Guerres en Flandre
Arrestation de Fouquet.
qui comprennent de décembre 1643 à janvier 1659.
Il ne faut chercher des modèles de l'art de bien dire ni dans ses lettres ni dans ses mémoires. Ces obscurités, que Retz lui reproche, « en tout comme en son parler, j> se retrouvent dans son style, qui est lourd et manque essentiellement de clarté, de vigueur et de trait. Il faut souvent réfléchir assez longtemps pour comprendre ce qu'il a
voulu dire. Mais ce qu'on ne saurait trop admirer, tant dans ses lettres que dans le récit de ses campagnes, c'est la loyauté de l'écrivain, la véracité du récit, qui éclatent à chaque page. Avec une admirable modestie et une complète franchise , Turenne n'hésite pas à avouer et à expliquer longuement ses fautes ; il est plus bref pour ses succès et passe sous silence quelques-unes de ses plus belles actions. Dans ses revers, il n'accuse jamais personne. Il cherche à mettre en relief le mérite de ses officiers ; il ne leur impute pas ses insuccès , même quand il a les plus justes motifs de le faire. Un signe caractéristique des mémoires de Turenne est l'absence presque totale de passion, d'émotion même, et cela dans les choses qui le touchent de plus près, ses succès, ses revers, ses espérances, ses craintes. Un calme inaltérable règne dans ses récits, où l'écrivain, en parlant de lui, semble parler d'un autre qui lui serait étranger ou indifférent. Le fait, rien que le fait dans toute son étendue, avec des détails parfois oiseux, toujours prolixes ; jamais ou presque jamais un cri du cœur, une de ces réflexions profondes, une de ces idées générales que les faits inspirent, mais qui les dominent et élèvent l'âme vers une région plus sereine et plus haute.
Un défaut encore de ces mémoires, c'est le manque de précision dans les indications topographiques, l'absence de renseignements absolument certains sur la date des événements qui se déroulent sous les yeux du lecteur. Il est rare que Turenne prenne la peine d'indiquer les dates , et les formules vagues, telles que <r dans ce temps-là, quelque temps, quelques jours, quelques semaines après, après avoir demeuré un peu en cet endroit, etc. », tiennent trop souvent lieu des indications précises de date et de lieu qu'on s'attendrait à trouver sous la plume d'un homme aussi méthodique. Les mémoires de Turenne sont en ce point bien diff'érents de ceux de Bussy-Rabutin, qui, dans le récit de ses campagnes , suit les événements pas à pas et semble écrire plutôt un journal que des mémoires.
Dans le Siècle de Louis XIV, Voltaire, amené à parler des mémoires de Turenne, s'est tiré avec son esprit ordinaire de cette difficulté. « Nous avons beaucoup de mémoires de nos généraux, d dit-il; puis il ajoute simplement : « Mais ils n'ont pas écrit comme Xénophon et César. » Dans la correspondance de Turenne, les défauts sont peut-être un peu moins sensibles. On n'y cherche pas la précision d'un général racontant ses campagnes, et, bien qu'on n'y trouve jamais d'effusion ni de sentiments bien vifs, cependant il y a, surtout dans ses lettres intimes, moins de sécheresse et plus d'abandon. Cette correspondance, qui contient d'ailleurs aussi bien les lettres qu'il a reçues que celles qu'il a écrites, a été malheureusement tronquée par l'éditeur. Dans un très grand nombre de lettres , des lignes ponctuées indiquent que des passages ont été supprimés. Dans le corps du texte, un certain
nombre de mots, surtout de noms de lieux, sont laissés en blanc; il est probable que cette lacune provient de ce que l'éditeur n'aura pu lire l'écriture du maréchal, qui est, en effet, des plus difficiles cà déchiffrer. Ceux mêmes qui étaient en correspondance journalière avec lui n'en venaient pas facilement à bout, a On ne pouvait presque lire l'écriture du maréchal, dit Bussy; mais pour son seing, il fallait le deviner; on n'y pouvait pas reconnaître une lettre, et tous les mots s'y pouvaient aussitôt trouver que Turenne. »
Outre les billets doux qu'il écrivit pour le compte du roi, Turenne eut encore quelques peccadilles littéraires à se reprocher. On l'accuse d'avoir commis des vers. On a trouvé, en effet, dans la collection de chansons dite de Maurepas, à la bibliothèque nationale, le couplet suivant, a fait par M. de Turenne pour Madame sur une éclipse qu'un ermite de Fontainebleau, dans son sermon, avait invité d'aller voir sur une hauteur, où l'on ne trouva ni l'ermite ni l'éclipsé. »
Philis m'aimoit; elle a changé,
Sou cœur est infidelle.
Mais sa beauté m'en a vengé :
Elle a changé comme elle.
Ainsi qu'Agnez et le corps mort*,
Ma dame, ce me semble, L'éclipsé et l'hermite d'accord
S'en sont allés ensemble.
Si cette poésie est bien de Turenne, nous ne devons pas hésiter à reconnaître que ces vers ne valent pas sa stratégie, bien qu'en somme on en ait fait de pires.
Mme de Turenne mourut le 13 avril 1666, au moment où elle entrait à peine dans sa quarante -troisième année. Elle fut enterrée le lendemain à Gharenton. Elle était charitable, pieuse, très aimée, et laissa de grands regrets parmi les personnes qui l'approchaient. On savait l'influence qu'elle avait sur son mari, et Guy-Patin écrivait le jour même de sa mort :
« La nuit passée, la maréchale de Turenne est morte. On dit qu'elle était furieusement huguenote, et que dorénavant son mari se pourra bien faire catholique ; il a l'esprit doux et est fort raisonnable. B
Turenne la regretta vivement. Mais les affaires publiques allaient bientôt réclamer toute son attention. En 1665, la guerre avait éclaté entre la Hollande et l'Angleterre. Turenne, consulté par le roi sur l'alhance à faire avec les Anglais et les Hollandais, lui conseilla le rôle de médiateur.
' Allusion à un vers de Molière {l'École des femmes, acte V, scène v).
« Le roi veut que l'on dise les raisons qu'il y a des deux côtés pour se déclarer pour les Hollandais ou ne pas le faire. Je crois que, quand même le roi n'aurait point de traité avec les deux partis, qu'il devrait travailler, pour ses propres intérêts, à la paix; témoigner vouloir être pour celui qui y donnera les mains aux conditions les plus raisonnables... Il y a beaucoup de raisons qui doivent empêcher le roi de prendre d'autre parti que celui de médiateur, et de se déclarer pour l'un ou pour l'autre, d Turenne énumère ces raisons. Il montre l'égoïsme des Hollandais, « qui, ne désirant que l'augmentation de leur commerce, ne demeureraient unis qu'avec celui qui les y aiderait le plus ; qui voudraient mettre la France et l'Angleterre en guerre, trouver par là une paix prompte pour euxmêmes, et chercher ensuite leur avantage dans la désunion des deux couronnes. * Il fait voir que les Anglais pourraient se joindre aux Espagnols, et attirer dans leur parti les Portugais, qui haïssent fort les Hollandais, leurs rivaux dans l'Inde, et conclut en engageant le roi à proposer la paix aux belligérants, et au besoin à soutenir énergiquement ses propositions, c II est bon que l'on voie que le roi se détermine ainsi à faire la paix parmi ses alliés, ou à faire exécuter les traités quand ils ont besoin d'être soutenus par des déclarations vigoureuses. »
Sur ces entrefaites, le roi d'Espagne, Philippe IV, mourut le 17 septembre 1665, laissant pour successeur un enfant de quatre ans, d'une santé débile, Carlos II, qu'il avait eu d'un second mariage. On pensait généralement que Carlos II ne vivrait pas, et nous trouvons dans les papiers de Turenne un mémoire qu'il adressa au roi, au commencement de 1605, sur les résolutions qu'il y aurait Heu de prendre relativement aux affaires d'Espagne.
« Le roi d'Espagne étant assez mal, et l'infant n'étant pas en trop bonne santé, le roi désire que l'on dise sa pensée dans les trois cas : de la mort du roi d'Espagne seul, de la mort du fils seul, ou de la mort de tous les deux. »
Dans les trois cas, Turenne prévoit la guerre. Il engage le roi à faire une provision de salpêtre, de boulets et de canons. Il termine cette consultation par les lignes suivantes, remarquables dans sa bouche : « Dans tous les cas, l'augmentation des vaisseaux et des galères du roi est d'une utilité aussi grande que les armées de terre. j>
La guerre paraissait inévitable. <r 11 faut, disait Jean de Witt, grand pensionnaire de Hollande, que le roi de France ait une modération extraordinaire et presque miraculeuse, s'il se dépouille de l'ambition, qui est si naturelle à tous les princes, pour ne pas se servir des avantages qu'il a sur l'Espagne, puissance tellement affaiblie, qu'elle ne se conserve que par sa faiblesse même. i>
La tentation était, en effet, bien forte; mais Louis XIV attendit que le
moment favorable arrivât. Le 26 janvier 166G, Louis XIV déclara la guerre à l'Angleterre, et promit aux Hollandais, ses alliés, de les soutenir énergiquement. Son dessein cependant était de laisser la Hollande et l'Angleterre user leurs forces, tandis qu'il ménagerait les siennes, afin de se trouver seul en mesure le jour où il voudrait envahir les Pays-Bas espagnols. Il préparait des troupes, des magasins de vivres, et quand il fut prêt il ouvrit des négociations pour terminer « l'affaire de mer », comme il appelait la guerre avec l'Angleterre. La paix fut signée le 31 juillet 1607.
