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CAMPAGNE DE HOLLANDE. — CAMPAGNE DE WESTPHALIE

La république hollandaise, justement fière de sa nationalité, conquise les armes à la main sur l'Espagne, et reconnue par cette puissance le 12 avril 1600, avait rapidement atteint un haut degré de prospérité. Elle possédait de riches colonies; ses vaisseaux marchands couvraient les mers^; sa flotte de guerre tenait tête à la marine anglaise, et avait porté, en 10G6, la terreur jusque dans Londres. Cette riche et industrielle nation avait fait d'Amsterdam l'entrepôt du commerce de l'Europe et du monde. Le grand développement de la Hollande excita la jalousie des peuples rivaux , parmi lesquels devait naturellement se trouver la France. La formation d'une puissance maritime riche, protestante, gouvernée d'après le régime républicain, et accusée de faire de la propagande en faveur de ce mode de gouvernement dans les monarchies qui l'avoisinaient, devait inspirer des inquiétudes à Louis XIV. A cela s'ajoutèrent des questions d'amour-propre. L'orgueil des Hollandais, enivrés de leur fortune, ne ménagea pas le roi, qui en revanche ne parlait qu'avec le plus grand mépris de ces marchands, qui n'étaient, disait-il, que des usurpateurs, et qui prétendaient intervenir dans les affaires des plus grands monarques de la chrétienté.

En représailles d'une élévation de tarifs imposée aux vaisseaux hollandais qui fréquentaient nos côtes, les Hollandais mirent, en 1670,

1 Ea 1669 , nous n'avions pas six cents navires pour la grande pèche, lorsque les Hollandais en avaient seize mille, comme le prouve une dépèche de M. de Pomponne, ambassadeur en Hollande.

des surtaxes sur les marchandises françaises, et en particulier sur les vins. Dès ce moment la guerre fut décidée en principe; mais il fallait commencer par rompre la triple alliance. Louis XIV résolut d'en détacher d'abord le roi d'Angleterre. N'ignorant pas le crédit dont jouissait Turenne auprès de Charles II, il le chargea de conduire cette importante négociation, de concert avec M™" la duchesse d'Orléans, Henriette d'Angleterre, sœur de Charles II. Le roi changea entièrement de conduite

Costumes militaires du règne de Louis XIV. Officier général. Officier d'infanterie.

envers Madame, qu'il avait souvent négligée; elle devînt tout à coup puissante à la cour. Turenne, appelé à voir fréquemment cette princesse, rencontrait chez elle une jeune femme belle et spirituelle, la marquise de Coaquin, sœur de M^û de Soubise. Il eut la faiblesse de se laisser, malgré son âge, séduire par les charmes et la coquetterie de la jeune marquise, qui, fière de se voir distinguée par un tel homme, ne négligea rien pour se l'attacher. Sur ses instances, Turenne lui révéla les secrets de l'État, essayant en vain de se dissimuler à lui-

même sa faute, sous le prétexte que la situation de M^c de Coaquin auprès de Madame pourrait la rendre un utile intermédiaire dans le cours des négociations. La jeune marquise répondit d'abord à cette confiance; mais le duc d'Orléans, ayant eu vent de l'intrigue et désirant savoir le motif du crédit singulier dont sa femme jouissait à la cour, chargea le chevalier de Lorraine de découvrir le mystère. Le chevalier était un des gentilshommes les plus aimables et les plus spirituels de la cour, 11 entreprit d'arracher son secret à Mme de Coaquin , qui, paraît-il, « ne résista pas longtemps*, d et lui révéla les desseins cachés de Madame et de Turenne. Le duc d'Orléans, aussitôt instruit de tout, se plaignit vivement à Louis XI Y d'être ainsi tenu en dehors des affaires. Le roi, qui ne s'était ouvert qu'à Turenne et à Louvois, se demandait d'où pouvait venir l'indiscrétion. Turenne lui avoua sa faute, et rompit tout commerce avec la marquise; mais il fut fort humilié de cette aventure.

<r II en a toute sa vie été si honteux, dit la Fare, que M. le chevalier de Lorraine m'a conté que longtemps depuis, lorsqu'ils furent parfaitement raccommodés ensemble, ayant voulu parler à M. de Turenne de cette aventure, il lui répondit fort plaisamment, selon moi : « Nous en parlerons quand il vous plaira, Monsieur, pourvu que nous éteignions les bougies, d

Malgré cette indiscrétion, la duchesse d'Orléans continua les négociations entamées. Quand elles furent assez avancées, Louis XIV, sous le prétexte de visiter ses nouvelles conquêtes en Flandre, partit de Saint- Germain, vers le commencement de mai 1670, avec toute sa cour. A Lille, Henriette d'Angleterre feignit de ne pouvoir résister au désir d'aller rendre visite à ses frères, le roi Charles et le duc d'York, elle s'embarqua à Calais et arriva à Douvres, où elle vit Charles II. Elle conclut et signa dans le courant de juin, en qualité de plénipotentiaire de France, un traité avec l'Angleterre. Elle revint à Paris à la fin de juin, et mourut à Saint-Cloud quelques jours après son retour, non sans soupçon d'empoisonnement.

La décision prise par l'Angleterre ne fit pas interrompre les relations diplomatiques avec la Hollande; mais la cour de France employa l'année 1671 en négociations avec les principales puissances européennes. L'empereur, assailli par les Turcs et les Hongrois, lié par son traité relatif à la succession d'Espagne, peu sympathique d'ailleurs à la Hollande protestante et républicaine, s'engagea à ne point assister les états généraux, pourvu que le roi n'entreprît rien sur les terres de l'Empire ni sur celles de l'Espagne. Cette puissance elle-même, bien qu'intéressée à celte lutte par la proximité de ses provinces belges, promit de rester neutre. La Suède, protestante et dévouée à la Hollande, mais

1 Mémoires de la Pare.

entravée par les embarras de la minorité de Charles XI, fit plus de résistance. Cependant la promesse d'un subside de cinq cent mille livres par an décida le conseil de la régence à rompre avec la Hollande, et à aller même jusqu'à stipuler que la Suède, si l'Empereur ou quelque autre prince de l'Empire voulait secourir la république, enverrait dans le cœur de l'Allemagne des troupes qui se joindraient aux armées de France pour contraindre ces princes, par la force, à l'observation de la paix de Westphalie.

Le duc de Lorraine, qui prenait une attitude de plus en plus hostile à mesure que les bruits de guerre s'accentuaient, fut prévenu. On envoya brusquement dans son duché le maréchal de Gréqui et vingt- cinq mille hommes, qui faillirent le surprendre dans son château de Nancy, et lui laissèrent à peine le temps de passer en Allemagne. Les princes allemands, divisés et désireux de se mettre du côté du plus fort, se laissèrent gagner. Les duc de Hanovre, de Neubourg, de Brunswick, de Mecklembourg, l'évêque de Mayence, l'électeur palatin, dont Monsieur, à peine veuf de madame Henriette, demandait la fille, s'unirent ouvertement à la France.

Pour obtenir ces résultats, Louis XIV jetait l'or à pleines mains. <r Je peux me vanter, dit-il au sujet de la guerre de Hollande, d'avoir fait voir ce que c'est que la France, ce qu'elle peut faire seule. 11 en est sorti des millions pour mes alliés, j'y ai versé des trésors ' . y>

Christophe Van Gaalen, évêque de Munster, prélat remuant et ambitieux, redoutait le voisinage des Hollandais. 11 sema le bruit qu'ils avaient des vues sur différents comtés et sur plusieurs places de ses États, qu'ils fomentaient la révolte parmi ses sujets, et pensaient à renverser les princes ecclésiastiques et à détruire les Etats monarchiques et cathohques. Il engagea l'électeur de Cologne à s'unir avec lui à la France. L'électeur de Cologne y consentit, et le roi signa avec ces deux princes un traité qui lui ouvrait les portes de la Hollande sur la Meuse et sur le Rhin, lui fournissait des magasins et des places dans un pays si éloigné de ses États, et lui faciUtait la retraite en cas d'insuccès.

L'électeur de Brandebourg, Frédéric-Guillaume, surnommé le Grand Électeur, fut le seul prince qui resta fidèle à la Hollande. Il promit de lui envoyer une armée de secours de vingt-cinq mille hommes; mais ses offres n'étaient pas entièrement désintéressées, s'il faut en croire Ramsay, dont la Vie de Turenne parut en 1735.

Le passage suivant fait bien voir quelle était déjà l'ambition de la Prusse : <l Les provinces que possédait l'électeur de Brandebourg, les troupes qu'il avait sur pied, sa cour pleine de princes, de seigneurs

1 Mémoires de Louis XIV.

et d'officiers de toutes les nations, lui faisaient méditer sans cesse les moyens d'augmenter sa gloire et sa puissance. La paix de Westphalie l'avait empêché d'étendre ses conquêtes en Allemagne, et de reprendre la Poméranie sur les Suédois; mais il aspirait depuis longtemps à la charge de stathouder en Hollande, et, quoiqu'elle eût été supprimée depuis plus de six ans, il se flatta de pouvoir s'en faire revêtir, de la perpétuer dans sa maison et de mettre les Hollandais sous son joug ou par force ou par adresse. Dans cette vue, il dissimulait depuis longtemps leurs usurpations sur le pays de Cléves, ne demandait point les grandes sommes d'argent qu'ils lui devaient, leur laissait plusieurs de ses places, s'intéressait aux démêlés qu'ils avaient avec leurs voisins, refusait les propositions de plusieurs princes de l'Empire et même celles de la France, et tâchait, par toutes sortes de voies, de s'acquérir l'amitié et la confiance des états généraux. j>

Pendant que Louis XIV poursuivait activement ses négociations , rien n'était négligé pour assurer à la France, au moment où elle se déciderait à tirer l'épée, une invincible supériorité. La guerre de 1667, à laquelle l'histoire a donné le nom de guerre de dévolution, avait jeté la terreur dans les pays voisins de la France en révélant sa force et la faiblesse de l'Espagne; mais la situation avait encore bien changé en cinq ans. Par son indomptable fermeté, son travail patient et soutenu, Louvois était parvenu à mettre l'armée française sur le pied le plus formidable.

