‹ Histoire de Turenne, maréchal de FranceChapitre 12 sur 21 · AN.NO · texte numérisé non relu

AN.NO

Au lieu du mot ttBNRico il y avait autrefois dans cette inscription les deux mots skrenis-

SmO PRINCIPE.

Sa fortune consistait en argent, en rentes, en biens-fonds : le domaine de Civray, les terres d'Oliergues, Gastillon et Negrepelisse, deux maisons à Paris, et dans le revenu des aides d'Auxerre et de Vézelay. Il stipule que les legs devront être prélevés et ses dettes payées sur les aides d'Auxerre et de Yézelay, sur ses maisons de Paris, sur le domaine de Civray et sur ses meubles ; « ce qui , dit-il , sera plus que suffisant pour les payer, suivant le calcul exact que j'en ai fait ; et même il me reste, de ce que j'ai dit ci-dessus, deux cent cinquante-deux mille li\Tes. i>

« Turenne laissa en mourant beaucoup moins de bien qu'il n'en avait reçu de sa maison, quoiqu'il eût commandé les armées du roi pendant plus de trente ans, et qu'il eût vécu dans un siècle fécond en grandes fortunes. Quelques-uns de ses amis, s'entretenant avec lui de ces fortunes rapides et immenses , lui faisaient à cette occasion des railleries obligeantes et flatteuses. <r Je n'ai jamais pu comprendre, leur dit-il, le Œ plaisir qu'on peut trouver à garder des coffres remplis d'or et d'ar- « gent. S'il me restait à la fin de l'année des sommes considérables, « j'en aurais mal au cœur, comme si, au sortir de table, on me servait « un grand repas '. »

Pendant une de ses campagnes en Allemagne, les habitants d'une ville riche et importante envoyèrent des députés lui porter cent mille écus, à la condition qu'il voudrait bien se détourner de sa route et ne pas faire passer ses troupes par chez eux. Turenne renvoya les députés avec leur argent, et se borna à répondre qu'il n'avait pas à se détourner de sa route , parce que leur ville ne se trouvait pas sur le chemin qu'il avait dessein de suivre.

De pareils traits abondent dans sa vie ; mais il ne se contentait pas d'apporter le désintéressement le plus complet dans l'exercice de ses fonctions; il donnait libéralement, et sans que sa main gauche sût ce que donnait la droite.

A la fin de juillet 1674, la dysenterie s'étant mise dans son armée, il ne se passa point de jour qu'il ne visitât les malades , et il subvenait autant qu'il le pouvait à leurs besoins. Dans ces occasions, lorsque l'argent lui manquait, pour ne pas refuser, il empruntait au premier officier qu'il rencontrait, en le priant de se faire payer par son intendant. Celui-ci , soupçonnant que l'on exigeait quelquefois plus qu'on n'avait prêté à son maître, lui représenta qu'il fallait à l'avenir donner des billets de ce qu'il emprunterait. <t Non, non, dit le vicomte, donnez tout ce qu'on vous demandera ; il n'est pas possible qu'un officier aille vous redemander une somme qu'il n'a point prêtée, à moins qu'il ne soit dans un extrême besoin, et dans ce cas il est juste de l'assister. »

1 Mémoires de Langlade.

GHAPITHE V 261

Sa charité s'exerçait souvent d'une manière délicate et obligeante. En lô?^, au camp de Dettviller, un gentilhomme de l'arrière-ban avait un cheval si vieux et si usé, qu'il pouvait à peine faire son service, et il était si pauvre, qu'il ne pouvait en acheter un autre. Turenne ayant appris sa situation, l'arrêta un jour qu'il le rencontra, et feignit d'admirer sa monture, à laquelle il prêta des qualités imaginaires. Il soutint qu'avec un peu de repos on en forait une bête excellente et douce d'allure, ce à quoi il tenait beaucoup, disait-il, et finit par exprimer le désir de l'avoir. Le gentilhomme y consentit volontiers et l'échangea contre un des meilleurs chevaux de l'écurie du maréchal en s'applaudissant fort de son marché. Une autre fois il entendit un officier, qui avait eu ses deux chevaux tués dans une affaire, se plaindre de ne pouvoir en acheter de nouveaux; il lui donna à choisir deux des siens en lui recommandant bien de n'en parler h personne, de peur, lui dit -il, qu'il n'en vienne d'autres pour m'en demander, et en ajoutant qu'il n'avait pas le moyen d'en donner à tout le monde.

La simplicité de ses vêtements l'exposa quelquefois à. des méprises dont il était le premier à rire.

