HISTOIRE DE TURENNE [165Ô
manque de fourrage et décampa le l^r septembre. Le mouvement de recul , qui se fit à l'entrée de la nuit, <r étonna » l'armée. Le 3, les avantpostes furent attaqués, et Turenne, « ayant vu sur la carte un lieu, nommé Houdain, qui était dans la situation qu'il désirait î pour garder ses communications avec Arras, Béthune et la Bassée, fit marcher la cavalerie à l'heure même pour se saisir de ce poste. Cette marche, qui se fit également à l'entrée de la nuit du 3 au -4 septembre, acheva d'ôter à l'armée ce qui lui restait d'assurance. Le 4 septembre, à huit ou neuf heures du matin, les ennemis s'approchèrent pour se saisir du poste de Houdain; mais, le voyant occupé, ils firent une halte de plus de trois heures pour tenir conseil. Turenne profita de ce temps pour fortifier son camp du côté faible. 11 y fit faire un retranchement flanqué de petits redans. Dans l'après-midi, l'ennemi s'approcha, et le combat parut inévitable pour le lendemain. Une attaque de nuit, que Turenne fit faire pour améliorer sa position, ne réussit pas. Le 5, au matin, tout le monde était prêt; mais les Espagnols n'osèrent atlaquer. Après être restés immobiles toute la journée du 6, ils se retirèrent le 7. Turenne se mit à leur poursuite, <r ce qui commença un peu à faire changer la situation des esprits dans les deux armées. i> Une fois libre de ses mouvements, Turenne conçut le projet d'assiéger la Capelle. Il pouvait, en très peu de temps, tomber sur cette place en passant par le pays ennemi; mais, comme le prince de Condé, par là, aurait pu avoir connaissance de son dessein et jeter du secours dans la Capelle, il préféra rentrer en France pour dérober sa marche et faire une fois plus de chemin. Il réussit. Le 18 septembre, il passa à Saint-Quentin et marcha nuit et jour pour gagner la Capelle; l'armée fit plus de trente lieues en trois jours. Bouton, sieur de Chamilly, gentilhomme du duché de Bourgogne, homme de mérite, en était gouverneur; il n'avait qu'environ deux cents hommes de garnison.
Le 22 septembre, Turenne est devant la Capelle. Il est un peu inquiet, l'ennemi n'est pas loin et ses lignes de circonvallation ne sont pas achevées. Il écrit le 23 : « On emporta, hier au soir, tous les dehors de la Capelle, et on a attaché, la même nuit, le mineur au bastion. Il y a peu de gens dans la place; mais c'est une des meilleures de la frontière... J'espère que Dieu bénira le succès de tout ceci. s>
Le 24, on apprend à Turenne que l'ennemi est en marche; mais il ne sait pas encore s'il sera attaqué. On travaille aux lignes avec toute la diligence possible.
Le 25, il annonce à Mazarin que le feu de la ville a empêché les mineurs de préparer la mine. Ils ont été obligés de se retirer. Il demande de la grosse artillerie.
Enfin, le 26, il écrit à sa femme que les ennemis ont capitulé et sortiront le lendemain*.
1 Lettre de Turemie à sa femme et à Mazarin.
La Gapelle s'était, en effet, rendue le 26 septembre, après trois jours (le siège, en présence de l'armée espagnole, qui s'était approchée jusqu'à une lieue de la ligne de circonvallation.
L'armée française empêcha le siège de Saint-Ghislain, que les ennemis avaient projeté de faire, etS(\journa dans le Gambrésis jusqu'en novembre; puis elle repassa la Somme et prit ses quartiers d'hiver.
Le 8 octobre, Turenne écrit à. Mazarin qu'il se retire du côté de Ghimay. Il ne voit rien à faire. Les ennemis sont près d'Arleux, avec toute leur armée, entièrement couverts. Il ne pense plus qu'à faire vivre son armée.
Même préoccupation, dans une lettre au ministre, du 23 octobre. Il ne pense guère aux ennemis, mais beaucoup au pain et au fourrage pour son armée et aux munitions pour le Quesnoy.
Cette année-là , Turenne avait adressé au roi un mémoire sur l'infanterie française. <r Je crois, disait- il, qu'un des plus grands défauts de l'infanterie française, c'est que les soldats ne demeurent pas dans les compagnies, et, encore qu'il y ait un bon nombre de vieux soldats qui servent dans les armées, le changement de régiment les rend incapables de discipline. > Il demandait, en conséquence, qu'on appliquât à l'infanterie le système qui avait si bien réussi, l'année précédente, pour la cavalerie.
Le ier novembre, Mazarin apprend à Turenne « le traitement que le roi a résolu de faire à l'infanterie. G'est un effort, dit-il, dont je ne croyais pas que nous pussions venir à bout dans l'état où sont les finances; mais mon avis a été qu'il fallait plutôt reculer toutes les autres dépenses, afin de subvenir à une qui est si nécessaire pour pouvoir continuer la guerre avec succès et contraindre enfin les ennemis à donner les mains à une bonne paix. »
La paye du soldat est portée, pour les cent cinquante jours de quartier d'hiver, de huit écus à quinze, ce qui met à sept écus l'augmentation par homme. Pour les officiers, la paye est doublée; <r on donne encore une demi-montre d'augmentation aux capitaines, lieutenants et enseignes...; je vous laisse à penser à quelle somme cela doit aller. )>
« 11 me semble que vous avez beau champ de faire valoir ce bon traitement dans toute l'armée , et de déclarer dès à présent que vous serez le premier à insister au châtiment de ceux qui manqueront à mettre leurs compagnies en bon état; c'est-à-dire, non seulement complètes, mais aussi armées de piques et de mousquets , sans qu'il y puisse avoir aucun fusil, à peine de la vie. d
La campagne de 1650 n'avait pas été heureuse, et de nouvelles négociations tentées avec l'Espagne pendant l'hiver, en vue de la paix, n'aboutirent pas. Le moment de reprendre les opérations militaires approchait.
Mazarin renouvela la ligue conclue l'année précédente avec Cromwell, et obtint enfin l'assistance effective des Anglais. Le 23 mars, le colonel Lockliart, neveu du protecteur, signa un traité, valable pour un an, par lequel un corps de six mille Anglais devait se joindre à l'armée française. On devait entreprendre le siège de Gravelines et de Dunkerque avec l'appui d'une flotte anglaise. La première place prise serait remise en dépôt aux Anglais. Gravelines devait appartenir définitivement à la France, Dunkerque aux Anglais. Le duc d'York se rendit en Flandre, où il leva, pour le service des Espagnols, quelques régiments qu'il plaça sous les ordres du comte de Marsin.