Le 4 février 1672, il pouvait soumettre à Louis XIV, avec un légitime orgueil, l'état exact des troupes prêtes à entrer en campagne. Huit mille hommes d'élite, dont cinq mille fantassins. Pour l'infanterie, quarante-six régiments composés de Français, comprenant ensemble un peu plus de cinquante-six mille hommes; douze régiments de soldats recrutés à l'étranger, surtout en Suisse, environ trente mille hommes. Pour la cavalerie, soixante-dix-huit régiments français et neuf composés d'étrangers : en tout vingt- cinq mille chevaux. Cette magnifique armée comptait environ cent vingt mille hommes bien armés, bien approvisionnés, bien disciplinés, et pourvus d'un service de santé habilement organisé. Le service des vivres et des munitions était assuré. L'artillerie de campagne et de siège comptait quatre-vingt-dix-sept bouches à feu, soixante- douze mille boulets, six cents bombes, cent cinquante mille grenades, trois équipages de pont. Pour se mettre à couvert du côté de l'Allemagne, le roi avait fait fortifier Philippsbourg et Brisach. A Philippsbourg, les Français eux-mêmes avaient, en 1644, détruit le fort du Rhin. Depuis cette époque, la place n'était plus rehée au fleuve, et n'avait plus de communication avec la rive gauche. A Brisach, la tête de pont de la rive droite était séparée de la place par une île et deux bras du fleuve. Il fallait remédier à ces inconvénients. On s'adressa à Vauban et à Glerville. En 1670, Glerville soumit au con-

seil des ministres le plan de nouvelles fortifications. A Brisach, il établissait un fort dans l'île du Rhin; à Philippsbourg, deux grands ouvrages rattachant la place au fleuve et à la France. Colbert fut rapporteur de celte affaire. Turenne et Condé, à qui les bords du Rhin, théâtre de leurs premiers exploits, étaient familiers, approuvèrent les projets de Clerville , dont l'exécution ne tarda pas à commencer. <r Louvois, qui, par une extrême sagesse, au début d'une grande

Lieutenant aux gardes.

aventure, ne voulait épuiser la France ni d'hommes, ni de grains, ni de munitions de guerre, avait conçu l'incroyable dessein d'acheter en masse la poudre et le plomb des Hollandais. Chose plus incroyable, les Hollandais s'y prêtèrent complaisamment, se désarmant de gaieté de cœur au profit de leurs adversaires, tant l'esprit de négoce et l'appât du gain étouffaient ou aveuglaient le patriotisme de ce peuple de marchands. Il est vrai que l'affaire fut admirablement conduite. Un banquier juif d'Amsterdam, nommé Sadoc, fut l'habile et heureux intermédiaire de cette spéculation d'un nouveau genre. Sous prétexte de

réunir des munitions, soit pour le compte de la Flandre espagnole, soit pour le compte de certaines villes d'Allemagne, comme Mayence et Francfort, il acheta d'énormes quantités de poudre, de salpêtre, de mèches, de plomb et de boulets, qu'il fit rapidement passer dans l'éleclorat de Cologne. Lorsque les états généraux commencèrent à se douter de cet étrange commerce, il était tout près de finir. Sadoc leur avait déjà enlevé au moins quatre cent mille livres de poudre, cent soixante milliers de salpêtre, douze milliers de soufre, deux cents milliers de plomb, deux cents milliers de mèches ^ d

Tout ce que la prudence et l'habileté humaines, servies par les ressources d'une nation puissante, peuvent combiner pour assurer le succès d'une entreprise, avait été réuni. Ne pouvant plus se dissimuler le but de ces formidables armements, les Hollandais s'efforcèrent d'apaiser le grand roi, auquel ils adressèrent, le 10 décembre 1671, une lettre solennelle pleine de soumission. Louis XIV feignit de ne voir dans cette lettre qu'une manœuvre destinée à exciter contre lui l'opinion publique en Europe, et répondit que rien ne l'empêcherait de châtier, au printemps suivant, la Hollande, « ennemie commune des monarchies. >

Malgré cette menace positive, les Hollandais doutaient encore et ne prirent aucune mesure pour se mettre en état de résister. Ce ne fut que lorsque Louis XIY leur eut déclaré la guerre qu'ils cherchèrent à opposer à leur puissant agresseur une résistance improvisée. Ils n'avaient en tout que vingt- cinq mille hommes de mauvaises troupes, mal disciplinées, sans officiers, sans chefs capables. Ils ordonnèrent des levées dans tous les pays. Mais, bien qu'on eût armé toutes les milices des Provinces-Unies, leurs forces n'étaient pas en état de faire tête à l'armée française. La faiblesse des Hollandais apparut encore plus clairement lorsqu'il s'agit de donner un chef aux troupes ; car on vit éclater à ce moment, plus que jamais, les dissensions intestines qui déchiraient la république. Deux partis se disputèrent la prédominance en Hollande : l'un, dirigé par Jean de Witt, grand pensionnaire ou magistrat suprême de la Hollande, était composé de la vieille bourgeoisie, et partisan des formes et de la liberté républicaines; l'autre voulait rétablir le stalhoudérat au profit des princes d'Orange. Les partisans de la famille d'Orange demandèrent l'annulation de l'édit perpétuel qui avait, en 1650, aboli le stathoudérat, et la nomination du prince à la dignité de stathouder; les partisans des Witt s'y opposèrent, mais ils ne purent empêcher le jeune Guillaume III, qui n'avait que vingt-deux ans, d'être nommé capitaine général et grand amiral comme avaient été ses prédécesseurs. Il voulut d'abord retirer les garnisons de beaucoup de places incapables de résister, mais il se heurta contre une résistance

^ Camille Roussel, Histoire de Louvois, p. 338.

obstinée. On ne voulait abandonner aucune ville. Il dut se borner à rassembler quatorze régiments de cavalerie et sept d'infanterie, et arma une flotte de soixante-douze navires, dont Ruyter eut le commandement.

Au commencement de 1672, Louis XIV tint un conseil de guerre pour arrêter le plan des opérations de la campagne. Condé proposa d'attaquer Maëstricht, place forte située sur la Meuse, à l'extrémité méridionale de la Hollande, et qui en défendait l'entrée; mais Turenne représenta que la place était très forte, que, sa garnison montant à treize mille hommes, le siège pourrait être difficile, décourager les troupes, et donner aux Hollandais le temps de trouver des soldats ou des alliances. Il ajouta qu'il fallait se contenter de la bloquer pour que sa nombreuse garnison ne pût inquiéter les opérations des Français, traverser les duchés de Limbourg et de Juliers, et attaquer quelques villes, comme Rhinberg, Orsoy, Burick et Wesel, dont la conquête découvrirait le pays ennemi. Cet avis prévalut.

Avant l'ouverture de la campagne, le roi fixa la hiérarchie militaire. Louis XIV se réservait le commandement en chef. Au-dessous de lui, Monsieur, qui devait donner le mot à Condé, Condé à Turenne, et Turenne aux autres maréchaux. Cette disposition, qui avait pour objet de prévenir des conflits d'autorité, nuisibles au bien du service, en souleva un tout d'abord. Les maréchaux d'Humières, de Créqui et de Bellefonds refusèrent d'obéir à Turenne, <r quoiqu'il leur eût appris le peu qu'ils savaient', d Louis XIV n'hésita pas. Il exila les récalcitrants dans leurs terres, et leur manda que, s'ils voulaient reprendre du service, ils auraient à se rendre pendant quinze jours au quartier de Turenne pour exercer sous ses ordres les fonctions de lieutenants généraux. Les maréchaux hésitèrent longtemps. Enfin d'Humières s'exécuta; les autres l'imitèrent.

L'armée était partagée en deux grands corps : l'un sous les ordres de Condé; l'autre, le plus fort, l'armée du roi, avait le duc d'Orléans pour généralissime, et Turenne pour capitaine général. Les troupes étaient réunies à Viset, entre Liège et Maëstricht, sur la rive droite de la Meuse. Au commencement de mai l'armée s'ébranla. Le 9, Turenne, précédé d'un détachement de dragons, partit du camp de Chasselet avec les comtes de Soissons et de Lorges, lieutenants généraux, vingt mille hommes d'infanterie, trois mille de cavalerie, trente pièces de canon, un grand nombre de voitures chargées de munitions de guerre et de bouche , et presque tous les gros bagages de l'armée. Il passa la Sambre, marcha sur Tongres, où il fit entrer huit cents hommes d'infanterie et cent de cavalerie (13 mai), parce que cette ville était nécessaire pour resserrer Maëstricht et pour établir une communication entre Gharleroi et Maseick, que les Français voulaient occuper. Le 15, Turenne

> Lettre de Bussy-Ratutin à .M""' deSévigné, l<-'f mai 167:!.

partit de Tongres pour Bilsen, où il fit entrer des troupes. Il alla ensuite camper à Grimmen, et iit prendre Maseick par le comte de Chamilly. Maseick était une petite ville située dans l'évêché de Liège, et dépendant de l'électeur de Cologne. Turenne, après l'avoir examinée, la trouva « un lieu très propre à fortifier d. Il y laissa Chamilly avec quatre à cinq mille hommes, qui, sous la direction de Yauban, la mirent promptement en état de défense. Yauban l'environna de sept bastions, fit élever un grand fort pour servir de citadelle , et traça à la droite de la Meuse, vis-à-vis de la ville, un ouvrage à corne pour assurer l'usage d'un pont volant qui fut construit sur le fleuve. Chamilly resta à Maseick pour soutenir les détachements disséminés dans Tongres, Bilsen, Reckem et Stockhem. Toutes les troupes assuraient les communications avec Charleroi et Liège, surveillaient et bloquaient Maëstricht à la gauche de la Meuse. L'occupation de Maseick empêchait cette grande place de communiquer avec les Provinces-Unies, et permettait d'observer de près les dispositions des Espagnols.

Le 19 mai, le roi tint conseil pour régler définitivement les opérations de la campagne. Condé fit observer de nouveau que la prudence ne permettait pas de laisser derrière soi une place comme Maëstricht, et proposa de l'assiéger; mais Turenne maintint par de si bonnes raisons le plan qu'il avait déjà proposé, que Louis XIV se détermina à le suivre.

En conséquence, au lieu de s'attarder à faire le siège de Maëstricht, le gros des troupes longea la rive gauche du Rhin, pendant que Condé passait sur la rive droite, à Kaiserswart.

Louis XIV, qui aima toujours les guerres de siège, allait accomplir un exploit dont il fut très fier. L'orgueil et la joie débordent dans une lettre écrite à Colbert quelques jours plus tard. <r J'ai estimé plus avantageux à mes desseins, et moins commun pour la gloire, d'attaquer tout à la fois quatre places sur le Rhin, et de commander actuellement en personne à tous les quatre sièges. J'ai choisi pour cet effet Rhinberg, Wesel, Burick et Orsoi... J'espère qu'on ne se plaindra pas que j'aie trompé l'attente publique, d Les quatre places capitulèrent en quatre jours. Rées et Emmerick, quelques autres encore, se rendirent sans résistance. Cette occupation si rapide de quatre villes en quatre jours ne méritait pas l'orgueil qu'elle inspirait au roi. «... Burick, dit Basnage, ne méritait pas d'être assiégée par le maréchal de Turenne; le commandant eut beau faire boire du vin de la Moselle aux bourgeois pour les engager dans la résistance, l'insuffisance de sa garnison le réduisit à poser les armes. »

A une douzaine de lieues au-dessous de Wesel, le Rhin se divise, et son cours se détourne du nord vers l'ouest. L'un de ses bras, large et profond, le Wahal, se rapproche delà Meuse; l'autre bras, le Rhin ou Lech, coule un peu plus au nord. Le lit du Rhin est encore large et

Vauban.

imposant, mais ses eaux sont plus tranquilles et moins profondes que celles du Wahal. Avant Arnheim, l'Yssel s'en détache pour aller se jeter, au nord-est, dans le Zuyderzée. Entre le Wahal et le Lech se trouve une vaste contrée, l'île de Bélau, riche et fertile pays, où le roi résolut de pénétrer pour prendre à revers les places de la Meuse et du Wahal, et éviter d'avoir à traverser l'Yssel, fortifié d'une levée de terre, et défendu par une armée sous les ordres du prince d'Orange.