Au commencement du mois de mai de cette année, Louis XIV avait adressé à tous les gouvernements d'Europe un manifeste intitulé : Traité des droits de la reine très chrétienne sur divers Etats de la monarchie d'Espagne. C'était un mémoire d'avocat, basé sur une chicane, qui paraissait ramener aux proportions d'un simple procès un conflit international.
En épousant Louis XIV, Marie -Thérèse avait expressément renoncé à tous ses droits sur l'héritage paternel; mais l'habile Mazarin avait subordonné l'exécution de celte clause à une condition qui ne fut jamais réalisée, le payement de cinq cent mille écus que la reine devait apporter en dot. La dot n'ayant pas été payée, la renonciation de ses droits faite par la reine était nulle. Louis XIV soutenait qu'en vertu d'une coutume désignée sous le nom de droit de dévolution, et qui avait cours dans les Pays-Bas, dans le Cambrésis, dans la Bourgogne et dans le Luxembourg, la reine, en qualité de fille du premier lit de Philippe IV, pouvait revendiquer dans l'héritage paternel une part dont elle était propriétaire. En effet, d'après la coutume qu'il invoquait, les biens patrimoniaux appartenaient aux enfants du premier lit, sans égard aux enfants du second. Au moment même du second mariage, la succession en était dévolue aux enfants nés du mariage précédent. Le père, remarié, restait seulement usufruitier de l'héritage dont ses enfants devenaient propriétaires , quoiqu'ils ne dussent entrer en possession qu'à sa mort.
On assure, m.ais nous n'avons trouvé nulle part la preuve de cette allégation, que cette observation sur la coutume des Pays-Bas avait échappé aux jurisconsultes français, et que ce fut Turenne qui en parla le premier au roi.
Tandis qu'on préparait de volumineux traités en Espagne pour combattre la thèse juridique de Louis XIV, les hommes de guerre français s'apprêtaient à prendre la place que la toge n'allait pas tarder à leur céder. Le ministre de la guerre, Louvois, avait en neuf ans, depuis la paix des Pyrénées, fait accomphr d'immenses progrès à tous les services de l'armée. Entré aux affaires avec la volonté bien arrêtée de faire de l'armée française la meilleure de l'Europe, Louvois avait combattu tous les abus, rétabli la discipline, tant parmi les soldats que parmi les
officiers, poursuivi l'industrie des passe-volants *, qui, en trompant les généraux sur l'effectif réel de leurs troupes, les exposaient à des déceptions, et parfois à des revers inattendus; rétabli et rendu aux corps leur effectif véritable. Il avait, pendant les pourparlers, envoyé en quantité considérable des munitions et des vivres dans les places fortes du Nord, et réuni sans bruit et si habilement que Golbert lui-même y fut trompé, une armée de cinquante mille hommes sur la frontière. Une fois tous les préparatifs achevés, Louis XIV annonça à l'Espagne qu'il allait faire prévaloir son droit les armes à la main si elle persistait à le méconnaître. Le 10 mai, Turenne prit le commandement général des troupes de Picardie. Le 16, Louis XIV quittait Saint-Germain, après avoir déclaré la reine régente, et venait à Amiens rejoindre Turenne, sous lequel il voulait, disait-il, apprendre le métier de la guerre. Louvois y vint aussi pour étudier de plus près l'administration militaire. <r Toutes les facultés que réclame cette science, Louvois les trouvait dans sa riche nature ; il les a développées jusqu'au génie ; mais Turenne l'a aidé de ses leçons, de ses conseils, de sa sévérité même. Sur les esprits fiers, les reproches ont plus d'effet que les éloges; ils produisent une réaction plus vive et plus complète; malheureusement ils laissent aussi de profonds ressentiments. Il vint un temps où Louvois avait oubhé les éloges de Turenne; il se souvint toujours de ses reproches*, î
A ce moment, l'accord de Louvois et de Turenne était complet, c L'on dit que M. de Turenne et M. de Louvois sont de bonne intelligence et admirablement bien auprès du roi, et que la fortune de M. Golbert baisse. Beaucoup sont persuadés que dans le mois d'août il doit tomber, et, quoique je ne croie pas ces imaginations, j'ai voulu les marquera »
Golbert heureusement ne tomba pas, mais la bonne harmonie de Louvois et de Turenne servit merveilleusement les intérêts de la France.
Ge dernier avait divisé son armée en trois corps : le corps de bataille, qui se montait à environ trente-cinq mille hommes, dont dix mille de cavalerie, se porta entre la Lys et la Meuse; le corps d'observation de la droite, de dix mille hommes, sous le marquis de Gréqui, se dirigea sur Luxembourg; et le corps d'observation de la gauche, de huit mille
1 Les passe-volants «étaient le plus souvent des valets d'officiers, des marchands suivant les troupes, ou des gens sans aveu, à qui l'on remettait, pour la revue du commissaire, l'épée au côté, le mousquet sur l'épaule; il n'y avait pas à s'inquiéter de l'uniforme, puisque l'uniforme n'existait pas encore. D'autres fois c'étaient de vrais soldats que les capitaines se prêtaient obligeamment et réciproquement les uns aux autres, et qui passaient et repassaient ainsi sous les yeux des commissaires, comme ces personnages de comédie qui remplissent successivement plusieurs rôles dans la même pièce. » (Camille Rousset, Histoire de Louvois.)
* C. Rousset, Histoire de Louvois.
' Journal d'Olivier d'Ormesson.
hommes, commandés par le maréchal d'Aumont, opéra en longeant la mer.
A ces forces, véritablement immenses pour l'époque, le marquis de Gastel- Rodrigo, gouverneur des Pays-Bas, n'avait à opposer qu'une faible armée de vingt mille hommes, dont une partie devait être occupée à la défense de places mal pourvues, mal approvisionnées, qui allaient successivement devenir la proie des Français. Les opérations débutèrent, le 24 mai, par la prise d'Armentières. Tandis que d'Aumont s'emparait de Bergues et de Furne, Turenne se portait sur Binche et Gharleroi. Castel-Rodrigo avait fait évacuer cette place après avoir donné Tordre d'en faire sauter les fortifications. Les fourneaux de mines n'avaient pas produit tout l'effet désiré. Turenne jugea Gharleroi d'une si grande importance comme position offensive entre Mons et Nanur, qu'il y resta quinze jours (2-16 juin), pendant lesquels il fit travailler toute l'armée à en réparer les fortifications. Quand la ^^lle fut remise en état de défense, Turenne y laissa une garnison de deux mille quatre cents hommes, sous le marquis de Montai, et reprit sa marche. Ath se rendit sans résistance, Tournay après deux jours d'attaque (23 juin). Le 30, Douai était investi; le 6 juillet la ville se rendait. Quelques jours après la place et la citadelle de Courtray capitulaient (16-18 juillet). Heureux de ces rapides succès, que n'attristait aucun revers et que n'assombrissait aucune inquiétude, Louis XIV se montrait, aux yeux des populations conquises, entouré d'une splendeur inouïe. Tout le monde comparait la cour du roi aux somptueux cortèges que les monarques d'Asie emmenaient autrefois dans leurs camps. La reine, W'^ de la Yallière, les courtisans, les dames de la cour, tout cela formait un spectacle féerique qui ravissait et éblouissait les Flamands. « Tout ce que vous avez vu de la magnificence de Salomon et de la grandeur du roi de Perse, écrivait à Bussy-Rabutin le comte de Goligny, n'est pas comparable à la pompe qui accompagne le roi dans son voyage. On ne voit passer par les rues que panaches, qu'habits dorés, que chariots, que mulets superbement harnachés, que chevaux de parade, que housses brodées de fin or. d
Quand il ne s'agit que d'une promenade mihtaire, comme l'on a appelé l'expédition de 1667, ce déploiement de luxe n'a souvent que de médiocres inconvénients ; mais des exemples nombreux ne prouvent que trop la fatale influence que peut avoir sur les événements militaires l'encombrement produit par d'inutiles bagages. Turenne et Louvois n'hésitèrent pas à signaler au roi les dangers de cette magnificence.
Le 31 juillet, Oudenarde fut pris; mais Turenne échoua devant Dendermonde. Cette ville, dont l'occupation eût permis d'attaquer Gand et Bruges, avait été pourvue à temps d'une forte garnison, et les environs inondés. Turenne reconnut les difficultés de l'opération. Malgré les
240 HISTOIRE DE ÏURENNE
moqueries et les persiflages des jeunes officiers, il ramena l'armée à Oudenarde sans rien tenter contre Dendermonde. Ce petit échec, au cours d'une si heureuse campagne, fit un effet immense; on crut en Europe que le vent allait changer et que la fortune revenait aux Espagnols. A Madrid et à Vienne on se félicitait, et l'ambassadeur de France auprès de la cour autrichienne reçut, pendant plusieurs jours, d'ironiques compliments de condoléance sur une prétendue perte de six mille hommes que l'armée française aurait subie devant Dendermonde. Grémonville eut bientôt une réponse à donner, qui fit taire les malveillants. Louis XIV venait de mettre le siège devant Lille, grande et populeuse cité que protégeaient des fortifications considérables, une double enceinte de fossés, une garnison de cinq mille hommes, une bourgeoisie riche, hostile à la France, et une population dont trente mille hommes environ pouvaient porter les armes. La place fut investie le 10 août. Le 18, les lignes de conlrevallation et de circonvallalion étaient achevées, et la tranchée fut ouverte. Vauban dirigeait les travaux. Le 21, la grosse artillerie ouvrit le feu contre les ouvrages avancés et les remparts. Comme les lignes étaient très étendues, Turenne avait rappelé le corps du marquis de Créqui, qui arriva le 23. On fit alors plusieurs attaques dans les nuits du 24 au 25 et du 26 au 27. Ces tentatives réussirent, malgré l'énergique résistance de la garnison, réduite par ses pertes à deux mille quatre cents hommes. Le gouverneur, menacé d'un assaut, et sommé par le peuple de capituler, ouvrit les portes le 27 août au soir.