Condé emporta Saint-Ghislain en huit jours, vers la fin de mars. Turenne n'entra en campagne qu'au commencement de mai , et les ennemis eurent tout le temps nécessaire pour mettre en état de défense les places du littoral , qu'ils savaient être menacées. Turenne jugea qu'il n'y avait rien à faire de ce côté; il feignit une marche sur Aire et vint à l'improviste, le 28 mai, assiéger Cambrai, <r où il n'y avait pour toutes troupes que la morte -paye et quelque cinquante maîtres ' : » environ trois cents hommes. La place investie, on fit des ponts de communication sur l'Escaut, et Ton commença à travailler aux lignes. Les mesures du maréchal étaient bien prises ; malheureusement « on n'avait aucune langue de l'ennemi et on ne savait rien de M. le prince, qu'on croyait vers la Meuse ». Le matin même du jour où Turenne avait paru devant Cambrai , Condé était arrivé de Mons à Valenciennes avec toute sa cavalerie. Averti du dessein des Français par des courriers du gouverneur, il se rendit à Bouchain, qui n'est qu'à deux heures de Cambrai, et, vers onze heures du soir, il marcha droit à la citadelle avec trois à quatre mille chevaux, en trois colonnes, à trois escadrons de front. Turenne avait posté d'abord l'aile droite de sa cavalerie sur la grande route, qui conduit de Bouchain à la citadelle; mais, a averli, à l'entrée delà nuit, qu'il était arrivé neuf escadrons de cavalerie à Bouchain, il crut que c'étaient des troupes d"Espagne qui voulaient entrer dans la place, et pensant qu'ils éviteraient le lieu où était le camp, pour prendre le tour et entrer sans rencontrer personne, il s'alla poster dans l'endroit où ils devaient passer avec sept ou huit régiments de cavalerie, laissant toutes ses troupes étendues le long de la plaine. j>
Ce n'était pas aux Espagnols, c'était à Condé que Turenne avait affaire.
Le prince, qui savait bien que le moindre capitaine du monde serait assez fin pour passer, en pareille rencontre, par de petits sentiers plutôt que par le grand chemin, ou qui fut simplement égaré par ses guides, comme le prétendent quelques mémoires du temps, prit hardiment par la grande route, où il n'y avait que des escadrons clairsemés
' Mémoires de Puységur.
du régiment de Clérambaut, qu'il traversa facilement. Il arriva, à la pointe du jour, aux portes de la citadelle. Le comte de Salazar, gouverneur de Cambrai, s'attendait si peu à ce secours, que le prince dut attendre longtemps qu'on lui ouvrit les portes. Quand il vit Condé dans la place, Turenne n'hésita pas : il leva le siège le o\ mai, et vint camper à Vauchelles, et de là à Fonsommes, où le roi le rejoignit. Le maréchal eut un profond chagrin de l'insuccès de son entreprise. Il fallait qu'il se retirât de devant une place qu'il avait surprise sans hommes et sans munitions de guerre, et, les ennemis s'étant réunis, toute entreprise sur les places maritimes devenait impossible ; il fallait rester sur la défensive.
Le 8 juin, l'armée campa à Tupigny, où les six mille Anglais, commandés par le chevalier Reynolds, la rejoignirent. Leur arrivée causa une grande satisfaction. « Je me persuade, écrit Mazarin à Turenne le 17 juin, que vous serez fort satisfait de ce corps; car, outre que le nombre est effectif, ce sont tous soldats bien faits et qui ont la mine de rendre bons services dans une occasion, d Malgré les instances de l'ambassadeur anglais Lockhart, Turenne ne jugea point qu'on put entreprendre quelque tentative sur les places maritimes. Mazarin engagea la Ferté à assiéger Montmédy, dont les remparts, taillés dans le roc vif, et la bonne garnison rendaient la prise difficile. Turenne se contenta de couvrir le siège. Au lieu d'essayer de secourir Montmédy, les Espagnols se portèrent sur Calais, qu'ils essayèrent en vain de surprendre (30 juin). Ils se dirigèrent alors sur Ardres.
<r Nous n'avons pas encore nouvelle que Ardres, ni aucune autre place, soit investie ; mais la marche des ennemis vers Aire, le canon et l'infanterie ayant passé la Lys, ne peut être que pour Ardres.
<r Hesdin et Monlreuil sont déjà bien garnis; mais, pour Ardres, nous ne savons pas si on aura pu exécuter à temps les ordres que l'on a donnés pour y jeter du monde; si cela était, les ennemis auraient, en ce cas, un os bien dur à ronger*. »
L'os se trouva, en effet, si dur, que les ennemis renoncèrent à le ronger. Les Français les avaient prévenus. Il y avait trois mille cinq cents hommes de pied dans la place et un nombreux corps de cavalerie aux environs prêt à s'y jeter. L'ennemi se retira après avoir brûlé quelques maisons dans les faubourgs et les villages voisins. Pendant ce temps le siège de Montmédy se continuait avec vigueur; enfin la ville se rendit au roi le G août.
Après la capitulation de Montmédy, le général Reynolds pressa Turenne d'exécuter le traité fait avec Cromwell. D'après cette convention, chaque fois qu'on aurait pris une place pour la France, on en prendrait une autre, sur le bord de la mer, pour l'Angleterre. Le maré-
» Mazarin à Turenne, 2 juillet 1657.
chai, qui était campé proche de la Gapelle, n'eut pas plus tôt eu avis de la prise de Montmédy, qu'il laissa tout son bagage pour marcher avec plus de diligence, passa sur des ponts de bateaux l'Escaut et la Scarpe, et traversa les plaines d'Artois. En trois étapes il se rendit des bords de la Sambre devant Saint-Venant, qu'il investit le 16 août. Dans la précipitation de sa marche, il avait laissé derrière lui son bagage avec une forte escorte. Les ennemis, qui l'avaient suivi de près, mirent l'escorte en déroute et pillèrent le bagage, à deux lieues du camp de Saint-Venant. Condé voulait attaquer Turenne dans sa position avant qu'il eût le temps de se fortifier. S'il l'eût fait, la situation des Français eût été bien critique. « Quand l'ennemi est arrivé à une lieue de moi, écrit Turenne à le Tellier, je n'avais ni vivres ni munitions de guerre, pas un quart de la ligne faite, et à leur front, pas du tout. » Don Juan d'Autriche et Caracene s'y refusèrent. Turenne fit venir du pain et des outils de Béthune et de la Bassée, et ouvrit, le 24 août, la tranchée sous les yeux des Espagnols, qui, découragés par son assurance, allèrent attaquer Ardres pour faire diversion. Après leur départ, des difficultés imprévues se présentèrent. L'argent manquait, et les auxihaires anglais, mécontents, lui inspirèrent de vives craintes. « Ce que les Anglais ont manqué d'argent, dit-il encore, a causé presque un accident en présence de l'ennemi, et le mauvais temps et le manque de payement les fait tomber tout à fait '. » En attendant l'argent de l'Etat, Turenne pourvut lui-même à leur solde, fait qu'avec sa modestie ordinaire il passe sous silence dans ses mémoires. Il fit couper en morceaux toute sa vaisselle d'argent, et en distribua les fragments pour des valeurs de quinze, vingt, trente, soixante sols, remboursables au moment où l'argent monnayé arriverait*. Les alliés anglais, au prix de ce sacrifice, consentirent à reprendre leur service, et les travaux du siège continuèrent.