Après la prise de \Yesel, l'armée française tout entière était passée sur la rive droite du Rhin, afin de pouvoir le traverser de nouveau entre la naissance du \Yahal et celle de l'Yssel.

Louis XIY était à Emmericl< , près du fort de Schenck , qui se trouve à la pointe orientale du Bétau, quand on vint le prévenir qu'il existait dans le Rhin un passage guéable un peu au-dessous de ce fort, vis-àvis de Tolhuys. On envoya pour vérifier cette assertion le comte de Guiche, jeune homme entreprenant, qui n'hésita pas à le confirmer, bien qu'il existât en réalité au miUeu du fleuve, à l'endroit où le courant était le plus rapide, un espace de trente à quarante pas à franchir à la nage. Le 12 juin, au point du jour, l'armée se porte sur la rive droite du Rhin, devant Tolhuys. 11 y avait dans ce village onze à douze cents hommes commandés par Monlbas, réfugié français. La maison du roi et les meilleures troupes de cavalerie se jettent dans le Rhin et le passent sans difficulté, sous la protection de l'artillerie. Les Hollandais ne tinrent pas. La perte des Français eût été insignifiante sans l'ardeur inconsidérée du jeune duc de Longueville, qui poussa les Hollandais au désespoir en refusant de leur donner quartier; il fut tué, et Gondé eut le poignet brisé d'un coup de pistolet.

Le roi fit immédiatement établir un pont de bateaux sur lequel passèrent l'infanterie et l'artillerie. 11 craignait que le prince d'Orange, posté à Arnheim, ne profitât, pour attaquer son armée, du moment où elle était coupée en deux par le fleuve.

Le passage du Rhin, qui ne présenta que fort peu de difficultés, qui ne fut, selon Napoléon, qu'une <r opération militaire du quatrième ordre d, eut de très grandes conséquences sur la suite des opérations. Il excita en France un enthousiasme inouï. On s'était exagéré les ressources de l'ennemi et les difficultés de l'expédition. De plus, Louis XIV avait laissé ses sujets sans nouvelles des opérations militaires jusqu'au miheu de juin. L'inquiétude était vive; aussi l'annonce de ces nombreuses villes conquises, de ce fleuve « traversé devant une armée ennemie et sous le feu d'une forteresse », comme on le croyait, causa-t-elle à la population impressionnable et mobile de la France une surprise et une joie des plus grandes.

La blessure de Gondé le mettait momentanément hors d'état de continuer la campagne. Turenne reçut le commandement de l'armée du prince, qui laissa son fils dans les troupes que conduisait le duc d'Or-

léans. Le roi ordonna que, si les armées se réunissaient, Turennc prendrait le mot de M. le duc, « de quoi Turenne ne fit nulle difficulté, b Le i 5 juin, on mit le siège devant Arnheim; on perdit un peu de monde à la tranchée, que l'on lit en plein jour. Une balle abattit une oreille à la Pie, cheval fameux que Turenne montait ordinairement. Le 16, Turenne partit d'Arnheim avec cinq mille six cents hommes d'infanterie et une brigade de cavalerie pour assiéger le fort de Knotsembourg , situé vis-à-vis de Nimègue. La première nuit les ennemis firent des frégates qu'ils avaient sur le Wahal , de la ville et du fort , un feu très vif qui tua ou blessa près de quatre cents hommes aux assiégeants, et se défendirent assez bien; mais cette belle résistance ne dura pas longtemps. Yerschor, le commandant, obtint les honneurs de la guerre et se retira, avec les quinze cents hommes qui lui restaient, cà Groningue.

Le 18, Turenne partit pour attaquer le fort de Schenck. Cette place est la clef de Bétau. Le commandant, nommé Terhofî, n'avait que dix-neuf ans. Il ne résista pas, et capitula le 19 avec deux mille soldats qu'il avait sous ses ordres, livrant sans combat une place qui avait coûté autrefois plus de sept mois de siège et de nombreuses pertes à l'armée du prince d'Orange Frédéric-Henri. Après la reddition de Schenck , Turenne retourna à Nimègue pour en achever le siège. Depuis la prise du fort de Knotsembourg la ville était bloquée.

On est étonné de la facilité avec laquelle les garnisons des forts et des villes fortifiées s'étaient rendues jusqu'alors à l'approche des troupes françaises. En général, il suffisait d'envoyer un détachement de dragons demander les clefs des portes. A Saint- André, la garnison trouva que les forces qui avaient sommé la place de se rendre n'étaient pas suffisantes, M. d'Apremont, qui commandait le détachement, revint sur ses pas; il rencontra Turenne avec cinq cents mousquetaires. <r M. d'Apremont s'y en retourna avec quelques-uns de cette infanterie, et à leur vue ils rendirent aussi le fort Saint-André. » Maseick était un lieu neutre; il n'y avait dedans que des habitants; mais, en leur qualité de neutres, « ils croyaient qu'ils devaient se faire forcer à ouvrir leurs portes en laissant tirer quelques coups de canon. » On fit venir quelques pièces, et après une décharge inoffensive les portes s'ouvrirent. A Mmègue, les choses changèrent. La garnison résista vigoureusement. Turenne dirigea luimême le siège de cette ville, « place bien grande, qui a beaucoup de gens dedans, et où il peut venir de Gueldre, Vanloo et Ruremonde un corps d'Espagnols dont je ne peux pas être avertie i» La tranchée fut ouverte le 3 juillet, bien qu'il n'y eût que la moitié de l'infanterie d'arrivée*. L'attaque fut poussée avec vigueur, mais la garnison se défen-

' Turenne à Loavois, 23 juin 1672.

» Id., 4 juillet 1672.

dait bien. Cette résistance impatientait le roi, qui pressait Turenne de risquer une attaque de vive force. Le maréchal, toujours prudent et ménager du sang de ses soldats, écrivait à Louvois le 8 juillet : « Je crois que le roi trouve bon que l'on attende plutôt une nuit pour faire jouer les mines aux deux bastions détachés, que de tenter un logement par des assauts contre une si grande garnison, qui a un bon rempart revêtu qui les commande... Que le roi ne croie pas qu'il tienne aux troupes de quoi on ne va plus vite; elles sont de très bonne volonté; la grande facilité que l'on a eue m'a un peu gâté aussi bien que les autres... On voit que ces gens de dedans la ville ont envie de se défendre, car ils se montrent fort, et si on n'avait de grands logements de mousquetaires, on ne pourrait pas demeurer ni dans l'entrée de la mine, ni dans la sape... Il y a douze pièces de vingt-quatre en batterie...; assurément les officiers et les soldats font bien. Le canon de l'ennemi n'a commencé qu'aujourd'hui à mollir un peu. » Le 9 juillet, la garnison capitula; Turenne entra le lendemain à Nimègue. <r Je crois, écrit-il le 10 à Louvois, qu'il y avait près de quatre mille hommes en comptant tout... Il y avait quatre vieux régiments d'infanterie; on ne peut pas voir de meilleurs hommes, ni des officiers mieux faits. Il est certain qu'ils ne pouvaient tenir un jour de plus qu'ils n'ont fait. j> Sauf quelques officiers, la garnison fut faite prisonnière.

Turenne et Gondé auraient voulu qu'on démolît les fortifications de la plupart des villes hollandaises en augmentant, au contraire, celles de quelques places que l'on aurait conservées pour assurer les communications. Louis XIV et Louvois s'y refusèrent. Les places et châteaux dont on s'empara furent occupés et pourvus d'une garnison. Il est juste d'ailleurs de reconnaître que le nombre de ces places n'était pas considérable', que les garnisons en étaient peu importantes (quatre mille hommes en gardaient quatorze), et que par conséquent cette occupation des places n'eut pas sur la guerre l'influence désastreuse et décisive que lui ont attribuée à tort Voltaire et de nombreux historiens.

On a encore fait à Louvois le reproche de ne pas avoir su mettre à temps la main sur la petite ville de Muyden, près d'Amsterdam, sur le Zuyderzée, où se trouvaient les écluses qui permirent aux Hollandais de garantir leur pays contre l'invasion étrangère en le livrant aux eaux. Personne dans l'armée ne connaissait l'importance de Muyden, dont il eût été bien facile de s'emparer. Le 20 juin, en effet, quelques cavaliers détachés appartenant à un corps commandé par le marquis de Rochefort entrèrent par hasard dans Muyden; toutefois leur petit nombre ne leur permit pas de s'y maintenir; des troupes, envoyées à la hâte

' M. Camille Roussel, dans son Histoire de Louvois, l'évalue à vingt-six.

par le prince iMaurice de Nassau, les en chassèrent et s'établirent solidement dans Muyden pour mettre cette ville à l'abri d'une surprise. Le comte d'Estrades, ancien ambassadeur en Hollande, avait écrit à Louis XIV, le l»^ juin, pour lui faire connaître l'existence des écluses à Muyden; mais, quand sa lettre arriva, le marquis de Rochefort avait déjà quitté le camp de Doesbourg, et, lorsque l'importance de Muyden fut connue, il était trop tard pour s'en emparer.

Deux lourdes fautes peuvent être reprochées à Louvois, La première est d'avoir décidé Louis XIV à renvoyer, pour une rançon insuffisante, ou même sans rançon, tous les prisonniers, dont le nombre s'élevait à près de vingt mille; ils furent aussitôt réarmés et reconstituèrent l'armée du prince d'Orange. La seconde, et la plus grave, fut de pousser le roi à refuser la paix que demandaient les Hollandais.

La terreur régnait en Hollande. Les états généraux, affaiblis par leurs dissensions intestines, agitèrent les résolutions les plus extrêmes. On proposa de percer toutes les digues, de rendre à la mer le territoire qu'on avait conquis sur elle, et de transporter la nation entière dans les possessions des îles de la Sonde. On calculait que la marine hollandaise pouvait transporter en un seul voyage cinquante mille familles.

On se résolut néanmoins, sur les instances de Jean de Witt, à faire une démarche auprès de Louis XIV afin d'obtenir la paix.

Le 29 juin, des conférences s'ouvrirent. La Hollande, décidée aux plus grands sacrifices, offrait la cession de Maëstricht, qu'on n'avait pas encore prise, des places sur le Rhin, de tout le Brabant et de toute la Flandre hollandaise, plus une indemnité de guerre de dix millions. Turenne, Colbert, Pomponne, voulaient qu'on acceptât. Le bon sens le commandait. Comment Louis XIV put-il refuser de pareilles propositions, qui réalisaient, en les dépassant, les rêves les plus hardis de Henri IV et de Richeheu, qui portaient notre frontière jusqu'au Rhin, assuraient, dans un avenir prochain, la réunion à la France des Pays- Bas espagnols, isolés et englobés dans les territoires français? C'est ce que l'orgueil de Louis XIV et la hauteur de Louvois peuvent seuls expliquer.

Le roi répondit (1er juillet) en exigeant le Wahal pour frontière, vingt millions d'indemnité, l'abolition de toute espèce de taxe établie en Hollande sur les sujets français, sans réciprocité en France, le rétabhssement du culte cathohque dans toutes les villes hollandaises et l'entretien du clergé par l'État. La Hollande devait en outre lui faire remettre solennellement, chaque année, une médaille d'or en témoignage de soumission.

