CONVERSION DE TURENNE. — SA VIE PRIVÉE. — SON CARACTÈRE
Turenne passa toute l'année 1659 en Flandre ou dans le nord de la France, à Calais, à Amiens surtout. Ses troupes, inoccupées, vivaient de contributions sur le territoire ennemi. Elles étaient bien souvent sans solde. <r Je ferai le mieux que je pourrai à la frontière, écrit-il à le Tellier le 28 août; on n'y parle point d'argent du tout. » Des désordres avaient lieu, et les Espagnols se plaignaient.
<r Les grandes plaintes et derniers gémissements des peuples et sujets du roi mon maître en Flandre, et l'extrême nécessité à laquelle ils se trouvent réduits par l'excès des taxes et des contributions et fourrages jusque aujourd'hui levés, ainsi que par l'existence des nouvelles exactions qui de jour à autre se pratiquent, m'ont obligé, Monsieur, il y a quelques jours, de vous en faire mes doléances, lesquelles je ne doute pas que vous n'ayez trouvées très justes et fondées ^.. s>
Une lettre écrite par Turenne à le Tellier, le 3 octobre, indique qu'il vient de recevoir un peu d'argent, et annonce qu'il va retirer l'infanterie des villages, où on ne l'avait mise <r que pour lui donner le moyen de passer la campagne sans argent d.
Les soldats, pour subsister, se livraient au faux saunage. Mazarin ayant fait à ce sujet quelques observations à Turenne, le maréchal lui
* Le marquis de Gamarra ;i Turenne. — Bruxelles. 27 septembre 16.>9.
répondit, le 5 mars 1600 : « J'ai fait mettre un officier de la marine dans la citadelle d'Amiens, seulement pour l'exemple, car celui-là n'avait rien fait, et il en sort un de ces jours. M. d'Ormesson a fait pendre des cavaliers pour cela , et j'ai mandé à Votre Excellence que la rivière de Somme ayant été prise à cause du grand hiver, cela a causé ces grandes plaintes , et avec raison , des deux côtés , et pour ne l'avoir pu empêcher et pour y avoir plus d'abus que les hivers précédents. j>
Après le soin de son armée, les affaires d'Angleterre furent, pendant tout le cours de cette année, la principale préoccupation de Turenne. Cromwell était mort le S septembre 1058. Son fils Richard, qui le remplaça, n'avait ni les capacités ni l'énergie nécessaires pour recueillir le fardeau de sa succession. Le courage des royalistes se releva, et six mille hommes se rassemblèrent auprès de Chester. Turenne, sachant que Mazarin souhaitait plutôt le rétablissement de la monarchie que la continuation de la république, lui écrit, le ol août, une longue dépêche sur la situation des alfaires en Angleterre; puis il ajoute : « J'ai cru que je ne manquerais pas en assistant M. le duc d'York indirectement de tout ce qui dépendait de moi. Si c'était une chose qui pût attendre une réponse, Votre Excellence sait bien que je ne m ingérerais pas à faire un pas sans ordre; mais, comme l'éloignement des lieux empêche que l'on puisse en avoir, j'ai dit à M. le duc d'York que je lui laisserai couler des soldats et des ofticiers de mon régiment d'infanterie. Je lui donnerai aussi de l'argent pour trouver des petits bateaux sur la côte. Gomme il n'y marche point de corps et que cela se fait sans le su de personne , Votre Excellence le peut désavouer comme il lui plaît ; car il ne s'y fera au plus que ce que je mande à Votre Excellence, et je n'en parlerai ni écrirai à qui que ce soit, les personnes qui agissent étant déguisées. »
Il se mit en rapport avec Monk, qui accueillit bien ses ouvertures, comme le constate une lettre que Turenne lui écrivait le 20 mars 1660.
« Monsieur, ce gentilhomme que j'avais envoyé en Angleterre, et à qui j'avais dit de vous faire un compliment de ma part , a reçu tant de civilité de vous , que je me sens obligé de vous en remercier. Je suis bien aise de prendre cette occasion pour vous supplier de prendre confiance en ce qu'il vous dira de ma part, et de croire qu'ayant longtemps considéré votre conduite, j'ai eu une estime particulière pour votre personne. Vous pouvez aussi, dans les choses que vous croirez qui vous conviendront à l'état ecclésiastique et politique d'Angleterre, faire fondement que j'y contribuerai en ce qui sera de mon pouvoir, et que mon intention n'est que de concourir au bien avec beaucoup de netteté. »
Le parti royaliste, qui était assemblé dans le comté de Chester, fut
216 HISTOIRE DE TiURENNE
complètement battu par les troupes du parlement. Cette défaite empêcha pour le moment le prétendant de recouvrer son trône, et Turenne écrivit à sa femme, le 7 septembre 1659 : <r J'ai vu M. le duc d'York, et j'eusse rendu à sa maison un service considérable si l'affaire eût un peu duré. »
Le 20 septembre, le duc d'York mandait à Turenne : « Je n'ai pas voulu manquer de vous écrire aussitôt que je l'ai pu, après mon arrivée ici (à Bruxelles), pour vous remercier de tout ce que vous avez fait et aviez envie de faire, et assurément, non seulement moi, mais tous ceux de notre maison vous ont les dernières obligations. »
Mazarin aussi suivait les affaires d'Angleterre avec un vif intérêt, mais à un point de wie plus pratique et moins chevaleresque. Toujours prêt à profiter des circonstances, il veille sur Dunkerque et Mardick.
« Il est très important, écrit-il à Turenne le 6 septembre, que vous ayez l'œil à tout ce qui se passe à Dunkerque; car, si les révolutions qui peuvent arriver en Angleterre obligent ceux qui ont à présent la principale part dans le gouvernement de rappeler les troupes qui sont dans ladite place et Mardyck , et à nous prier d'y mettre des nôtres , il le faudrait faire et en user aussi de même si, par d'autres raisons , ceux qui commandent à Dunkerque nous conviaient à accepter cette place moyennant quelque gratification qu'ils désireraient pour nous la remettre, étant désespérés de la pouvoir conserver à cause des mouvements survenus en Angleterre, qui pourraient donner la hardiesse et la facilité aux Espagnols d'entreprendre de s'en rendre maîtres, d
Pendant ce temps, les négociations avec l'Espagne continuaient. Elles avaient commencé d'abord entre deux secrétaires d'État, Hugues de Lyonne pour la France, et Antoine Pimentel pour l'Espagne; puis entre les deux ministres, don Luis de Haro et le cardinal Mazarin, qui, du 13 aoiît au 6 novembre, époque à laquelle les signatures furent échangées, conférèrent dans l'île des Faisans, sur la Bidassoa, entre les deux pays intéressés.