Les Anglais d'ailleurs, dans toute cette campagne, ne répondirent pas aux espérances qu'ils avaient fait concevoir. La maladie et la désertion se mirent dans leurs rangs. « Les Anglais ont grand'peine à résister au travail, de coucher dehors, et il en tombe beaucoup de malades à cause des fruits qu'ils mangent. Dans la première année, je ne crois pas qu'ils soient guère propres dans la tranchée ^ i)
« J'ai écrit à tous les lieux où il y a des ponts , alin que l'on arrête ceux qui veulent s'en aller en Angleterre. Le général commence à se porter mieux. Je crains fort que, dans Tarrière-saison, les Anglais soient en si mauvais état et qu'il y ait tant de malades, que je ne sais pas si on pourrait faire fondement d'y en laisser en garnison K i>
« Turenne à le Tellier.
* Voyage de deux Hollandais en France en 1657 et 16oS. 3 Turenne à Mazarin, 21 août 165 7.
* Id., 1" septembre 1657.
« Je ne crois pas que l'on puisse y mener les Anglais (à Rocroy, pour en faire le siège); car, quand même ils voudraient y marcher, il ne faut que trois ou quatre mauvaises nuits pour n'y en avoir plus] en état de servir; je dis cela sans exagération '. »
Turenne était dans une situation difficile, il résolut d'en sortir par un coup d'audace; il risqua une attaque contre la contrescarpe. <r Les assiégés, qui en faisaient leur capitale défense, s'y opiniâtrèrent fort, et ce fut une des plus difficiles actions qui se soient vues dans les sièges. j>
1 Turenne à Mazarin, 5 septembre 1657.
Enfin le régiment d'infanterie de Turenne a. emporta la contrescarpe contre toute raison* y>. Dans l'élan des troupes, un second ouvrage fut pris, et les assiégés capitulèrent (27 août). A Tinstant Turenne envoya quatre à cinq cents chevaux à Ardres. Les ennemis, qui étaient déjà dans les fossés de la ville, se retirèrent.
Turenne recommanda à Mazarin de faire fortifier et approvisionnner Saint-Venant, que sa situation rendait un poste très important.
« Il est certain que Saint-Yenant se peut fort bien accommoder, et , sans ce passage-là, on ne pourrait pas songer à rien faire en Flandre, et il ne faut pas qu'en aucun temps cette place soit négligée ^. »
<r Si la guerre dure, je ne crois pas qu'il y ait rien qui soit de plus grande conséquence qu'une place sur la Lys. Il n'y a que huit heures de Saint- Venant à la mer, et, si la place était plus avancée, on ne la pourrait pas maintenir; il faut nécessairement y travailler et faire fondement d'y laisser une grande garnison; vous retenez par là l'ennemi au cœur de la Flandre, ou, s'il la quitte, vous tombez promptement sur une place de la mer ^ »
Après avoir laissé son armée se reposer trois jours, Turenne prit le château de la Mothe-au-Bois, position de peu d'importance, mais <r qui incommodait fort Saint-Venant » , et le fit raser. Ayant reçu un renfort de quatre mille hommes, il passa les rivières d'Aa et de Colme, s'empara de plusieurs forts qui gênaient ses communications, et occupa Bourbourg. Pendant qu'il était campé à Wast, dans le lieu « où demeuraient les jésuites irlandais, on vint lui dire, raconte Puységur, qu'il y avait deux capucins qui désiraient parler à lui, et qui venaient de Bourbourg. Il me dit que je les allasse faire entrer. Il s'informa d'eux quels gens il y avait dans Bourbourg. Ils lui répondirent qu'il n'y avait point de troupes. Après qu'il les eut entretenus quelque temps, il leur fit donner la sauvegarde qu'ils demandaient, et me commanda d'aller faire prendre les armes aux régiments de Piémont et d'Espagny, et envoya ordre à quatre ou cinq escadrons de monter à cheval. Nous marchâmes et allâmes à Bourbourg. Il me commanda d'entrer dans la ville, d'y demeurer et empêcher qu'on n'y fît aucun désordre; ce que je fis *. »
Turenne laissa de l'infanterie dans cette ville pour en relever les forliiications. Mais il fallait maintenant faire quelque chose pour satislaire les Anglais. Sur l'ordre de Cromwell, Lockhart exprimait hautement son mécontentement. « Son maître, disait-il, ne trompait personne et prétendait aussi n'être pas trompé. Si on ne voulait pas entreprendre le siège de Dunkerque , il conviendrait de rembourser à
1 Turenne à sa femme, 31 août 1657.
2 Turenne à Mazarin, 1er septembre 1657.
3 Id., 5 septembre 1657.
* Mémoires de Puységur.
l'Angleterre toutes les dépenses qu'elle s'»;tait imposées depuis le 1" avril jusqu'au 1" septembre, à raison de vingt-cinq mille écus par jour ' . »
Que pouvait-on faire? L'armée espagnole couvrait Dunkerque ; Gravelines était trop forte pour être attaquée avec les moyens dont on disposait. ïurenne proposa d'assiéger Mardyck. Il fit prévenir Cromwell de son dessein, et, sans attendre la réponse, il se mit en marche. On ne pouvait arriver à Mardyck que par une digue ; c'était aussi la seule voie de retraite en cas d'insuccès. Gomme on savait qu'il n'y avait pas de bois autour de Mardyck, la cavalerie portait des palissades et l'infanterie des fascines. Le 30 septembre, la flotte anglaise arriva devant la ville pour en faciliter la prise ; mais pendant deux jours le vent empêcha les vaisseaux alliés d'approcher de la côte, tandis que les bateaux plus légers de l'ennemi circulaient à l'aise de Mardyck h Dunkerque, ce qui augmentait les difficultés du siège; de plus, la rareté des fourrages ne permettait pas à l'armée de demeurer longtemps dans cette position. ïurenne balança tout un jour s'il commencerait le siège; mais, déterminé par son lieutenant Castelnau, il fit ouvrir la tranchée le 4®"" octobre. Le 2, on mit en batterie quatre pièces qui firent un tel feu sur le fort de Bois, que, les fondements en étant ébranlés, ceux de dedans se jetèrent dans des chaloupes et se sauvèrent à Dunkerque. Le fort se rendit au bout d'une nuit. Sa prise, ôtant à la garnison de Mardyck toute communication avec la mer, permit d'avancer le siège. Douze canons battaient incessamment la place et réduisirent les Espagnols qui la gardaient à se rendre prisonniers de guerre. Après avoir rompu la trêve deux ou trois fois en cinq k six jours, ils acceptèrent la capitulation le o octobre, et furent conduits à Galais.
