine aux siens , passa une féconde fois la barricade, taillant en pièces tous ceux qui se présentaient devant lui. II força toutes les traverses , et il avait déjà pénétré jusqu'à l'abbaye de Saint-Antoine, qui est au milieu du faubourg; mais le prince de Condé , étant venu fondre sur lui avec un escadron choisi, le fit encore reculer jusqu'au-delà de la grande barricade.

Le vicomte de Turenne revint une troisième fois à la charge , entra encore très-avant dans la rue , et .trouvant toujours le prince de Condé devant lui, fut encore repoussé. On ne saurait combattre avec plus d'opiniâtreté qu'on ne le fit en cet endroit. Les maisons de cette rue furent prises et reprises par les deux partis. Le prince de Condé et le vicomte de Turenne essuyèrent souvent le feu des mousquetaires qui étaient dedans. Jamais deux généraux n'en vinrent aux prises de plus près que ne firent là ces deux grands hommes. Ils se mêlèrent, Tépée à la main , à toutes les charges qui furent faites. Ils se trouvèrent partout au milieu du feu des armes. Ils combattirent souvent à la portée du pistolet , et tous deux étaient couverts de sang. Les

\ït HlSTOtRB DE TURENNE.

autres attaques se firent et furent soutenues avec la même vigueur.

La confusion fut si grande en quelques endroits, que deux escadrons du prince de Condé , se prenant pour ennemis, se chargèrent l'un l'autre, pendant que ceux du vicomte de Turenne donnaient également sur tous les deux. Les comtes de Bossut et de Castres , les marquis de Flammarin et de la Roche- Giflarty furent tués du côté du prince de Condé, et le duc de la Rochefoucault y reçut un coup de mousquet dont il pensa perdre la vue. Du côté de l'armée du roi , les marquis de Saint-Maigrin et de Nantouillet furent tués, et le marquis de Mancini , neveu du cardinal Mazarin , blessé à mort. Enfin , le vicomte de Turenne , après avoir bien des fois avancé et reculé dans ta gfande rue, voyant qu'il ne pouvait venir à bout deibrcer ce gros de gens* de qualité et de braves /qui étaient autour du prince de Condé, affaiblit adroitement son attaque pour fortifier celle du comté de Navailles , qui combattait à sa gauche dans la rue de Charenton , de sorte que le comte de Navailles , ayant forcé les barricades et les traverses , se voyait maître de toute la rue, et allait prendre le prince de Condé par derrière pour l'envelopper , si ce prince , averti qu'il allait être coupé , n'eût promptement gagné sa place d'armés. Les troupes du prince de Condé , rebutées de tant d'attaques , refusèrent d'avancer ,

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et ne lui voulurent plus obéir. Le canon du vicomte de Turenne étant arrivé en ce moment , il le fit pointer à la tête de chaque rue , où personne n'osa plus paraître ; et toute l'armée du prince de Gondé , s 1 étant réfugiée contre la porte de la ville , le vicomte de Turenne fit avancer son canon , et allait faire un carnage épouvantable de toutes ces troupes ainsi serrées et ramassées , lorsque les Parisiens , qui jusque-là étaient demeurés spectateurs neutres entre les deux partis , voyant l'extrémité ou était réduit le prince de Condé , se déclarèrent en sa faveur et lui ouvrirent les portes de la ville. Le maréchal de la Ferté , qui arriva alors , ayant joint le corps qu'il commandait* au vicomte de Turenne, ce prince allait suivre les. ennemis jusque dans lam ville, où ils se sauvaient avec, beaucoup de désordre ; mais le canon de la Bastillç ayant tiré sur l'armée dit roi, le vicomte.de f Turenne fut obligé de se retirer. ,^,v«>

Le prince de Condé , ayant passé en travers de Paris avec son armée , la mena au-delà du faubourg Saint-.yictorj vers la Saîpéjrière , entre la Seine et la rivière de Bièvre ou des Gobelina, et s'étant retranché entre ces deux rivières , de telle sorte qu'on ne pouvait ni le forcer, ni affamer son armée, qui avait derrière elle Paris , d'où elle tirait abondamment toutes sortes de subsistances , il écrivit à l'archiduc Léopold , pour lui représenter qu'il n'était .

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plus en état de tenir la campagne , et que s*îl ne lui envoyait de plus puissant* secours que par le paisse, il ne pouvait pas résister à l'armée du roi. L'archiduc , craignant que le prince de Gondé n'abandonnât le parti, s'il a* Jui accordait tout ce qu'il demandait, lui envoya aussitôt son armée de Flandre, sous les ordres du comte de Fuensaldaigne, e,t engagea en même temps le due de Lorraine , qui était resté sur les frontières , à marcher avec ses troupes. Ces deux arritées réunissaient plus de vingt mille combattants ; elles avaient ordre de joindre le prince de Condé •, et d'aller ensuite accabler Par* niée du roi , qui n'était que de huit mille homme , Mazarin n'eût pafc plus tôt appris ce dessein, qu'il crut que tout était p&rdu. 11 voulut traiter avec le prince de Condé ; frais ce prince, qui, à l'approche de tant de trdupes , se flattait d'être bientôt en état de lui faire lâ l toi , n'écouta ses propositions que pour gagner du tfemps, en le leurrant d'un accommodement. Onr erfeoga à Rouen pour savoir Ot l'on voudrait recevoir^* êêtit ; mais les Normands, de qui Mazarin n'était pas plus aimé que des Parisiens , refusèrent de donner retraite au roi tant que son ministre serait auprès de lui. On chercha un autre asile en Bourgogne , mais ce fut sans succès.

Mazarin , rejeté de tous côtés , avait enfin résolu 4e mener le roi à Lyon , et il se disposait déjà à

partir avec toute la cour, lorsque Turenne lui fit , pour ainsi dire , toucher au doigt et à l'œil que si oo s'éloignait si fort de Paris , les Espagnols en seraient bientôt les maîtres , et q«e se retirer à Lyon , c'était leur abandonner tout oe qui était depuis cette Tille jusqu'en Flandre. Il lui ût comprendre qu'il n'y avait rien à craindre , ni du duc de Lorraine, ni du comte de Fuensaldaigne , tant qu'ils n'auraient pas joint Je prince de Condé ; et que, pour empêcher leur jonction , il fallait fairt en sorte que l'armée du roi fût toujours entre lui et eux; si bien qu'ayant fait goûter ces raisons, il mena la cour à Pontoise, afin qu'elle ne fût pas fi exposée aux entreprises du priuce de Condé ; et ayant su que les ennemis étaient déjà arrivés à Chauny , petite ville sur la rivière d'Oise , il marcha à Compiègne pour défendre le passage de la rivièrt d'Aisne.

Ce fut durant ce séjour de la cour k Pontoise que le duc de Bouillon y mourut , après quatorze jours de maladie. Le vicomte de Turenne pleura ce bon frère, pour qui il avait toute la tendresse possible, et ce qui achevait de rendre sa douleur accablante, c'est qu'il était obligé de l'étouffer et de la renfermer en lui-même ; l'état étant alors en un si grand danger que, s'il eût paru la moindre altération sur son visage , on aurait cru les affaires du roi entièrement ruinées.

4Î6 BISTOiftB DE TL RENNE.