Les lenteurs que subirent les négociations vinrent surtout des conventions relatives à Gondé et aux Français qui l'avaient suivi dans sa défection. Les Espagnols exigeaient pour eux non seulement une amnistie pleine et entière, mais la réintégration dans leurs biens et leurs offices. Mazarin, blessé de ces conditions, fit en vain les derniers efforts pour y échapper ; son habileté diplomatique se brisa sur ce point contre la loyauté et la ténacité espagnoles. Le ministre français, contraint de céder, se dédommagea de ces concessions d'amour-propre par des avantages plus sérieux. Le traité des Pyrénées donna à la France l'Artois, le Roussillon et la Cerdagne. On rendait à Philippe IV quelques places récemment conquises en Catalogne,
en Franche -Comté et dans les Pays-Bas. La base de la paix était le mariage de Louis XIV avec l'infante Marie -Thérèse, fille de Philippe IV.
Après que la paix eut été signée, les anciens ennemis restèrent en présence dans une défiance réciproque. Cependant on diminua l'elTectif des troupes.
Le 26 novembre 1659, le roi envoie à Turenne une longue instruction sur les réductions et les licenciements qu'il se propose de faire à son armée. Il indique les noms des corps et compagnies qui doivent être licenciés; quelques noms sont laissés en blanc. Turenne devra faire licencier les compagnies dont les capitaines sont morts et celles dont les capitaines sont absents sans congé régulier et sans excuse légitime. Si ces réductions ne suffisent pas, on devra licencier les compagnies qui se trouveront les plus faibles et dont les officiers sont les plus négligents à leur devoir.
Le roi engage Turenne à faire ce qu'il pourra pour déterminer les officiers des compagnies hcenciées à accepter dans l'armée un emploi inférieur d'un grade à celui qu'ils occupaient précédemment. Il lui donne l'ordre de réunir quatre mille hommes anglais, écossais, irlandais pour en composer deux beaux régiments ; « pas un Français ne devra y être admis comme soldat ou comme officier. }>
Un mois après, quelques difficultés se sont produites; l'esprit soupçonneux et méfiant de Mazarin est en éveil.
î Je ne doute point, écrit -il à Turenne le 26 décembre, que, sur ce qu'on vous a mandé, vous n'ayez différé la restitution des places. Il ne faut pas néanmoins que vous témoigniez qu'on vous en ait donné aucun ordre d'ici, mais bien qu'en ayant reçu un de rendre les places, au 27 de ce mois et au 4 janvier prochain, si vous aviez eu des nouvelles de la frontière d'Espagne que les ratifications y eussent été échangées le 7 de ce mois , comme il est porté par le traité de paix , vous n'ayez pas cru devoir passer outre à ladite restitution, n'ayant point appris que cet échange eût été fait...
<L Je vous prie de recommander au sieur Talon et aux autres que vous jugerez à propos qu'ils prennent soin, dans la réforme, qu'on ne perde pas un cavalier ni un fantassin ; car peut-être que nous en aurons plus besoin que l'on ne s'imagine. »
L'échange des ratifications de la paix des Pyrénées se fit longtemps attendre. La restitution des places ne devait avoir lieu qu'après cette ratification. Espagnols et Français s'efforçaient de reculer l'accomplissement de celte formalité, tout en protestant vivement, chacun de leur côté, de leur désir de voir finir les arrangements préliminaires et en accusant la partie adverse des retards qui se produisaient. Les lettres que Turenne adressait ou recevait à cette époque témoignent constamment de cette préoccupation.
Enfin, le 9 janvier 1660, le marquis de Caracene pour les Espagnols, le 12 février, Turenne pour les Français, reçurent de leurs gouvernements l'ordre d'exécuter les conventions du traité des Pyrénées.
Turenne donna ses instructions à l'intendant Talon pour effectuer en deux termes différents la restitution des places, qui furent remises aux Espagnols, les premières le 24 février, les autres huit jours après, le 2 mars; puis il revint à Paris.
<r L'ordre me vint hier au soir pour la restitution des places , de façon que je crois partir au commencement de la semaine prochaine pour aller à Paris, s'il n'y arrive quelque empêchement que je ne crois pas. J'eusse m.ieux aimé y trouver M. le prince que d'y être quand il y arrivera; mais je laisserai aller cela au hasarda... »
Dès son arrivée, Turenne se rendit chez le prince de Condé, qui l'accueillit avec courtoisie et loyauté.
<r Je fus avant-hier à Saint -Maur, où je vis M. le Prince, écrit Turenne à Mazarin ; cela se passa, de son côté, le plus honnêtement qu'il est possible ; il y avait beaucoup de monde. Je fus quelque temps avec lui en un coin , où il me parla de tout le passé et même des lettres écrites auprès de Condé. Je fus fort aise de le voir, et on ne peut s'attendre à aucune civilité qu'il ne me fit. Je ne le trouvai point là fort changé. Je ne doute pas que Votre Excellence n'ait quantité de relations de toutes choses ; il se loue fort du traitement qu'il à reçu à la cour par les offices de Votre Excellence. »
La cour passa l'hiver en Provence ; elle repassa le Rhône, le 1er avril, pour se rapprocher des Pyrénées. Le 5 avril, Turenne, qui, après un court séjour à Paris, était allé prendre possession de son gouvernement de Limousin, reçut des mains du roi, à MontpelHer, un brevet daté de ce jour qui lui conférait la dignité de maréchal général des camps et armées du roi. Ce titre donnait à Turenne la suprématie sur les autres maréchaux de France. Le maréchal général était un connétable, moins la juridiction, le maniement des finances, et les autres attributions étrangères au commandement militaire.
Il y avait longtemps que le roi souhaitait de voir Turenne revenir à la religion catholique. Il espérait que l'exemple donné par un tel homme amènerait des défections dans le parti huguenot. Il paraît certain que , pour atteindre ce but, Louis XIV fit briller aux yeux de Turenne l'épée de connétable. Le comte de Bussy-Rabutin raconte, dans une de ses lettres à M^o de Sévigné (10 juin 1672), ce bruit qu'il tenait de Turenne lui-même, et les personnes les plus graves ont confirmé son témoignage.