Après sa conversion, il allait souvent entendre la messe à pied , de bon matin, et au sortir de l'église il se promenait seul sur le rempart. Un jour, dans sa promenade, il passa près d'une troupe d'artisans qui jouaient à la boule, et qui, sans le connaître, l'appelèrent pour juger un coup. Il prit sa canne, et, après avoir mesuré les distances, se prononça en faveur d'un des joueurs. Celui auquel sa décision faisait perdre la partie se mit à lui dire des injures; le maréchal sourit et se prépara à mesurer une seconde fois. A ce moment plusieurs officiers qui le cherchaient vinrent l'aborder; l'artisan demeura confus et lui demanda pardon. Le vicomte répondit simplement : a Mon ami, vous aviez tort de croire que je voulusse vous tromper, d

Son flegme était extraordinaire; dans les circonstances les plus imprévues, dans les surprises les plus brusques, il se possédait tout entier. Personne n'a poussé plus loin l'oubli ou le mépris des injures. Nous avons vu sa conduite vis-à-vis du maréchal d'Hocquincourt, à Bléneau. D'ilocquincourt et la Ferté, qui le jalousaient, s'efforçaient en vain, par des taquineries mesquines, de le faire sortir de son sang-froid; ils n'y parvenaient pas. Au siège d'xVrras, son corps d'armée n'ayant point les outils nécessaires pour ouvrir la tranchée, il en envoya demander par un de ses lieutenants au maréchal de la Ferté. Celui-ci les refusa, et accompagna son refus de paroles fort désobligeantes pour Turenne, que l'aide de camp répéta au maréchal devant un groupe d'officiers, a Puisqu'il est si fort en colère, dit le maréchal, nous tâcherons de nous passer de ses outils. »

Une autre fois, il fit spirituellement rougir le même maréchal d'un autre accès de colère. La Ferté, en se promenant, rencontra un soldat

hors du camp. Le reconnaissant pour un des gardes de Turenne, il lui demanda brusquement ce qu'il faisait là, et, sans attendre sa réponse, il lui donna une volée de coups de canne. Le soldat vint se plaindre à Turenne des mauvais traitements de la Ferté, en lui disant que s'il n'avait pas eu l'honneur de lui appartenir, pareille chose ne lui serait pas arrivée. Après avoir réfléchi un instant, Turenne fit venir le lieutenant de ses gardes, lui ordonna de conduire à la Ferté le soldat qu'il avait si bien battu, et de dire à son collègue que cet homme devait avoir des torts bien graves envers lui , puisqu'il l'avait obligé à le traiter si durement, ajoutant qu'il le lui envoyait pour savoir s'il n'y aurait pas moyen de lui infliger une sévère punition militaire. La Ferté renvoya le soldat en s'écriant avec un juron : « Cet homme sera donc toujours sage, et moi toujours fou. j> Quelques officiers de l'entourage de Turenne s'étant, à ce sujet, exprimés assez vertement sur le compte de la Ferté, le maréchal les fit taire en leur rappelant le respect qu'ils devaient à un maréchal de France.

Turenne allait quelquefois au spectacle, mais rarement; de mauvaises langues ont prétendu qu'il n'aimait pas beaucoup à payer sa place. Un jour, il se trouva dans une loge avec quelques provinciaux qui , ne le connaissant pas , voulurent l'obliger à leur céder le premier rang. Comme il le refusa, l'un d'eux eut l'impertinence de jeter son chapeau et ses gants sur le théâtre. Sans s'émouvoir, Turenne pria un jeune seigneur de la première qualité de les lui ramasser. Ceux qui l'avaient insulté s'étonnèrent, et, s'étant enquis de son nom, voulurent se retirer quand ils surent à qui ils avaient afl'aire; mais il les retint avec bonté, et leur dit tranquillement qu'en se serrant un peu il y aurait place pour tout le monde.