Jusqu'alors, dans la guerre de sièges, l'usage était que les garnisons ne fussent pas prisonnières de guerre. Afin de hâter la reddition des places, on permettait aux troupes de sortir avec armes et bagages et de rejoindre leurs armées. Nous verrons souvent, dans l'avenir, Turenne contraindre les garnisons à se déclarer prisonnières de guerre, lorsque la place qu'elles gardaient se trouvait dans une situation désespérée. Mais a. la conservation de Mardyck était plus difficile que n'en avait été la conquête ». L'armée, fatiguée et souffrant du froid, se débandait pour chercher des lieux où il y avait du bois pour se chauffer. Bourbourg, qui devait couvrir Mardyck, était « une place rasée qui manquait de tout ». Turenne laissa sept cents Anglais à Mardyck, deux mille hommes à Bourbourg, et se retrancha, à trois heures de là, diins le camp de Ruminghen, où il demeura six semaines qui furent employées à réparer les canaux de Galais à la rivière d'Aa et à fortifier Bourbourg. Les Anglais n'envoyant ni ouvriers, ni
* Voyage de deux Hollandais en France en 1657 et 1658.
outils, ni matériaux, on ne travailla pas à Mardyck; ils s'en plaignirent. Turenne répondit que, puisqu'ils occupaient la place, c'était à eux de la mettre en état de défense, ajoutant que, s'ils ne voulaient pas s'en occuper, le mieux était de la faire sauter. Les Anglais changèrent alors d'avis ; « on se ranima en Angleterre pour la conservation de la place. On y envoya de l'infanterie, des palissades, et on remit les fortifications en état, d En novembre, les deux armées entrèrent en quartier d'hiver.
Pendant l'hiver, le maréchal d'Hocquincourt trahit de nouveau sa patrie et passa aux Espagnols. Il gagna deux officiers mécontents, la Rivière et Fargues, qui commandaient la place d'Hesdin en l'absence du gouverneur, et Condé envoya des troupes espagnoles prendre possession de la ville dans le courant de mars. La situation de cette place rendait sa perte sensible. Ce contretemps fut d'autant plus fâcheux qu'en ce moment le prince traitait secrètement pour faire sa paix avec la France; la révolte d'Hesdin, qui ranima ses espérances, mit fin aux négociations. A ce revers vint s'en ajouter un autre. Le maréchal de Villequier-Aumont, gouverneur de Boulogne, fut trompé grossièrement par les rapports de quelques bourgeois d'Oslende qui, parce qu'on avait crié : « Vive le roi! d dans les rues et dit mille injures des Espagnols, réussirent à lui persuader que la population était décidée à se donner à la France. Il s'embarqua, le 28 avril, avec quelques régiments pour surprendre cette ville. Il entra en rade avec douze à quinze cents hommes; on l'attirait dans un piège : une partie de ses troupes étaient à peine débarquées, qu'elles furent coupées et enveloppées par des troupes espagnoles qui s'étaient tenues cachées dans les caves. Le maréchal fut pris avec cinq à six cents hommes ; le reste se sauva par mer.
Ce double échec « fit commencer la campagne avec de fort méchantes apparences de succès ». Suivant l'usage ordinaire des Français, « la cour môme, qui se trouvait en ce temps-là à l'armée, décriait, au moins pour la plupart, les affaires autant ou plus que les autres. » Des soulèvements avaient lieu dans plusieurs provinces. Mazarin et Turenne cependant étaient résolus à reprendre vigoureusement la lutte.
Le 28 mars, un nouveau traité avait été passé avec le protecteur sur les mêmes bases que l'année précédente, mais avec la clause formelle qu'on attaquerait Dunkerque, qui serait remis entre les mains des Anglais. Ils devaient, à leur tour, aider au siège de Gravelines, qui demeurerait au roi. Turenne, « sans savoir si on pourrait assiéger Dunkerque, désirait faire voir naïvement aux Anglais que l'on faisait tout son possible pour l'exécution du traité, d L'armée française se rassemblait au nord de la Somme, sous les yeux du roi et du carcinal, auprès d'Hesdin. On espérait que cette ville rentrerait dans le devoir; mais les rebelles allèrent jusqu'à tirer le canon sur le roi lui-
même, qui faisait une reconnaissance, et tout espoir d'un arrangement s'évanouit. Négligeant de s'occuper de cette ville, Turenne n'attendit pas que toutes les troupes fussent réunies. Le 18 mai, il partit avec sept à huit mille soldats, alla passer la Lys à Saint-Venant, le 20, en-
leva, le 22, deux régiments irlandais dans Cassel, et prit la route de Dunkerque par Bergues.