En effet, le comte de Fuensaldaigne , après la prise de Chauny, avait joint le duc de Lorraine : ils avaient passé l'Aisne ; ils avaient marché à Fismes, et avaient s'avancer vers la Marne, si le vicomte de Turenne ne s'y fût opposé. Se tenaut toujours vis-à-vis d'eux , pour observer leurs mouvements, il lit si bien poster son petit corps de troupes, qu'en quelque endroit qu'ils se présentassent , il leur fît partout une barrière impénétrable ; de sorte que le comte de Fuensaldaigne fut contraint de retourner en Flandre avec son armée , de laquelle il détacha néanmoins six mille hommes, qu'il laissa au duc de Lorraine qui les lui demanda, l'assurant- qu'avec ce renfort il saurait bien venir à bout de joindre l'armée du prince de Condé.

Après bien des marches et des contre-marches, ils réunirent enfin leurs troupes , et vinrent acculer, avec leurs vingt mille hommes , Turenne , et sofi •armée de huit mille hommes , à Lagny-sur-Marne ; tti le tenant assiégé dans l'angle de la Marne et de l'Yerre , ils mandèrent à ceux de leur parti , qui étaient à Paris , qu'ils avaient enfin réduit le vicomte de Turenne ou à combattre ou à périr de faim dans son camp ; qu'il ne leur pouvait plus échapper, et que sa défaite était inévitable ; et il n'y avait personne qui ne le crût, et qui n'en jugeât ainsi.

Tout le monde frondait ouvertement la conduite

de ce général , sur ce qu'il s'était laissé enfermer de cette manière ; quelques-uns même l'accusaient d'intelligence avec les ennemis. Jamais la cour ne s'était vue si embarrassée : le roi avait encore une fois éloigné le cardinal Mazarin , pour faire .cesser le prétexte de la guerre civile ; mais les ennemis n'en avaient que plus d'audace , regardant l'éloignement de ce cardinal comme un effet de la faiblesse du conseil , qui cédait à la nécessité où ils avaient su le réduire. Le parlement avait déclaré le duc d'Orléans lieutenant-général du royaume , et le prince de Condé généralissime des armées de la couronne. Les ministres , tremblants , faisaient des offres excessives à ce prince, qui, se regardant déjà comme l'arbitre de tout , rejetait bien loin tous les projets d'accommodements qu'on lui proposait , quelque avantageux qu'ils lui fussent, et jamais il n'avait conçu de si hautes espérances , lorsque le vicomte de Turenne , ne pouvant subsister plus longtemps dans son camp , où il y avait déjà cinq semaines qu'il était , et voyant qu'il fallait nécessairement en déloger , se mit à observer les ennemis comme s'il se fut promis quelque avantage dans son poste , sur les mouvements de son armée. Il ordonna même à sou avant-garde d'escarmoucher de temps en temps , pour leur faire croire qu'il voulait en venir aux mains ; il lit remplir de pieux de bois fichés en terre tout l'espace qu'il avait dessein de laisser

derrière lui pour y embarrasser les ennemis , en cas qu'ils voulussent le poursuivre. Il fit faire plusieurs ponts sur la rivière d'Yerre; il flt déliter son armée si secrètement durant cette nuit , qu'avant même que les ennemis s'aperçussent d'aucun mouvement, il était déjà arrivé à Corbeil avec son artillerie et ses bagages. Cette retraite le combla de gloire et couvrit de confusion les ennemis.

Peu de jours après , Je duc de Lorraine s'en retourna en Flandre, et le prince de Condé se retira parmi les Espagnols. Les affaires ayantjensuite changé de face , la reine ramena le roi à Paris , ou il fut reçu au milieu des acclamations et des applaudissements du peuple. Elle y établit l'autorité royale avec tant de hauteur, qu'au premier ordre le duc d'Orléans se retira à Limours , Mademoiselle i Saint-Fargeau , et tous les officiers du parlement qui étaient suspects , aux divers endroits qui leur furent désignés pour exil.

Le vicomte de Turenne fut toujours auprès de la personne du roi , à son entrée dans Paris ; mais il ne demeura pas longtemps à la cour; et, sachant que le prince de Condé avait pris Château-Porcien , Rélhel , Mouzon , Sainte-Menehould , Bar-le-duc et quelques autres places , à la -faveur desquelles il se flattait d'hiverner en France , il résolut de recommencer la campagne, quoiqu'on fût dans la saison où les autres ont coutume de la finir. Il dit au roi

LITRE TROISIÈME. i£$

en partant qu'il espérait empêcher les ennemis de prendre des quartiers d'hiver dans le royaume. II alla se mettre à la tête de Tannée avec le maréchal de la Ferté. Il s'avança du côté de la Lorraine , et , sans s'amuser à toutes les petites places où les ennemis avaient mis garnison pour l'arrêter , il marcha droit à eux dans le dessein de leur livrer bataille.

Il passa la Meuse, derrière laquelle était le prince de Condé , aux environs de Toul , et le prince de Condé se retira aussitôt à Commercy. Le vicomte de Turenne l'y poursuivit, et le poussa jusque dans le Luxembourg, où il le força de se retirer ; et rabattant ensuite sur les petites places de la Lorraine , il les prit toutes à discrétion. Mazarin , apprenant ce succès , rentra dans le royaume , et vint trouver le vicomte de Turenne , comme il assiégeait Bar-le-Duc , se flattant que les succès du général le réconcilieraient peut-être avec les peuples.

Après la prise de cette ville et de plusieurs autres places , Turenne revint à Paris avec le cardinal , qui fut aussitôt remis à la tête des affaires. Le roi donna le gouvernement du Limousin au vicomte de Turenne, et le Gt ministre d'état, afin qu'il eût entrée au conseil , pendant tout le temps qu'il resterait à la cour.

Ce fut sur la fin de cet hiver que le vicomte de

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Turenne épousa M* Ue de La Force. Elle était d'une des plus grandes maisons de la Guienne, et fille unique et héritière du maréchal duc de La Force; mais les qualités de l'esprit et du cœur étaient en' elle fort au-dessus des avantages de la naissance et de la fortune. Les vertus qu'on a tant de peine i inspirer aux personnes du sexe , à force d'instruction et d'exemples , semblaient être le fond même de son tempérament et de son caractère ; elle avait naturellement dans l'âme je ne sais quelle grandeur qui ne devait rien à l'éducation. Elle possédait les langues savantes, et avait des connaissances qui passaient de beaucoup la portée ordinaire des femmes , sans se croire pour cela au-dessus d'elles. Ses manières , quoique pleines de dignité , étaient toutes simples et toutes unies. Enfin , pour faire comprendre tout son mérite en deux mots, elle était véritablement digne d'être la femme du vicomte de Turenue.

Ce prince passa avec elle le printemps de cette année-là ; car, comme nos troupes avaient fatigué durant presque tout l'hiver , nous ne pûmes nous remettre en campagne qu'au mois de juin. Il prévint néanmoins encore les ennemis ; et t sachant qu'une partie de leur armée était sur la Sambre et l'autre dans le Luxembourg , il s'alla mettre entre deux avec ses troupes, et ayant obligé par là les ennemis à faire un grand détour pour se joindre ,

il eut te temps de leur prendre Rétliel avant qu'ils pussent être assemblés.