Louis XIV, en conférant à Turenne le titre de maréchal général , ne se
' Turenne à sa femme, 12 février 1660.
dissimnlait pas que, pour un tel homme et après de tels services, ce n'était pas faire assez. « Vous savez, lui dit-il en lui remettant le brevet, qu'il ne lient qu'à vous que je fasse encore davantage. » Pareille insinuation lui fut faite, a-t-on dit, à l'occasion de la naissance du dauphin le l'^'" novembre 1661. On lui aurait offert, en effet, de lui réserver l'éminente charge de gouverneur du prince. Aux offres bienveillantes de Louis XIV, Anne d'Autriche avait joint, par prosélytisme religieux, ses pieuses mais maladroites instances, qui, au dire d'un des historiens de Turenne, empêchèrent pendant plusieurs années le maréchal de se déclarer catholique, de peur de paraître chercher des avantages temporels dans un acte où sa conscience seule était intéressée.
c L'épée de connétable, dit Saint-Simon, était bien le but du modeste héros; mais la timidité du cardinal Mazarin ne put se résoudre à la mettre entre des mains si puissantes et si habiles. Le souvenir de ce qu'avaient pu les derniers connétables de Montmorency et leurs prédécesseurs, le souvenir même de M. de Lesdiguières, faisaient encore peur à la cour. Elle en sortit pour renouveler en faveur de M. de Turenne la charge de maréchal général des camps et armées de France, imaginée et créée pour M. de Lesdiguières lorsque le duc de Luynes, abusant de la jeunesse de Louis XIII, qui n'avait alors que dix -sept ans et n'avait encore pu voir le jour, par l'éducation qu'on lui avait donnée, que par le trou d'une bouteille, se fit connétable.
<r Alors M. de Turenne, supérieur aux maréchaux de France, qu'il commandait tous, cessant de l'être lui-même, mais n'étant pas connétable et ne pouvant en porter les marques, ne voulut plus de celle de maréchal de France, dont il quitta les bâtons à ses armes et le titre de maréchal, qu'il avait toujours portés depuis plus de dix-sept ans qu'il l'était, pour reprendre celui de vicomte de Turenne, qu'il avait porté avant d'être maréchal de France. Il signa tout court Turenne ou Henri de la Tour, dans tous les temps de sa vie; ainsi il n'y changea rien, i»
Au commencement du mois de mai, Louis XIV et sa cour arrivèrent à Bayonne et se dirigèrent vers Saint-Jean-de-Luz, tandis que Phihppe IV se rendait à Fontarabie. Le 3 juin, le roi épousa par procuration l'infante Marie-Thérèse, fille du roi d'Espagne. On a trouvé dans les papiers de Turenne, et de son écriture, la minute d'une lettre de Louis XIV à l'infante. Celte lettre, si elle fut véritablement rédigée par Turenne, prouve qu'il ne s'entendait guère à la correspondance galante, au moins pour le compte des autres. Elle est fort longue; nous n'en donnerons qu'un échantillon.
<r Sérénissime princesse, il a été nécessaire que tant de choses s'ajustassent pour faire que je pusse avec bienséance vous demander l'hon-
neur de vos bonnes grâces et que vous puissiez me faire celui de m'y donner part. Il paraît que Dieu veut bénir le commencement et la fin de cette négociation, laquelle, ne pouvant pas avoir de suites heureuses si vous n'agréez ce que le roi votre père m'a fait l'honneur de me promettre, je vous supplie très humblement d'y donner votre consentement et ne considérer pas la chose comme nécessaire seulement à nos États, mais, me regardant un peu comme une personne qui souhaite beaucoup votre amitié et votre estime, me faire la grâce que votre cœur y réponde, etc. etc. j>
Une affluence innombrable de peuple et de grands seigneurs se rendit auprès de la petite île où avaient été discutés les intérêts des deux nations si longtemps rivales , et où un mariage allait sceller une réconciliation qu'on pouvait présumer durable. Les deux cours déployèrent une grande magnificence. Les courtisans étaient admis au dîner du roi. « Nous vîmes dîner le roi d'Espagne, écrit Turenne à sa femme le 18 mai; il me regarda fort. Je ne le trouvai point si abattu que l'on dit. La main lui tremble un peu en buvant, et il est assez maigre; il a bonne mine, est sérieux et grave au dernier point. j>
Ce jour-là même, pendant le repas, le roi d'Espagne avait demandé à sa sœur si Turenne ne se trouvait pas parmi les grands seigneurs qui se pressaient autour de la table royale. Lorsqu'elle le lui eut désigné, le grave Philippe IV le considéra longtemps avec attention, et dit à demivoix à Anne d'Autriche : <r Voilà un homme qui m'a fait passer bien des mauvaises nuits. » Laconique, mais expressif éloge dans la bouche d'un ennemi.
Au mois de juillet, Turenne revint à Fontainebleau, séjour qu'il affectionnait et où nous le retrouverons souvent.
Mazarin mourut le 9 avril 1661. Turenne n'aimait pas le cardinal. Son caractère loyal et franc, son esprit un peu tout d'une pièce ne pouvaient s'habituer aux ruses, aux habiletés italiennes du ministre.
De son côté, Mazarin avait des griefs contre Turenne, qui l'avait abandonné au début de la Fronde, qui avait refusé la main d'une de ses nièces et qui , à différentes reprises , ne lui avait pas caché ses véritables sentiments à son égard.
Toutefois chacun de ces hommes était indispensable à la fortune de l'autre. C'était de Mazarin que dépendait le commandement des armées; donc Turenne avait besoin du cardinal. Pour faire face à Condé, pour conduire les armées, pour les faire subsister en pays ennemi, tandis que l'argent manquait dans les caisses de l'État, il fallait un général habile et prudent comme Turenne; Mazarin avait donc besoin du maréchal. Cette situation les obligeait tous deux à des ménagements et à des concessions réciproques. Dans cette amitié politique , les intérêts avaient plus de part que le cœur. Mais a cette époque les sentiments religieux
étaient encore puissants. « La religion, qui avait autrefois suspendu la fureur des guerres civiles en publiant la paix de Dieu, prêchait encore la réconciliation au moment de la mort. On pardonnait alors b. ceux dont on avait eu le plus à se plaindre, et même à ceux que l'on avait le plus offensés; l'étiquette se mêlant au plus saint devoir, il était d'usage de leur envoyer dire qu'on mourait leur très humble serviteur ou leur très humble servante '. »
Quand il vit que la maladie du cardinal était mortelle, Turenne fit ce qu'il put pour se réconcilier sincèrement avec lui. Il se présenta à plusieurs reprises à la porte de sa chambre; mais il ne fut point reçu, tandis que le maréchal de Gramont passait toute la journée au chevet du lit du malade. Il en exprima son regret à l'évêque de Fréjus, Ondedei, qui enfin, la veille de la mort de Son Eminence, le vint chercher de sa part. Le cardinal le reçut parfaitement; il lui dit qu'il avait engagé le roi « à n'oublier jamais ses grands services, et que, connaissant le cœur de Sa Majesté, il ne devrait pas être en peine làdessus; que, pour lui, il se sentait une véritable joie de mourir son serviteur et ami. En disant cela, il tira de son doigt un diamant de mille pistoles, qu'il lui donna, le priant de le garder comme un gage de son amitié. Puis, voulant témoigner de la fermeté en présence d'un des plus braves hommes du monde, il lui dit qu'il espérait tout de la miséricorde de Dieu, mais qu'il ne craignait rien. « Quand le <r monde, lui dit-il en latin, tomberait en ruines, je ne tremble- « rais pas^.. d Ils ne parlèrent point de leurs anciens engagements ^. S)
Le roi d'Angleterre étant remonté sur le trône en 1660, le nouveau roi témoigna à Turenne une amitié et une estime très grandes. Nous en trouvons l'expression dans de nombreuses lettres. Nous citons un exemple entre mille.