« Jamais une place de cette étendue, de cette force et de cette importance, munie abondamment d'hommes, de vivres et d'armes, n'avait été menée si brusquement. Toutes les troupes, les officiers généraux et particuliers semblaient s'efforcer à l'envi d'avancer les travaux ^ D
Cependant une armée de secours de douze mille hommes s'était assemblée à Ypres sous les ordres du comte de Marsin, qui était resté au service de l'Espagne après la paix des Pyrénées; mais la capitulation précipitée de Lille vint la rendre inutile. Marsin se hâta d'envoyer son infanterie dans des places fortes, et se retira à Bruges avec sa cavalerie, huit mille hommes, qui, surpris et chargés entre Bruges et Gand par les corps de Bellefonds et de Créqui, furent mis en déroute et perdirent cinq cents hommes tués, quinze cents prisonniers, plusieurs centaines de chevaux et dix-huit étendards.
On s'attendait au siège de Gand ou de Bruges; mais ces villes, pourvues d'une bonne garnison et d'approvisionnements considérables, pouvaient opposer une résistance sérieuse. La saison était malsaine ; des pluies torrentielles ne cessaient de tomber; l'état sanitaire des troupes
> Mémoires de Louis XIV.
était mauvais; il y avait des malades dans toutes les villes. Un peu plus tard, le Ic"" octobre, Louvois écrit à Turenne : « La brigade de Champagne, qui est demeurée à Lille, aussi bien que la cavalerie, périt au dernier point, à ce que m'a rapporté M. Charnel, y ayant jusqu'à quatre cents malades dans un régiment de mille hommes, ce qui provient de ce que lesdils malades n'ont point été assistés, qu'aussi pas un ne guérit, et que les soldats, étant réduits à boire de méchante eau et à manger du pain, le deviennent souvent. Les soldats ont un tel entêtement de ne point aller à l'hôpital, que j'en ai vu demeurer à Lille, dans des corps de garde, malades à ne pouvoir se remuer, aimer mieux manger du pain et boire de l'eau que de s'y laisser porter, j)
Turenne jugea qu'il était temps de cesser les hostilités. Les opérations s'arrêtèrent dés le commencement de septembre, et Louis XIV retourna à Saint- Germain.
A peine y fut-il arrivé, que l'ambassadeur de Hollande vint le voir. Les Hollandais, jaloux de leur indépendance, préféraient le voisinage immédiat de l'Espagne affaiblie à celui de la France forte et menaçante. Au début des hostilités, l'Espagne, pour obtenir des secours en argent ou en hommes, leur avait offert en garantie Ostende et Namur et les douanes de l'Escaut ou d'Ostende, avec Bruges et les forts voisins de l'Écluse. Sans prendre ouvertement parti, les Hollandais, dès le mois de juillet, avaient pressé Louis XIV de faire connaître nettement ses intentions.
<r Pendant que le roi a séjourné près de Dendermonde, voyons -nous dans un mémoire du roi au vicomte de Turenne, du 12 septembre, l'on lui a lu, en présence de M. de Turenne, une lettre de M. d'Estrades, par laquelle il rend compte d'un entrelien qu'il a eu avec M. de Witt, sur ce qui pourrait satisfaire le roi pour ses prétentions sur les Pays-Bas ; elle contient en substance que ledit sieur de Witt lui a proposé que ses maîtres s'emploieront à porter la reine d'Espagne de céder au roi la Franche-Comté, Bergues, Furnes, xVire, Saint-Omer et Douai avec leurs chàtellenies ou bailliages, comme aussi Cambrai et le pays de Cambrésis, à la charge que Gharleroi se rase, et que le roi restituera le reste des places et du pays qu'il aura eu depuis l'ouverture de la présente guerre; qu'au cas que la reine d'Espagne ne donne point les mains à cet accommodement, les Etats joindront leurs armes à celles du roi pour l'y contraindre par la force. Cette proposition est assaisonnée de deux conditions par ledit sieur de Witt : l'une, que le roi accordera une suspension d'armes pendant que lesdits États traiteront à Madrid, et l'autre, que le roi renoncera aux prétentions qu'il a sur les Etals et royaume de la couronne d'Espagne, au cas que le roi d'Espagne, à présent régnant, vienne à mourir ; si mieux n'aime le roi reprendre le traité cidevant commencé pour obliger la Flandre à se cantonner en ce temps-
là, et, en cas de refus, la partager entre le roi et les sieurs États, suivant ce qui en fut lors projeté. Le roi, étant prêt à marcher pour le siège de Lille , remit l'examen de la proposition de de Witt à un autre temps. î
A Saint-Germain, Van Beuningen appuya par de nouveaux arguments la proposition de M. de Witt.
« Van Beuningen, échevin d'Amsterdam, ambassadeur de Hollande auprès de Louis XIV, avait la vivacité d'un Français et la fierté d'un Espagnol. Il se plaisait à choquer, dans toutes les occasions, la hauteur impérieuse du roi , et opposait une inflexibilité républicaine au ton de supériorité que les ministres de France commençaient à prendre ^ »
Toutefois ses conseils furent écoutés en cette circonstance, et Louis XIV fit aux Hollandais une promesse connue sous le nom de Y alternative, qui devint par la suite non seulement la base, mais la teneur même des arrangements définitifs. Il déclara qu'il se contenterait des villes qu'il avait prises jusque-là , ou d'un équivalent qui serait la cession du Cambrésis, de Douai, Aire, Saint-Omer, Bergues et Fumes, avec la Franche- Comté ou le Luxembourg.
Des plénipotentiaires furent envoyés à Aix-la-Chapèlle, mais la guerre continua. Turenne, inquiet des préparatifs que le marquis de Castel- Rodrigo faisait à Alost, médita de s'emparer de cette ville, que les Espagnols approvisionnaient et fortifiaient afin de pouvoir s'en servir pendant l'hiver pour couper les communications des garnisons françaises, et donner asile, en cas de revers, aux partis qui battraient la campagne. Turenne ne voulut pas entreprendre un siège régulier; le temps était affreux. Il espérait d'ailleurs que la garnison, découragée, céderait à .une attaque de vive force, ce qui eut lieu; mais l'assaut coûta cher. Les Français eurent cinq à six cents morts ou blessés. Louis XIV, habitué à des triomphes faciles, exprima son étonnement à Turenne. «: Je suis fâché, lui écrivit-il, qu'il y ait eu tant de gens blessés devant un heu comme celui-là. -b Les maladies et le feu en eussent peut-être enlevé bien plus dans un siège régulier; mais la perle, répartie sur un plus long espace de temps, eût paru moins considérable. A la fin d'octobre, le marquis de Bellefonds , qui commandait un détachement en Hainaut, surprit hors de la ville et mit en déroute la garnison de Mons. Ce fut le dernier engagement de la campagne en Flandre.
- Vers le commencement de l'hiver, on proposa aux Espagnols un ar mistice que Castel-Rodrigo refusa en disant que cette suspension d'armes rserait imposée par la nature, et qu'il n'avait pas besoin de la recevoir d'un ennemi comme une grâce.
*. Voltaire , Siècle de Louis XIV,-
Celte imprudente fierté favorisait les secrets desseins du roi. Pendant la fin de l'année, Louvois forma en Champagne et dans les Trois-Evêclîés une puissante armée dont la destination était inconnue. Ces mouvements de troupes au cœur de l'hiver excitèrent la curiosité et l'attention de l'Europe. Tout à coup, le 2 février, le roi part de Saint- Germain. Condé, chargé du commandement de l'expédition, l'avait précédé en Bourgogne. Vingt mille hommes pénétrèrent en Franche- Comté; Besançon capitule. En trois semaines la province entière est soumise, moins par la force des armes que par la puissance de l'intrigue. Le gouvernement espagnol écrivit au gouverneur que le roi de France aurait dû envoyer ses laquais prendre possession de la Comté , au lieu d'y aller en personne. Louis XIV, en effet, venu pour présider à des opérations militaires , n'eut qu'à recevoir les soumissions des magistrats de la province. Cependant les nations voisines suivaient d'un œil inquiet et jaloux les rapides progrès de la France. Le roi d'Angleterre envoya en Hollande le chevalier Temple, habile politique, avec la mission de proposer un accord entre la Hollande, l'Angleterre et la Suède, afin d'obliger les deux couronnes de France et d'Espagne à faire la paix ; ses propositions ayant été acceptées, Temple dressa le traité. Le projet, arrêté le 23 janvier, fut signé le 7 février, et ratifié le 25 avril.