Le siège de Dunkerque était une des opérations les plus difficiles que l'on pût entreprendre. Les Espagnols, à la nouvelle de l'approche des Français, lâchèrent les écluses qui retenaient les eaux; tout le pays, jusqu'à Bergues, ne fut plus qu'un vaste lac. « On ne voyait, de là à Dunkerque, que de l'eau, d Une digue, le seul chemin prati-
cable, conduisait de Bergues à Dunkerque; mais les ennemis y avaient récemment fait construire deux forts à portée l'un de l'autre, et couvrant chacun une des deux villes : attaquer Dunkerque avant d'avoir pris Bergues, à une lieue, Furnes, à trois, Gravelines, à quatre, et Nieuport, à cinq, c'était être assiégé en faisant un siège; car toutes ces places faisaient une circonvallation autour de Dunkerque. Les attaquer aussi, les unes ou les autres, c'était avertir les ennemis de se précautionner sur Dunkerque et ainsi rendre cette place imprenable, ou du moins en retarder fort la prise '. j> De plus, on n'était qu'à la fm de mai, et il n'y avait point encore assez de fourrages pour nourrir la cavalerie. Turenne comprenait bien la gravité de la situation; mais il comprit aussi qu'attendre c'était donner aux ennemis le temps de se défendre. Excité d'ailleurs par Mazarin, il n'hésita plus. Il s'engagea dans le pays inondé, fit avancer l'artillerie et les bagages en raccommodant, avec des madriers et des fascines, les mauvais passages, et arriva le 23 mai auprès de Bergues, qu'il laissa sur sa droite pour voir s'il pourrait communiquer avec Mardyck, où était son lieutenant Castelnau. Il s'empara d'une petite redoute sur la Colme, que les ennemis appelaient la redoute de Bentismuler, et découvrit ensuite un chemin vers Mardyck; mais, comme ce chemin était presque impraticable, le 24 mai il fit prendre à chacun de ses cavaliers une fascine pour le réparer; et se faisant suivre en outre de quelque infanterie, il marcha vers le canal de Bergues à Dunkerque, et prit possession, sans coup férir, d'un des grands forts, que les ennemis n'avaient pas encore complètement achevé et qu'ils abandonnèrent. N'ayant pas Bergues, il n'aurait pu, sans ce fort, assiéger Dunkerque. Il s'engagea alors sur la digue, après avoir fait réparer les ponts sur la Golme, sur les canaux de Hondschoote et de Furnes à Calais ; il s'empara facilement du second fort et se trouva le lendemain, à deux heures après midi, auprès des dunes. L'audace et la rapidité de l'expédition en avaient assuré le succès. L'ennemi n'avait pas prévu cette tentative; il croyait Dunkerque inabordable. Les généraux espagnols étaient persuadés, paraît-il, que Mazarin voulait absolument prendre Cambrai, afin de se faire évêque et prince de cette ville , et ils avaient porté sur Cambrai, Aire et Saint-Omer leurs principaux moyens de défense. « Toutes les troupes de l'ennemi qui étaient dans le voisinage de Dunkerque s'y jetèrent, de façon qu'il s'y trouva environ deux mille deux cents hommes de pied et huit cents chevaux, d
Le 25 mai, Turenne assigna aux différents corps de l'armée leurs postes autour de Dunkerque, et prit lui-même son quartier dans les dunes, du côté de Nieuport.
La flotte anglaise, commandée par l'amiral Montaigu, et composée
1 Mémoires de Bussy - Rabutin.
de dix-huit à vingt voiles, tenait la mer et bloquait la \ille. On commença par établir une estacade sur l'étran ' , du côté de Nieuport. Elle entrait dans la mer, mais ses travaux ne tenaient pas contre les hautes marées. On ouvrit la tranchée dans la nuit du 4 au 5 juin. Les premiers jours furent difficiles. Les vivres, les outils manquaient; les Anglais, pour lesquels on faisait cette tentative audacieuse, et qui devaient garder la ville, ne fournissaient presque rien. Mazarin, heureusement, déploya dans cette campagne une prodigieuse activité. Il fit créer plus de deux millions de rente pour se procurer l'argent nécessaire, et suffit h tout. Le pain de munition, l'avoine, le foin et toutes les munitions de guerre arrivèrent de Calais dans des barques anglaises. Les renforts affluèrent, et Turenne se vit, au bout de quelques jours, à la tête d'environ vingt mille hommes, dont cinq mille Anglais, commandés par le général Lockhart et le général -major Morgan. Les Anglais, « qui n'étaient pas fort accoutumés aux sièges, » se troublaient quelquefois. Un jour où « il faisait un si grand vent, que l'on ne pouvait pas voir à cause du sable d , les ennemis firent une sortie où ils tuèrent une centaine d'hommes du régiment du Plessis. Néanmoins le siège continuait; mais Turenne sentait la nécessité d'agir avec la plus grande promptitude. «; Dans les lieux environnés de places de l'ennemi, comme l'on est, écrivait-il à Mazarin, au début du siège, le 27 mai, il ne faut pas languir dans les attaques; car les accidents ne sont pas réparables, comme aux sièges qui ne se font pas à la tête de l'ennemi... D
Les Espagnols ne purent faire pénétrer un régiment dans la ville après l'investissement; mais ils la savaient forte et bien approvisionnée. Ils réunirent une puissante armée de secours et s'approchèrent de Dunkerque. Ils étaient remplis de confiance, campaient sans lignes, et s'avancèrent près de Turenne sans attendre leur canon, retardé par le mauvais état des chemins.
Le 12 juin, le maréchal d'IIocquincourt vint reconnaître les lignes; quelques soldats avancés tirèrent sur lui; une balle l'atteignit dans le ventre, il mourut une heure après. Un jeune homme, nommé du Bourg, page d'Humières, fut pris en cette affaire.
Le lendemain, 13, l'armée des ennemis se vint camper dans les dunes, à trois quarts de lieue des lignes. L'après- dîner, le maréchal de Turenne , étant monté à cheval , alla sur le chemin de Furnes avec un régiment, et s'avança le plus loin possible à la découverte. Le maréchal remarqua, entre autres choses, que les ennemis avaient fait un pont sur le canal de Furnes, et ne douta point qu'ils ne voulussent bientôt attaquer nos hgnes. Il revint aussitôt après au camp, résolu de leur livrer bataille le lendemain.
^ Ou nomme ainsi une côte plate et sablonneuse.
Après qu'il eut pris toutes ses dispositions, comme il se préparait à se reposer sur la dune, « Talon, intendant, lui montra une lettre qu'il venait de recevoir de la part du cardinal, par laquelle ce ministre lui mandait que le maréchal en savait plus que lui; mais que, s'il osait dire son avis en celte rencontre, il lui semblait qu'il fallait donner bataille. Le maréchal fut bien aise que la résolution qu'il avait prise fût autorisée par le sentiment du cardinal. Le maréchal, n'ayant plus rien à faire, s'enveloppa de son manteau et se coucha sur le sable. Une heure après , on le vint éveiller en lui amenant le page d'Humières, qui avait été pris derrière son maître le jour d'auparavant, et qui venait de se sauver du camp des ennemis. Ce petit garçon, qui avait bon sens, dit au maréchal que les ennemis, ne se défiant point de lui, l'avaient laissé promener par tout leur camp, qu'ils n'avaient point encore de canon ni toute leur infanterie, mais que le bruit était parmi eux que cela arriverait dans deux à trois jours, et qu'aussitôt après ils attaqueraient nos lignes; qu'ils s'étaient toujours avancés pour donner courage aux assiégés et ralentir nos attaques par leur présence. Le maréchal se fît répéter la nouvelle du canon, nous disant que s'il eût encore été à se résoudre à la bataille, cela l'y aurait déterminé, et après il se recouchai »
Le duc d'York, étonné de l'assurance et de la tranquillité des Espagnols, leur représenta que s'ils n'étaient pas attaqués dans la nuit, ils le seraient infailliblement le lendemain matin. <r C'est ce que nous demandons, répliquèrent Caracene et Gamard. — Eh bien, répliqua le duc d'York, je connais assez M. de Turenne pour vous promettre que vous aurez satisfaction... d
<r Avez -vous jamais assisté à une bataille? » demanda, le lendemain matin, Condé, effrayé de tant de présomption et d'impéritie, au jeune duc de Glocester; et sur sa réponse négative: « Eh bien, lui dit-il, dans une demi-heure vous verrez comment nous en perdrons une. d
L'armée du roi pouvait être forte de cinq à six mille chevaux et de neuf à dix mille hommes de pied. Le 14 juin, à la pointe du jour, on s'approcha de l'ennemi en fort bon ordre , jusqu'à cent pas de lui , avant qu'il y eût un coup tiré de part ni d'autre, les deux ailes marchant comme si elles eussent été tirées au cordeau.