IJ est vrai qu'alors, ayant (rente mille hommes , et le vicomte de Turenne n'en ayant que douze mille , ils firent trembler la Picardie , sur les froptières de laquelle le prince de Condé vint se présenter, menaçant Je royaume d'une invasion générale. Il n'y avait point de garnison dans la plupart des places ; et , s'il y en avait dans quelques-unes t c'était si peu de chose qu'on n'y devait faire aucun fond en cas de siège. Cependant , comme elles étaient également exposées , on ne savait laquelle serait la première attaquée ; les ennemis pouvaient choisir à leur gré Corbie, Péronne , Ham, Sçint- Qucntin, Guise ou Noyon. Il aurait fallu jeter des troupes dans toutes ces places , ce que le vicomte de Turenne ne pouvait faire sans réduire son armée à rien, n'ayant que sept mille hommes d'infanterie. Dans cet état il résolut de conserver son armée entière ; de suivre le prince de Condé par- . tout où il irait, et de ne s'éloigner jamais plus de trois lieues des ennemis , afin que , s'ils venaient assiéger quelque place , il put être à la portée d'en renforcer la garnison , et de choisir toujours à trois lieues & la ronde autour de leur camp , l'endroit le pkis avantageux pour s'y poster , et c'est ce qu'il exécuta avec succès durant toute cette campagne. Le prince de Condé vint plusieurs fois reconnaître

iZÎ HISTOIRE DE TUftENNC.

son camp et son armée ; mais Payant toujours trouvé très-bien retranché, il ne jugea pas à propos de l'attaquer. Il voulut faire venir de Cambrai un grand convoi de vivres; mais le vicomte de Turenne, en ayant été averti , passa promptement la Somme , et s'étant avancé avec cinq cents chevaux jusqu'à Ba r paume , les ennemis , qui étaient déjà sortis do Cambrai , n'osèrent passer outre , et y rentrèrent au plus tôt avec leur convoi.

Le prince de Condé détacha le comte de Duras f avec trois mille chevaux , pour aller investir Guise; mais le vicomte de Turenne , ayant aussitôt repassé la Somme, envoya dans Guise deux mille chevaux , qui arrivèrent avec le comte de Duras , quoiqu'ils eussent la moitié plus de chemin à faire que lui. Le prince de Condé et l'archiduc Léopold, qui avaient joint depuis peu l'armée ennemie , voyant ainsi tous leurs desseins traversés , furent quinze jours à délibérer sans rien entreprendre ; et, après avoir tenu, beaucoup de conseils , ils quittèrent enfin la Picardie , et , marchant à grandes journées en Champagne , ils allèrent assiéger Rocroi , qui est la dernière ville frontière de cette province, du côté de la Flandre. Comme cette place est tout entourée de bois, et qu'il est impossible de la secourir quand elle est une fois investie, le vicomte de Turenne leur laissa faire le siège , et alla prendre Mouzon et Sainte-Menehould , de

sorte que les ennemis furent entièrement chassés de la France , où il ne leur resta plus aucune place que Rocroi.

L'année suivante , le roi étant allé se faire sacrer à Reims , le cardinal Mazarin , pour donner de l'éclat à cetie cérémonie, eut dessein de faire en même temps quelque conquête sur les ennemis, et le ressentiment qu'il avait contre le prince de Condé lui ayant fait choisir Stenay , qui était la place de sûreté favorite de -ce prince , Fabert eut ordre d'en faire le siège , et le vicomte de Turenne fut chargé du soin d'en empêcher le secours.

Le prince de Condé , piqué de ce qu'on s'attachait à une ville qui lui appartenait, et ne voyant pas jour à la pouvoir secourir , se proposa d'assiéger, de son côté , quelque place de réputation , dont la conquête pût le venger de la prise de Stenay , et même dédommager les Espagnols de toutes leurs pertes passées.

Dans cette vue , il Gt consentir l'archiduc Léopold au siège d'Arras , capitale du pays d'Artois , laquelle n'est qu'à quarante lieues de Paris; la place était déjà investie , qu'on ne pouvait encore croire que les ennemis osassent former une pareille entre* prise. Mondejeu , qui était gouverneur d'Arras , s'attendait si peu à être assiégé , qu'il avait envoyé toute sa cavalerie , à la réserve de cent maîtres , à de Bar , qui avait ordre de se jeter , avec le camp-

volant qu'il coramaudait sur la frontière, dans la. première ville des environs qui serait investie ; et il ne put rentrer dans Arras, où Mondejeu se trouvait avec deux mille cinq cents hommes de pied et cent chevaux pour toute garnison.

Le cardinal Mazarin , alarmé de cette entreprise , s'adressa au vicomte de Turenne pour y mettre ordre , lui offrant pour cela de faire lever le siège de Stenay , s'il avait besoin des troupes qui étaient devant cette place ; mais le vicomte de Turenne , croyant qu'on pouvait bien secourir Arras sans abandonner Stenay , en laissa continuer le siège, et commença par détacher le chevalier de Créquy et deux autres officiers, avec douze cents chevaux # leur ordonnant d'aller , par divers endroits , se jeter dans Arras, ou ils entrèrent heureusement, et où il marcha après eux , avec le maréchal de la Ferté. Les ennemis avaient trente mille hommes , nous n'en avions que quatorze mille. Avec si peu de troupes , il n'était pas possible de les chasser de devant Arras à force ouverte. Aussi le vicomte de Turenne n'entreprit-il pas de les attaquer dans leurs lignes, il se proposa seulement d'empêcher qu'ils ne tissent venir des vivres d'aucun «endroit ; afin que , ne pouvant subsister devant la place, ils fussent obligés de lever le siège. Pour cela , il s'avança jusqu'à la vue de leur camp, auprès de Mouchy-le-Preux , entre la Scarpe et le petitruie-

seau qui descend à Arleux. Le maréchal de la Ferté se campa sur le bord de la Scarpe ; et le vicomte de Turenne , autant posté sur la hauteur de Mouchy , pour couper les vivres aux Espagnols du côté de Douai , de Bouchain et de Valencienues , il envoya sur sa gauche le colonel d'Elpense à Bapaume, pour empêcher les ennemis de faire rien venir de Cambrai , et sur sa droite . le comte de Brogli , à Lens, pour lui ôter la communication de Lille, et le comte de Lille-Bonne à Pernes , pour barrer le passage à tout ce qu'ils auraient pu tirer d'Aire et de Saint-Omer.

11 s'empara des autres postes qui étaient entre eux , et des places dont ils pouvaient tirer leurs munitions; il se saisit des châteaux et autres lieux de défense des environs , tout autour d'Arras ; il y logea quelques troupes , et il les fît si bien retrancher, qu'on ne pouvait pas craindre que les ennemis les vinssent attaquer. Il les resserra enfin , et il les bloqua, pour ainsi dire, tellement de tous côtés que , n'ayant plus la liberté de la campagne pour les fourrages et pour les convois, ils manquèrent bientôt de toutes choses.

Dans cette extrémité, ils pressèrent leurs attaques le plus vivement qu'ils purent , pour emporter au plus tôt la place ; mais ils n'en purent venir à bout. Toutes leurs ressources étaient dans un grand convoi que le comte de Bouteville leur devait amener

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du côté de Saint-Pol. Le vicomte de Turenne marcha aussitôt à ce poste. On fit ce qu'on put pour enlever le convoi, et l'on empêcha bien des chariots de passer; mais le comte de Bouteville ne laissa pas de trouver moyen de faire entrer de nuit , dans lés lignes , un grand nombre de cavaliers qui portaient en croupe des munitions ; de sorte que les assiégeants , s'étant remis à pousser leurs attaques avec de nouveaux efforts, Mondejeu fit savoir au vicomte de Turenne qu'il ne pouvait plus tenir que très-peu de jours, et qu'il serait bientôt forcé de se rendre s'il n'était secouru.