La triple alliance, officiellement révélée à la fin de la campagne de Franche-Comté , irrita Louis XIV. Autour de lui les avis étaient partagés. Turenne, Condé, Louvois, lui conseillaient de n'en pas tenir compte ; Colbert, de Lyonne, étaient d'avis contraire. A l'appui de leur opinion en faveur de la paix, ils faisaient valoir un argument auquel on se rendit, c'est que rien n'était prêt pour une lutte contre une coafition. Néanmoins le parti de la guerre avait raison. La France était plus prête qu'aucune des puissances médiatrices. Les flottes d'Angleterre et de Hollande réunies ne nous auraient pas empêchés de prendre Bruxelles et Gand, et un peu d'argent eût détaché la Suéde de la coafition. Nous trouvons dans une lettre de le Tellier à Louvois, du 14 avril, des renseignements curieux et significatifs sur les sentiments de Turenne au sujet de la paix. « M. de Turenne, ayant entendu, hier matin, ce que le roi dit des propositions des Anglais et des Hollandais, parut comme un homme qui aurait reçu un coup de massue. Il dit que dans douze jours, quand don Juan arriverait, les affaires changeraient, que cependant il fallait aller uniment : ce qu'il répéta plus de douze fois, même en se retirant, dont monseigneur le prince s'est fort diverfi. Il m'a dit ce matin qu'il vous écrirait un mot sur ces affaires -là, et qu'il estimait que dans douze jours les choses pourraient changer. Je lui ai reparti que, pourvu que la ligue ne changeât point de sentiment, il serait avantageux au roi que le roi d'Espagne voulût différer de faire la paix. >
Au mois d'avril, les négociations reprirent à Aix-la-Chapelle, sous la médiation du pape Clément IX. <r Un nonce fut envoyé à ce congrès pour être un fantôme d'arbitre entre des fantômes de plénipotentiaires. 3>
Par le traité qui fut signé le 2 mai , Charleroi , Binche , Ath , Douai , le fort de Scarpe, Tournay, Lille, Oudenarde, Armentières, Courlray, Bergues et Furnes demeurèrent au roi avec leurs bailliages, châtellenies, territoires, prévôtés et annexes.
Cette paix était glorieuse et profitable. Pour assurer le succès de la campagne , le roi n'avait rien négligé ; il avait fait appel au dévouement de tous.
Nous avons vu Condé reprendre auprès de lui une situation prépondérante. A la paix des Pyrénées, le prince était rentré en France, mais il n'avait pu reconquérir ni l'amitié ni la confiance du roi. Au début de la guerre de Flandre, on l'avait tenu à l'écart, et il avait été réduit à demander à Louis XIV, comme une grâce, que son fils au moins ne fût pas exclu de l'honneur de le servir. Pendant ce temps, Turenne jouissait de la faveur du roi, qui lui avait confié la direction de la guerre, l'écoutail et déférait à ses avis. Tout à coup la situation changea. Condé, mandé de Chantilly, apprit de la bouche de Louis XIV qu'il était chargé d'organiser et de diriger l'armée d'invasion de la Franche- Comté. « Il est presque inconcevable, écrivait Lyonne, dans quels transports de joie fut ledit seigneur prince, quand Sa Majesté lui déclara qu'elle le faisait général d'une armée de vingt-cinq mille hommes effectifs sur le Rhin, d
D'où venait ce changement? D'une réaction qui se produisait en ce moment contre Turenne, et dont Louvois et le Tellier surent habile^ ment profiter pour organiser contre lui une puissante cabale. Le maréchal, sur de l'appui du roi, avait mécontenté des personnes qu'un esprit plus souple et moins ferme eût ménagées. « Il traita les ministres avec beaucoup de hauteur, comme aussi les plus vieux courtisans, gens, à vrai dire, indignes, pour la plupart, qu'on ait beaucoup d'égards pour eux. Cependant il devait sans doute ménager les uns et les autres ^ » Selon Racine, dont nous savons qu'il ne faut accepter le témoignage qu'avec réserve quand il s'agit de Turenne, <r il était haï de tout le monde, surtout des ministres, qu'il insultait tous les jours. ï
Turenne n'insultait pas les ministres; mais, chargé de la direction suprême de son armée, il donnait à Louvois des conseils ou des ordres que cette nature altière et dominante ne subissait que parce qu'on savait Turenne maître de l'esprit du roi. Le jeune ministre aspirait au
1 Mémoires et Réflexions sur les principaux événements du règne de Louis XIV et sur le caractère de ceux qui y ont eu la principale part, par le marquis de la Fare.
moment où il pourrait secouer le joug, joug d'autant plus pénible que Turenne, ignorant l'art de flatter, ne se faisait pas faute de lui dire, durement parfois, la vérité, et de garder nellement sa position de supérieur vis-à-vis de lui. Condé, au contraire, qui passait facilement d'une morgue excessive à une platitude outrée, sut se faire bien venir de Louvois et de son père. Ils le prirent sous leur protection, et résolurent de se servir de lui pour annihiler, ou tout au moins pour amoindrir Turenne. Ils persuadèrent donc à Louis XIV que le maréchal ne pouvait suffire à tous les travaux de guerre dans plusieurs contrées à la fois, et qu'il serait utile de lui adjoindre Condé, dont le nom seul serait un épouvantail pour l'ennemi. L'intrigue réussit. Condé revint en faveur. « Jusqu'ici, disait le roi au duc d'Enghien, j'avais estimé votre père sans l'aimer ; aujourd'hui je crois sentir que je l'aime autant que je l'estime. i>
Après la campagne de 1667, la cour fit à Chambord un voyage dont Turenne ne fut pas. « Il avait fait la pluie et le beau temps à la campagne de Lille; mais depuis la paix sa faveur était fort baissée, et les courtisans , qui s'en étaient aperçus , n'étaient plus dans son antichambre '. D
Il mit à profit le temps que lui laissaient la paix et le vide qui s'était fait autour de lui. Turenne était un homme foncièrement croyant et pieux. Dans ses lettres intimes, on rencontre à chaque page l'expression de ses sentiments chrétiens.
« Comme nous allons commencer la campagne, écrit-il à sa femme le Il juin 1656, j'ai bien prié Dieu à ce matin qu'il me fasse la grâce de la passer en sa crainte, ne reconnaissant point de plus grand bien que d'avoir la conscience en repos autant que la fragilité le peut permettre. » C'est là la pensée dominante qui revient à chaque instant dans son cœur et sous sa plume. Un esprit aussi sincèrement chrétien, avide de vérité, sérieux , impartial , devait être forcément amené à étudier les questions religieuses agitées à cette époque.
Au xviic siècle, les traités de morale et de théologie, les ouvrages de controverse, étaient avidement recherchés et étudiés avec passion, aussi bien par les esprits les plus charmants et les plus délicats, comme Moïc de Sévigné, que par les hommes les plus sérieux. Au milieu des préoccupations et du tumulte des camps, Turenne avait toujours sous son chevet quelque livre de ce genre.
« Je ne saurais m'empêcher de vous dire qu'en achevant le livre de Fra Paolo, du concile de Trente, je trouve qu'il ordonne de rendre honneur et vénération aux images*. i>
Les mémoires de Philippe de Mornay du Plessis, publiés en quatre
1 Mémoires de l'abbé de Choisi/.
* Tureane à sa femme, 2 octobre 1659.
volumes, de 1624 à 1652, fournirent à Turenne de précieux renseignements sur les débuts de la réforme et l'amenèrent à étudier à fond ce sujet. « J'ai encore lu les mémoires de M. du Plessis, écrit-il à sa femme le 11 juin 1656 ; c'est un homme qui me paraît être de bonne conscience, et n'ayant nulle aigreur sur la religion ; souhaitant fort la réunion , et que chacun fit des pas pour cela ; séparant fort la cabale de la religion, à quoi bien des gens se laissent entraîner, même sans y songer. » — «Je lis fort souvent les livres de M. du Plessis, et vois, dans la division sur le sujet de ceux de la religion , des choses les plus approchantes qu'il est possible de ce qu'on voit à cette heure. Il y aurait plaisir à. ne lire pas cela tout seul, car je suis assuré que l'on y pourrait remarquer bien des choses considérables , et je ne crois pas une assemblée où ceux de la religion n'aient raisonné faux sur leur état, et voilà la raison pourquoi leurs affaires ont été si fort de traversa i>
Dès que le doute fut entré dans l'âme de Turenne sur cette religion dans laquelle il était né, il se mit à la recherche de la vérité, et poursuivit ses études sans relâche *.
En 1660, une des nièces du maréchal, fille de la pieuse Éléonore de Bergues, prit le voile au couvent des Carmélites, h Pans. Turenne, en considération de sa religion , ne crut pas devoir assister à la cérémonie, et, dans le discours que Bossuet prononça à cette occasion en présence des deux reines, le grand orateur exprime en termes éloquents et pleins d'émotion les regrets que lui faisait éprouver son absence. «: Quelque illustre que soit cette assemblée, s'écria-t-il, on ne s'aperçoit que trop de ce qui lui manque. Dieu veuille que l'année prochaine la compagnie soit complète, que ce grand et invincible courage se laisse vaincre une fois, et qu'après avoir tant servi il travaille enfin pour luimême. »
A ce moment, Bossuet, que des liens d'amitié unissaient à Turenne, concevait déjà l'espoir de ramener le maréchal à la vraie religion.
Les écrits des pasteurs protestants d'un côté, des solitaires de Port- Roval et du clergé catholique de l'autre, étaient étudiés avec le même soin par Turenne, qui avait en outre de sérieux entreliens avec les membres les plus éclairés du clergé catholique et les ministres du culte dissident. Un des écrits qui firent sur lui l'impression la plus vive fut V Office du saiiit Sacrement. Cet important ouvrage, publié en 1659 par les solitaires de Port-Royal, fut de sa part l'objet de longues médita-
1 Turpnne à sa femme, 22 août 1638.
i Pour tout ce qui concerne l'histoire de la conversion de Turenne , lire les remarquables Études sur la vie de Bossuet jusqu'à son entrée en fonction en qualité de précepteur du dauphin (1627 à 1670), de M. A Floquet, correspondant de l'Institut. Paris, 1853, 3 vol. in -80.