A de pareilles conditions la Hollande répondit par un immense cri de guerre. Un sentiment unanime de défiance contre l'ambition de Louis XIV se répandit en Europe, et l'hésitation se montra même chez

nos alliés. La Suède, qui avait reçu de l'argent de Louis XIV, se refusa à l'employer en levées de troupes , comme il était convenu , et offrit sa médiation pour la paix. L'électeur de Mayence, désirant rester neutre, proposa aussi sa médiation, qu'on ne lui demandait pas. L'électeur de Saxe et le landgrave de Hesse semblaient attendre l'événement pour se déclarer. L'électeur palatin et celui de Bavière ne renonçaient point à l'alliance de la France, mais ils n'agissaient point en sa faveur. En Angleterre, le roi seul était partisan de l'alliance française; le parlement sollicitait vivement Charles II d'épouser la querelle des Hollandais. L'électeur de Brandebourg se préparait à marcher au secours de la république. Les hostilités continuèrent. Utrecht fut pris le 5 juillet. Le siège deCoevorden, commencé le 4, fut achevé le 12. La conquête de cette place, qui passait pour imprenable, répandit une grande consternation dans le pays. Louis XIY, « pour nettoyer tout à fait la Meuse et couper la communication de Bois-le-Duc avec le reste de la Hollande, » donna l'ordre à Turenne de prendre Crèvecœur, qui couvrait l'île de Bommel, et de s'emparer de cette île. En trois jours (16-19 juillet) le maréchal se rendit maître de Crèvecœur et des forts Orten et Engelen, qui dominaient le canal de Bois-le-Duc. Il attaqua ensuite Bommel, passa la Meuse sur un pont de bateaux, et établit son camp à Nivalen, petit village sur le bord du Wahal. Les assiégés lancèrent, le lendemain au matin, une frégate armée de cinq pièces de canon qui s'arrêta vis-à-vis du camp et fit, à travers les tentes, une décharge meurtrière de mousqueterie et d'artillerie chargée à cartouches. L'infanterie française se rangea le long du fleuve; la frégate s'éloigna, rechargea les canons et les mousquets, et revint faire encore plusieurs décharges. On amena enfin sur la rive quelques pièces de canon qui la forcèrent à s'éloigner; la ville capitula le 22.

Le 24 eut lieu un conseil de guerre très important. Turenne proposa au roi de déclarer sans délai la guerre à l'Espagne, qui avait secrètement fourni aux Provinces-Unies des secours en troupes et en argent, et qui se préparait ouvertement à faire la guerre. Le roi eut le tort de ne pas suivre cet avis; il s'en repentit bientôt, car l'Espagne se déclara contre la France dès qu'elle eut achevé ses préparatifs; il eût fallu la prévenir et profiter de sa faiblesse. Turenne conseilla encore d'envoyer une armée dans l'Empire pour obliger à rester dans la neutralité les princes qui se préparaient à secourir les Hollandais. Louis XIV, ne voulant pas passer pour l'agresseur, et persuadé d'ailleurs que l'Empereur ne violerait pas son traité avec la France, s'y refusa également. Peu de temps après Léopold se déclarait pour la Hollande.

La guerre, qu'il semblait naturel de continuer par la prise du Brabant hollandais, se trouva tout à coup suspendue. Les Espagnols, sans déclaration de guerre, avaient jeté quelques régiments dans Bréda et dans Bois-le-Duc. Le roi « ne voulait pas mêler l'Empereur ni l'Em-

i672] CHAPITRE VI 283

pire à la guerre contre les Hollandais », il s'arrêta. Pendant ce temps, l'occasion perdue s'échappait pour toujours. Maître de Naerden et d'Utreclît, on devait marclier sur Amsterdam. On hésita; l'inondation envahit la Hollande et paralysa l'invasion. La résistance devenait plus énergique. Le mauvais vouloir des nations étrangères se laissait voir. Comme la campagne devenait difficile et menaçait de se prolonger, Louis XIV partit, le 20 juillet, pour Paris. Turenne, à la tète cr de l'armée capitale », demeura dans l'inaction auprès de Grave et de Bois-le- Duc. Inquiet des nouvelles d'Allemagne, il vint camper, le 10 août, à Backel, le 12 à Oerle, où il attendit des avis certains de la décision que prendraient les Impériaux.

En Hollande, les passions étaient arrivées à leur plus haut point d'excitation. Le stathoudérat fut rétabli en faveur du prince d'Orange (8 juillet). Jean de Witt, qui avait conseillé la paix avec la France, fut assassiné à la Haye avec son frère, Cornélius de Witt, vice-amiral de Ruyter, par une populace en furie, non sans soupçon de compHcité de la part de Guillaume de Nassau (20 août).

Le 25 août, l'électeur de Brandebourg, Frédéric-Guillaume, quittait Postdam; Montecuculli , de son côté, partait d'Égra en Bohême, et tous deux se mettaient à la tète de leurs armées, comme s'ils voulaient, disait Louvois, (T se venir faire battre sur les bords du Rhin, » mais sans toutefois faire connaître leurs intentions.

Le 23 août, Louis XIV donna des instructions à Turenne. « Mon intention, dit- il, est qu'avec tout le corps de troupes que vous commandez, l'artillerie et l'équipage des vivres que vous jugerez à propos de mener, vous vous acheminerez vers Wesel , où , après que la plupart des troupes dont j'ai résolu de composer cette armée s'y seront rendues, vous vous avancerez au lieu que vous croirez le plus propre pour être en état d'empêcher que l'armée de cette ligue ne puisse prendre aucun poste sur le Rhin. »

Le roi désigne Essen comme l'endroit qu'il juge le plus convenable.

Le même jour, Louvois écrit à Turenne : «: Je ne vous répète point ce que vous verrez dans la lettre du roi ci -jointe, où les pensées de Sa Majesté sont si nettement expliquées, que je n'ai rien à y ajouter; je dis les pensées de Sa Majesté, parce qu'elle n'a rien voulu vous prescrire; mais, après vous avoir fait entendre ce qu'elle croit être de mieux, elle vous laisse la liberté tout entière d'exécuter ce que vous jugerez le plus à propos pour la conservation de ses conquêtes et pour maintenir le cours du Rhin libre, qui sont les deux principaux motifs qui ont porté Sa Majesté à vous donner ordre de vous avancer par delà le Rhin. »

Turenne exécuta, mais avec cette « liberté entière » que lui laissaient Louis XIV et Louvois, les ordres qu'il avait reçus. Il refusa de partir immédiatement.

<r ... Le Bétau, écrit -il à Louvois le 2 septembre, est en tel état, que, si je m'éloignais avant qu'il y eût marché un corps dans le pays, toutes les places du pays où il y a des garnisons, étant coupées, seraient perdues. Tout ce que le roi a commandé sera exécuté, hors que je crois qu'il vaut mieux que je ne sois pas d'abord si fort... »

Le 12 septembre 1672, le roi lui écrivait : « Les nouvelles que j'ai depuis peu reçues de Vienne et de Berlin ne me donnent aucune espérance qu'on puisse, par voie de négociation, détourner l'Empereur et l'électeur de Brandebourg de faire joindre leurs troupes et de les faire avancer sur le Rhin. » Ne voulant pas qu'on pût se plaindre que le premier acte d'hostilité vînt de lui, Louis XIV recommande au maréchal de contenir ses troupes jusqu'à ce que les susdits princes lui aient « donné un prétexte ouvert de les attaquer » ; mais qu'alors il n'oublie rien « pour, avec toutes les forces qu'il commande, les détruire et empêcher qu'ils ne se saisissent d'un poste sur le Rhin d.

Le 14 septembre 1672, le chevalier de Grémonville, notre ambassadeur à Vienne, informa Turenne des intentions hostiles de l'électeur de Brandebourg et de l'Empereur, lui indiqua le point de concentration des troupes, qui était le comté de Ravensberg, et lui donna quelques indications sur la composition des troupes et la valeur des généraux.

Au reçu de la lettre de Grémonville, Turenne écrivit à Louvois : <r Je vois bien que l'armée de l'Empereur viendra, mais lentement; c'est pourquoi il faut se conduire en voyant loin devant soi, se mettre en état de les combattre s'ils approchent, et ne pas ruiner les troupes; c'est sur ce fondement -là que je tâcherai d'agir. »

Les alliés pouvaient secourir la Hollande de trois manières : en réunissant leurs troupes à celles du prince d'Orange pour l'aider à chasser les Français de la Hollande; en faisant une diversion dans les États de l'électeur de Cologne et de l'évêque de Munster; enfin en entrant en France par la Lorraine et par l'Alsace; dans ces trois cas, il fallait nécessairement qu'ils traversassent l'Yssel ou le Rhin. Turenne ignorait quel parti les ennemis prendraient; c'est pourquoi il forma un plan de campagne au moyen duquel il pût s'opposer à toutes leurs entreprises.

Le 1er septembre, l'armée se mit en mouvement; le 4, elle passa la Meuse; le 10, elle traversait le Rhin à Wesel. Le maréchal, avant de passer ce fleuve, écrivit à tous les princes de l'Empire dont les États avoisinent le Rhin, pour les rassurer sur son entrée en Allemagne. 11 leur faisait savoir qu'il n'en voulait pas à l'Empire, mais seulement à ceux qui, sans être provoqués, menaçaient les alliés du roi. Ce manifeste ne changea pas les dispositions bien arrêtées des ennemis. Turenne, qui avait dessein de pénétrer dans le comté de la Marck, vint camper à Essen, dont il s'empara, et ensuite à Steil (23 septembre).

Il se proposait de couvrir le Rhin de Wesel à Goblentz. Gondé était en Alsace avec dix -huit mille hommes, et le duc de Duras sur la Meuse avec un corps d'observation.