Son carrosse s'étant trouvé arrêté, un jour, dans les rues de Paris par un embarras de voitures, un jeune homme qui ne le connaissait pas, et dont le carrosse suivait le sien, mit pied à terre et vint donner des coups de canne au cocher de Turenne, qui n'allait pas assez vite à son gré. Un marchand, qui avait reconnu le maréchal, sortit de sa boutique en criant : <r Comment! on maltraite ainsi les gens de M. de Turenne! » Le jeune homme, confus, vint à la portière du carrosse du maréchal lui faire ses excuses. Turenne le reçut avec courtoisie et se borna à lui dire ironiquement, en le congédiant : « Vous vous entendez fort bien à châtier mes gens. Monsieur; quand ils feront des sottises, ce qui leur arrive fort souvent, je vous les enverrai. j>

Il était bon et indulgent pour ses domestiques. Un matin , dans son hôtel, un de ses gens entre dans une pièce, et voit accoudé à une fenêtre et prenant le frais un homme qu'il croit reconnaître pour un de ses camarades. Il s'approche sur la pointe du pied, et, d'une main qui n'était pas légère, lui applique un grand coup sur les fesses. L'homme se détourne , c'est Turenne. Le domestique atterré , se jette

à genoux en s'écriant : <i Pardon, Monseigneur, j'ai cru que c'était Georges. — Et quand c'eut été Georges, répondit Turenne, il ne fallait pas frapper si fort, d

Ses gens abusaient parfois de sa bonté. A la lin de la guerre de Flandre, en 1658, Hasset et du Han, ses secrétaires, lui firent signer un certain nombre de laissez-passer avec le nom en blanc et trafiquèrent de ces permis, «r ... Il n'est pas croyable les plaintes que j'ai d'eux, écrit Turenne à sa femme le 23 novembre, ayant signé assez librement les passeports, et, comme ils prennent partout sans mesure, l'intérêt n'a pas de bornes... J'ai appris comme l'on a donné des passeports où le nom n'était pas, disant qu'on les allait remplir; ils s'offraient dans les villes ennemies au plus offrant. J'ai chassé Hasset, et dirai à du Ilan que, s'il continue, je ne pourrai pas le garder; il changera assurément son procédé. »

Il revint d'ailleurs sur sa décision. <ic M. Brevin m'a parlé de Hasset, et je l'ai gardé, mais j'y prendrai garde, d écrit-il quelques jours après à sa femme. Un de ses gens étant allé, à son insu, mais comme s'il venait de sa part, demander un emploi à Colbert; le ministre, ravi de trouver une occasion d'être agréable au maréchal, signa aussitôt la nomination et s'empressa d'aller lui porter lui-même la commission, afin que Turenne pût la remettre à l'intéressé. Turenne ne laissa rien paraître de sa surprise, remercia vivement Colbert, et, après son départ, fit appeler le domestique en lui demandant ce que signifiait l'abus qu'il avait fait de son nom. Le pauvre homme se jeta à ses pieds en lui demandant pardon, et lui expliqua que, chargé de famille, il ne pouvait suffire à ses besoins avec ses gages. <r Pourquoi ne m'avez-vous pas dit cela? reprit Turenne; je suis très content de vos services, et j'aurais été heureux de vous aider. » Il lui remit sa commission et lui fît donner une somme assez ronde pour lui permettre de s'installer convenablement dans ses nouvelles fonctions.

Il en agissait quelquefois de même avec ses officiers.

En 1C56, pendant que Turenne était campé près de Lens, il chargea le comte de Grandpré, depuis maréchal de Joyeuse, d'escorter avec quelques escadrons un convoi qui venait d'Arras. Le jeune comte, retenu par le plaisir, laissa partir le convoi sous les ordres du major de son régiment, espérant le rejoindre avant qu'il arrivât au camp. Un parti espagnol rencontra l'escorte et l'attaqua ; mais il fut repoussé et défait par le major, qui amena heureusement le convoi à Lens. Turenne, ayant appris la faute de Grandpré, et sachant qu'elle le perdrait si elle était connue à la cour, dit aux officiers qui l'environnaient : « Le comte de Grandpré sera Aiché contre moi à cause d'une commission secrète que je lui ai donnée, et qui l'a arrêté à Arras dans un temps où il aurait eu l'occasion de montrer sa valeur. t> Le comte, à son retour, fut informé de tout ce qui s'était passé; il courut trouver Turenne, le

remercia et lui demanda pardon. Le maréchal lui parla alors avec une sévérité paternelle. Ses remontrances firent un tel effet sur l'esprit de ce jeune gentilhomme, qu'il se signala par de belles actions pendant le reste de la campagne, et devint un officier distingué*.

Pour prouver la fidélité de Turenne à sa parole, Ramsay raconte qu'il tomba une nuit entre les mains d'une troupe de voleurs qui arrêtèrent son carrosse. Sur la promesse qu'il leur fit d'une somme de cent louis d'or pour conserver une bague d'un prix beaucoup moindre, ils la lui laissèrent, et l'un d'eux osa bien aller le lendemain chez lui, au milieu d'une grande compagnie, lui demander l'exécution de sa parole. Le vicomte lui fit donner l'argent, et, avant de raconter l'aventure, laissa au voleur le temps de s'éloigner, en ajoutant qu'il fallait garder inviolablement ses promesses, et qu'un honnête homme ne devait jamais manquer à sa parole, quoique donnée à des fripons même. On conte la même aventure du maréchal de Créqui. Elle n'est peut-être pas plus vraie de l'un que de l'autre; mais cette anecdote est si connue, que nous avons cru devoir la rapporter.