CHAriTHË V 247
lions. Il y trouva rassemblés de nombreux textes des Pères de l'Église sur l'Eucharislie. Il reconnut que les docteurs catholiques de tous les temps élaient unanimes dans le l'ond et dans la l'orme à enseigner ce que l'Église catholique croit et a toujours cru sur cette matière, a Les passages, dans cet écrit, remarquait- il avec étonnement, peu habitué à cette manière de discuter, sont entiers, avec ce qui précède, avec ce qui suit, sans que l'auteur du recueil y ait rien mêlé du sien. Ce n'est point là ce que les nôtres enseignent. Dans les grands discours là-dessus contre les catholiques, on n'a fait que chercher noise ^ »
L'unité d'opinions sur le dogme de l'Eucharistie, demeurée entière de tous points, malgré le schisme, tant dans l'ÉgUse romaine que dans les Eglises d'Orient, frappa vivement Turenne. Le chevalier d'Arvieux, dans ses voyages en Orient, s'était, pour complaire au maréchal, enquis avec soin de ces matières, et ses relations sincères et fidèles faisaient une grande impression sur lui.
Mme de Turenne, chez laquelle la passion, quand il s'agissait de religion, allait jusqu'à un entêtement déraisonnable, refusait d'ajouter foi aux témoignages qui ne corroboraient pas ses propres opinions; son mari s'étonne parfois de ce parti pris, si contraire à sa bonne foi naturelle.
€ Pour vous montrer comme vous êtes bien informée, lui écrit-il le (3 décembre 1 650 , dans beaucoup de lieux de la Grèce il y a des couvents de mêmes ordres qu'en France, envoyés par le pape... Faites un peu de réflexion sur la pensée que vous avez, de ne vouloir pas que l'on croie un homme de notre religion qui a bon sens, qui vient d'un pays, et que l'on interroge longtemps sans préoccupation. »
Esprit droit et loyal, tolérant, modéré par nature, il se plaignait € que l'on n'instruisît point les gens de bonne foi dans les deux religions, et que chacun de son côté fit voir la religion de l'autre pour en donner de l'aversion*. Il n'hésitait pas, à l'occasion, à reconnaître ce qu'il trouvait de défectueux chez les prolestants.
<t Un Anglais, qui est homme de créance, m'a conté la confusion qu'il y a pour la religion en Angleterre. Chacun étale dans une chaire ce qui lui plaît, une Bible à la main, et dans toute l'armée, où ce bel établissement est de ne pas jurer et d'avoir la Bible. Il m'a assuré que, pourvu qu'ils soient payés, il ne leur importe de quelle religion ils sont. Vous voyez que la grande envie de n'avoir pas de direction de conscience, et que cette belle apparence que l'Évangile nous a été un joug que nos pères n'ont pu porter, si on n'y prend bien garde, sans apparence même de zèle, fait tomber dans de grandes
' Turenne à sa femme, 12 février 1660. * Id., 10 décembre 1658.
Opiniâtretés, et je vous dirai franchement que j'aperçois en quantité de gens de notre religion un esprit qui les porte bien de ce côté -là; et il faut assurer que la révérence, par exemple, pour les croix, donne une certaine humilité au peuple, et j'en vois qui enfoncent leur chapeau quand ils passent devant; pour moi, j'aimerais beaucoup mieux 1 ôler. Vous savez que je vous dis ceci comme je le pense*. »
<r J'avais envoyé un gentilhomme qui parle bon anglais h Monk. Ce gentilhomme m'a rapporté des écrits de fort bon esprit, que Monk envoie dans les provinces. Je vous en enverrai des copies. On voit par là que par trop d'indépendance d'esprit, quoique avec bon sens et peut-être de la dévotion, ils ont défiguré la religion; que chaque personne qui lit la parole de Dieu fait une secte, et que chaque personne qui veut expliquer les passages va bien plus loin que l'on ne pense; et vous sentez bien, en votre conscience, que l'on tourne un peu plus les esprits dans la jeunesse de ce côté-là que de celui dont tout le monde tombe d'accord, qui est la vraie dévotion*, d
Il était effrayé et scandalisé de l'esprit d'indépendance qui soufflait dans le protestantisme. Il admirait l'unité de l'Église romaine, et considérait comme « regrettable à jamais » la scission qui s'était produite dans le sein de l'Eglise. Il eût désiré un rapprochement. En voyant combien était restreint le nombre de ministres protestants de bonne foi, conciliants, pacifiques; il déplorait qu' « en pensant réformer on fût allé si loin au delà de la charité. Ils ne savent donc pas, disait-il, que pour contenter un esprit il vaut beaucoup mieux assurer et avouer une chose que d'esquiver une raison^ j>.
Le ministre calviniste Brevin , homme sage et modéré, qu'il entendit au prêche, en 1659, pendant son séjour à Ypres, avait gagné sa confiance par ses discours sincères, pleins de mesure et de charité. Celuilà, fait-il remarquer à sa femme (lettre du l^r janvier 1659), ne se serait pas séparé si vite; et il loue \ivement le prédicateur « de n'avoir pas dit un mot de controverse ».
La réconciliation de l'Église catholique et des protestants fut une des préoccupations de son existence. Il désirait avec passion la réunion, et il aurait souhaité que « chacun fît des pas pour cela »; aussi seconda-t-il de tout son pouvoir les tentatives faites en ce sens. Il croyait voir des symptômes consolants parmi ses coreligionnaires. « Ceux delà religion, » disait-il dans un mémoire secret adressé au roi sur ce qui regarde la religion réformée, sans date, mais qui doit être du milieu de l'année 1666, <r ceux de la religion demeurent d'accord avec les catholiques de quelques articles dont ils ne convenaient pas dans le commencement de la réforme, d
1 Turenne à sa femme, Amiens, 1659.
« Ici., 12 février 1639.
3 Id., 16 avril et 11 juia 1060,
Cependant l'obstination et l'esprit d'indépendance des ministres le décourageaient souvent. <r On se confirme de plus en plus par l'expérience que l'indépendance des ministres ne peut pas compatir avec un ordre réglé. Il y en a un vieux, à Negrepelisse, qui ferait une séparation sur ce qu'il ne faut pas prier Dieu dans l'église, ou au temple, y allant en son particulier, disant que ceux qui le font sont tous hypocrites ^ »
On ne saurait douter, après avoir lu la correspondance de Turenne. qu'il ne fût disposé à se réunir à l'Église catholique longtemps avant le moment où il abjura la religion protestante. Ses lettres expriment avec tant de bonne foi et de simplicité les doutes qui tourmentaient son âme; elles indiquent si bien les incertitudes de cette intelligence droite, ferme, amoureuse de la vérité, que l'on suit pas à pas les progrès de la foi catholique en elle.
Des combats intérieurs se livraient dans l'intelligence de Turenne, naturellement indécise quand il s'agissait de prendre un grand parti, et que la lumière de la vérité n'éclairait pas encore complètement. De plus, des influences opposées agissaient sur lui et venaient encore augmenter le trouble de son âme. Le duc de Bouillon avait abjuré peu de temps après son mariage. Dans leurs testaments, <r le duc et sa femme demandaient à Dieu la conversion de M. de Turenne à la vérité de la sainte foi catholique, apostolique et romaine. » L'exemple de ce frère, qu'il aimait et respectait tant, ses lectures, ses réflexions, un fait miraculeux dont il avait été témoin , faisaient pencher Turenne vers le catholicisme.
En février 1661, le feu prit au Louvre, et cessa subitement au moment où l'on apportait le saint Sacrement de Saint-Germainl'Auxerrois. Turenne fut très ^^vement frappé de ce fait, et fut entendu répétant plusieurs fois : <r Je l'ai vu , je n'en saurais douter, je l'ai vu*. 3>
D'autre part, les impulsions de son enfance et de sa jeunesse, le souvenir de son père, les leçons qu'il avait reçues à Sedan des ministres calvinistes, ses maîtres, le retenaient dans le sein du protestantisme. Mais les plus grands, les plus sérieux obstacles à sa conversion, Turenne les trouvait au sein de sa famille; il sentait que ce grand acte porterait la désolation dans le cœur des personnes qu'il aimait le plus. C'étaient ses sœurs ^ entre autres la duchesse de
' Turenne à sa femme, 6 avril 1660.
* M"* de Maintenon.
