LIVRE CINQUIÈME
eux. I] ne se déclarait presque jamais en ces sortes d occasions; néanmoins dans celle-ci , où plusieurs courtisans murmuraient de ce qu'on ne savait ce jqu'était devenu le vicomte de Turenne, il lui échappa de dire qu'à la vérité il n'avait aucune nouvelle de lui. Mais on ne fut pas longtemps sans en recevoir, et Ton apprit bientôt qu'après avoir poussé J'électeur de Brandebourg depuis le Rhin jusqu'à l'Elbe , sans qu'il osât tourner tête pou* défendre ses états , il l'avait réduit à chercher un asile dans sa capitale , où même , ne se trouvant pas en sûreté, il avait enfin été forcé de demander la paix , qu'on ne lui accorda qu'après qu'il eut donné caution de sa parole , et qu'il eut engagé le duc de Neubourg à se rendre garant de la fidélité avec laquelle U promettait d'observer les engagements qu'il cour tractait avec la France par son traité. Alors la médisance se tut , et les envieux du vicomte de Turenne , depuis cela , semblèrent toujours respecter son mérite.
Jusqu'aux ennemis de l'Etat , ils ne pouvaient s'empêcher d'être* touchés de ce mérite , comme on le vit dans ce temps-là à l'égard de l'électeur de Brandebourg. Car, lors même que ce prince était poursuivi par nos troupes d'une manière si mortifiante pour lui 9 ayant appris qu'un homme était passé dans le camp du vicomte de Turenne, à de*~ . sein de l'empoisonner» il ne put souffrir qu'il .périt
Ift HISTOIRE Bft TURENNE.
st mtibeurcusement , et lui en donna avis , de sorte qu'on reconnut ce misérable, que Je vicomte de Turenne se contenta de faire chasser de son armée.
Le roi , pour immortaliser l'expédition du vicomte dé Turenne , fit frapper la médaille où Ton voit, auprès d'un trophée , la Victoire qui écrit sur un bonclier le nom des villes les plus considérables que le vicomte de Turenne prit pendant l'hiver de cette année-là. La Légende : A Rkeno ad Jlbim pulso Hrmiêburgmsi eleetere , signifie : L'électeur de Btmdtbourg poussé depuis le Rhin jusque l'Elbe. L'exergue marque la date 1673.
Cependant l'Espagne , voyant le succès extraordinaire de nos armes , se ligua avec les Hollandais, et se prépara i nous faire la guerre du côté des Pays-Bas ; et l'empereur ayant formé , de toutes les troupes de ses états , une armée de trente-cinq wiHe hommes, il ordonna au comte de Montécuculli dé la mener an secours de la Hollande , et de faire tout son possible pour passer le Rhin et se joindre aux troupes de cette république, à la tète desquelles était le prince d'Orange , et à celles des Espagnols, que commandait le comte de Honterey , gouverneur-général des Pays-Bas ; ne doutant point qu'avec ces trois armées réunies il ne fût aisé 4e nous cha&èr de la Hollande et de l'empire. Le vicomte de Turenne voulait aller chercher l'armée de l'empereur jusque dans la Bohême , ou elle s'as-
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semblait ; mais le roi lui manda de n'en rien faire 9 parce qu'il avait résolu d'aller raser en Alsace quelques places suspectes. Il lui ordonna de venir couvrir le Rhin du côté de cette province , d'empêcher en même temps , s'il était possible , la jonction des troupes impériales avec celles des Espagnols et des Hollandais , du côté du Bas-Rhin, et il lui envoya pour cela quatre mi)]e hommes de renfort.
Après des marches et des contre- marches audacieuses et savantes , qui tinrent les armées ennemies en échec , Turenne donna des quartiers d'hiver i son armée dans l'électorat de Trêves , et vint luimême à la cour, où le roi l'attendait pour conférer, avec lui sur Jes diverses opérations de guerre qui devaient occuper ses armées l'année suivante.
La conquête de la Franche-Comté fut la première entreprise par laquelle on résolut d'ouvrir la campagne ; elle se fit rapidement par le roi en personne. Toute l'Allemagne, effrayée par ce nouveau, triomphe , s'ébranla contre nous. L'électeur de Bavière et le duc de Hanovre seuls demeurèrent, neutres.
A un si grand nombre d'ennemis , le roi n'op- . posa que le vicomte de Turenne , et il l'envoya contre eux avec dix mille hommes. Turenne passe aussitôt le Rhin, et arrive à l'improviste sous les murs, de Philisbourg devant l'armée ennemie, commandée par le duc de Lorraine et le comte de Caprara* ;
194 fiisfomi de îrauttite.