Le vicomte de Turenne savait fort bien qu'il n'était pas aussi pressé qu'il le disait ; mais voyant qu'on ne pouvait plus désormais sauver la place qu'en secourant les assiégés, il résolut d'attaquer leurs lignes dès le lendemain. Néanmoins, ayant appris le soir, par un courrier du cardinal Mazarin , que Stenay capitulait , et qu'on lui allait envoyer les troupes qui en avaient fait le siège , il jugea à propos d'attendre ce renfort , et cependant il alla reconnaître le camp des Espagnols. 11 fit pousser toutes leurs gardes jusque dans leurs retranchements , pour mieux découvrir l'état de leurs lignes et du terrain qui était devant; il visita tous les côtés du camp, pour donner également jalousie à tous les quartiers, et tenir les ennemis dans Tincertitude de l'endroit par où ils seraient attaqués ; et

ce fut en passant auprès du quartier du prince difc Condé , que le duc de Joyeuse , qui était avec le vicomte de Turenne , fut blessé dans une escarmouche, d'un coup de carabine dont il mourut.

Cependant le maréchal d'Hocquincourt arriva arec les troupes de Stenay , et le vicomte de Turenne mena son ymée au mont Saint-Eloi, posté que les ennemis occupaient à une lieue de leur camp , et il s'en rendit le maître. Il se saisit avec la même facilité de l'endroit nommé le Camp d$ Cê$ar. 11 Ht attaquer divers autres postes que les assiégeants tenaient autour de la place , et nos gens battirent partout l'ennemi , de sorte que , demandant eux-mêmes qu'on les menât aux ligues, le vicomte de Turenne se disposa tout de bon à l'attaque.

Le prince de Condé, l'archiduc Léopold , le duc de Wirtemberg , le prince de Lorraine et de Ligne, les comtes de Fuensaldaigne , de Garcie et de Ligne- Ville , les barons de Châtelet et de Briorde , et don Ferdinand de Solis , partageaient toute la circonvallation par leurs différents quartiers , et ils étaient convenus d'un signal, par le moyen duquel celui d'entre eux qui serait le premier attaqué avertirait les autres , si toutefois on osait les attaquer dans la situation où ils étaient , ce qu'ils avaient bien de la peine à croire. Néanmoins, le vicomte de Turenne, ayant concerté l'exécution de cette entreprise avec

les maréchaux d'Hocquincourt et de la Ferlé , commença par disposer les choses de manière que si Ton ne venait pas à bout de chasser les ennemis de devant Arras , on y fît du moins entrer un bon corps de troupes , et que si Ton ne pouvait pas même forcer des lignes, chacun pût revenir dans son camp et y trouver une retraite assurée. #

Il Gt avertir de son dessein Mondejeu , afin qu'il les secondât par ses sorties. II régla que les trois corps donneraient tous trois sur un même front , et non point par des endroits séparés , parce qu'alors les uns s'attendant aux autres, on ne fait pas toujours tous les efforts qu'on pourrait faire soimême pour forcer. Il voulut que l'attaque se fit de nuit , afin que l'ennemi , ne voyant point de quel côté on viendrait l'attaquer , n'osât dégarnir aucun endroit. Il commanda divers pelotons d'infanterie et plusieurs petites troupes de cavelerie , pour donner l'alarme de toutes parts aux environs des lignes, ayant résolu de faire partout de fausses attaques , pour couvrir les véritables; et, après avoir pris toutes les autres mesures et donné tous les ordres qu'il jugea nécessaires , les trois généraux , chacun i la tête du corps qu'il commandait, commencèrent à faire défiler leurs troupes à l'entrée de la nuit. Le vicomte de Turenne , étant à l'avant-garde avec le duc d'Yorck, fit prendre la marche par des lieux couverts, afin d'en dérober la connaissance aux

ennemis. Il était deux heures après minuit quand on arriva aux lignes. On marcha le plus secrètement qu'on put. Néanmoins , un coup de canon , qu'on entendit du côté des Espagnols , ne pouvant avoir été tiré que pour servir de signal , fit juger au vicomte de Turenne que nous étions découverts. C'est pourquoi , %ans attendre le maréchal d'Hocquincourt , qui devait combattre à sa droite , et qui s'était égaré par la faute de ses guides , il résolut de commencer aussitôt l'affaire avec le maréchal de la Ferté , pour ne pas laisser aux ennemis le temps de se reconnaître.

Il envoya néanmoins auparavant quelques soldats autour de la circonvallation , portant de longs cordeaux garnis de mèches allumées, afin de faire croire aux Espagnols que c'étaient autant de mousquetaires qui les environnaient , et qui les allaient attaquer de tous côtés à la fois , et de les obliger par là à se tenir tous dans leurs quartiers , sans en affaiblir aucun pour fortifier les autres. Après quoi, ayant mis son infanterie sur deux lignes , sa cavalerie derrière , et à la tête de tout quelques cavaleries détachées, pour fournir aux gens de pied les fascines et les outils dont ils pouvaient avoir besoin , il marcha au quartier de don Ferdinand* de Solis , où il s'était proposé de faire son attaque. L'avant-fossé fut comblé et passé en moins de rien, il fit aussitôt jeter des claies sur tous les

140 HISTOIRE DE TURBNtfB.

trous qui étaient entre Pavant-fossé et )a ligne de circonvallation ; il fit arracher ou enfoucer tout-àfait les petites palissades qui étaient dans les espaces entre ces trous , et , franchissant tous les obstacles par lesquels les assiégeants avaient cru rendre leur camp inabordable , il arriva jusque sur le bord du fosssé de la ligne. U est vrai qu'en cet endroit les Espagnols firent une furieuse décharge sur nos gens ; mais cela ne servit qu'à nous faire pousser plus vivement l'attaque : on essuya le feu des ennemis ; on se mit à combler le fossé avec les fascines.

Les soldats du régiment de Turenne n'attendirent pas même qu'il fût comblé, ils se précipitèrent à la suite de leurs capitaines. On leur y jeta des échelles, avec lesquelles ils escaladèrent le retranchement , et Fisica , capitaine dans ce régiment , ayant le premier gagné le haut du fossé , y planta le drapeau de sa compagnie, en criant : Vive Tu*renne ! A ce cri , nos gens , sentant redoubler leur ardeur, commencèrent avec une émulation incroyable à arracher les palissades , à l'euvi les uns des autres , à ébouler le parapet , et à renverser tous les travaux de la circonvallation. Le marquis de Bellefond fut le premier qui ouvrit un passage à la cavalerie, en forçant une barrière. Les lignes furent bientôt après percées et ouvertes en cet endroit : toute la cavalerie y trouva entrée à la pointe

du jour. Il est vrai que le maréchal d'Hocqutneeurt n'était pas encore arrivé , et que le maréchal de la Ferté n'avait pu venir à bout de forcer le côté qu'il avait attaqué ; mais les troupes de ce dernier, étant entrées à la suite de celles du vicomte de Turenne, on abattit les épaulements et tous les ouvrages par lesquels les assiégeants avaient fortifié leur camp.