' Le maréchal avait eu six sœurs , dont une était morte de bonne heure. Les cinq survivantes étaient: Marie, mariée en 1619 à Henri de la Trémoille, duc de Thouars; Elisabeth, mariée la même année à Gui Aldonec de Durfort, marquis de Duras et de Lorges; Julienne- Catherine, mariée en 1627 à François de la Rochefoucauld, comte de Uoye et de Ronci; llenrielfe-Gatherine , mariée en 1629 à .Vmauri Goyon, marquis de la .Moussaye; Charlotte, morte sans alliance en 1662.
laTrémoille, à laquelle l'ardeur de ses convictions fit donner le nom de papesse des huguenots, mais dont le zèle n'était rien auprès de celui de M"^ de Bouillon, a l'oracle de Charenton, » femme éclairée, active, d'esprit ferme et résolu, renommée et estimée pour ses vertus de toutes les personnes qui la connaissaient, à quelque religion qu'elles appartinssent. Turenne avait en elle une confiance absolue. C'est toujours à elle qu'il fait part de ses espérances, de ses chagrins et de ses peines, qu'il confie ses secrets. Il la chargea plus d'une fois de négociations difficiles et délicates, et lui laissa prendre sur lui un tel empire, qu'on avait fini par l'appeler sa gouvernante. « M^ie de Bouillon, que la conversion de son frère aîné avait mortellement affligée, aurait mieux aimé voir Turenne sur un échafaud que devenir catholique*, d
Il faut mentionner une intime amie, la duchesse de Rohan-Chabot. Enfin le mariage de Turenne avait donné à ces femmes, si ardentes et si capables, un habile et infatigable auxiliaire. La conviction, du reste, chez Mme (Je Turenne, avait d'autant plus de force qu'elle était aussi désintéressée que profonde. Toutes les dignités, tous les honneurs promis à Turenne s'il abjurait la religion protestante, ne la tentèrent jamais un seul instant. Elle partageait en cela la noblesse et l'élévation de caractère de ce grand homme, qui pouvait lui écrire, sûr d'être compris à demi-mot par elle :
<r J'ai reçu la lettre de ma sœur, du 9 mai, qui me mande que M. de Ruvigny lui voulait parler. Je ne sais si ce ne serait pas d'une chose qu'une personne me demanda hier en grand secret : savoir si j'avais offert de changer de religion pour être connétable. Vous savez à peu près ce que je pense sur tout cela*. »
Nicolas Frémont d'Ablancourt, « bon huguenot s'il en fut jamais, » comme le qualifie Bossuet, que Turenne avait honoré de sa confiance dans des affaires importantes, a écrit une relation de sa conversion dans une vie de ce grand homme qui n'a jamais été imprimée, et qui a été conservée longtemps dans la famille de Bouillon. Frémont d'Ablancourt, après avoir fait justice de différentes accusaUons contre Turenne, notamment celle de s'être converti par ambition, en vient à examiner les motifs qui ont pu le décider à changer de religion, et il en donne la curieuse raison que voici.
<r Pour moi, dit-il, voici mon sentiment. Quoique le vicomte de Turenne fût né protestant, et qu'il fût bien instruit de sa rehgion lorsqu'il se maria, la grande piété de sa femme et de sa sœur, qui devaient le fortifier dans sa créance, furent en quelque sorte les motifs qui le portèrent à changer de religion. Voici sur quoi je me fonde. Il y avait déjà quelques années que les livres des jansénistes faisaient l'oc-
1 Racine , Fragments historiques.
* Turenne à sa femme, 18 mai 1660, à Saint-Jean-de-Luz.
cupation et l'entretien de ceux qui aimaient les ouvrages de l'esprit, et surtout de ceux qui étaient imbus de cette matière de religion; et comme le vicomte de Turenne aimait la lecture, et que la paix des Pyrénées lui donnait du loisir, ces lectures faisaient souvent la matière de l'entretien qu'il avait dans sa famille, qui, considérée par rapport à ces dames, avait plutôt l'air d'une maison de retraite que d'une maison du monde; et, comme il arrive dans les conversations que les avis sont différents, ce qui les rend plus vives et plus agréables, insensiblement le vicomte de Turenne défendit sérieusement les jansénistes , et même quelquefois les catholiques, contre les protestants, c'est-à-dire contre la créance de sa femme, de sa sœur, et la sienne propre; enfin cela avec le temps dégénéra en une espèce de chicane qui allait quelquefois jusqu'à l'aigre; si bien que, ne pouvant plus compatir l'un avec l'autre, surtout en allant à Charenton, leur paroisse, ils prirent le parti d'y aller séparément, d
La mort de sa sœur Charlotte de Bouillon en 4602, celle de la duchesse de laTrémoille, le dégagèrent un peu des entraves qui le retenaient; mais sa femme se multipliait. Elle faisait composer par le ministre Claude des traités en réponse aux écrits de Port-Roval, et mettait les ministres protestants les plus distingués à même de contrebalancer, par de fréquents entretiens avec son mari , l'effet que la doctrine catholique produisait en son esprit. M"* de Turenne avait une influence si considérable sur son mari, que pour arrivera lui on essava de la convertir; Antoine Barillon, marquis deMorangis, conseiller d'État, et une nièce de Turenne s'y employèrent, mais bien inutilement. Ils se heurtèrent contre une indomptable opiniâtreté. Après sa mort, Turenne « s'abandonna plus que jamais à la lecture des livres de Port-Royal, dit Frémont d'Ablancourt, et comme, dans ce temps-là, l'évêque de Condom apportait de grands tempéraments pour passer d'une religion à l'autre, il en conférait avec lui. On peut ajouter à cela qu'on lui faisait espérer qu'on se relâcherait en sa faveur de quelque chose, ce qu'on ne fit pas j>.
Après la mort de sa femme, Turenne ne revint pas immédiatement au catholicisme, et il consacra encore deux années entières aux études les plus sérieuses avant d'abjurer publiquement le calvinisme, «r La qualité dominante du génie de Turenne était la réflexion. Celui qui, dans les camps, dans les armées et dans les combinaisons politiques, ne voulait jamais rien accorder au sentiment trop prompt d'une première impression, devait penser qu'un acte aussi important que celui d'un changement de religion méritait d'être soumis à toutes les épreuves d'une longue méditation '. »
La réflexion de Turenne amenait, comme cela se voit souvent, l'irré-
* HLotnire de Bonsuet, pnr le cardinal de Bausset.
solution à sa suite. A force de peser le pour et le contre, on finit par ne pouvoir se décider à prendre un parti. Séduit par la spécieuse réponse que Claude avait fait à l'écrit de Nicole sur la perpétuité de l'Église catholique touchant l'Eucharistie, et qui avait été réimprimée jusqu'à sept fois, Turenne était retombé dans les plus pénibles perplexités, hésitant entre la religion protestante, en laquelle il avait cessé de croire, et la doctrine catholique, dont plusieurs points l'arrêtaient encore. A la paix d'Aix-la-Chapelle, il reprit ses études. Il lut les ouvrages du P. Louis de Grenade, qui lui plurent et le touchèrent infiniment. Quelques jours après sa conversion, des ministres calvinistes étant venus le visiter se mirent à examiner curieusement les livres qui se trouvaient sur son bureau, notamment un ouvrage en dix volumes dont les pages étaient chargées de notes , et dont ils comprirent que Turenne s'était occupé depuis peu. « Ce sont, leur dit-il, les œuvres du P. de Grenade; et je vous avouerai, Messieurs, qu'après la grâce de Dieu et les controverses nécessaires, rien n'a plus contribué à mon changement que ces livres de morale, desquels vous n'avez rien d'approchant parmi vous^ d
Gilbert de Choiseul, évêque de Comminges, et plus tard deTournay, homme des plus instruits et d'une grande droiture; FéUx Vialart de Herse, évêque de Chàlons- sur- Marne, vénérable par ses vertus et sa charité; Mascaron, dont Turenne appréciait le talent et lisait les discours, eurent de fréquents et utiles entretiens avec lui. Mais c'est à ['Exposition de la foi catholique que revient l'honneur de la conversion de Turenne. C'est de cet ouvrage que Turenne disait : <r Ce livre m'a fait voir la lumière *. t>
« Dans un entretien ménagé par M™o de Longueville, l'amie de Turenne, et qui eut lieu chez elle sans témoins, Bossuet, à qui Turenne indiquait dans la religion catholique plusieurs points qui l'arrêtaient encore, ne put se défendre en l'écoutant d'un vif mouvement de joie; V Exposition, qu'il préparait en ce moment même, offrant pour ces difficultés, si bien connues du docteur, des solutions lumineuses, décisives, qui devaient ramener à la foi, à l'insu les uns des autres, le marquis de Courcillon-Dangeau, le grand Turenne et le comte de Lorges, son neveu ^. »
« Le Hvre de Y Exposition, l'un des plus courts traités que Bossuet ait écrits, a été l'un des plus utiles par sa clarté, la justesse des raisonnements et le mouvement général qu'il imprima aux esprits. C'est un écrit très court et très précis, n'offrant que la déclaration claire et exacte des principes de fÉglise catholique sur les questions de controverse agitées depuis le xvi^ siècle. Bossuet les sépara avec une attention
1 Le P. Bordes, de l'Oratoire.
* Basnage.
8 Floquet.
scrupuleuse de toutes les opinions particulières des théologiens et de tout ce que la crédulité, ou une piété peu éclairée, avaient cru pouvoir y ajouter. Il ne voulut demander à la fois que ce que l'Église enseigne comme de foi; et ce fut en s'attachant à la doctrine du concile de Trente, et en la présentant dans toute sa vérité, qu'il osa entreprendre de lui réconcilier ses adversaires les plus déclarés', d
« En ce moment (101)8), Nicole, pour détruire l'elfet considérable produit par la Réponse de Claude, préparait en secret un grand ouvrage, la Perpétuité défendue, qui parut sous le nom d'Arnaud. Bossuet, invité à examiner le manuscrit du tome premier, le communiqua à Turenne. « La grande perpétuité acheva de le persuader*, ï et, dans quelques entretiens, Antoine Arnaud et Nicole levèrent les derniers doutes qui pouvaient rester dans son esprit. Turenne, selon le vœu de Bossuet, a s'était laissé vaincre. »
« Aussitôt qu'il eut pris et fixé sa résolution, raconte Frémontd'Ablancourt, il se rendit (le 21 octobre 1668) à Saint-Germain, où était la cour. 11 dit au roi, qui était à table, qu'il avait un mot à lui dire, dont il suppliait Sa Majesté de ne point parler : « C'est, Sire, que <r je veux changer de religion. — Ah! que je suis aise! b dit le roi en lui tendant les bras pour l'embrasser; mais, le vicomte de Turenne se retirant un peu, le roi se souvint qu'il venait de le prier de n'en rien témoigner. Ainsi il se retint et lui dit, après l'avoir fait entrer dans son cabinet, que le pape aurait bien de la joie de celte nouvelle, et qu'il voulait tout à l'heure lui dépêcher un courrier pour lui en faire part. « Ah! Sire, dit Turenne, je supplie Votre Majesté de n'en rien d faire; car, si je croyais que cette action dût m'attirer les gants qu'elle « tient, je ne la ferais pas. >
Le 23 octobre, Turenne se rendit à l'archevêché, où l'abjuration se fit entre les mains de Pérélixe, archevêque de Paris, sans autres témoins que l'abbé duc d'Albret et un laïque très intime ami et voisin de Turenne, qui l'aimait et estimait beaucoup, et le lit son exécuteur testamentaire, Louis Boucherat, depuis chancelier de France.