La gauche, formée par le corps de Castelnau , et par les Anglais sous le commandement de Lockhart, l'ambassadeur d'Angleterre, s'appuyait à la mer; la droite, commandée par le marquis de Créqui, s'appuyait au canal de Furnes. Turenne avait rangé son armée en trois lignes. Une forte réserve de dix escadrons, sous les ordres du marquis de Richeheu, était placée à mi-cherain de l'armée et de la ville, de manière à pouvoir se porter où besoin serait. L'armée déployée occupait
1 Mémoires de Buisy-Rabutin.
un front d'une lieue. Des bâtiments anglais longeaient la côte, et leurs boulets pouvaient couvrir le littoral et protéger les mouvements de leur armée ; leur feu troubla beaucoup le flanc droit des Espagnols.
L'armée espagnole comptait environ quatorze mille hommes, dont huit mille chevaux. Don Juan d'Autriche se plaça à droite, Condé à gauche. Quand Turenne se mit en marche, les ennemis n'étaient pas
encore prêts au combat. Un vit des cavaliers débandés, qui étaient au fourrage, revenir au camp. Mais Condé répara vite ce désordre; il mit sa cavalerie sur cinq ou six lignes, disposition que le terrain rendait nécessaire. Toute l'infanterie, composée de quinze bataillons, fut placée sur une seule ligne. L'artillerie n'était pas encore arrivée.
Les Français marchèrent à l'ennemi au petit pas; leur canon, qui était en tête, tira cinq ou six volées pendant la marche. Le terrain, très accidenté, était entrecoupé de petites vallées et de dunes. On tirait chaque fois qu'on arrivait sur une hauteur. L'action commença à huit
heures du matin. Les Anglais furent les premiers engagés; ils mirent en fuite un régiment qui leur était opposé, et qui défendait une dune assez élevée en avant des troupes ennemies. Les fuyards de ce régiment jetèrent le trouble dans l'armée espagnole, qui ne résista pas et qui ne tarda pas à reculer en désordre. Mais les choses ne se passèrent pas ainsi, au moins au début, à la gauche. Le marquis de Créqui, ayant rompu sans grande résistance la première Hgne espagnole, s'engagea témérairement, avec quelques escadrons seulement, contre la cavalerie de Condé, qui était en fort bon ordre, un peu en arrière des escadrons défaits. On ne faisait pas impunément de fautes devant Condé. Le prince chargea la cavalerie de Créqui, la rompit, et, comme il était homme à tirer d'une occasion tous les avantages qu'elle pouvait offrir, il pensa un instant qu'il pourrait traverser l'armée et entrer à Dunkerque avec sa cavalerie. <r II y eut un temps où les choses furent un peu en balance, d Turenne, heureusement, avait vu la faute de son lieutenant et pris ses mesures pour la réparer; lorsque Condé chargea avec toute sa cavalerie, les gardes et les Suisses, placés aux deux extrémités de la ligne, firent un mouvement convergent, l'entourèrent de trois côtés, et l'accueillirent par un feu épouvantable de tête et des deux flancs qui porta la confusion dans ses escadrons , dont quelquesuns s'ouvrirent. C'était le moment qu'attendait Bussy. Il s'élança avec sa cavalerie dans les vides produits par le feu de l'infanterie, et sabra les cavaliers de Condé, qui reculèrent en désordre. Trois fois Condé rallia ses escadrons et les ramena, trois fois ils furent décimés et rompus de la même manière; les hommes, rebutés et découragés, refusèrent de retourner à la charge. Condé, demeuré au milieu d'un petit groupe de gentilshommes français, se retira à grand'peine; son cheval ayant été tué, il faillit être pris; le dévouement d'un de ses officiers, qui lui donna le sien, le sauva.
Turenne renvoya la réserve devant Dunkerque et se mit à la poursuite de l'ennemi. La cavalerie ramassa des fuyards jusques auprès de Furnes, qui couvrit la retraite des Espagnols. L'armée française fit plus de quatre mille prisonniers , et sa perte fut insignifiante.
Cette victoire fut, selon Napoléon, l'action la plus brillante de Turenne.
Le soir du combat, Turenne écrivit modestement à sa femme : « Je vous fais ce mot pour vous dire qu'il s'est passé aujourd'hui une fort belle action dont il faut louer Dieu. M. le prince et don Juan ont été extrêmement rompus en campagne... C'est une grande bénédiction de Dieu que ce qui a été entrepris ait réussi si heureusement, d
L'effet de la bataille des Dunes fut immense. La cour accueillit avec enthousiasme une victoire qui était son salut. Le roi l'annonça à tout le royaume dans une lettre circulaire où il ne marchandait pas l'éloge à Turenne. « Notre dit cousin le maréchal de Turenne, en pourvoyant
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et se trouvant présent à tout, a donné une infinité de marques de sa grande conduite, ainsi que de son expérience consommée, de son insigne valeur, et de son zèle entier pour notre service et pour la grandeur de cet Etat. »
Rentré dans ses lignes, le maréchal poussa vivement les travaux du siège, et le 23 juin Dunkerque se rendit, après dix-huit jours de tranchée ouverte. Les ennemis en sortirent le 25, après midi, en présence de Louis XIV, et furent conduits à Saint-Omer. Le marquis de Leyde, qui avait défendu la place avec autant d'habileté que de vigueur, mourut, le jour même de la capitulation, d'une blessure qu'il avait reçue cinq à six jours auparavant.