Comme ceux-ci ne voulaient point en venir au* mains avec nous que le duc de BournonviJIe ne les eût joints , ils résolurent de se retirer au-delà du Necker, et s'avancèrent à grandes journées vers Hailbron , pour y passer ce fleuve. Le vicomte de Turenne , pénétrant leur dessein , pressa encore plus la marche des soldats : il leur fait faite douze lieues en un seul jour , avec des fatigues inconcevables; mais ils étaient persuadés qu'il ne leur aurait pas voulu donner la moindre peiue sans une nécessité absolue. Aussi , bien loin de murmurer contre lui , on les voyait se piquer d'émulation à qui ferait paraître plus de gaieté dans les difficultés d'une marche si pénible , et à qui irait plus vite , dans la seule vue de faire quelque plaisir à ce prince , qu'ils regardaient moins comme leur général que comme leur père, de sorte qu'ayant fait près de trente lieues en quatre jours , ils joignirent les ennemis avant qu'ils fussent arrivés au Necker.
Le duc de Lorraine et le comte de Gaprara , nous voyant si près d'eux qu'il leur était impossible de nous éviter , ne pensèrent plus qu'à occuper quelque poste où leur armée put être en sûreté contre tout ce que nous pourrions entreprendre , jusqu'à ce que le duc de Bournonville les fut venu joindre. SinUheim , où ils étaient , leur parut très-propre pour cela. Cette ville est située au pied d'une montagne dont la penteest assez douce. Une vieille
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abbaye qu'on a fortifiée, et qui sert de château f est sur une hauteur, entre la ville et la montagne , beaucoup plus élevée que la première , et un peu plus basse que la seconde. Sur cette montagne est une plaine qui est fermée par derrière d'un grand bois, et qui est assez spacieuse pour qu'où y puisse ranger une armée en bataille. C'est là le poste que choisirent leduede Lorraine et le comte deCaprara, pour y attendre le vicomte de Turenne.
Fis 6e saisirent de la ville et du château ; ils 7 jetèrent une partie de leurs bataillons pour les défendre , et ils y mirent toute leur cavalerie, avec le reste de leur infanterie , en bataille dans la plaine qui est au dessus de la montagne. Toute leur armée y fut rangée sur deux lignes. Le eomte de Caprara se mit à la tète de la première , et le duc de Lorraine, i la tête de la seconde.
Là, adossés d'un grand bois, qui empêchait' qu'on ne pût aller à eux par derrière , ils voyaient leur droite assurée par le château et par la ville dont ils étaient les maîtres , et leur gauche fermée par une chaîne de montagnes escarpées , qui s*é~ tendaient fort loin ; ils avaient , outré cela , devant eux , au pied de la montagne et au delà même de la ville , la rivière d'Elsatz et un gros ruisseau qui les enfermaient par-devant , du côté de la plaine de Sintiheim.
Ce fui dans cette plaine que le vicomte de Tu*
IM HlSÎOÎftB DE TDREKKE.
renne arriva après quatre jours de marche. Il reconnut d'abord la situation des lieux et la dis? position des ennemis, lis n'avaient que neuf à dix raille hommes comme nous ; mais leurs troupes , sortant de bons quartiers , étaient fraîches et reposées , au Heu que Tes nôtres étaient extrêmement fatiguées d'une marche de prés de trente lieues faites en quatre jours et sans équipages. Toute leur cavalerie était cuirassée, et la plupart de nos cavaliers n'avaient pas même de buffles. Enûn , leur armée ne pouvait manquer d'avoir sur la nôtre l'avantage d'un grand front. Le vicomte de Turenne vit toutes ces difficultés comme en un instant: mais il envisagea en même temps tous les embarras au il se trouverait, après la jonction du duc de Bournonville , s'il ne battait pas les ennemis avant que ce général les eût joints ; et considérant outre cela quel avantage ce serait pour la réputation et pour les intérêts de la France , dans la conjoncture des affaires , d'ouvrir la campagne par une victoire, s'il pouvait venir à bout de la remporter, il se détermina au combat , malgré tant d'obstacles qui devaient, ce semble, l'en détourner. Ayant ainsi pris parti , il commença par attaquer la ville , qu'il emporta malgré une vigoureuse résistance. La vigueur de cette action, dont la nouvelle fut portée dans le château par quelques fuyards , y jeta l'épouvante. Tous ceux qu'on avait mis dedans pour le