Les Espagnols , saisis d'épouvante , abandonnèrent leurs retranchements avec le désordre et la confusion qu'on peut s'imaginer dans une pareille déroute. L'ennemi essuya toute la fureur du soldat victorieux : tout plia et prit la fuite devant nous , jusqu'aux généraux, à la réserve du prince de Gondé , qui , voyant la plupart de nos soldats courir au pillage , vint avec les troupes de son quartier charger le maréchal de la Ferté , et poussa si vigoureusement tout ce qui était devant lui, qu'on vît l'heure, que, par une révolution subite , il allait faire changer la fortune de cette grande journée ; le maréchal de la Ferté n'ayant plus d'autre ressource que celle de se jeter dans Ârras pour se sauver. Lorsque le vicomte de Turenne fut averti des grands efforts que le prince de Gondé faisait de ce côté-là, il y vint à la télé de son régiment de cavalerie , chargea les escadrons ennemis , les rompit entièrement , et les lit fuir dans un grand désordre. Le prince de Gondé ne laissa pas de

4*2 niSToia* de turenne.

tourner la tête avec beaucoup de fierté , et de rallier plusieurs fois ses troupes devant nous; mais enfin le vicomte de Turenne le força à se retirer comme les autres généraux.

Il défit quelques-uns des escadrons que le prince avait laissés derrière lui , pour faire sa retraite, et il aurait pu les tailler tous en pièces , s'il avait eu plus de troupes pour les poursuivre : mais l'impatience de piller possédait tellement nos gens, qu'il fut impossible de les mener plus loin que la circotrvallation , et qu'on ne put de tout le jour rallier l'armée. Les ennemis perdirent en cette occasion près de sept mille hommes , qu'on leur tua ou qu'on fit prisonnier. On leur prit soixantequatre pièces de canon , deux mille chariots , six mille tentes , neuf mille chevaux , tous les équipages des officiers , et le bagage du reste de l'armée. De notre côté , nous n'y eûmes que trois ou quatre cents soldats de tués , et quelques blessés. Le vicomte de Turenne y reçut un coup de mousquet qui lui fit une contusion , et il eut un cheval tué sous lui.

Le roi et le cardinal Mazarin, qui étaient à Péronne , vinrent à Arras , exprès pour lui témoigner la reconnaissance qu'ils avaient du service important qu'il venait de rendre à l'Etat. Ils laissèrent toute l'armée sous ses ordres , et ils emmenèrent les maréchaux d'Hocquincourt et de la Ferté

avec eux à Paris. Pour perpétuer Je souvenir d'un événement si mémorable , on frappa la médaille où Ton voit deux victoires qui mettent sur un trophée une couronne vallaire semblable , à celle que les Romains donnaient aux généraux d'armées qui avaient forcé les retranchements des ennemis. La légende : Perrupto Hispanum vallo , castris direptis , signifie : les lignes des Espagnols forcées, et h camp pillé. L'exergue : Alrebalum liberatwn , M. D. C. LIV. Arras secouru, 1654.

L'heureux succès du secours d'Arras fut suivi de la prise du Quesnoy , et de celle de Clermont en Argonne , par où Ton finit la campagne.

L'année d'après , quoique l'armée des entremis fût aussi nombreuse que la nôtre , nous ne laissâmes pas de prendre Landrecies , Condé , Saint-Guilain , et plusieurs autres villes et châteaux des environs , dont nous nous rendîmes maîtres , malgré les inondations qu'on avait faites tout autour , et à la vue de toutes les troupes des Espagnols jointes ensemble. Car le prince de Gondé vint souvent à la tête de son armée pour nous faire lever le siège de devant ces villes ; mais nous avions si bien pris nos mesures , que tous ses efforts se réduisirent à de légères escarmouches. Le vicomte de Turenne fit raser celles de ces places qui ne pouvaient nous être d'aucun usage; il fit fortifier les autres/ et il les pourvut de vivres et de munitions ; il se rendit

144 HISTOIRE DI TURENNB.

maître de la campagne, et fit subsister son armée dans le pays ennemi.

Tous ces avantages , remportés avec tapt de facilité sur les Espagnols , portèrent le vicomte de Turenne i assiéger une de leurs plus importantes places. Dans cette vue , il marcha à Yalenciennes avec son armée et celle du maréchal de la Ferté , qui était alors malade ; mais celui-ci étant rétabli , il vint se mettre à la tête de ses troupes, k la droite de l'Es* caut où était son quartier. Comme ce quartier était celui où les ennemis pouvaient arriver le plus aisément , le vicomte de Turenne l'avait fait fortifier par des lignes doublées et palissadées ; le maréchal de la Ferté, croyant qu'une seule ligne suffisait, fit raser l'autre , et continua l'attaque que le vicomte de Turenne avait fait commencer.

Cependant don Juan d'Autriche , à qui le roi d'Espagne venait de donner le gouvernement des Pays-Bas , voulant signaler son arrivée en Flandre , avait ramassé toutes les milices du pays , et les ayant jointes à son armée , ainsi que quelques renforts qu'on lui avait renvoyés d'Allemagne , il était venu avec le prince de Condé se camper à la vue de Yalenciennes , dans le dessein de secourir cette place.

Le vicomte de Turenne , se doutant bien que les ennemis attaqueraient les lignes au quartier du ma* réchal de la Ferté , parce que ce quartier était lé

plus exposé , lui manda que « s'il le voulait , il lui enverrait quatre eu cinq régiments. » Mais le maréchal de la Ferté , recevant l'honnêteté du vicomte de Turenne comme une injure , lui envoya dire : « qu'il gardât ses troupes pour sa propre défense ; qu'il aurait peut-être autant besoin de secours que lui , et qu'il lui offrait la moitié de son armée. »

Le vicomte de Turenne eut beaucoup de chagrin de ce que le maréchal prenait la chose de cette manière. Prévoyant le préjudice qui en pouvait arriver aux affaires du roi , il lui envoya faire encore une fois la même offre , en lui représentant le danger où il était; mais le maréchal de la Ferté ne fit que rire de ces avis , et ne daigna pas même tenir hors des lignes ni gardes , ni batteurs d'estrade , qui pussent l'avertir de l'approche des ennemis. Aussi , la nuit suivante , le prince de Condé et don Juan d'Autriche étant venus l'attaquer, ils arrivèrent jusque sur le bord du fossé de son premier retranchement sans avoir été découverts. Ils forcèrent la ligne , ou ils ne trouvèrent presqu'aucune résistance, et firent prisonniers le maréchal de la Ferté, les comtes d'Estrée , de Cadagne et de Grand pré, lieutenantsgénéraux , plus de quatre cents officiers , et près 4 de quatre mille soldats ; ce qui fut fait en moins d'un quart-d'heure ; de sorte que le vicomte de Turenne , qui , à la première alarme, avait couru au secours par-dessus la digue , fut à peine au bout

446 flrSTOIRE DE ÎURENNE.

qu'il vit les euoemis qui s'avançaient déjà de ce côté-là pour le venir forcer. II ordonna au même instant qu'on rompit la digue , et les ayant arrêtés par là , il (il promptement revenir nos gens de la tranchée , retirer le canon des batteries, charger les bagages , combler les lignes , et , ayant (ait dé* filer devant lui l'artillerie et les équipages , il alla former un camp sous le Quesnoy avec son armé* , pour sauver celte place.

Le prince de Gondé et don Juan d'Autriche y marchèrent après loi , avec leurs troupes v et ne doutant point qu'il ne prît la fuite devant eux , ils avaient déjà commandé dix mille chevaux pour Je poursuivre ; de sorte que , lorsqu'ils furent arrivés assez près de lui pour découvrir son camp, ils furent fort étonnés de voir que les tentes y étaient dressées , qu'il avait laissé tout ouvert , et qu'il les y attendait de pied ferme. Il est vrai qu'à l'approche des ennemis , nos soldats , épouvantés , commencèrent à charger les bagages , mais le vicomte de Turenne , ayant ordonné que personne ne sortît de son poste, et qu'on ne fît aucun autre travail devant le camp , rassura toute l'armée par le peu de précaution qu'il prenait.