« Quelques jours après que le vicomte de Turenne eut fait son apparition à l'archevêché, dit Frémont d'Ablancourt, le roi lui demanda s'il n'avait pas un confesseur, et que s'il n'en avait pas il voulait bien lui en donner un, ou du moins le prier de n'en pas prendre un dans une communauté. Turenne fit venir Perluis de Courlray à Paris pour avoir son avis. » Pertuis, capitaine des gardes de Turenne, son ami et son conseil, était un homme de la bravoure la plus distinguée et de la fidélité la plus rare; c et comme celui-ci lui en eut proposé deux, l'un
i Le cardinal de Bausset , Histoire de Bossuet. I Journal d'Olivier d'Ormesson.
fort indulgent et l'autre fort sévère : « Voyons-les tous les deux, » dit-il; et, montant dans un carrosse de louage, sans valets de livrée, ils furent à la Doctrine chrétienne, rue des Fossés -Saint -Victor, où le vicomte, sans être connu, entretint trois ou quatre heures le père Charles, dont il fut très content. L'après-dîner, ils furent en même équipage à Saint- Gervais, où le curé les attendait, qui connut d'abord le vicomte de Turenne, et lui parla tellement à son gré, qu'il le prit pour son confesseur. Il se nommait M. Feu. »
La conversion de Turenne a été interprétée de diverses manières, et, comme toujours, les interprétations malveillantes dominèrent pendant un certain temps. On chercha dans de vils calculs l'explication d'une abjuration qui n'était qu'un acte de conscience libre et mûrement réfléchi.
« M. le maréchal de Turenne s'est enfin converti, écrivait Guy Patin (2 novembre 1668); il a abjuré son hérésie entre les mains de M^"" l'archevêque de Paris. On dit qu'il deviendra connétable. C'est un excelcellent homme, et qui est aimé de tout le monde. »
L'épée de connétable, ce fut le bruit qui eut le plus de cours après sa conversion ; nous savons ce qu'il faut en penser.
Suivant une autre version, due à un auteur protestant, et qui n'est digne d'aucune confiance', Turenne aurait « fait le saut périlleux » pour arriver au trône de Pologne. Cette hypothèse ne mérite même pas d'être discutée.
Selon Voltaire*, <r aucun protestant, et même aucun philosophe, ne pensa que la persuasion seule eût fait ce changement. » Cependant il est embarrassé et il ajoute : <r II était possible aussi que cette conversion fût sincère. Le cœur humain rassemble souvent la politique, l'ambition, les faiblesses de l'amour, les sentiments de la refigion. Il était très vraisemblable que Turenne ne quittât la religion de ses pères que par politique; mais les catholiques, qui triomphèrent de ce changement, ne voulurent pas croire l'âme de Turenne capable de feindre. >
Selon les frères Haag, qui ont adopté l'opinion la plus généralement répandue, c'est à la crainte d'une disgrâce qu'il faut attribuer le changement de refigion de Turenne. ^ En 1667, disent-ils, Louis XIV, mécontent de son obstination dans l'hérésie, et disposé, par son mécontentement même, à prêter une oreille complaisante aux insinuations calomnieuses de ses ministres contre le plus grand de ses généraux, , non seulement ne le mit point à la tête de l'armée destinée à envahir la Franche- Comté, mais lui fit un mystère de cette entreprise, dont il confia la conduite à Condé. Turenne sentit que pour raffermir son
' Saudras des Ck>urtilz.
« Siècle de Louis XIV.
crédit chancelant il devait donner satisfaction à son maître; il abjura donc. Voltaire est allé trop loin en attribuant sa conversion uniquement à des vues de fortune; mais tout homme de bonne foi avouera avec Sismondi que la laveur du monarque n'eut pas moins de poids à ses yeux que les arguments du célèbre évêque de Meaux... »
De nos jours, un historien a trouvé une nouvelle raison. Si Turenne s'est converti, c'est qu'il éprouvait le besoin de commander une armée d'invasion que Louis XIV pouvait bien se décider à envoyer en Angleterre pour y rétablir la religion catholique.
« Turenne, dit M. Michelet n'aurait pu, en restant protestant, mener la nouvelle Armada. Il ne perdit pas un moment pour se faire catholique; il s'instruisit, lut le livre écrit à propos par Bossuet, \ Exposition de la foi, ouvrage peu agréable à Rome, mais, sous sa forme hautaine, bien combiné pour baisser la barrière, jeter un pont d'où passerait Turenne sur le rivage britannique.
« Donc, ce bonhomme étudie à Paris, et son ancien lieutenant, le duc d'York, étudie, de son côté, à Londres. Heureux coups de la grâce! tous deux sont éclairés, convertis. L'effet fut immense. Turenne était si froid, si sage, si pesamment judicieux, que sa conversion sembla un arrêt du bon sens. En France, on dit partout que personne n'oserait rester protestant sans se couvrir de ridicule. »
C'est donc pour i jeter un pont d'où il passerait sur le rivage britannique V , afin de diriger une expédition qui n'eut jamais lieu, que Turenne s'est fait catholique. Il faut avouer que <r ce bonhomme d, si l'épithète peut s'apphquer à Turenne, avait choisi là un bien singulier motif.
« Ceux qui ont connu M. de Turenne, dit Saint -Evremond, n'ont attribué son changement de religion ni à l'ambition, ni à l'intérêt; voilà la vérité, j
« Qu'a gagné M. de Turenne en se faisant catholique? écrivait Antoine Arnaud. Ne commandait-il pas les armées du roi étant encore huguenot? Qu'a-t-il eu depuis qu'il n'eut pas alors? On sait, au contraire, qu'il est mort pauvre, d
<r La conversion de M. de Turenne, écrivait Bussy-Rabutin, qui avait poursuivi longtemps le maréchal de ses sarcasmes et de sa haine, lui fait d'autant plus d'honneur, et à l'Église, qu'elle ne peut être soupçonnée d'aucun intérêt humain; la vérité de notre religion en a toute la gloire. » (12 novembre 1668.)
Bien plps, au point de vue humain, il ne pouvait, suivant l'abbé de Choisy, que perdre à son abjuration. « Demeurant huguenot, il se voyait à la tête d'un parti, autrefois puissant, qui ferait les derniers efforts pour le soutenir jusqu'à la fin ; au lieu qu'abjurant, il s'allait confondre par là dans la foule des courtisans, avec qui on n'a rien à ménager, parce qu'on n'en a plus à craindre. *
« Cette conversion, si sincère, parut à tous comme un baptême*. j> < Elle ravit et édifia tout le monde -. » On en remercia Dieu solennellement dans toutes les églises. La cour de Rome se réjouit du retour du grand capitaine.
La conversion de Turenne, qui ne lui procura aucun avantage temporel, devait profiter à son neveu, l'abbé duc d'Albret, Emmanuel- Théodose de la Tour d'Auvergne. Ce jeune ambitieux, que ses examinateurs en Sorbonne avaient comblé des éloges les plus outrés sur « les talents surnaturels, l'érudition, l'éloquence i> dont il avait fait preuve dans chacun de ses examens, fut reçu docteur le 28 février 1664^. Pourvu à seize ans de l'abbaye de Tournus, à vingt- trois, de celle de Saint- Ouen, de Rouen, il aspirait à l'archevêché de Reims ou à celui de Paris. Louvois, ayant réussi à faire nommer l'abbé le Tellier, son frère, coadjuteur du vieux cardinal Barberin, archevêque de Reims, avec succession assurée, Turenne demanda au roi la coadjutorerie de Paris pour le duc d'Albret. Le roi, qui se souvenait des guerres civiles et des embarras que le cardinal de Retz lui avait causés, ne voulut point mettre dans une place de cette importance un homme si jeune et d'une si grande naissance. Il s'en tira par des promesses magnifiques pour toute autre chose. L'archevêque de Paris, Hardouin de Beaumont Péréfixe, demanda lui-même au roi le duc d'Albret pour coadjuteur. Il ne fut pas plus heureux que Turenne. Louis XIV refusa; mais il adoucit également son refus en laissant entrevoir son désir d'accorder plus tard à fabbé duc d'Albret « une dignité ecclésiastique sans charge d'âmes* ». M. de Turenne lui demanda alors le cardinalat, que le roi lui promit de solliciter à Rome, à condition que la chose demeurerait secrète. « M. de Turenne, si fier dans un combat, était fort timide dans le cabinet; il avait eu besoin de toute la vivacité du duc d'Albret pour se résoudre à demander au roi ce qu'il obtint à la première parole^. >
Louis XIV sollicita donc pour le duc d'Albret le chapeau de cardinal. L'abjuration de Turenne, seule occasion de cette demande, était aussi la seule raison alléguée par le roi et ses ministres auprès du pape Clément IX. Louis XIV, dans la lettre qu'il écrivit au pape le 31 janvier 4669, faisait valoir « le fruit que produirait dans le pubUc l'exemple de ce nouveau converti ».