Conformément au traité, la ville fut remise aux Anglais. Turenne se rendit à Bergues, qu'il assiégea et prit le 2 juillet. La situation de la place était telle, que Turenne refusa de recevoir la garnison à composition, et exigea qu'elle se rendît prisonnière de guerre. A cette nouvelle, les huit à neuf cents hommes qui la composaient, et qui appartenaient tous à de vieux régiments, se débandent, et chacun essaye, pour son compte, de se sauver au milieu des marais et de rejoindre isolément son armée. On en prit un très grand nombre; mais quelques-uns se sauvèrent. Napoléon approuve beaucoup cette résolution. <r La conduite de la garnison espagnole de Bergues est remarquable, dit- il. Les clefs d'une place valent toujours bien la liberté de sa garnison, lorsqu'elle est résolue de n'en sortir que libre. »
Furnes se rendit le lendemain sans résistance. Puis Turenne se porta immédiatement sur les ennemis , qui essayaient de construire une redoute à un endroit nommé la Knoque, pour s'assurer la possession des canaux de Dixmude et d'Ypres. Sa diligence déconcertait tous leurs desseins. « Ils étaient toujours embarrassés dès qu'on s'avançait, étant aisé de connaître qu'ils ne s'arrêtaient que dans l'espérance qu'ils avaient que l'on n'irait pas plus loin, d Dixmude se rendit le -4. Condé avait laissé à la garnison, qui n'était que de quatre cents hommes, l'ordre de capituler s'ils voyaient qu'on se disposât à les assiéger.
Tel était l'état des affaires quand la maladie du roi mit tout en suspens et arrêta les opérations. Pendant huit à dix jours, Louis XIV fut en danger; pendant deux jours on le crut perdu; il ne fut sauvé que par du vin émélique que lui donna un empirique de Calais, où il s'était fait porter dès qu'il s'était senti malade. Mazarin, menacé par les intrigues qui se tramaient autour de lui, se lit souple et caressant, particulièrement pour l'armée. <r M. le cardinal, contre qui on crie, comme on fait d'ordinaire contre ceux qui gouvernent, trouva beaucoup d'amis en ce temps -là. d Turenne demeura lidèle à la fortune du ministre, et s'en trouva bien. Le roi guérit, et la campagne recommença; mais l'ennemi avait mis à profit le répit que lui avait donné cet arrêt forcé de l'armée française. Il avait dispersé ses troupes et
avait placé l'infanterie dans les villes , alin de faire traîner la guerre en longueur. Condé se jetn. dans Ostende, don Juan dans Bruges, le prince de Ligne dans Ypres, Fuensaldagne dans Nieuport. Mazarin et Turenne se rencontrèrent à Bergues pour arrêter les opérations à entreprendre. On décida d'assiéger Gravelines, afin de compenser, par la possession de cette ville, la remise de Dunkerque aux Anglais. La Ferté se porta devant celte ville avec sept ou huit régiments d'infanterie, et l'investit le 4 août. Turenne demeura auprès de Dixmude et couvrit le siège, qui dura vingt -six jours.
Sur ces entrefaites, Mazarin obtenait des succès diplomatiques qui allaient amener la fin de la guerre. Léopold V% roi de Hongrie, avait été élu empereur le 18 juillet. C'était un échec pour la France, qui s'était opposée à sa nomination; mais le cardinal le compensa en faisant accepter par le nouvel élu une capitulation qui le séparait de l'Epagne. Par l'article 14 de cet acte diplomatique, Léopold s'engagea <r à ne se mêler en aucune façon des guerres qui se font présentement en Italie et dans le cercle de Bourgogne, et à n'envoyer aucun secours de soldats, d'argent, d'armes ou de toute autre chose contre la couronne de France d. De plus, Mazarin rallia les États que le voisinage de la France ou leurs intérêts éloignaient de l'Autriche.
Les trois archevêques de Trêves, Mayence et Cologne, l'évêque de Munster, le landgrave de liesse -Cassel, les ducs de Brunswick et de Lunebourg, le comte palatin, le roi de Suède, signèrent le 15 août un traité, dit ligue du Rhin, dont les conditions étaient le maintien de la paix de Westphalie. Cependant la guerre continuait dans les Pays- Bas. Les forts extérieurs de Gravelines furent rapidement emportés. On enleva aussi quelques ouvrages avancés, puis enfin on attaqua le corps de la place. Gravelines, moins importante que Dunkerque comme position maritime, était une ville très forte. La garnison heureusement en était tout à fait insuffisante. Les ennemis réunirent leur armée et s'avancèrent, pour la défivrer, jusqu'à Poperinghen et Roesbrughe; mais, après avoir examiné les positions de Turenne, ils reconnurent l'impossibifité de la secourir, et Gravelines capitula le 3 août; ils se retirèrent sur Ypres et la Lys. L'ingénieur qui avait dirigé le siège était Vauban.
Après le siège, le maréchal de la Ferté laissa ses troupes à ses lieutenants généraux, sous les ordres de Turenne, et î s'en retourna en France, où il avait des affaires d , dit le maréchal dans ses Mémoires. Mazarin, voyant qu'il pouvait compter sur son dévouement, l'avait débarrassé de ce fâcheux collègue. Le ministre lui-même, après avoir pris quelques mesures pour la suite de la guerre, retourna à la cour, abandonnant à Turenne la direction du reste de la campagne.
<r Après la prise de Dunkerque et une victoire aussi éclatante que
CARTE DU NORD DE LA FR.ANCE DES R\iS BAS ET DES PKO\TSCES UNIES
pour suhxe les Campagiies de Turemie de 1655 à 1658 et ,1672
né ps* Erliard, l2.r.Do{ûayTrtram.ïjria
celle des Dunes, dit Napoléon, avec l'avanlage inappréciable d'être maître de la mer, Turenne pouvait faire plus qu'il n'a fait ; il devait frapper un "rand coup, prendre Bruxelles, ce qui eût donné une tout autre illustration aux armes françaises, et accéléré la conclusion de la paix; un événement de cette importance eût fait tomber toutes les petites places. Il a violé cette règle qui dit : Profitez des faveurs de la fortune quand ses caprices sont pour vous ; craignez qu'elle ne change de dépit : elle est femme, d
Turenne ne crut pas devoir prendre un parti si audacieux. Il n'avait que dix-huit mille hommes. Cette armée lui parut insuffisante pour attaquer une place aussi forte que Bruxelles, et pour la conservation de laquelle les ennemis devaient faire les derniers efforts.