Pour désabuser les Flamands , à qui l'on avait fait croire que nous n'avions plus de troupes en campagne , il envoya des partis jusqu'aux portes de Bruxelles; et sur le bruit qui courait que les ennfc»

mis avaient dessein d'assiéger Condé ou Saint-Guilaiu , il jeta dans ces deux places mille cavaliers , qui y portèrent chacun un sac de farine en croupe. Un si gros détachement , fait d'un aussi petit corps de troupes, en présence des ennemis qui étaient beaucoup plus forts que lui , donna une telle confiance à ses soldats , qu'ils ne respiraient plus que le combat. Mais le prince de Condé et don Juan d'Autriche , n'ayant pas jugé à propos d'en venir aux mains avec nous , décampèrent les premiers , et tombèrent sur Condé, qu'ils prirent , et dont ils firent démolir les fortifications , après quoi ils allèrent assiéger Saint-Guilain. Le vicomte de Turenne , tjui avait eu le temps de ramasser les débris de l'armée du maréchal de la Ferté, ayant investi la Capelle , où était le principal magasin des ennemis , le prince de Condé et don Juan d'Autriche levèrent aussitôt le siège de Saint-Guilain pour aller au secours de la Capelle. Us s'approchèrent des lignes avec leur armée ; mais ils n'osèrent les attaquer , et le vicomte de Turenne prit la place à leur vue.

La prise de cette ville , arrivée sitôt après ce qui venait de se passer à Valenciennes , et dans un temps où la cour semblait désespérer des affaires , fut regardée en France comme un avantage très-cousidérable ; et , pour conserver la mémoire d'un suc* ces si peu espéré, on y frappa la médaille où l'on voit

14$ HISTOIRE t)E TTREHNE.

la Fortune qui d'une main tient une corne d'abondance , et de l'autre un gouvernail , au haut duquel est une couronne murale. Les mots de la Légende : Fortuna redux , signilient : la Fortune de retour ; et ceux de l'exergue : Capelle capta , M. DC. LVL Priée de la Capelle f 1656.

On félicita fort le vicomte de Turenne sur l'heureux événement de cette entreprise. On lui donna la charge de colonel-général de la cavalerie l'année suivante. On fit même plus pour lui , on lui accorda ce qu'il demandait depuis longtemps, à savoir» qu'on ne le commît plus avec le maréchal de la Ferté ; de sorte que le siège de Cambrai $yant été résolu . il y fût envoyé seul. Mais le prince de Condé ayant entrepris de jeter du secours dans la place, avant que nous eussions achevé nos lignes , et y étant entré lui-même avec vingt escadrons de cavalerie, on quitta ce dessein. Le maréchal de la Ferté eut ordre d'aller faire le siège de Montmédy , dans le Luxembourg, et le vicomte de Turenne de tenir îa campagne , pour s'opposer à ce que les ennemis pourraient entreprendre. Le prince de Condé et don Juan d'Autriche firent diverses marches et contremarches , pour s'approcher de la place et y jeter du secours. Ils firent mine de vouloir assiéger la plupart des villes qui étaient aux environs, pour nous faire abandonner notre entreprise. Mais ils ne sureiit faire prendre le change au vicomte de Turenne ;

il se présenta avec son armée partout où ils essayé* rent d'aborder les lignes , et ils n'osèrent jamais l'attaquer. Il rompit toutes leurs mesures , il prévint tous leurs desseins, et malgré leurs stratagèmes et leurs efforts , la place fut enlin emportée par le maréchal de la Ferté.

Après la prise de Monlmédy, Turenne alla assiéger Saint- Venant, ville située sur la Lys, dans le comté d'Artois. Le prince de Gondé et don Juan d'Autriche vinrent encore avec leurs troupes pour secourir cette place; mais ayant été plusieurs jours devant nos lignes, sans avoir osé les attaquer, ils passèrent dans la Picardie , et ils assiégèrent Ardres, pour obliger le vicomte de Turenne à abandonner la siège de Saint-Venant. II est vrai que le cardinal Mazarin ne lui ayant envoyé aucun argent pour le dépense de ce siège , il y avait lieu de croire qu'il tirerait assez en longueur, pour que les ennemis eus* sent le temps de prendre Ardres -, mais le vicomte de Turenne ayant fait couper sa vaisselle d'argent en morceaux, pour la distribuer aux soldats, il les engagea si bien à avancer les travaux , que le gouverneur de Saint-Venant demanda à capituler.

Turenne, sans attendre que la capitulation fût réglée , détacha aussitôt de son armée quatre mille chevaux , et leur ordonna de marcher à Ardres , par les hauteurs d'Aire et de Sa : nt-Omer , sachant bien qu'on ne manquerait pas de tirer sur eux le canou

180 B19TOIRE DE TCfcENNB.

de ces places , et que le prince de Condé et dôft Juan d'Autriche, avertis de notre marche par le bruit du canon , se Retireraient aussitôt de devant Ardres. En effet , ils levèrent le siège à rapproche de notre détachement ; ils allèrent du côté de Bourbourg , et se retranchèrent entre les rivières â'Aa et de Colme.

Le vicomte de Turennc vint à Ardres avec le reste de l'armée , après la prise de Saint- Venant, et voyant que les ennemis étaient si éloignés , il retourna du côté de la Lys , se saisit de la Motlieanx-Bois , et fit raser ce château qui incommodait fort Saint- Venant ; il marcha ensuite vers la Colme; il se rendit maître de Cassel et Waten ; il prit plusieurs forts et la ville de Bourbourg. Il força le prince de Condé et don Juan d'Autriche i se retirer avec leur armée sous le canon de Dunkerque. 11 se rendit maître de Mardick, dont la prise alarma tellement les Espagnols , que , dans la crainte que nous n'allassions assiéger Gravelines, ils levèrent leurs écluses , et inondèrent quatre lieues de pays autour de cette place ; mais la saison était trop avancée pour une pareille entreprise. Ainsi le vicomte de Turenne , ayant mis son armée en quartiers d'hiver, s'en retourna à la cour. Les ennemis» croyant profiter de son absence , assemblèrent quelques troupes dans le dessein de reprendre Mardick ; mais ayant su que ce général était revenu sur la

frontière , ils s'en retournèrent chez eux ( 1637 ).

Cependant il y avait déjà un an que Mazarin et Cromwel , protecteurs de la nouvelle république d'Angleterre, avaient fait un traité qui portait que les Français et les Anglais attaqueraient à frais communs les villes de Dunkerque et de Gravelines ; que la première de ces places serait pour l'Angleterre , et que l'autre resterait à la France ; et , comme Cromwel demandait l'expédition de ce traité, d'un ton qui faisait appréhender qu'il ne rompit avec nous, si l'on n'assiégeait au plus tôt Dunkerque, le vicomte de Turenne eut ordre de s'avancer de ce côté-là , pour voir ce qui s'y pourrait faire. Il n'y avait personue qui ne regardât ce siège comme une entreprise chimérique; car, attaquer Dunkerque avant d'avoir pris Fumes , Bergues et Gravelines , c'était être assiégé en faisant un siège, puisque ces villes environnent Dunkerque. L'attaquer au mois de mai , il n'y avait point encore de fourrage sur la terre ; attendre plus tard , c'était donner le temps aux Espagnols de venir en corps d'armée défendre les abords de cette place , qui sont très-marécageux et tout entrecoupés de canaux , et par conséquent hasarder une bataille dans un terrain très-favorable pour les ennemis , et fort désavantageux pour nous.