« Mon cousin, écrit Charles II à Turenne le 24 février i664, je n'ai pas voulu laisser partir le lord Rutherford sans vous confirmer les assurances du ressentiment que j'ai de l'amitié que vous m'avez toujours témoignée. Je puis vous assurer qu'il est au point où il doit être, c'està-dire proportionné aux obligations que je vous ai. »
Dans les circonstances difficiles, le comte d'Estrades, ambassadeur de France en Angleterre, s'adressait à Turenne pour le prier d'user de son influence auprès de Charles II.
<L II serait nécessaire que le roi d'Angleterre ne poussât pas les affaires de la pêche contre les Hollandais comme il fait. J'ai remarqué grand mécontentement dans leurs esprits, et fort disposés à s'en retourner; je les ai priés d'attendre, et que peut-être les affaires s'accommo-
1 Barrière.
* Horace, Carm. lil». III, od. m.
* Mémoires de l'abbé de Choisy.
deraient. Comme le roi d'Angleterre a la dernière créance en tous, et que je m'aperçois tous les jours de cela, il serait fort nécessaire que vous lui écrivissiez qu'il y va tout à fait de son intérêt et du succès de ses desseins de s'accommoder avec les Hollandais, pour ôter toute espérance aux Espagnols de les pouvoir gagner, à quoi ils travaillent fortement*... î
Le roi fit demander à Turenne s'il désirait le cordon bleu d'Angleterre. Le négociateur, un sieur Crafts, lui posa nettement la question dans une lettre du 9 août 1661.
c Vous êtes, lui écrit- il, un homme à qui l'on peut parler de tout; et ainsi, sans faire le tour du pot, je vous prie de me dire, avec la même franchise que je vous le demande, si vous seriez en état et en volonté de recevoir le cordon bleu d'Angleterre, si l'on vous l'envoyait... Voyez donc ce que vous avez à me dire là- dessus, et je ménagerai le tout où je vais, comme vous le pouvez souhaiter, afin que rien ne vous soit offert que vous ne soyez en état ou en volonté d'accepter. j>
î Je viens de recevoir votre billet, répondit Turenne le lendemain, et je vous dirai, avec la même franchise que vous m'écrivez, que je sais bien que le cordon bleu d'Angleterre est un ordre que des gens d'une quahté au-dessus de la mienne pourraient tenir à grand honneur d'avoir, et je me sens fort honoré de la pensée qu'on a pour moi ; mais cela ne me convient pas... » Malheureusement, dans le recueil des lettres de Turenne publié par M. de Grimoard, la lettre est incomplète. L'éditeur a supprimé les raisons que Turenne donnait pour motiver son refus.
Bien que Turenne ne doive pas être rangé au nombre des grands politiques et des diplomates qui ont illustré le siècle de Louis XIV, sa grande réputation, sa situation de ministre d'Élat, l'obligèrent à s'occuper fréquemment des relations de la France avec les autres Etats européens. Louis XIV, qui avait une grande confiance dans la sûreté de son jugement, lui demanda son sentiment sur la conduite à tenir dans un grand nombre de circonstances difficiles et importantes. Les notes rédigées par Turenne en réponse à ces questions sont, contrairement aux habitudes du maréchal, écrites d'un style net, ferme et précis. Elles sont courtes, vont droit au but, et traduisent bien la pensée de l'auteur. Elles attestent une grande connaissance de la situation des divers Etats de l'Europe.
Il ne rentre pas dans le cadre restreint de cet ouvrage d'étudier d'une manière étendue Turenne en tant que diplomate; nous nous bornerons à signaler quelques-unes des négociations où il fut plus activement mêlé. Nous avons déjà vu quelle influence l'amitié personnelle qui unis-
> Le comte d'Estrades à Turenne, août 1661.
sait le maréchal au roi Charles II et au duc d'York, son frère, pouvait lui donner sur les affaires d'Angleterre. Nous n'en citerons qu'un exemple. Le roi Charles II, pressé par le besoin d'argent, avait consenti à vendre Dunkerque à la France. Louis XIV, abusant de sa supériorité, voulut d'abord marchander sur le prix, et suscita ensuite des difficultés pour le payement. Le comte d'Estrades et le duc d'York s'adressèrent à Turenne, qui réussit à aplanir les difficultés.
d II ne faut plus songer à Dunkerque, écrit d'Estrades à Turenne le 21 août 1662, si la place est annexée au royaume d'Angleterre; c'est à quoi je vois que sont portés le général Monk, l'amiral Cenduis et le grand trésorier. Le roi d'Angleterre, M. le duc d'York et le grand chancelier souhaiteraient que le roi s'en accommodât, et dans les dernières conférences que j'ai eues ils se sont fixés à sept milUons. Ce qui est de vrai, c'est que le roi d'Angleterre doit cinq milhons, dont il paye intérêt, qu'il a empruntés pour les travaux et le payement de la garnison, et cette dépense est si grande, qu'il ne la peut plus soutenir, non plus que d'envoyer du secours en Portugal, si le roi ne l'assiste... Il faut prendre garde que cette occasion perdue de Dunkerque ne nous coûte deux fois plus de dépenses pour avoir ce que nous aurions pour l'acquisition de cette place, et j'estime qu'on doit compter l'argent pour peu dans certaines conjonctures. »
Et le 28 du même mois , le duc d'York écrivit au maréchal :
« Je ne puis vous exprimer le déplaisir que j'ai de voir qu'une affaire de la nature de celle de Dunkerque soit sur le point d'être rompue pour si peu de chose. Le chancelier, par les efforts les plus grands du monde, a réduit la somme à cinq millions, et le comte d'Estrades s'opiniâtre à n'en donner que quatre. Je m'assure que vous, qui connaissez l'importance et l'état de la place, jugerez que la raison est de ce côté-ci, et porterez le roi à passer par-dessus un si petit obstacle, et ne perdrez pas une occasion de tant de gloire et de profit, et qui établira une union dont les suites ne peuvent être que très avantageuses à l'une et à l'autre couronne. )>
On se mit enfin d'accord sur le prix, qui fut fixé à cinq millions; mais de nouvelles difficultés s'élevèrent au sujet du mode de payement et des termes auxquels ils seraient faits.