« Le pape et ses conseils se prirent à penser que Turenne, un homme si illustre dans le monde entier, étant celui dont l'action avait réjoui l'Église, était aussi celui-là seul à qui en devait être tenu le gré, et à
• M"»e de Sévigné, 16 août 1C75.
» Lettre deM"<= d'Armentières à Bussy-Rabutin , 6 novembre 1668. 2 Journal d'Olivier d'Ormesson.
* Mémoires de Saint-Simon.
' Mémoires de l'abbé de Choisy.
qui en appartenait la récompense. Veuf depuis (rois ans, doué d'un transcendant mérite, d'un caraclère élevé, auquel rendait hommage l'Europe tout entière, grave d'ailleurs, studieux, appliqué, résolu (on ne l'ignorait pas) à finir sa vie dans une pieuse retraite, ce chapeau rouge, demandé pour le neveu, Rome sérieusement l'avait fait offrir à l'oncle'. j>
Turenne refusa.
Louis XIV insista auprès du pape, lui écrivit de sa main, et finit par obtenir de Clément IX, le 5 août 1669, le chapeau de cardinal pour le duc d'Albret.
Cette nomination souleva de vifs mécontentements, et opéra chez le jeune cardinal un phénomène extraordinaire. Dès ce moment, et pendant tout le reste de sa vie, il fit tout son possible pour se persuader à lui-même, et pour faire croire aux autres qu'il était bien l'auteur de la conversion de son oncle, et que le chapeau qui lui avait été donné n'était que la juste rémunération du service qu'il avait rendu à l'Église en préparant l'abjuration de ce grand homme. Cette prétention, comme on l'a vu, ne reposait sur rien de sérieux. Très jeune et d'une capacité fort ordinaire , malgré les éloges dont l'avaient accablé ses examinateurs de Sorbonne, il n'avait pas et ne pouvait avoir d'influence sur son oncle. A la mort de son oncle, tout fut mis en usage pour attribuer sa conversion au jeune cardinal, à « l'enfant rouge », comme on l'appela quelque temps *. Les orateurs qui devaient prononcer l'éloge de son oncle furent sollicités de lui faire honneur de sa conversion. A Evreux , le théologal (Lebatelier d'Aviron) récita la leçon qu'on lui avait apprise. Bossuet officiait le jour où Mascaron prononça l'oraison funèbre de Turenne. Celui auquel, après Dieu, était due la conversion que célébrait le panégyriste, était assis en face de la chaire, et Mascaron ne trouva pas un mot pour lui.
Le cardinal d'Albret, poursuivant le plan qu'il s'était tracé, influença Baluze dans son Histoire généalogique de la maison d'Auvergne et Raguenet dans son histoire du vicomte de Turenne, et voulut fausser l'histoire; il n'est que juste de déterminer la part très limitée, sinon absolument nulle, qu'il eut dans la conversion de son oncle.
Turenne était d'une taille moyenne et d'apparence assez vulgaire ; rien dans son extérieur ne révélait le grand homme. Sa physionomie était commune et peu sympathique. 11 avait la tête grosse, le nez fort, les lèvres épaisses, les yeux grands et pleins de feu, mais enfoncés dans leurs orbites, et ombragés par des sourcils épais et très rapprochés, qui donnaient à son visage quelque chose de dur, de sombre, de
* Floquet.
* Curiosités liistoriqueti ou Recueil de pièces utiles à l'histoire de France, t. II, p. 140.
« mauvais d même, s'il faut en croire M^n^ de Maintenon, effet qu'augmentaient encore ses longs cheveux , qui lui couvraient presque le front. Ses épaules, larges et puissantes, qu'il avait l'habitude de hausser de temps en temps en parlant, dénotaient une grande vigueur de corps, qu'il conserva jusqu'à la fin de sa vie, grâce à une extrême sobriété. Il mangeait peu, et ses repas étaient fort courts.
Son esprit était naturellement irrésolu. Quand il fallait donner son avis dans un conseil, il concluait rarement. Dans les affaires ordinaires il pesait longuement, sans se décider, le pour et le contre; dans les affaires graves et urgentes, au contraire, impassible, impénétrable, il s'absorbait dans ses réflexions, ne parlait que très peu et supportait difficilement qu'on lui parlât ; mais il prenait son parti rapidement et avec une détermination étonnante chez lui. En général, il voyait mieux la fin qu'on devait se proposer que les moyens qu'il fallait prendre pour y parvenir, et, toujours prêt à profiler des moindres occasions que lui offrirait la fortune, il attendait les circonstances pour se décider; aussi ceux qui servaient sous lui se plaignaient-ils de ne connaître presque jamais ses desseins que dans le moment qu'il fallait agir. Sa contenance, Souvent embarrassée, sa démarche et toutes ses manières étaient celles d'un homme modeste, timide même, plus à son aise dans un camp que dans un salon ou à la cour. Il était très simple de mœurs, ennemi du luxe et de l'apparat. Une des plus grandes quahtés de Turenne était le mépris des richesses. <r 11 ne connaissait aucune sorte d'intérêt, ni dans les grandes ni dans les petites choses. Il ne savait pas s'il manquait d'argent ou s'il en avait'. » Cadet de famille, et n'ayant eu dans sa jeunesse que des ressources assez limitées , il s'était habitué, ce qui d'ailleurs était conforme à ses goûts et à sa nature, à une vie des plus modestes. 11 était extrêmement économe; mais il était loin d'être avare ou cupide. Son désintéressement et S4 généreuse libérahté l'empêchèrent, malgré les fonctions importantes qu'il exerça, d'acquérir jamais de grandes richesses ; sa charge de colonel général de la cavalerie de France ne lui valait que sept mille deux cents Hvres par an, comme le prouve une quittance de ladite somme, signée de la main de Turenne, pour son traitement de l'année 1660. Aussi le roi pourvoyait-il d'habitude, au début de chaque guerre, aux frais de son entrée en campagne.
En 4667, il reçut du roi trente mille livres en louis d'or et d'argent « pour se mettre en équipage et vaquer à son service * j> .
M. le président de Lamoignon, dans le discours qu'il prononça à la
> Mémoires pour servir à l'histoire de M'"" de Maintenon, par la Baumelle. — M°»« de Maintenon, ayant lu les Mémoires du cardinal de Retz, dicta à M"» d'Aumale un remarquable portrait de Turenne, qui a été retrouvé dans ses papiers, et auquel nous avons emprunté plusieurs traits.
* Quittance donnée par Turenne ; l'original est à la bibliothèque nationale.
rentrée du parlement en 1075, fit l'éloge de Turenne. Après l'avoir comparé à Scipion, il ajoute : « Ce vainqueur de Carthage et de Numance, qui avait enrichi Rome des dépouilles de l'Afrique, n'augmenta ni ne diminua son patrimoine, et ne laissa chez lui en mourant que trente- trois marcs d'argent et deux marcs d'or. Le grand homme dont nous parlons n'a laissé précisément que la même somme en argent comptant. j>
En effet, on trouva à sa mort une somme de cinq cents livres dans sa cassette. Sa fortune était modeste pour un homme de son rang.
« Il avait quarante mille livres de rente en partage , et M. Boucherat a trouvé que, toutes ses dettes et ses legs payés, il ne lui restait que dix mille livres de rente. C'est deux cent mille francs pour tous ses héritiers, pourvu que la chicane n'y mette pas le nez. Voilà comment il s'est enrichi en cinquante années de service '... d
Les calculs de M'^c de Sévigné n'étaient pas absolument exacts. Nous avons le testament de Turenne. Cet acte, qui n'est pas daté, mais qui a dû précéder de peu sa mort, contient des renseignements très précis sur sa situation. Ses legs en argent sont considérables ; ils s'élèvent à cent quatre-vingt-treize mille livres : a cinquante mille livres aux pauvres qui se convertiront à Sedan et dans les terres qui en dépendent, lequel fonds sera employé en rentes, et après distribué aux pauvres, ou bien il sera pris une somme pour aider chaque particulier; le tout est remis à la discrétion des exécuteurs testamentaires. » Cette somme fut consacrée à la fondation de l'hospice de la Miséricorde, situé au faubourg de la Cassine*. Vingt mille livres aux pauvres qui se convertiront à Negrepelisse ; vingt mille livres aux pauvres qui se convertiront à Castillon; cinquante mille livres à son secrétaire du Han. Suivent plusieurs libéralités de moindre importance pour ses gens.
1 M™* de Sévigaé, lettre à .M'"« de Grignaii, 28 août 1675.
* Ce qui restait dû sur cette somme fut converti, d'après ua acte du 11 avril 1697, eu une rente annuelle et perpétuelle de 1230 livres.
Sur une table de marbre noir, à gauche de la chapelle de l'hospice , on lit l'inscription suivante, en lettres d'or, avec les armes de Turenne :
HOSPITILM DOTAVIT ET AUXIT A.N.NO 1697.
UOC ilARMOR POSaT ORATITUDO SEDA.NE.NS1LM
SLB APPROBATIO.NE MAGM IMPERATORIS , AUXO 1810.
Au-dessus de l'entrée principale de l'hospice on lit l'inscription suivante : PAVILLON DE TURENNE
HOSPITILM AllâEHlCOKbl.K HE.NHICO VICE COMITE TL11E.N.MS iU.NUATLM ET ALCTUM ,
AJi.NO 1697;
-NEC «O.N ILLLSTRISSLMI VIRI SAVARY , DUClS ROVIGIENSIS ,
MUN1F1CE.NTU RESTAURATUM ET AUCTUM ,