Néanmoins , comme les Espagnols faisaient de grandes offres i Cromwel pour l'engager à se

joindre à eux , et qu'il s'agissait de conserver oq de perdre une alliance si importante , Turenne résolut de tenter cette entreprise, quelque impossible qu'elle parut à tout le monde. Ayant donc tiré les troupes de leurs quartiers et assemblé son armée , il marcha vers Dunkerque. A la nouvelle de cette marche , les ennemis lâchèrent toutes leurs écluses, de sorte que, quand le vicomte de Turenne fut arrivé à Bergues, outre une espèce de lac, que fait en cet endroit Tépanchement de la Colme, il trouva tout le pays couvert d'eau et rempli de marais et de watergans. Il ne restait pour tout passage que la digue qui va de Bergues à Dunkerque ; chemin que les pluies d'hiver avaient entièrement rompu , et qui se trouvait même en quelques endroits inondé, comme toute la campagne qui était des deut côtés.

Les Espagnols avaient deux grands forts sur cette digue pour nous en disputer le passage. Ils y avaient fait entrer deux mille hommes , et ces deut forts se défendaient mutuellement, étant à la portée du canon l'un de l'autre. Il y avait un grftn4 nombre de redoutes sur les rivières et sur les canaux ; on ne pouvait pas s'arrêter dans la marche, iout étant couvert d'eau ; et il fallait de nécessité emporter tout de suite les forts v les redoutes et les passages qui étaient fortifiés. Outre cela, le marquis de Leede , capitaine consommé dans l'art

de défendre les places, et qui avait défendu la ville de Dunkerque douze ans auparavant, lorsque le prince fie Gondé l'avait assiégée , venait de se jeter dedans , avec tout ce qu'il y avait de troupef dans le voisinage, et prétendait non-seulement soutenir vigoureusement le siège de cette ville , mail encore nous empêcher d'approcher des environ! f par le moyen des troupes qu'il avait fait avancer es grand nombre sur la digue , et qu'il avait envoyée! vers les forts.

Tant de difficultés auraient pu rebuter le vicomte de Turenne ; mais il ne désespéra pas de les sur-» monter ; et, persistant dans la résolution d'exécuter son dessein , malgré les obstacles qui se pré» sentaient de tous côtés , il passa la Colme ; il ordonna qu'on fît un grand nombre de fascinée ; ii les fit jeter sur* le chemin pour l'affermir et le raccommoder ; il fit , en quelques endroits , en-» foncer dans l'eau des pieux qu'on couvrit de plan** ches , afin que les cavaliers pussent passer dessus t tenant leurs chevaux par la bride ; il fit combler plusieurs fossés ; il fit chercher les endroits du marais les plus hauts et les moins noyés ; il établit les passages sur les watergans et sur les canaux; il fit sonder partout le terrain ; précautions qui , néanmoins, ne servirent que pour le passage du bagage et du canon ; car Tordre de s'avancer verç Dunkerque ne fut pas plus tôt donué , qu'on \\\

184 HISTOIRE Dft TIEKKKE.

tout les soldats , les armes hautes , marcher hardiment à travers les eaux débordées , et se presser à l'envi des uns des autres , à qui passerait le premier, quoiqu'ils eussent l'eau jusqu'à la ceinture. Toutes les gardes des Espagnols prirent la fuite i Botre approche , sans attendre que nous les poussassions. La plus grande partie des troupes , qui étaient dans les forts et sur la digue , se sauva dans Donkerque ; le reste fut forcé après quelque résistance. Le vicomte de Turenne s'empara des redoutes , dans lesquelles les ennemis voulurent lui disputer le passage. Il les chassa des réduits qu'ils gardaient sur les canaux , et arriva enfin devant Dunkerque avec son armée.

La ville de Dunkerque est située au milieu dé ces collines de sable blanc qui s'élèvent au bord de la mer germanique , depuis Calais jusqu'à l'Ecluse, et qu'on appelle dunes , nom qui vient du mot dun> qtri , dans le langage des Celtes , signifiait un lieu «levé.

Du côté du midi , elle est entourée de canaux et de marais ; les dunes sont également à son levant et à son couchant ; et la mer, qu'elle a au nord , et qui vient battre jusqu'au pied de ces dunes , daus son flux , laisse à sec , par son reflux , un espace de grève d'environ cinq cents pas , qui demeure découvert pendant la basse marée, et qu'on appelle Vatrang, du mot itrang, qui, dans le langage teutonique,'

LITRE TEOISlàME. J3!t

signifiait rivage, et qui signifie encore la même chose en flamand. Les eaux noient toutes les terres basses autour de la place; il n'y avait aux environs ni couvert , ni bois pour les huttes des soldats. Le vicomte de Turenne fut obligé de faire venir de Calais , par mer , tout ce qui était nécessaire pour le; travaux du siège et pour la subsistance de l'armée : des vivres , des fourrages , des outils , des palissades, et jusqu'à des fascines , dont on avait besoin pour affermir les retranchements qu'il fallait faire aui dunes, dans un terrain sablonneux, et qui s'éboule aisément.

Lorsque toutes ces choses furent arrivées, il fit travailler aux lignes ; il les fit commencer sur le bord de la mer, au pied des dunes qui sont au* devant de Dunkerque , d'où , passant par-dessus ces dunes , elles allaient gagner, en tournant autour de la place, les canaux de Fumes, de Hondscboote , de Bergues, de Bourbourg, de Mardick, et passant sur les autres dunes , qui sont au couchant de la ville, elles aboutissent à l'estrang, faisant ainsi, dans leur contour, une espèce de croissant qui avait la mer à son ouverture. Cromwel , en exécution du traité fait avec nous , envoya de ce côté-là une armée navale , pour empêcher qu'on ne jetât du secours dans la place par cet endroit -, de sorte que la ville de Dunkerque se trouva entièrement investie par Dter et par terre.

j56 HISTOIRE DE TURSKKE.

Après ces mesures prises , il n'y avait plus rien à craindre , sinon que les Espagnols ne se saisissent de quelques duues fort hautes , qu'on n'avait pas pu enfermer dans notre circonvaliatioo , parce qu'elles en étaient un peu trop éloignées ; et comme» du sommet de ces dunes, on voyait à découvert uo* troupes , le vicomte de Turenne les occupa et y fit faire des retranchements. Tous ces travaux étant finis , et les six mille Anglais, que le commandant de l'armée navale avait fait débarquer, s'étant joiuts à notre armée, sous les ordres de mylord Lockart, on distribua les postes aux officiers généraux. On fit plusieurs ponts sur les canaux pour la communication des quartiers; le vicomte de Turenne fit ouvrir la tranchée , et le roi avec toute la cour vint assister au spectacle de cette grande entreprise. On fit d'abord deux attaques , à Tune desquelles on employa les Français , et à l'autre les Anglais. Le vicomte de Turenne ne se coucha point les premières nuits , pour mieux disposer toutes choses par lui-même ; et ses neveux , le duc de Bouillon et le comte d'Auvergne , qu'il avait amenés cette année-là en campagne avec lui , le suivi-r rent partout.