Au commencement d'octobre, les alliés s'approchèrent du Rhin; Turenne couvrit et surveilla particulièrement Cologne et Goblentz. Les ennemis firent mine de vouloir remonter vers l'Alsace et la Lorraine. La cour s'inquiéta. Louis XIV, Louvois, Gondé, étaient persuadés que les forces allemandes n'en voulaient qu'à l'Alsace. Gondé, sur l'ordre de Louvois, lança quelques barques chargées de poudre sur le Rhin, et fit sauter le pont de Strasbourg. Le 13 octobre, le roi envoyait à Turenne l'ordre de poursuivre l'ennemi et de le combattre. Turenne, convaincu que l'électeur et Montecuculli avaient surtout en vue de réunir leurs troupes à celles du prince d'Orange, se bornait à leur barrer obstinément le passage du Rhin près des Provinces- Unies, et ne bougeait des environs de Gologne. On ne s'expliquait pas à la cour son inaction apparente. Louvois et le roi avaient le tort de vouloir diriger eux-mêmes la guerre. Ne se bornant pas à préparer, d'une manière générale, les plans de campagne, ils avaient encore la prétention de régler de leur cabinet toutes les opérations, mouvements de troupes, marches, étapes, campements, etc. Les généraux ordinaires obéissaient. Gondé connaissait trop la guerre pour se soumettre; mais quand il avait dû, ce qui arrivait souvent, ne pas exécuter les ordres du roi, il expliquait humblement et longuement les motifs de sa conduite. Turenne ne pouvait se plier à ces exigences. Il revendiquait le droit de diriger lui-même son armée, et même quand il était disposé à exécuter les volontés du roi, il se réservait de choisir son moment et de modifier ses instructions selon les circonstances, ne se donnant pas la peine d'adresser à Louvois de longs rapports. Gette indépendance blessait Louvois et le roi. « Je sais qu'il est inutile de vous dire deux fois une chose, D écrit Louvois à Gondé; mais pour Turenne il n'en était pas de même. Dans de nombreuses dépêches de Louvois, la même observation revient sous différentes formes, a: Le roi s'attendait que vous lui manderiez ce que vous feriez... » — « Le roi attend des nouvelles du pays où vous êtes avec la dernière impatience... » — « Vous jugerez facilement que Sa Majesté attend avec quelque inquiétude de vos nouvelles... »

Le plus souvent Turenne ne tenait nul compte des observations de Louvois; quelquefois il lui répondait ironiquement. Le 6 octobre, par exemple, il lui écrit : « Vous me mandez que le roi eût souhaité que je lui eusse écrit plus au long... Je vous dirai qu'il est vrai que, quoique je n'eusse pas trop bu, nous avions demeuré longtemps à table, et, comme je partais de grand matin pour l'armée, j'omis assez de choses que je devais écrire. j> Quelquefois il avoue ses torts et promet d'être plus exact à l'avenir, a Je ne manquerai plus, une autre fois, de

rendre un compte bien exact de ce qui m'empêchera de faire ponctuellement ce que le roi commande; car il est vrai que je fais cette fautelà, qui est que, quand je crois qu'une chose ne se peut ou ne se doit pas faire, et que je suis persuadé que le roi, qui me la commande, changerait de pensée s'il voyait la chose, je n'en dis pas les raisons. J'y aurai plus de précaution à l'avenir. » (18 novembre.)

Le 31 octobre Louvois lui écrivait : « Comme le roi eût fort désiré que vous vous fussiez avancé au moins jusque sur le bord de la rivière de Lahn, suivant que vous l'avez connu par mes dernières, il serait bien à propos qu'il vous plût mander ce qui vous en a empêché. Les gens qui ont coutume de raisonner ici, souvent sur ce qu'ils n'entendent pas, ne prêchent autre chose si ce n'est qu'au lieu de demeurer à Mulheim vous vous fussiez avancé jusqu'à ladite rivière, vous auriez ou battu les ennemis, ou les auriez obligés à s'éloigner du Rhin; ce que l'on dit qui aurait été d'une grande réputation dans la conjoncture présente, et qui aurait fort désabusé les Hollandais des secours d'Allemagne, qui espéraient les devoir rétablir en premier état. J'ai cru que vous trouveriez bon que je vous expliquasse ce détail, afin que vous soyez en état de donner sur cela des éclaircissements plus justes à Sa Majesté, b

Le moment que Turenne attendait pour agir étant arrivé, le maréchal se décida. Le 25 octobre, les ennemis étaient campés à Hochstbourg, sur le Mein, à trois lieues de Mayence. Le maréchal se rapprocha d'eux. Il passa la Sieg et campa à Ramersdof, vis-à-vis de Bonn, et le lendemain à Erpel. Il fit avancer des farines à Andernach, car les magasins de Cologne et de Bonn commençaient à s'épuiser, et il fallait d'ailleurs se pourvoir de subsistances pour passer la Lahn.

Le 3 novembre, l'électeur de Brandebourg jeta un pont sur le Rhin à une lieue de Mayence, passa sur la rive gauche et entra dans le Luxembourg. Ce jour-là même il y eut un premier engagement d'avantgarde entre les troupes de Turenne et celles de l'électeur de Brandebourg. Le jeune comte de Dohna, de ces dernières, y fut tué. Le 8 novembre, l'électeur écrit à Turenne. Il s'étonne que les troupes françaises aient attaqué les siennes, qu'il avait envoyées « dans les terres de l'Empire, et bien loin des limites de la France, pour reconnaître quelques passages d. Turenne lui répondit très nettement le 10 : <L Après ce que le roi vous a fait dire sur la marche de votre armée, je ne doute pas que vous n'ayez toujours posé comme un fondement certain que les choses ne se pouvaient pas passer autrement, d II ajoutait qu'il était <r bien marri de la mort du comte de Dohna, qui appartenait à une illustre famille i>.

Louis XIV ayant été informé de l'incident, Louvois écrivit à Turenne : « Sa Majesté a fort approuvé la manière dont vous avez ré-

pondu à M. de Brandebourg; elle désire seulement que vous souteniez toujours que ses troupes ont attaqué celles du roi. » (17 novembre.)

Bien que Turenne se soit décidé à suivre ses intentions, Louvois ne cesse pas encore ses récriminations. <r Sa Majesté a connu que vous alliez marcher sur la rivière de Lahn, écrit Louvois à Turenne le 10 novembre; elle attend avec impatience, par vos premières, d'apprendre que vous y soyez arrivé... — Je crois être obligé de vous dire, ajoutait Louvois, qu'il sera bien à propos que, quand vous ne croirez pas pouvoir exécuter un ordre que Sa Majesté vous mandera, vous lui expliquiez fort au long les raisons qui vous en empêchent , ayant trouvé fort à redire que vous ne l'ayez pas fait jusqu'à présent, d Et le 16 : « Je vous ai si amplement écrit, par mes dernières, les intentions du roi et le chagrin que Sa Majesté a de voir la lenteur avec laquelle vous les exécutez, que, comme je ne pourrais que vous répéter la même chose, je m'y remettrai, s'il vous plaît, d

« La brièveté de celle que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, du 6, et de celle que vous avez écrite à Mg^ le prince, de la même date, n'a pas diminué l'inquiétude du roi, qui ne peut comprendre comment vous ne lui rendez point compte au long de ce que vous faites, ni comment vous ne lui mandez point ce que vous allez faire. »

Turenne consentit enfin à s'expliquer. « Pour répondre à ce que vous me mandez qu'il serait bon que j'éclaircisse pourquoi j'ai demeuré si longtemps à Mulheim, et que, partant plus tôt de là, j'aurais fait déloger les ennemis du lieu où ils étaient, qui était près de Francfort..., je vous dirai. Monsieur, qu'il ne m'est jamais entré dans l'esprit que je pusse aller chercher l'ennemi en ce lieu-là, vu la distance qu'il y a d'Andernach en ce heu-là, où je pouvais avoir des farines, mais point de bateaux à les passer; l'impossibilité de passer au delà de la Lahn avec du bagage, à moins que d'aller par le haut chemin vers Limbourg, qui m'éloigne si fort du Rhin que je n'en peux rien tirer; et, après cela, on marche douze heures dans un mauvais pays, et on trouve un ennemi qui a ses vivres à Francfort et sur le Mein, et de petites rivières pour se placer. Je vous donne ma parole, Monsieur, qu'il n'y a personne qui voie ce pays -ci qui puisse seulement le penser... Si on était sur les lieux, on rirait de cette pensée-là*. »

<r Comme le roi a du chagrin de ce que je n'ai pas plus tôt marché de Cologne, je suis au désespoir de ne l'avoir pas fait... Le roi sait bien qu'il n'y a personne qui ne dise et n'écrive que si on allait aux ennemis qu'ils se retireraient bien loin... Sa Majesté veut bien que je lui dise, à moins qu'elle ne le sache par des voies sûres, qu'un ennemi

' Turenne à Louvois, 9 novembre 167i.

qui est entre Francfort et Hanau , ne pouvant certainement point passer la Lahn en corps d'armée, comme je l'ai écrit, ne se retire point dans le cœur de l'Allemagne s'il n'y est rappelé par d'autres choses, ayant un pont à quatre heures de lui pour se mettre derrière le Mein, sans compter les postes qu'il a devant*. »

Cependant le prince d'Orange s'approchait pour joindre les alliés. Turenne repassa le Rhin sur le pont d'Andernach, laissa Réveillon pour défendre celte ville, et, le 27 novembre, distribua l'armée en quartiers près de WittHch , bourg de l'électorat de Trêves situé sur le chemin de Liège et de Maëstricht à Mayence, où il resta jusqu'au 16 décembre. Cette position était d'autant plus avantageuse que le prince d'Orange ne pouvait joindre les Allemands, ni ceux-ci marcher sur la Meuse, sans rencontrer le général français.

Turenne, que les ordres réitérés de Louvois gênaient et blessaient, s'efforçait de lui faire comprendre qu'il ne pouvait agir à sa guise. Le 8 décembre, du camp de Wittlich, il lui écrivait :

a Je ne sais point certainement le mouvement de leur infanterie... On ne sait pas le matin ce que l'on fera à midi. La situation du pays, le manque de fourrages , la marche des ennemis , le pain , font prendre à tout moment de différentes pensées, d

Et à la même époque :

« Le pays ici est fait de façon qu'il y a certaines choses que l'on croit aisées quand le roi l'ordonne, qui sont néanmoins entièrement impossibles, de sorte que, si l'on ne se contentait pas d'être bien assuré que l'on aime mieux bien servir le roi que toutes les choses du monde, on se tournerait la tête. Vous savez bien. Monsieur, que l'expérience fait dire sur certaines choses que cela ne se peut pas. Quoique je n'aie pas très bonne opinion de moi, je me croirais incapable de servir le roi si on ne pouvait asseoir un peu de fondement sur ce que je dis. j>

Une attaque hardie du prince d'Orange sur Charleroi (15 décembre), attaque qui remplit Louis XIY et Louvois d'inquiétude, échoua. Les alliés renoncèrent à se maintenir sur la rive gauche du Rhin; ils repassèrent le fleuve, puis le Mein près de Goldstein (15 décembre), entre Francfort et Hochst, et tentèrent de s'établir dans le pays de l'électeur de Cologne et de l'évêque de Munster. Dès que les alliés eurent repassé le Mein, Turenne partit de Wittlich, s'établit à Wesel, et pendant la fin du mois de décembre il maintint son armée sur les bords du Rhin et de la Meuse, surveillant les mouvements et épiant les desseins de l'ennemi. 11 avait d'abord cru que les troupes de l'Empereur iraient hiverner vers l'abbaye de Fulda, entre la Franconie et la Hesse, et celles de l'électeur dans les États de Brandebourg. Voyant

1 Turenne à Louvois. i4 novembre i 672.

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que les troupes allemandes ne s'éloignaient pas et comptaient séjourner pendant quelque temps aux environs de Lippstadt et dans l'évêché de Paderborn, prendre ensuite des quartiers d'hiver dans le pays de Munster et pénétrer en Frise, que les Hollandais avaient surpris Coevorden et que ces événements effrayaient l'évèque de Munster, il se disposa à secourir ce prince pour faire échouer les desseins des confédérés.