Turenne <r envoya beaucoup de partis pour donner jalousie à l'ennemi de tous côtés d , laissa un corps de réserve entre Dixmude , Furnes et Bergues, et se porta sur la Lys, qu'il passa à Deynse. Il traversa l'Escaut à Gàvre, et menaça du même coup Bruxelles, Gand et Bruges. Un corps, ennemi qui était à Oudenarde, en sortit pour couvrir Bruxelles. Turenne alors se jeta sur Oudenarde. Quelques régiments de cavalerie ennemie, qui se trouvaient aux environs, essayèrent inutilement de pénétrer dans la place. Une centaine de dragons seulement y entrèrent, et Oudenarde ne résista que quarante-huit heures (9 septembre). Trois régiments y furent faits prisonniers de guerre.
Oudenarde, grande et populeuse cité, <r n'était pas estimée comme place de guerre, » mais c'était un poste avancé dont Turenne comprenait toute l'importance. « La conservation de ce lieu, écrit-il à le Tellier le 27 septembre, doit, à mon avis, faire une révolution en Flandre. ^ Il voulait en faire une puissante place d'armes, et pour la protéger il pensa à Menin , qui assurait les communications d'Oudenarde avec Dixmude. En se portant sur Menin, il rencontra le prince de Ligne avec deux mille fantassins et quinze cents chevaux. Sans délai, sans hésitation, Turenne lança sur lui ses troupes à mesure qu'elles arrivaient. Le désarroi de l'ennemi l'avait rendu confiant et audacieux. On prit presque toute l'infanterie , avec ses drapeaux et ses armes ; quatre à cinq cents chevaux seulement se sauvèrent. Menin ouvrit ses portes à la première sommation.
Le corps du prince de Ligne était en garnison dans Ypres ; il en était sorti pour se porter sur Tournay, et de là sur Bruxelles, quand les généraux ennemis avaient pensé que Turenne victorieux se porterait sur Bruxelles. Ypres était donc dégarnie. Turenne y courut. C'était une forte place dont les Espagnols avaient fait pendant quelque temps leur quartier général ; il fallait profiter du moment où sa garnison était faible. Turenne avait peu de troupes pour entreprendre un aussi grand siège ; mais « l'ennemi était en si mauvais état par la bataille des Dunes , par le combat du prince de Ligne, par tant de régiments défaits et tant de
partis battus, que l'on pouvait hasarder d'attaquer une grande place avec peu de gens ». Turenne suppléa à ce qui lui manquait par son activité. La nuit même de l'occupation de Menin, il marcha sur Ypres (12-13 septembre), et ordonna aux divers corps détachés de l'armée de se réunir à Menin pour couvrir le siège. Il fit venir des outils, du canon et des munitions de Dunkerque, Gravelines, Calais; le*siège fut conduit par Yauban. Ypres capitula dès le 24 septembre, après quinze jours de tranchée ouverte. Mais, pour mener le siège aussi rapidement, on avait dû faire plusieurs attaques de vive force, qui coûtèrent un millier d'hommes ^
Dès le lendemain, Turenne, qui ne perdait pas un instant, fit attaquer et prendre le château de Comines. C'était un fort bon poste et un passage considérable sur la Lys.
Après la prise d'Ypres, Turenne s'avança à Varneton, puis il alla camper à Espierres, « lieu fort plein de fourrages, » sur l'Escaut, entre Oudenarde et Tournay. Il faisait venir son pain d'Ypres.
<r La Flandre, depuis Bruges et Gand à Saint- Omer, est en bien plus mauvais état qu'elle n'a jamais été, et il ne faut pas y faire le même fondement pour les contributions ^ d Turenne avait besoin de faire reposer son armée, que la maladie décimait. « M. d'Humières est tombé très malade, depuis trois jours, d'une fièvre bien violente avec des vomissements. On a laissé près de quinze cents malades à Ypres. »
Pendant ce séjour des troupes à Espierres, qui dura près de quatre semaines, « on commença à travailler de bonne façon aux fortifications d'Oudenarde, d sous la direction du chevalier deClerville, « fort entendu aux fortifications. » — « Il y avait plus de mille paysans qui travaillaient tous les jours , outre les soldats. »
Au commencement de novembre , le maréchal décampa d'Espierres ; les ennemis se rapprochèrent de lui pour l'obHger à la retraite ; mais Turenne, « voulant continuer le plus qu'il pourrait la campagne, » passa l'Escaut, fit prendre Gramont, menaça Alost, et se cantonna à Ninove, obligeant don Juan à rentrer à Bruxelles et à y rester. Pendant ce temps les fortifications d'Oudenarde avançaient. « 11 n'est pas croyable, écrivait-il le 15 novembre à le TelHer, les travaux qu'on a faits à cette place ; le chevalier de Clerville les a fort bien pris , et y a agi avec soin. j>
On travaillait aussi à Menin, « mais avec moins d'appfication qu'à
Oudenarde. »
i « J'envoie le sieur de Mardaillan , écrit Turenne à sa femme le 24 septembre , qui vous dira comme Ypres a demandé à capituler; il est certain que je reconnais une grande bénédiction de Dieu sur tout ce que j'entreprends. J'en suis quelquefois un peu plus homme de bien ; souvent aussi cela ne va pas trop bien. Je vous dis sincèrement l'affaire comme elle est. »
* Turenne à Mazarin, 20 octobre 1658.
16591 CHAPITRE IV «zU
Tous les succès obtenus ne firent qu'engager Turenne à redoubler de vigilance. Nous voyons dans sa correspondance avec Mazarin et avec le Tellier que sa sollicitude se portait sur toutes les parties des services de l'armée. 11 demande à le Tellier de lever des recrues, de lui envoyer l'argent de la solde, du pain, de la farine, du foin, du canon et des munitions pour les garnisons qui resteraient en pays ennemi. Dans la prévision d'une nouvelle campagne, il écrit à le Tellier, le H jan- \ier 1659 : «: On soutient les choses dans le commencement de l'hiver; mais, vers le printemps, il faut de grandes ressources d'argent pour mettre les choses en état. » Pendant les mois de décembre et jamier, il ramena en France une partie des troupes, laissant des garnisons ordinaires à Dunkerque, Gravelines, Bergues, Fumes etDixmude, qui étaient si éloignées de l'ennemi, qu'on ne ressentait aucune crainte à leur égard; à Menin, Oudenarde et Ypres, on plaça des garnisons plus fortes. Au commencement de février, Turenne rentra à Paris, ayant tout préparé pour une campagne offensive, où il espérait obtenir des résultats décisifs. Cette campagne, caressée et si bien préparée par Turenne, ne devait pas avoir lieu. Une suspension d'armes fut signée le 8 mai 1659, et les pourparlers qui amenèrent la paix commencèrent.