Il était d'une grande bravoure, et cependant son courage fut mis en doute par Condé, par Bussy, qui le traite de « circonspect »; quelquefois même par les soldats, comme le prouve l'anecdote suivante. Un jour qu'il se promenait au quartier général, il entendit deux soldats parler de lui dans une tente où ils buvaient. L'un disait que le vicomte eût été un parfait général s'il avait eu autant de bravoure que de prudence. Quelques jours après il fallait reconnaître une place; Turenne fit appeler ce soldat, dont il avait demandé le nom, et, sans lui dire autre chose, sinon qu'il eût à l'accompagner, il le mena au petit pas, au milieu d'une grêle de balles, jusqu'au bord du fossé de la place assiégée. Le soldat avait la peur peinte sur le visage. Quand Turenne eut examiné tout à loisir les défenses de la place, il revint tranquillement et congédia le soldat en lui disant : « Retourne boire avec tes camarades , mais à l'avenir ne parle pas mal d'un homme qui est au moins aussi brave que toi. y>

Cette fausse opinion sur la valeur de Turenne provenait uniquement de la nature de son courage. Un trait le peint au vif. On raconte qu'un jour, voyant un enfant passer derrière un cheval de façon à pouvoir être estropié par une ruade, il l'appela et lui dit : « Mon bel enfant, ne passez jamais derrière un cheval sans laisser entre lui et vous l'intervalle nécessaire pour que vous ne puissiez en être blessé. Je vous promets que cela ne vous fera pas faire une demi -lieue de plus dans le cours de votre vie entière, et souvenez-vous que c'est M. de Turenne qui vous l'a dit. »

» Ramsay, p. 348.

Tout le caractère de Turenne est dans ce conseil. Jamais il n'a reculé devant un danger; il savait toutefois que la guerre ne consiste pas à se faire tuer, mais à tuer les autres. 11 s'exposait sans hésiter quand il le fallait; mais il ne jugeait nullement nécessaire de courir au-devant d'une mort inutile. Son sang-froid, le calme qui faisait le fond de son caractère, l'empêchaient de paraître brave aux yeux de l'impétueuse et folle jeunesse franç-aise, qui, dans tous les temps, confondant le courage avec la témérité, a toujours volé sans réflexion au-devant du danger. Que de désastres dans notre histoire nationale se fussent changés en triomphes, si, au lieu de cette ardeur inconsidérée, notre noblesse eût possédé un peu de ce courage froid , réfléchi , patient et tenace !

« Il prenait des aversions dont il ne revenait pas facilement, et d'ordinaire il les prenait sur l'air et sur les manières des personnes, plus que sur les personnes mêmes; par exemple, quelque brave que fût un homme, il ne le pouvait soufl'rir s'il usait à la guerre de quelque précaution extraordinaire contre les injures du temps. Pour ceux qu'il méprisait entièrement, de quelque qualité qu'ils pussent être, ce n'était qu'avec une extrême peine qu'il se réduisait à leur parler et à garder avec eux les bienséances nécessaires; et le moyen le plus assuré pour attirer son mépris était d'être fanfaron et de parler trop facilement de soi-même*, d

Puységur, Bussy-Rabutin et quelques autres officiers distingués ont eu à se plaindre de lui sous ce rapport.

a Je n'ai jamais pu concevoir, dit Puységur dans ses mémoires, d'où pouvait provenir cette grande aversion que M. de Turenne avait conçue pour moi; car je puis dire que je le croyais mon meilleur ami. Quand il logeait dans le quartier général, il venait coucher dans mon logis, dînait et soupait avec moi, ne voulant point manger chez les généraux. Depuis lors, qu'il était à l'armée ou qu'il en revenait, il me faisait toujours l'honneur de venir loger chez moi; en un mot, je faisais fond sur son amitié. J'attribue donc tout ce malheur à l'afi'aire de Yalenciennes , où j'avais dit franchement les choses comme elles étaient, et en ce qu'étant devenu colonel de cavalerie il la voulait mettre en un fort haut point, ce qu'il ne pouvait pas faire sans abaisser l'infanterie, qu'il prétendait faire obéir à toute la cavalerie, jusques à un simple capitaine de dragons, qu'il voulait faire commander dans une place où le régiment de la marine était. Ce fut à Furnes que la chose arriva, et ce fut un nommé Clodoré qui refusa d'obéir. II le fit arrêter et le fut six semaines durant; et quand il parlait aux officiers d'infanterie pour obéir à ceux de la cavalerie, ils lui disaient qu'ils ne devaient pas le faire, et que M. de Puységur leur avait dit qu'ils ne le fissent pas, et cela le fâchait. 7>