Il craignait que l'évèque de Munster, menacé et foulé par les alliés, ne se décidât, pour sauver son pays, à renoncer à l'alliance française. « Quand on sait l'état d'Allemagne, écrivait-il (19 janvier iG73), et celui d'un prince ecclésiastique dans son pays, on ne doute point de cette vérité-là, quand ses Etats sont menacés de si prés et que le nom de l'Empereur y entre, d Le 7 janvier il avait écrit à Louvois :

<r Je crois très important pour le service du roi que je passe le Rhin assez fort pour empêcher les Allemands de s'élargir dans la Westphalie, et même de les faire repasser, si l'on peut, au delà du Weser. Dans l'ébranlement de M. de Munster, et vu la perte de Goevorden, cela attirerait, à mon avis, de fort méchantes suites si on leur laissait prendre leurs quartiers d'hiver en repos , et on ne peut les en faire sortir qu'en corps d'armée. »

Ce projet hardi d'une campagne d'hiver effrayait Louvois et Louis XIV. Le 17 janvier, Louvois écrivait à Turenne :

<r Sa Majesté approuve que vous fassiez tout votre possible pour empêcher que les Allemands ne prennent leurs quartiers en deçà le Weser, pour\ii que cela ne vous engage point à des marches qui achèvent de ruiner les troupes et que vous n'y meniez point d'infanterie. Elle 7ie veut point absolument que vous teniez la campagne dans la saison présente, parce qu'elle connaît que ce serait la ruiner, et que, pour ôter aux Allemands une commodité qu'ils auront dix lieues plus loin, on se mettrait en état que l'on n'aurait plus de troupes la campagne prochaine. »

Le 21 il revenait longuement sur ses instructions , et il ajoutait :

« Le roi compte pour une grande fortune pour lui le débordement du Rhin, qui vous a empêché de passer avec la diligence que vous auriez pu faire si vous aviez trouvé le pont fait, puisque cela vous donnera moyen de recevoir les ordres qui vous apprendront que Sa Majesté désire que vous préfériez le repos et le rétablissement de ses troupes à toute autre chose. »

Louvois pensait qu'avec de bonnes armées en Flandre, en Hollande, en Roussillon et en Lorraine, il empêcherait les Allemands de se joindre aux Hollandais et les Espagnols de faire aucun progrès '. Mais le maréchal, persistant dans son idée, répondit qu'il ne fallait pas faire une

> Louvois à Turenne, 23 janvier 1673.

demi-guerre. — «Si vous étiez sur les lieux, lui disait-il, vous verriez que si M. de Munster n'était soutenu, il serait dans quatre jours avec les Impériaux ; il ne faudrait qu'un trompette de l'Empereur pour faire rendre tout le pays. j> (9 et 23 janvier, 14 février.) Louis XIV et Louvois cédèrent, et Turenne entra en pays ennemi avec une armée peu nombreuse, mais excellente. Ses bataillons n'étaient que de quatre cents hommes en moyenne; mais tous ses hommes étaient aguerris, robustes, « frais comme en entrant en campagne. » Il avait eu le soin de laisser derrière lui les malades et les souffreteux.

Turenne s'était mis en marche vers la fin de janvier; il passa le Rhin à Wesel, le 25 et le 26 janvier, avec quinze à seize mille hommes. L'électeur Frédéric- Guillaume assiégeait la ville de Verle, située dans le duché de AVestphahe, et qui appartenait à l'électeur de Cologne. Le marquis de Renel, envoyé par Turenne en avant avec douze cents chevaux seulement, feignit de vouloir attaquer Frédéric-Guillaume. Cette démarche audacieuse fît croire qu'il était soutenu. L'électeur leva le siège et retourna à Bilefeld ; il avait renvoyé le général Spaen à Lippstadt et fait entrer les troupes dans Kamen et Unna. Turenne envoya un corps d'infanterie renforcer le marquis de Renel, posté sur le flanc gauche des ennemis de manière que Turenne, s'avançant de front vers Kamen et Unna, les Allemands risquaient d'être enveloppés s'ils ne quittaient leurs quartiers pour se rapprocher du Weser.

Monlecuculli était à Paderborn malade ou feignant de l'être. On soupçonna que ce général, n'ayant eu jusque-là que du désavantage avec Turenne, ne voulait pas compromettre davantage sa réputation.

Dans la nuit du 1" au 2 février, le maréchal conduisit une partie de son armée de Luinen à Unna, petite place du comté de la Marck, qui couvrait les cantonnements de l'ennemi et qu'occupaient huit cents Brandebourgeois aux ordres du colonel Remsdorf. La saison était rigoureuse; la terre était si durcie par la gelée, qu'on ne put ouvrir la tranchée. Le général Spaen vint avec cinq mille hommes pour dégager la place; mais Turenne prit de si bonnes dispositions, que Spaen n'osa pas l'attaquer et se retira. Remsdorf se rendit prisonnier de guerre. Cette conquête coûta peu de monde aux Français, qui s'emparèrent en même temps de Kamen, où ils postèrent un bataillon (5-6 février).

Quelques jours après, on se trouva tout près des ennemis. Le prince d'Anhalt conseilla à l'électeur de Bandebourg de barrer, les armes à la main, le chemin aux Français. Le grand électeur fit ranger son armée en bataille; mais Turenne, qui espérait, sans combattre, obliger les alliés à s'éloigner, resta sur la défensive. C'était un dimanche. Quelques personnes, peu curieuses de voir une bataille,

engagèrent le chapelain de l'électeur à allonger l'office; il prêcha environ trois heures, et, à la fin du sermon, le duc de Bournonville prétendit qu'il était trop tard pour livrer bataille. Les Allemands continuèrent leur mouvement de recul. On raconte qu'un aventurier, nommé Villeneuve, proposa à ce moment à l'électeur de Brandebourg d'assassiner ou d'empoisonner Turenne ; mais Frédéric-Guillaume envoya un trompette au général français pour l'avertir de se tenir sur ses gardes, ajoutant que l'estime qu'il avait pour son mérite n'é tait point altérée par le mal que la guerre l'obligeait de faire à ses États (18 février).

Le lieutenant général Foucaut s'empara de Ham le 20 février, sans résistance. Turenne y envoya mille hommes. L'ennemi était démoralisé; les Français, au contraire, pleins d'ardeur et d'entrain. Les traits de bravoure et d'audace se succédaient sans interruption. Cent hommes du régiment du roi enlèvent le château de Birkenbaum , gardé par deux cents ennemis. Cinquante dragons et quelques officiers mettent en fuite un régiment*.

<r Cent mousquetaires du régiment du roi, commandés par M. de Bour lemont et M. de Champgrand , ont fait une aussi belle action qu'il se peut*. j> M. de Schomberg avait mis ces cent mousquetaires dans un château, « à Herringen, qui est à une heure au-dessous de Ham sur la Lippe, et où il y a un pont... Le château ne vaut rien, mais il y a une basse-cour qui n'est point fermée de murailles et qui n'a aucun parapet de terre, qu'un bras de la Lippe, large de sept ou huit pas, enferme. Dès que M. de Schomberg fut parti, ceux de Ham, où il y a près de trois mille hommes, y vinrent avec cinq à six cents chevaux et les dragons, y firent une légère attaque et furent repoussés... A l'entrée de la nuit, ils commandèrent huit cents mousquetaires et de la cavalerie pour les soutenir, qui firent des attaques et vinrent sur le bord du fossé, espérant d'en chasser par le feu ce qui était dans cette enceinte, qui n'était pas plus couvert que les ennemis ; ils avaient seulement mis des charrettes en quelques endroits avec du fumier; mais en beaucoup de lieux il n'y avait rien. L'action dura plus de trois heures, les cent mousquetaires tenant contre les huit cents, sans être plus couverts qu'eux, et n'y ayant que sept ou huit pas de distance ; en quoi il faut beaucoup louer les soldats de n'avoir point quitté les officiers... Il n'y a personne qui n'avoue que l'on n'a guère vu, depuis les guerres, une plus belle action d'un si petit nombre de gens; car ce n'est que par le feu, tout à découvert, que l'on a soutenu cette attaque. »

Pendant une marche, Turenne, accablé de fatigue, s'était endormi au pied d'un arbre. En se réveillant il aperçut au-dessus de sa tête

* Le marquis de Renel i Louvois, 7 mars.

' Relation jointe à une lettre écrite par Turenne à Louvois, le ts février 1673.

une sorte de tente formée de manteaux appuyés sur des branches, et un groupe de soldats qui causaient à voix basse à quelques pas de lui. Il demanda à ces soldats ce qu'ils faisaient là : « Nous voulons, répondirent-ils, conserver notre père, c'est notre plus grande affaire. Si nous venions à le perdre, qui donc nous ramènerait dans notre pays? j>

Turenne avait fait investir Sœst le 4 février. Les alliés l' évacuèrent le 24. Turenne y arriva le 26. L'électeur de Brandebourg avait la veille envoyé Vangelin, ministre de Suède à sa cour, à Turenne, pour lui proposer un accommodement. Le maréchal répondit qu'il ne pouvait cesser les hostilités sans en recevoir l'ordre du roi. Les troupes de l'électeur de Brandebourg et de l'Empereur reculaient sans cesse devant Turenne, qui écrivait à Louvois, le 4 mars 1678 : « Je pense que si ce bonheur-ci continue, les affaires d'Allemagne prendront un train que l'on ne pouvait guère s'imaginer il y a deux mois, et dont la Hollande pâtira beaucoup. »

Paderborn fut évacué, et les ennemis repassèrent le Weser axec la plus grande précipitation à Minden, Hœxter et Vlothau. Le 7 mars, le marquis de Renel en informa Turenne et lui fit connaître en même temps la vivacité de leurs inquiétudes. Le maréchal profita de cet avis, passa le Weser à Hœxter et poursuivit l'armée du grand électeur avec rapidité.

Le 17 mars, Turenne informe Louvois de la marche des ennemis dans leur retraite et il ajoute : « On peut juger en quel état est une armée qui marche beaucoup de jours de suite dans cette saison ; il n'est pas croyable le dégoût et le chagrin qu'il y a dans ces armées-là : quantité d'officiers demandent et prennent leur congé, et j'ai des avis certains que, depuis qu'ils sont par delà le Weser, c'est une confusion dans leurs troupes qui n'est pas croyable... Ceci paraît si extraordinaire à toute l'Allemagne, qu'ils croient que c'est un songe... Sa Majesté pourra, à mon avis, faire prendre à peu près le train qu'elle voudra aux affaires, lesquelles, si je ne me trompe, sont bien changées depuis trois mois. D

Le 13 mars, Frédéric-Guillaume se décida à la paix. Il envoya le baron de Stratman, son conseiller intime, à Louis XIV pour la traiter. Le même jour, ayant obtenu le passage sur les terres du duc de Hanovre, il partit des environs de Minden pour retourner dans ses États.

Les négociations pour la paix, si courtes qu'elles pussent être, devaient durer quelques semaines. Louvois, enchanté du « bon état où Turenne avait mis les affaires », l'engagea à entreprendre encore « tout ce que pourrait permettre la saison et la conservation des troupes du roi i>. Le maréchal, prenant avec lui quelques dragons et deux régiments, entra dans l'évêchéd'Hildesheim. Le 4 avril, l'évêché d'IIildesheim

Hildesheiin.

était libre d'Impériaux. L'armée ennemie était partie se dirigeant vers la Thuringe. La paix fut conclue le 10.