« J'ai reçu votre lettre du 12 de ce mois, écrit le comte d'Estrades à Turenne le 18 septembre; je prévois de la difficulté pour le terme des payements. Ce qui obhge de vendre Dunkerque est la nécessité, et tout ce qui n'est pas argent comptant ne les accommode pas. On a assez de troupes en Portugal, il n'y faut que de l'argent pour les payer... Il faut de l'argent comptant... Je ferai tout ce que je pourrai pour réduire l'affaire aux termes que le roi me prescrit, mais je n'ose pas me promettre d'y réussir. *
Le 21 septembre, le comte d'Estrades écrit de nouveau à Turenne.
Louis XIV avait indiqué des termes de payement, et avait donné à son ambassadeur en Angleterre l'ordre de rompre les négociations si Charles II ne les acceptait pas. Celui-ci, après trois conférences avec d'Estrades, refusa les propositions. Tout paraissait rompu de nouveau ; d'Estrades était désespéré, quand enfin on parvint à se mettre d'accord. Louis XIV paya deux millions comptants, et trouva des cautions à Londres pour répondre du payement du reste de la dette.
D'Estrades écrivait le 25 septembre i662 à Turenne : î Quand j'aurai l'honneur de voir Votre Altesse, je lui dirai beaucoup de choses que je ne puis écrire; mais elle peut s'assurer que le roi d'Angleterre, le duc d'York et le chancelier ont la dernière considération pour elle, et que souvent je me suis servi de son nom pour les faire consentir à ce que je demandais. »
L'attentat commis par les gardes corses contre l'ambassade de France à Rome fut une des affaires les plus importantes qui se passèrent dans le courant de l'année 1662. Turenne s'en occupa particulièrement, et nous trouvons dans sa correspondance un écrit très circonstancié qui lui fut personnellement adressé, le 15 septembre, par le duc de Créqui , notre ambassadeur auprès du pape. Turenne le remercia, lui donna quelques conseils et lui promit son appui. « De mon côté, lui écrivait-il le 16 septembre, quoique avec peu de bruit, je vous servirai dans les conjonctures, et peut-être utilement. î
Nous pourrions relever dans la correspondance de Turenne de nombreuses lettres qui indiquent bien le crédit dont il jouissait à la cour, et la considération dont son nom était entouré hors de France.
« Je trouve, lui écrit, le 3 janvier 1663, d'Estrades, devenu ambassadeur en Hollande, que ces Messieurs qui gouvernent ici ont une grande vénération pour Votre Altesse, et que je suis bien trompé s'ils ne souhaiteraient vous attirer en ce pays pour leur général. Je ne suis voulu entrer en rien, mais j'ai bien entendu ce qu'ils me voulaient dire dans deux conversations que j'ai eues avec eux. Je voudrais bien que Votre Altesse me mandât son sentiment là-dessus... »
a Très illustre prince, cousin et ami, lui écrit le roi de Danemark dans le courant de septembre 1663, c'est pour vous assurer de notre sincère amitié et bienveillance royale. Ce que nous avons toujours sincèrement souhaité, je veux dire d'être attaché au roi très chrétien par un nœud étroit d'amitié et d'alHance, est enfin heureusement arrivé. }>
Le roi de Suède avait envoyé en France, auprès du roi, Etienne G. Oxenstierna en mission extraordinaire. Il adressa le chargé d'affaires à Turenne, en le priant « d'appuyer à la cour du roi très chrétien l'affaire qui lui était confiée, en l'assurant pour cela de toute sa reconnaissance et amitié royale * * .
* Le roi de Suède à Turenne, 22 décembre 1663.
Nous trouvons dans les notes et mémoires de Turenne la trace d'une négociation importante qui n'eut pas de suite, mais qui montre que Turenne avait eu la pensée, qui s'est brillamment réalisée de nos jours, de voir la France prendre pied en Afrique , de l'autre côté de la Méditerranée. Le comte de Schomberg et le sieur Frémont s'étaient mis en relation avec Abdelassi ben Hamet, gouverneur de Sanla-Cruz, et l'alcaïde Lebid ayant témoigné qu'il serait bien aise que l'on traitât avec ce prince, dont il était l'ambassadeur, on lui donna des lettres parliculières, avec une instruction préparée par Turenne, et datée du 22 janvier 1664, pour un marchand français, nommé Alexandre Le Grand, qui était interprète d'Abdelassi.
« Lorsque M. Le Grand aura su du sieur don Gaspard, envoyé de la couronne de Portugal à Santa-Cruz, qui je suis, et qu'on peut prendre créance en moi, il entretiendra en particulier Hamet Abdelassi; lui dira que j'ai appris qu'il méditait un grand dessein; que je trouve qu'il ne saurait rien faire au monde qui soit plus digne de lui, en l'état que sont les affaires d'Afrique, que de rentrer dans le Maroc, dont le royaume lui appartient à bien plus juste titre qu'à celui qui le possède; et que, s'il croit avoir besoin de l'assistance de quelque prince pour amener à une bonne fin une si grande entreprise, on peut l'assurer avec vérité qu'il ne peut traiter avec pas un roi plus puissant que celui de France, qui n'a pas seulement plus que ses voisins de soldats courageux et de capitaines expérimentés à la guerre, mais qui surpasse encore tous les autres monarques de l'Europe en trésors et en richesses, en artillerie et en toute sorte de munitions...
« Si, après cette ouverture, on découvre à M. Le Grand qu'on a quelque pensée de se rendre maître de Fez ou du Maroc, ou de quelque autre royaume important, alors il demandera qui peut retarder l'exécution de ce dessein; et si l'obstacle peut se lever par notre moyen, on y procédera avec toute la diligence possible , en envoyant ponctuellement et promptement ce qu'on demandera, pourvu qu'on nous donne le temps d'aviser de ces choses. Si cependant l'entreprise pressait fort, et qu'on n'eût pas le loisir de faire toutes les allées et venues que l'on a accoutumé pour conclure un traité comme celui-ci, on peut, en m'envoyant le mémoire des choses qui manquent et que l'on peut désirer par mon entremise, me dire ce que l'on donnera à mon maître en cas que la conquête réussisse.