Les Espagnols n'eurent pas plus tôt appris quQ Dunkerque était investi , qu'ils résolurent de secourir cette place, à quelque prix que ce fût. Ils levèrent un subside particulier sur tout le peuple dç

Flandre pour l'exécution de ce dessein. Us convoquèrent le ban et l'arrière-ban ; ils tirèrent toutes les garnisons des places ; ils rassemblèrent toutes leurs troupes , comme s'il se fût agi de la conservation ou de la perte entière des Pays-Bas ; si bien qu'en très-peu de temps ils formèrent la plus nombreuse armée qu'ils eussent encore eue sur pied. Le prince de Condé et don Juan d'Autriche, à là tête de cette armée , qui s'était assemblée aux environs de Nieuport, s'avancèrent vers Dunkerque, et le maréchal d'Hocquincourt, qui s'était jeté depuis peu dans leur parti , s'étant approché trop nrès de nous , en nous venant reconnaître , fut tué d'un coup de mousquet par quelques soldats avancés.

Dès que le vicomte de Turenne sut que les ennemis venaient à nous, il les alla reconnaître; et ayant vu que toute leur armée était déjà en deçà de Fumes , marchant au milieu des dunes , pour nous venir attaquer, il résolut de les prévenir. Il s'en retourna promptement de devant Dunkerque ; il laissa un nombre suffisant de troupes pour garder le camp et les tranchées. II voulut expliquer à mylord Lockart les raisons qu'il avait d'aller combattre les ennemis ; mais ce général le pria de ne s'en point donner la peine , disant qu'il s'en rapportait bien à lui , et qu'il s'informerait de ces raisons après la bataille , s'il en revenait. Il emmena donc les Anglais avec le reste de l'armée, et

43$ HISTOIRE DE TUftSKKE.

marchaut au milieu des dunes, du côté d'où venaient les Espagnols, il fit tant de diligence, qu'il arriva à la portée du canon de leur armée avant qu'ils sussent que nous fussions sortis de nos lignes. Les ennemis furent bien surpris de nous voir si près d'eux ; ils ne s'étaient avancés vers Dunkerque que pour donner courage aux assiégés; ils n'avaient point encore leur canon, et ils avaient fait leur compte de n'en venir aux mains que lorsqu'il serait arrivé. Mais le vicomte de Turenne , voulant les attaquer dès le lendemain , se saisit des plus hautes dunes qui étaient aux environs , et employa la plus grande partie de la nuit à les fortifier par des retranchements. Il dressa l'ordre de la bataille , et ayant pourvu à la sûreté des bagages et à la garde du camp, il se coucha dans le sable d'une dune , enveloppé de son manteau , et dormit ainsi jusqu'à la pointe du jour, qu'il monta à cheval pour ranger son armée. Il composa sa première ligne de dix bataillons et vingt-huit escadrons de cavalerie , quatorze à l'aile droite et quatorze à l'aile gauche, et le canon était à la tête. La seconde ligne était de sept bataillons et de dix-huit escadrons de cavalerie, neuf i la droite et les neuf autres à la gauche. Quatre escadrons de gendarmes étaient derrière la première ligne , pour soutenir l'infanterie du corps de bataille , et les six escadrons de cavalerie, qui faisaient la réserve , furent placés à une assez grande <!**•

LIVRB TROISIÈME. 1S9

tance , derrière toute l'armée, afin qu'ils fussent à portée de secourir même nos troupes devant Dunkerque, en cas de besoin.

Sa première ligne occupait , par son front de bandière , tout le travers des dunes avec la prairie qui est à droite, et J'estrang qui est i gauche, c'est-à-dire tout cet espace qui est depuis le flot de la mer jusqu'au canal de Furnes , et qui a plus d'une lieue d'étendue. Comme la pente des dunes est assez douce, on y rangea les bataillons et les escadrons à, leur distance et à leur mesure naturelle. Les lignes , à la vérité , étaient haut et bas , suivant la disposition du terrain ; mais , malgré son inégalité , elles étaient dressées avec tant de justesse qu'elles paraissaient avoir été tirées au cordeau. Le vicomte de Turenne donna l'aile droite à commander au marquis de Créqui, l'aile gauche au marquis de Castelnau , et le corps de bataille au marquis de Gadagne et de Bellefond ; et pour lui , il se mit au centre de l'armée. Le comte de Schomberg, les marquis d'Humières et de Varennes, et le baron d'Equancourt , qui faisaient les fonctions de lieutenants-généraux, furent distribués aux postes où ils devaient être employés. Le général Lockart commanda les Anglais ; le comte de Digneville , les Lorrains; le comte deSoissons, les Suisses, dont U était colonel-général > le marquis de La Salle , les gendarmes ; et le marquis de Richelieu , le corps

I6À HISTOIRE DE TLRENNE.

de réserve. Le comte de Bussi-Rabutin y fit sa charge de mestre-de-camp-général de la cavalerie. Le duc de Bouillon , grand chambellan de France, et son frère , le comte d'Auvergne, servirent , par ordre du vicomte de Turenne , à la tête de son régiment d'infanterie , comme simples volontaires , quoique le duc de Bouillon eût un régiment à lui.

0uant aux ennemis , le prince de Condé et don Juan d'Autriche firent aussi mettre leurs troupes en ordre avec toute la diligence possible, y employant tous les officiers-généraux , qui eurent bien de la peine à en venir à bout dans un terrain si extraordinaire. Ils ne firent, à proprement parler, de toute leur armée, qu'un corps de bataille sans ailes: Ils mirent sur une seule ligne toute leur infanterie, soutenue par quatre lignes de cavalerie qui étaient derrière. Ces lignes n'avaient pas plus d'étendue que le travers de* dunes , et n'allaient que jusqu'au bord de l'estrang d'un côté , et jusqu'au commencement de la prairie de l'autre. Les généraux n'avaient osé mettre des troupes sur l'estrang, comme nous y en avions, parce que le vicomte de Turenne avait fait avancer vis-à-vis l'endroit où l'on aurait pu les placer une partie des vaisseaux anglais , qui avaient ordre de faire feu sur tous les Espagnols qui paraîtraient sur le rivage.

Don Juan d'Autriche prit le commandement de la droite qui regardait la mer. Il avait pour Ifeu-

tenants-généraux le duc d'Yorck, qui avait été obligé de sortir de France , et le duc de Glocester , tous deux frères du roi d'Angleterre , don Estevant de Gamarre et le marquis de Caracène. Il s'était saisi d'une dune qui était de cent pas plus avancée \fiv$ nous que Jes autres ; cette dune était très-» haute et très-escarpée ; il y avait posté un de ses bataillons % et il en avait fait avancer un autre derrière pour le soutenir. Le prince de Gondé eut le commandement de la gauebe de l'armée , qui était du côté de la prairie que le canal de Fumes traverse , et qui est entrecoupée de petits fossés. Ge prince fit aisément la communication de ces fossés et du canal , sur lequel il fit faire cinq ponts avec des barques. Gomme sa cavalerie ne pouvait être employée dans la prairie, à cause des fossés, il la rangea dans l'espace qui est depuis le pied des dunes jusqu'à ces fossés , sur sept lignes plus ou moins longues, selon la disposition du terrain. II mit dans un lieu un peu plus couvert , devant sa cavalerie , un.de ses bataillons, et il joignit tous les autres i ceux de don Juan , pour achever de former cette grosse ligne d'infanterie qui était à la tête de l'armée espagnole. II avait sous lui, pour lieutenantsgénéraux , les comtes de Goligny , de la Suze, de Meilles de Guitaud , de Persan et de Bouteville v et pour maréchaux-de-camp , le marquis de Ravenel , de Romainville et de Rochefort.

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