Cette longue campagne d'hiver avait été menée avec tant de prudence et d'habileté, qu'elle n'avait pas épuisé l'armée. « Je vous assure, écrivait Turenne à Louvois le 20 mars, que l'armée du roi, en comparaison (des troupes allemandes), est comme si elle s'était rafraîchie depuis longtemps, d L'effectif était un peu diminué; mais les troupes étaient aguerries et solides, leur moral était excellent. Le matériel était en bon état, et c'est en toute vérité que Turenne pouvait écrire à Louvois, à la fin de la campagne, le 9 mai : « Toute l'armée du roi qui est ici sera prête dans huit jours, la plupart, tant cavalerie qu'infanterie, en aussi bon état qu'au commencement de l'année passée ; et en meilleur, de ce qu'il sont plus aguerris. î

Turenne organisa ses quartiers dans les villes prises et donna du repos à ses troupes. Il fit rentrer les paysans dans leurs villages pour labourer, leur fournit du grain de semence et ne leur infligea pas de trop fortes contributions. 11 acheta des chevaux et « fit faire des justaucorps i> pour ses hommes, qui se remirent de leurs fatigues.

Satisfait des brillants résultats de cette campagne d'hiver à laquelle il s'était tant opposé, Louvois redevint bienveillant à l'égard de Turenne; mais nous devons dire que le maréchal, aigri par la résistance que ses plans avaient trouvés auprès de ce ministre, accueillit assez mal ses avances. L'intendant Charuel ayant été envoyé à l'armée qu'il commandait, il crut voir là une preuve de mauvais vouloir et de méfiance de la part de Louvois. « M. Charuel, écrivait-il à Louvois, passe pour un homme dont les écritures sont fort dangereuses; j'ai une façon de vie qui ne me met pas à couvert de cela quand on n'agit pas de bonne foi. d (9 avril 1673.) Et il demanda un autre intendant. Louvois retira Charuel et lui envoya Camus de Beaulieu, homme d'un caractère plus conciliant; mais, dans les instructions qu'il donna le G juillet au nouvel intendant, le ministre à son tour laisse percer sa défiance. <r II faut, disait-il à l'intendant, avoir beaucoup de respect pour M. de Turenne et exécuter ponctuellement les ordres qu'il vous donnera ; j> il ajoutait : (r II faut me tenir averti de tout ce qui se passera, de quelque nature que ce puisse être. >

Les trente- deux mille hommes que le roi s'était réservés dans la répartition des troupes ' ne lui paraissant pas suffisants pour assurer le

1 Louis XIV pouvait disposer, pour la campagne de 1674, d'environ quatre-vingt-seize mille hommes d'infanterie et de vingt- huit mille cavaliers. Huit mille hommes devaient rester en Roussillon, sept mille en Lorraine, quelques milliers dans les places fortes. Le reste était ainsi réparti : si l'Empereur voulait continuer la guerre, on lui opposerait trente-

succès du siège de Maëstricht, qu'il avait résolu, il demanda au maréchal de lui envoyer quelques détachements de son armée pour se joindre à l'armée de siège. Comprenant l'importance de la conquête de Maëstricht, Turenne envoya sans difficulté tout le monde qu'on lui demandait. Il demeura avec le reste sur les terres de l'Empire. Il séjourna longtemps à Sœst, à Corbach et à Vetzlar (du 1er avril au 1:2 août;, et répartit son armée aux environs de Francfort et dans le comté de llanau. « La diète germanique fut avertie que les dispositions menaçantes de l'Empereur contraignaient le roi à cette précaution', d Tout ce que Louvois croyait pouvoir accorder aux Allemands, c'était d'inviter Turenne à ménager les alliés de la France, à ne « pas les ruiner absolument- » pour le besoin de ses troupes, et à leur laire voir que les Français étaient moins ravageurs que les Allemands eux-mêmes. <r Ce moment est capital dans l'histoire de Louis XIV. Cette occupation prolongée au delà du Rhin va lui ravir la confiance des Allemands, dissiper ce prestige de protection qui depuis longtemps les ralliait à sa cause, et en trahissant ses projets de domination renverser tout ce que Richelieu et Mazarin avaient édifié. La Hollande y gagnera ce que la France doit y perdre ^ d

« La France n'est pas moins pernicieuse à ses amis qu'à ses ennemis, est-il dit dans un violent pamphlet qui parut en Allemagne, un peu plus tard, en 1675. Le seul avantage que puissent espérer ses amis, et qui doit bien les toucher, c'est celui que Polyphème promit à Ulysse, de ne le dévorer que le dernier ^ i>

Turenne attendit ainsi en Vétéravie, pays riche et abondant, que Maëstricht fût pris et que l'Empire se fût décidé, ce qui eut lieu dans le courant d'août.

Investi le 5 juin, Maëstricht capitula le 30, et la ville fut livrée aux Français le ^ juillet. Le siège avait été conduit par Yauban, qui y fit pour la première fois usage des parallèles. L'armée française avait perdu quinze à seize cents hommes, les assiégés deux mille.

Le 9 août Turenne écrivait à Louvois : <r Ayant eu confirmation par les lettres de Vienne, du 28 du mois passé, comme tous les officiers généraux partent et que l'Empereur doit être le 11 à Égra, je vais m'approcher du Mein, et, faisant avancer les troupes, je serai lundi prochain à Assenheim. Je ferai marcher l'artillerie plus avant. Je ferai visiter de là le lieu le plus commode pour le pont entre Hanau et Aschalfenbourg,

quatre mille hommes; trente-cinq mille étaient destinés à contenir le prince d'Orange. Le roi s'en réservait trente -deux mille pour frapper quelque grand coup soit contre la Hollande, soit contre les Pays-Bas espagnols. ' Déclaration de Louis XIV, à la date du 22 mai 1673,

* Louvois à Turenne, 21 mai.

* Gaillardin.

* Deutschtandes wahrhafte Interesse. 1675, cité par Gérard, bataille de Turkheim.

pour me gouverner ensuite suivant les avis qui me viendront de la marche de l'Empereur. »

Les informations de Turenne étaient exactes. Dans les premiers jours du mois d'août, l'Empereur quitta Vienne pour aller passer en revue ses troupes réunies en Bohême. Le 28, à la diète de Ratisbonne, il fit lire un manifeste violent contre la France; mais ce ne fut que le 16 septembre que l'ambassadeur français, M. de Grémonville, reçut ses passeports.

Turenne se préparait à prendre hardiment l'offensive. Il se rendit à Marienthal par une marche forcée. Son projet était de s'avancer jusqu'à Nuremberg pour refouler l'ennemi dans les montagnes de Bohême; mais pour cela il lui fallait des renforts, et le roi se refusait à les lui fournir. Il s'attendait à une déclaration de guerre de l'Espagne, et il voulait avoir sous la main une armée puissante qu'il pût jeter en quelques jours dans la Franche-Comté; aussi retenait-il inutilement à Nancy des troupes nombreuses.

Louvois voyait bien l'avantage des projets offensifs de Turenne; mais, ne pouvant lui envoyer des renforts, il l'engagea à se contenter de prendre une position défensive sur le Tauber, entre Philippsbourg et Nuremberg, de manière à barrer à Montecuculli le chemin de la Hollande, tout en menaçant l'Allemagne. En communiquant à Turenne son plan de campagne, Louvois l'entoura de précautions oratoires peu habituelles chez lui : « Voilà, écrivait-il au maréchal le 9 septembre, ce que Sa Majesté pense sur l'action de l'armée que vous commandez et ce que, à tout autre qu'à vous, elle enverrait l'ordre positif d'exécuter; mais, vu la confiance qu'elle prend en vous, et que souvent ce qui paraît de loin difficile et ruineux pour une armée paraît tout au contraire à ceux qui sont sur les lieux. Sa Majesté vous laisse une entière liberté de faire ce que vous jugerez plus à })ropos. »

Turenne, irrité de voir qu'on lui refusait des renforts avec lesquels il

eût pu s'assurer le succès, prit fort mal les conseils de Louvois et ne

les suivit pas. <r Je vois bien, répondit-il le 15 à Louvois, les intentions du

roi et ferai tout ce que je pourrai pour m'y conformer; mais vous me

permettrez de vous dire que je ne crois pas qu'il fût du service de

Sa Majesté de donner des ordres précis de si loin au plus incapable

homme de France. j> Il indique sa position à Louvois, lui dit que si

l'ennemi veut envoyer de la cavalerie à Goblentz, il ne saurait l'en

empêcher : <r S'il vous plaisait sur tout cela de considérer la carte du

pays, je ne crois pas que l'ennemi ose s'affaiblir devant moi, car nous

sommes à deux heures l'un de l'autre du même côté du Mein, à

moins qu'il ne voulût se retirer ensuite. Je suis trois heures plus

haut que Wurtzbourg, le . Mein à ma gauche, ayant la tête tournée

du côté de l'ennemi, où on ne saurait faire de pont à cause des

montaornes. i>

Turennc, en eflet, n'avait pas attendu les instructions du ministre pour commencer son mouvement. Il s'était emparé de tous les ponts sur le Mein, jusqu'à celui de Wurlzbourg-, que le pdnce-évéque se chargea de garder. 11 avait fait fortifier le pont d'Aschaffenbourg et s'était établi en deçà du Mein, de manière à pouvoir couvrir à la fois le cours inférieur et le cours supérieur du Rhin. Montecuculli s'avança. Le 2 septembre, les deux armées étaient en présence. Turenne aurait désiré une bataille. Ses troupes, qui s'attendaient au combat, étaient pleines d'ardeur, a Dans le moment, écrit Camus de Beaulieu (12 septembre), toute l'armée fut en bataille et marcha avec une fierté qui ne saurait s'imaginer. J'observais tout le monde; c'était une gaieté qu'on n'a jamais vue, et si l'on avait pu en venir aux mains, le bon succès en était assuré, b

Montecuculli se déroba et prit une bonne position. Le 13, Turenne écrit à Louvois : a: Aujourd'hui, comme j'ai marché vers Ochsenfurt, j'ai trouvé toute leur armée campée sur les bords du Mein, dans un lieu très avantageux et d'où on ne pouvait pas approcher, même ayant affaire à une armée bien inférieure. » Le 14, il y eut quelques engagements d'avant-garde. Une attaque eut lieu sur un poste français de trois cents hommes établi sur les bords du Mein. Cette attaque ne réussit pas. Les huit cents hommes qui l'avaient tentée reculèrent. Montecuculli les fit soutenir. De son côté, Turenne envoya des renforts aux siens. L'action allait devenir générale quand Montecuculli donna l'ordre de ramener en arrière les troupes engagées, ce qui se fit avec tant de précipitation, que quelques bagages demeurèrent aux mains des Français.

La défection imprévue de l'évêque de ^Yurtzbourg vint changer la face des choses et compromettre l'armée de Turenne. Ce prince s'était engagé par traité à rester neutre. Il devait laisser préparer le pain des Français dans sa ville et ne pas y admettre d'Allemands. Des magasins de farines et des fours furent en conséquence installés à Wurtzbourg. Mais, dès qu'il vit Montecuculli près de lui, le 18 septembre, l'évêque reçut une garnison d'Impériaux, leur laissa prendre les approvisionnements des Français, leur donna libre passage sur son pont, ce qui leur livrait la Franconie, le pays d'Allemagne le plus fertile en blés; il engagea de plus ses paysans à courir sus aux Français isolés.