< Vous savez que notre nation n'est pas fort intéressée, mais toujours ne nous peut- on moins offrir qu'un bon port de mer où nous puissions aborder avec un secours, et dont nous soyons les maîtres, aussi bien que de deux ou trois lieues de pays aux environs , comme nous conviendrons plus particulièrement dans le traité qu'on fera avec Abdelassi, en
cas que ce prince acceptât nos offres, et que le mien approuvât les avances que j'ai faites de moi-même, d
Le 12 mars suivant, le sieur Le Grand répondit au sieur Frémont :
« Pour ce qui est du dessein que M9'' de Schomberg peut avoir en ce lieu, il n'y a rien à faire; ce gouverneur- ci, n'étant point de la race du roi de Maroc, n'a aucun dessein, suivant les apparences, à la couronne ni de se défaire de ce port, qui est tout ce qu'il possède, pour l'avoir depuis deux ans et demi usurpé du sultan Sidi- Basson, qui demeure aux montagnes, à environ trente lieues d'ici. »
La négociation entamée n'eut donc pas de suite. Il n'en demeure pas moins acquis que Turenne avait compris les avantages que la France trouverait dans la possession d'un port dans l'Afrique du Nord, et essayé d'atteindre ce but.
Il est un autre pays qui fut l'objet de constantes préoccupations de Turenne : c'est le Portugal. Nous devons avouer qu'ici la postérité n'a pas ratifié sa politique. Mais pour comprendre le motif de son erreur il faut se reporter à l'époque où il vivait. Le maréchal , avec les faibles armées que Mazarin, dans la pénurie du trésor royal, ne levait et n'entretenait que difficilement, avait eu souvent peine à tenir tête aux armées d'Espagne. La nation espagnole, qui étreignait la France au sud, à l'ouest par la Franche -Comté, au nord par la partie des Pays- Bas qu'elle conservait encore, vivait sur son ancienne réputation. Turenne ne s'était pas assez rendu compte de sa faiblesse; il n'avait pas vu que cette nation, usée, épuisée, cesserait bientôt d'être une menace et un danger pour la France, tandis que l'Angleterre, l'Allemagne, la Hollande, allaient se développer et tenir en échec la fortune de Louis XIV.
En 1640, le Portugal avait secoué le joug de l'Espagne, et cette puissance, engagée dans une lutte à outrance avec la France, n'avait pas pu la réduire à l'obéissance. Mais en 1660, libre de disposer de toutes ses forces, délivrée des inquiétudes d'une guerre redoutable et lointaine, l'Espagne résolut de faire un puissant effort pour reconquérir son ancienne vassale. Le traité des Pyrénées avait été fait sans les Portugais et contre eux. En les voyant sans argent, sans alliés, on les croyait à la merci de l'Espagne. La faiblesse du gouvernement venait encore ajouter de nouveaux dangers aux périls qui les menaçaient.
Le duc de Bragance, roi de Portugal, était mort depuis quatre ans ; Louise de Gusman , sa veuve , gouvernait le royaume pendant la minorité de ses enfants, don Alphonse et don Pedro. Sans alliance, presque sans troupes, elle trouva heureusement dans son énergie et
ses talents les ressources nécessaires. Elle accepta la guerre et soutint la lutte avec résolution. Ses troupes remportèrent bientôt un éclatant succès.
« La nouvelle est arrivée de la défaite entière du duc d'Ossuna par l'armée portugaise, écrit d'Estrades à Turenne le 8 septembre 1662. Ils ont pris ou tué quatre mille hommes, tout le canon et tout le bagage, et outre cela défait mille chevaux et un quartier séparé. Vous devez avoir bien de la joie de voir avec quelles fermeté et opiniâtreté vous avez été d'avis d'assister le Portugal, et que les secours du roi d'Angleterre aient si bien réussi. »
Le maréchal , en effet , s'était activement entremis en faveur du Portugal. Il avait vu avec regret la paix des Pyrénées se conclure au moment où il se faisait fort de conquérir les Pays-Bas espagnols; il avait préparé avec soin une nouvelle campagne, et croyait toucher au moment d'un triomphe décisif quand la signature du traité vint lui ravir ses espérances, et enlever à la France le fruit qu'elle pouvait attendre de tant de longues et coûteuses campagnes. Il sentait que cette paix n'était qu'une trêve dont les Espagnols avaient besoin pour se remettre, et il résolut d'empêcher la soumission du Portugal, afin que l'Espagne s'engageât dans une lutte qui nécessiterait l'emploi d'une partie de ses forces, et qui l'affaiblirait d'autant. A cet effet, Turenne s'aboucha avec don Juan d'Acosta, comte de Soure, ambassadeur de Portugal à Paris. Mazarin ne demandait pas mieux que de secourir le Portugal; mais, ne voulant point donner d'ombrage à l'Espagne, il chargea Turenne de s'entendre avec l'envoyé portugais. Le maréchal, à l'insu de tout le monde, et même de la plupart de ses domestiques, le retint caché chez lui ou dans une maison de campagne de son voisinage. Il eut avec lui de longues et fréquentes conférences où il fut résolu que le comte de Schomberg, pour qui le vicomte de Turenne avait une estime particulière, irait servir en Portugal en qualité de mestre de camp général de l'armée de l'Alémicie, avec douze mille écus de pension, à condition que si le gouverneur des armes de cette province venait à mourir ou à quitter, le comte de Schomberg lui succéderait. L'Alémicie, située entre la Castille et le Portugal, était alors le principal théâtre de la guerre, parce que c'est l'endroit le plus ouvert à l'invasion qui soit entre ces deux royaumes.
Ce traité, bien que connu et approuvé du cardinal Mazarin, fut aussitôt désavoué pubhquement par lui. Il manda Schomberg et lui représenta î les suites fâcheuses qu'il pourrait avoir, que l'Espagne ne manquerait pas de s'en plaindre à la France, et que, pour prévenir tous ces embarras, il lui conseillait de le rompre; à quoi le comte de Schomberg se contenta de répondre que la paix laissait à chacun la liberté de prendre tel parti qu'on voulait, et qu'au pis aller, étant étranger, la France le pouvait désavouer. La reine mère, Anne
d'Autriche, qui le sut en même temps, dit en passant au vicomte de Turenne, en lui touchant sur le bras : a Savez- vous bien, monsieur a de Turenne, que je vois par-dessus l'Espagne; mais je ne m'en mets î pas fort en peine, car j'ai fait ce que je voulais, » voulant dire la paix avec l'Espagne; ce qui fit plus de peur à M. de Turenne que n'a jamais fait la vue de l'ennemi *. d
Turenne se mit en mesure de fournir à Schomberg ce dont il pouvait avoir besoin en hommes et en argent pour avoir en Portugal une armée capable d'agir utilement.