Le comte de Gramont poursuivit Turenne de ses sarcasmes et de ses

' Histoire manuscrrte de Turenne. — Papiers de Fieury.

plaisanteries. Le jour même où le marquis d'Humières venait d'être fait maréchal de France à la sollicitation de Turenne, qufne put résister aux charmes et à l'esprit de la marquise son épouse, Louis XIV rencontrant le comte de Gramont, lui dit : « Savez -vous qui je viens de faire maréchal? — Oui, Sire, répondit-il, c'est M^c d'Humières. » Louis XIV, qui n'aimait pas beaucoup la raillerie, surtout quand elle s'exerçait sur ses actes, invita le malencontreux plaisant à se retirer dans ses terres.

L'antipathie réciproque de Bussy et de Turenne paraît s'être manifestée de bonne heure. Ces deux caractères opposés ne pouvaient se convenir. Esprit merveilleux, mordant, médisant jusqu'à l'excès, Bussy se fit redouter de Turenne, que sa timidité et sa difficulté d'élocution mettaient mal à son aise vis-à-vis de son lieutenant. D'une valeur brillante et inconsidérée, Bussy comprenait peu le flegme du maréchal, et semblait mettre en doute son courage personnel. Il y avait entre eux un échange continuel de mauvais procédés. « Le maréchal de Turenne, dit Bussy, me faisait de temps en temps des injustices assez grandes pour m'obliger à n'être pas content de lui , mais pas assez pour m'en plaindre, et d'autant plus qu'elles avaient toujours quelque côté par où il les pouvait défendre. Quand il ne me donnait pas des emplois comme lieutenant général, il pouvait dire qu'ils ne tombaient pas à mon jour; cependant je savais qu'un général peut laisser passer la garde d'un homme qu'il n'aime pas pour faire avoir l'emploi à celui qu'il aime ; et ce qui m'empêchait de douter de la mauvaise volonté du maréchal en ces rencontres, c'est que le hasard n'est jamais assez juste pour faire toujours arriver la même chose. On se peut imaginer là-dessus ce que je faisais, et, pour dire le vrai, je n'étais pas là-dessus assez mon maître, i»

Le maréchal, du reste, se vengea cruefiement des sarcasmes de Bussy, s'il est vrai qu'il le signala, dans un de ses rapports au roi, comme « le meilleur officier de son armée pour les chansons d.

« Toutefois dans cette lutte, où Bussy devait inévitablement succomber, il ne paraît pas avoir eu tous les torts. Turenne ne laissait échapper aucune occasion de l'accabler de dégoûts; il le chargeait rarement d'expéditions importantes, et cachait autant que possible ses services ^ »

Sur la fin de sa vie, Bussy reconnut qu'il avait eu tort d'entrer en lutte avec le maréchal.

« Lorsque le maréchal de Turenne, dit-il à ses enfants, par des dégoûts qu'un général peut donner à des officiers généraux qu'il n'aime pas, ne m'a pas obligé de l'aimer, j'ai essayé de lui trouver des ridicules, ne pouvant le décrier sur la guerre; car sur cela ses meilleurs amis ne feront jamais plus d'honneur à sa vertu et à son héroïsme que

' Ludovic Lalarme, Notice sur Bussy -Rabutin.

j'en ai toujours fait... Après tout, mes enfants, j'ai eu tort avec le maréchal; je devais dissimuler les chagrins qu'il me donnait, et ne pas tirer au bâton avec un homme de ce crédit-là, mon général, qui pouvait ou faire valoir ou taire mes services. y>

Nous allons reprendre l'étude de la vie publique de Turenne. On peut voir par ce qui précède que, sauf quelques fautes que nous n'avons ni dissimulées ni atténuées, cet illustre capitaine sut joindre aux talents militaires qui en ont fait un grand homme la bonté , le désintéressement, la modération, toutes ces vertus privées qui constituent la gravité de la vie, et qui font l'honnête homme, le sage et le chrétien.

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