« Je crois que vous devriez avoir un régiment français d'infanterie de mille hommes, lui écrit- il; on vous fournirait cinquante mille écus pour l'entretenir. Il faudrait que vous résolussiez avec messieurs du conseil (de Portugal) s'ils désirent l'avoir, et, en cas que cela fût, me le mander promptement... Quand je serai averti qu'il y a un homme en Angleterre qui a les ordres du Portugal de faire passer des soldats français, je tiendrai quelqu'un de mes gens auprès de lui, et ferai sous main passer des soldats en Angleterre, lesquels il fera embarquer en prenant pour cela les précautions nécessaires; et, pour le payement, on vous assure que l'on vous enverra la somme que je vous mande. On prétend faire cela avec le même secret que votre régiment de cavalerie y a passé, et on choisira de bons officiers d'infanterie, et tout cela sans la participation du roi, qui ne veut pas s'en mêler et qui donnera des ordres contraires quand les Espagnols le demanderont. x>
Schomberg, dégoûté par de cruels déboires et par les mesquines taquineries des généraux et des seigneurs portugais, exprimait parfois à Turenne le désir de quitter son poste. Le maréchal l'encourage par des promesses, lui envoie de l'argent et l'oblige à rester.
Nous lisons dans une « instruction dressée par le vicomte de Turenne pour le sieur Frémont, allant en Portugal d, datée du 12 janvier 1668 :
« ... Le principal but de son voyage et son séjour en ce pays-là, c'est de faire connaître à M. de Schomberg ce qui a été résolu, en voir et en presser l'exécution, et surtout après avoir confirmé M. Schomberg par la pensée d'y demeurer, par l'assurance qu'on lui donna d'un établissement à quoi il se doit entièrement confier; regardez bien solidement aux moyens de faire que le pays résiste aux forces des Espagnols, mettant premièrement Tordre qu'il se peut aux troupes et aux places, quoique ce soit une très grande affaire, n'étant pas, à mon avis, la plus malaisée, celle qui l'est le plus étant de travailler autant qu'il se peut pour réunir le conseil, d
1 Mémoires de M. d'Allancourt , envoyé de S. M. très chrétienne Louis XJV en Portugal, contenant l'histoire de Portugal de 1650 à 1668.
Pendant plusieurs années , Turenne s'occupa de marier les membres de la famille de Bragance, afin de lui assurer des alliances. Il réussit d'abord à faire épouser au roi d'Angleterre une princesse de Portugal. Le regard fixé sur l'Espagne , il ne vit pas que jeter le Portugal entre les bras de l'Angleterre c'était donner à cette nation un pied sur le continent, lui ouvrir la route des Indes, toutes les colonies portugaises, et compromettre gravement l'avenir de notre marine militaire et marchande.
« ... Je suis bien aise d'apprendre par votre lettre, lui écrivait Charles II le 3 juillet 1661 , que vous tombez avec moi dans la satisfaction de mon mariage de Portugal : c'est une affaire qui aura assurément beaucoup de suites , et par conséquent nécessitera un bon concert entre les amis communs. j>
Quelques années après , le jeune roi et son frère étant en âge de se marier, Turenne s'en occupa. Il pensa d'abord à M'^e de Montpensier pour le trône d'Espagne.
« M. de Turenne, qui était mon parent du côté de ma mère, racontet-elle dans ses mémoires, avait toujours vécu honnêtement avec moi. Quand je revins de mon exil, je m'attachai à le ménager, et je voulais en faire mon ami particulier; il y répondit avec des marques empressées, me venait voir très souvent, et, lorsque je le trouvais chez la reine, je ne parlais quasi qu'à lui... Il vint trois jours de suite pour me chercher; cet empressement me parut extraordinaire. Je le trouvai chez la reine; je lui demandai s'il avait à me parler. Il me répondit qu'il viendrait le lendemain chez moi... Nous entrâmes dans mon cabinet..., et, comme je suis brusque et impatiente , je lui dis : « De quoi est-il question ? d II me répliqua : « D'un mariage pour vous, s Sans le laisser parler longtemps, je lui dis que c'était une affaire difficile à traiter, que j'étais satisfaite de ma condition et très résolue de n'en pas changer. Il me dit : € Je veux vous faire reine. Ecoulez, me dit-il, et me laissez tout dire, « et après vous parlerez. Je veux vous faire reine de Portugal. » Je lui dis : <r Fi, je n'en veux pas. » Il reprit : « Les filles de votre qualité ne « doivent avoir de volonté que celle du roi. » Sur cela je lui demandai si c'était de sa part qu'il venait me parler ; il me dit que non, que je l'écoutasse. ï>
Suit un long plaidoyer en faveur de l'union projetée. — Refus de Mademoiselle.
<r J'aime mieux être Mademoiselle en France avec cinq cent mille <( livres de rente, faire honneur à la cour, ne lui rien demander, être <t considérée autant par ma personne que par ma qualité. Croyez-moi, <r mon cousin, lorsqu'on se trouve dans cet état, le bon sens veut «r qu'on y demeure, d Turenne la menaçant de l'intervention du roi. Mademoiselle se fâcha et lui dit : « Je sais ce que j'ai à faire. Si le roi <r m'en avait dit autant que vous, je lui ferais une réponse, quant à
<r VOUS, Je n'ai rien à vous dire, ni aucune explication à vous faire, d Turenne se radoucit, lui fit mille amitiés; mais Mademoiselle mit fin à l'entretien en lui répétant trois ou quatre fois : « Ne me parlez plus «r de cette affaire, et, si l'on veut vous donner une seconde commission, a faites en sorte de détourner ceux qui auraient envie que je fisse cette <r affaire, d
Le roi « eut avec Mademoiselle un air plus embarrassé qu'il n'avait accoutumé d , mais il n'insista pas , et le mariage projeté manqua.
L'affaire n'ayant pas réussi, le marquis de Sande , ambassadeur de Portugal en Angleterre, se rendit secrètement à Paris, pour y conclure le mariage du roi son maître avec M^^ de Nemours, et celui de l'infant de Portugal avec M^ic d'Elbeuf, fille du duc de Bouillon et nièce de Turenne.
Turenne était bien aise de marier sa nièce et d'en faire la bellesœur d'un roi , mais il désirait vivement que ce mariage ne lui coûtât pas trop cher. Nous lisons dans une instruction donnée, le 2 janvier i665, au sieur Desfougerais , qui allait en Portugal, les curieux détails suivants :
<r Desfougerais... fera souvenir le marquis de Sande, quand la chose sera avancée jusque-là, étant en Portugal, que j'avais agréé que l'on mît dans le contrat que l'on promettait cent mille écus à ma nièce , et que j'étais convenu avec lui que l'on compterait pour cette somme-là une demi-année que le roi envoie, laquelle est mise entre les mains du sieur Gravier. Je dis ceci afin seulement que Desfougerais le sache; mais il ne faut pas qu'il s'en serve que quand le marquis de Sande lui en parlera le premier, à qui il fera connaître, comme je lui ai dit ceci, qu'il n'y a point d'argent comptant dans notre maison ; c'est pourquoi il faut qu'il trouve l'expédient qu'il jugera le meilleur, afin de mettre cent mille écus dans un contrat pour la bienséance , et s'attendre à ne l'avoir que dans ce que le roi envoie pour les troupes. »
Ces négociations donnèrent lieu à une correspondance des plus suivies et des plus volumineuses entre Turenne, le marquis de Ruvigny et l'évêque de Laon, César d'Estrées, parent de Mii° de Nemours.
Ruvigny était en rapports journaliers avec le marquis de Sande, qu'il désigne dans ses lettres sous les noms de <r l'homme caché » ou du a reclus i>, et il se faisait son interprète.
Les négociations furent longues, difficiles, entravées par les exigences des Vendôme (mai à août 1664).
Enfin les mariages furent décidés par un conseil qui se tint à la cour de Lisbonne , quatre jours après l'arrivée du sieur Desfougerais en Portugal ; cette alliance avec les deux princesses françaises avait été résolue avec grand applaudissement.
Mais il se présenta immédiatement une difficulté. Les Portugais voulurent toucher les dots des princesses. Colbert avait donné l'ordre au
sieur Gravier de payer cent mille écus dès que le mariage de Mlle d'Aumale serait arrêté ; mais il n'avait pas donné d'instructions pour M'ic de Bouillon, et Gravier ne voulut pas payer la somme sans un billet du comte de Castelmelhor, que celui-ci refusa. Aussi la nièce de Turenne ne fit pas le mariage qui avait été projeté pour elle. Elle épousa un peu plus tard Maximilien de Bavière, frère de l'électeur de ce nom.
Dans le mémoire où le sieur Desfougerais expose à Turenne les résultats de sa mission, nous trouvons un aperçu intéressant sur la politique intérieure du Portugal.
Il y a, dit-il, quatre cabales en cette cour, et il les énumère. <r La quatrième et la plus petite est celle des gens de bien qui ne pensent qu'au bien de l'État, i Cette situation ne paraît pas spéciale au Portugal.
Cependant la politique extérieure n'empêchait pas Turenne de suivre les affaires du royaume. Sa qualité de ministre d'État l'obligeait à prendre une part active à toutes les choses importantes qui se passaient alors, ou du moins à s'en occuper.
Le procès de Fouquet fut une des affaires qui passionnèrent le plus l'opinion publique. On sait que l'opulent financier avait irrité Louis XIV par ses « voleries » et par l'impudence avec laquelle il faisait étalage de ses richesses. Le roi faillit le faire arrêter au milieu d'une fête splendide que Fouquet lui donna dans son château de Vaux, près de Melun. Le 5 septembre 1661 , le surintendant des finances fut arrêté à Nantes.
« Je me souviens, dit Gourville, que m'étant trouvé avec M. de Turenne et M. le maréchal de Clérambault dans le château de Nantes, un homme s'avança vers nous pour dire à ces messieurs que M. Fouquet venait d'être arrêté, en sortant du conseil, par M. d'Artagnan, qui Fallait conduire au château d'Angers; je crus voir, à la contenance de M. de Turenne, qu'il avait su quelque chose du dessein qu'on avait pris d'arrêter M. le surintendant. s>
Il n'y avait rien d'étonnant à ce que Turenne eut su quelque chose de ce dessein; mais Racine va plus loin.
(t M. de Turenne, dit-il, espérait gagner à la disgrâce de Fouquet et se flattait d'être chef du conseil des affaires étrangères, comme Villeroi des finances, et, voyant qu'il n'était rien, ne le pardonna jamais à M. le Tellier '. »
La condamnation de Fouquet fut prononcée le 20 décembre 166i ; treize juges se prononcèrent pour le bannissement, neuf pour la mort. Olivier d'Ormesson avait fait une campagne des plus énergiques pour éviter la mort à l'accusé. L'opinion publique lui en sut gré.
' Racine, Fragments histonques.
(T Tout Paris attendait cette nouvelle avec impatience; elle fut répandue en même temps partout et reçue avec une joie extrême..., chacun donnant mille bénédictions à mon nom sans me connaître, d
a; m. de Turenne me vint voir le soir, qui me témoigna grande satisfaction '... »
Le roi , craignant de laisser passer à l'étranger un homme qui possédait d'importants secrets d'Etat, commua en une détention perpétuelle le bannissement prononcé contre Fouquet, qui fut conduit à Pignerol, où il mourut en 1680.
Dans les Grands Jours d'Auvergne, qui se tinrent à Clermont, du 25 septembre 1665 au 4 février suivant, le tribunal extraordinaire institué par Louis XIV eut à statuer sur une accusation dirigée contre un neveu de Turenne. Bien que huguenot, le parent du maréchal appliquait à ses usages particuliers le revenu d'une cure qu'il avait usurpée. « Quelque considération que ces messieurs eussent pour M. de Turenne, ils condamnèrent son parent à une ample amende et à une restitution de dix-huit mille livres. »
Dans la longue période de calme qui s'étend de 1659 à 1672, en en exceptant la courte et facile campagne de 1667, Turenne vécut dans une noble simplicité à Paris, où ses fonctions de ministre de l'État le rappelaient souvent, et à Fontainebleau, son séjour favori. Il se plaisait dans sa famille et dans un petit cercle d'amis choisis. Libre d'affaires, il était d'humeur assez gaie. Il aimait la conversation, riait volontiers des mots spirituels, plaisantait lui-même assez finement et prenait plaisir à raconter.
« Il savait mille contes, dit Bussy; il aimait à les faire et les faisait fort bien. Mais, comme il connaissait le ridicule de ceux qui en font souvent et qui les répètent devant les mêmes personnes, il commençait toujours par dire : « Je ne sais si je vous ai fait ce conte-ci; mais quand « cela serait , il est trop bon , il faut que je vous le redise encore. » Il aimait la lecture des livres sérieux. Les ouvrages de controverse religieuse et d'histoire étaient ceux qu'il préférait ; il en faisait son profit, mais il n'en parlait pas souvent; il n'aimait pas la discussion. « II savait quelque chose des poètes latins et mille beaux endroits des poètes français '; > mais ce n'était pas un lettré. Son éducation, qu'il avait interrompue à treize ans pour prendre du service, n'avait jamais été complète, et plus tard, lorsqu'il sentit le besoin de s'instruire, il tourna surtout son attention vers les études qui pouvaient lui être utiles dans le métier des armes.
On s'aperçoit de cette absence de fortes études littéraires dans ses écrits, sa volumineuse correspondance d'abord, publiée en 1782 par le
* Journal d'Olivier d'Ormesson, t. II, p. 287. 2 Mémoires de Bussy -Rabutin.
comte de Grimoard, en deux volumes in-folio, et dans ses mémoires militaires, ouvrage divisé en trois livres :