Turenne, confiant dans la bonne foi du prélat, ne faisait escorter ses convois que par de faibles détachements. L'ennemi profila de cet excès de confiance et de la perfidie de l'évêque. Le colonel Dunevalt passe le Mein à Wurtzbourg avec mille chevaux (18 septembre), s'avance sur le chemin de Wertheim , où Turenne avait une boulangerie et des approvisionnements en grains et farines. Il rencontre cinquante chariots chargés de pain destinés pour l'armée française; l'escorte, qui ne con-

sistait qu'en cinquante cavaliers, fut aisément dissipée et le convoi enlevé. En même temps que Dunevalt passait le Mein à Wurtzbourg, un détachement d'infanterie descendait cette rivière en bateau, entrait dans ^Yertheim, y enlevait ou détruisait environ deux mille trois cents sacs de blé et se retirait sans être inquiété... Un autre détachement des Impériaux enleva à Rottingen six mille rations de pain. Turenne était menacé de la disette. Il détacha alors les comtes de Guiche et du Plessis avec les dragons, quatre cents cavaliers et deux pièces de canon, pour aller établir dans les villes, le long du Tauber, des garnisons qui devaient empêcher les ennemis d'entreprendre dorénavant sur les subsistances et les fourrages des Français. Il recula et porta son camp à Vinckleim. « Cet événement seul, qui changea la constitution de la guerre en Allemagne, obligea dans la suite le roi d'abandonner les places de Hollande et donna le moyen à l'armée de l'Empereur de prendre ses quartiers d'hiver entre le Rhin et la Meuse, et de se joindre, la campagne suivante de 1674, aux armées d'Espagne et de Hollande, qui, par ce renfort considérable, crurent avoir changé la constitution de la guerre et être en état de la faire offensive de leur part contre la France.

d Si M. le maréchal de Turenne, à qui il était d'une conséquence infinie de tirer son pain de Wurtzbourg , parce qu'il n'avait pas de farine ailleurs plus proche que celle qui était dans Philippsbourg, n'avait pas eu, dans cette occasion, trop de confiance en un prince allemand dans un temps où il pouvait être vivement sollicité de manquer à sa parole par M. de Montecuculli, qui était, avec l'armée de l'Empereur, proche de Wurtzbourg aussi, et que M. de Turenne eût eu aux portes de cette ville un corps considérable pour recevoir son convoi , il est apparent que l'ennemi n'en aurait pas tenté l'enlèvement, parce qu'il ne l'aurait pu faire sans défiler au sortir de la ville devant un corps qui aurait été en bataille.

<r On voit, par cet exemple d'une faute faite par un des plus grands capitaines que la France ait eus, de quelle conséquence il est à un général de veiller à la sûreté de ses convois de vivres*. i>

A partir de ce moment la campagne fut malheureuse pour Turenne. Montecuculli passa le Mein à Wurtzbourg, longea la rive droite et se dirigea sur Francfort, et de là sur le Rhin. Turenne reconnut la nécessité d'abandonner Aschaffenbourg ; il ne s'y était maintenu jusqu'à la dernière extrémité que pour gagner du temps et empêcher Montecuculli de se rendre maître de tout le cours du Mein, mais il était à craindre que l'hiver, qui approchait, ne fermât aux Français les chemins de leurs frontières.

• Mémoires de Feuquières.

L'électeur de Mayence ayant fait dire à Turenne que s'il voulait abandonner AschalTenbourg il resterait strictement neutre entre les deux armées, le vicomte profita de ce prétexte pour sortir honorablement d'un mauvais poste et fît évacuer la ville.

. La disette était telle dans l'armée française, que les soldats allèrent jusqu'à piller leurs magasins. Louvois écrit, le 9 octobre, une lettre fort dure à Turenne à ce sujet. La valeur des pertes devra être retenue sur le montant des soldes et remise au sieur Jacquier, intendant de l'armée, et on devra a en user ainsi toutes fois et quantes que pareilles choses arriveront ï. Sa Majesté m'a ordonné d'ajouter « qu'elle serait très mal satisfaite si cela arrivait plus, et qu'elle ne peut pas s'imaginer qu'il y ait aucune discipline dans une armée capable de piller ses propres magasins ».

Dans toute cette campagne Turenne se montra hésitant, embarrassé, et ses préoccupations étaient bien justifiées. Il était en face d'une armée puissante, bien approvisionnée, commandée par Montecuculli , loin de France, dans des pays ou franchement ennemis ou d'une neutralité malveillante, et dont les habitants, hostiles aux Français, tuaient les fourrageurs, donnaient aux éclaireurs de faux avis sur la marche des Impériaux, auxquels au contraire ils servaient de guides. Quelques-unes de ses troupes, les régiments étrangers surtout, peu habitués aux fatigues et aux privations d'une campagne aussi rude, diminuaient peu à peu; les soldats désertaient. En quelques jours, auprès de Francfort, Turenne constate cinq cents désertions, et tous ces déserteurs étaient Français.

Parvenu sur les bords du Rhin , Montecuculli fit travailler à un pont un peu au-dessous de Mayence; il profita d'une île qui partage le fleuve en deux bras, et, en attendant qu'il fût achevé, il fit passer en barque, de l'autre côté du Rhin, quatre mille fantassins, quinze cents chevaux et six pièces de canon. Le passage du Rhin par l'armée de l'Empereur eut lieu les 23, 24 et 25 octobre. L'abbé de Gravelle, représentant de la France auprès de l'électeur de Mayence, homme intelligent, dévoué et hardi, d'une des tours de la ville où il montait à la dérobée, étudiait ses mouvements et en donnait avis à Turenne, qui envoya M. de Clar à Trêves avec quatre cents chevaux et cent dragons et hâta sa marche vers le Rhin. Il savait du reste qu'il arriverait trop tard. Il avait onze cents malades, mais il ne laissait pas un homme en arrière .i M. de ViUiers, qui a fait l'arrière-garde de tout, a fait ramasser tous les traîneurs très soigneusement, et je puis vous dire qu'en toute l'armée il y a une charité à cet égard qui n'est pas concevable. Je l'attribue à ce que tout le monde est bien aise de plaire à M. de Turenne, et qu'on sait bien qu'on ne peut pas mieux lui faire sa cour *. »

' Journal de M. de Beaulieu.

— a J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m' envoyer le 16 de ce mois, écrit Louvoisle 26 octobre, par laquelle le roi a connu que ses affaires en Allemagne ne sont pas en un état aussi avantageux que Sa Majesté le pourrait souhaiter. Il est fâcheux que l'on se soit avancé si avant pour avoir l'affront de reculer si loin, qu'il est impossible que la réputation des armes de Sa Majesté ne souffre de cette retraite, qui servira fort à donner aux armes de l'Empereur un crédit qu'elles étaient sur le point de perdre. Sa Majesté voit ces choses et fait les réflexions susdites sans vous en rien imputer, et est très persuadée qu'il n'a pas été possible de mieux faire et que vous avez pris en tout le bon parti, j»

Bien que prévenu de tous les mouvements des Impériaux, Turenne était dans l'incertitude de ce qu'ils entreprendraient et ne pénétrait pas leurs desseins. A peine Montecuculli fut -il sur la rive gauche, qu'il fit mine de vouloir remonter en Alsace et de menacer Philippsbourg. Turenne prit le change. Après avoir renforcé la garnison de Trêves, il se rapprocha en toute hâte de Philippsbourg. Turenne prêtait ainsi les mains au dessein de son habile adversaire, dont le plan était de rejoindre les Hollandais et les Espagnols, qui venaient de se déclarer contre la France. « Cette faute fut un nuage pour sa gloire; c'est la plus grande qu'ait commise ce grand capitaine ^ » Turenne éloigné, Montecuculli était libre; les Impériaux purent sans difficulté descendre le Rhin jusqu'à Coblentz pour aller joindre les Espagnols et les Hollandais. Montecuculli partagea sa cavalerie en trois corps; les bagages et une partie de l'infanterie suivirent la route de Lahnstein ou descendirent le Rhin en bateau. Le point de réunion de toutes ces colonnes était la forteresse d'Hermanstein.

Le 31 octobre, Turenne, complètement informé de la marche et du dessein des ennemis, écrit à Louvois. Le désordre de son style trahit son désappointement, sa profonde humiUation d'avoir été trompé par son adversaire et d'avoir laissé réussir le plan formé par Montecuculli de descendre dans l'électorat de Cologne, d'emporter Nuitz et Bonn, et de soutenir le prince d'Orange.

En quelques lignes il répète trois ou quatre fois : « Je vois très bien l'importance de la chose et ce que l'ennemi peut faire, et l'avantage qu'il a. » Et il ajoute : <r Mais je crois qu'il ne faut pas que la tête m'en tourne, d II cherche ce qu'il y a à faire; les chemins défoncés, le mauvais temps, le manque de vivres, le petit nombre de ses troupes, la crainte de les ruiner le rendent hésitant et incertain. Il constate le succès des ennemis; mais, toujours prévoyant, après avoir laissé transpirer ses sentiments, il envisage l'avenir et recommande à Louvois ce que

1 Napoléon.

M. le prince et Luxembourg pourraient exécuter pour remédier à la marche des Impériaux.

L'électeur de Trêves avait promis de garder la neutralité, mais il désirait trop ardemment se venger des Français pour tenir parole. Il permit à Montecuculli de se servir des ponts de Goblentz sur le Rhin et sur la Moselle. Cet avantage était capital pour les Impériaux. L'armée allemande descendit vers Bonn et entreprit, le 3 novembre, le siège de celte ville, qui appartenait à l'électeur de Cologne. Cette entreprise, que le mauvais état de la place et l'éloignement des armées françaises rendaient assurée, devait avoir les plus grandes conséquences; car elle coupait les communications des Français avec leurs conquêtes de Hollande, qu'il fallait abandonner, et enlevait à Louis XIV deux aUiés essentiels, l'électeur de Cologne et l'évêque de Munster, qui allaient être obligés de se réconcilier avec les Hollandais et de se joindre à l'Empereur.

Le 13 novembre, les alliés entraient dans Bonn après une résistance énergique de Réveillon, qui n'avait que peu de Français sous ses ordres, et que les troupes allemandes des aUiés de la France ne secondèrent pas.

Turenne, averti du siège de Bonn, se voyait en frémissant dans l'impossibilité de secourir cette ville. Il reprochait à Louvois d'avoir négligé Bonn et l'électorat de Cologne. « Si Bonn avait été un peu en meilleur état, disait-il, les ennemis n'auraient jamais pensé à l'attaquer, d (1-4 novembre.) <r Tout cela, écrivait- il à Louvois le 30 novembre, est une suite de leur entrée dans le pays de Cologne, où ils n'ont pas trouvé de places fortes et où il n'y avait pas de troupes pour les défendre; et, l'hiver venant là- dessus, je crois qu'on ne peut pas empêcher qu'ils n'en soient les maîtres. j>

Louvois, que les succès de l'année précédente avaient fait revenir de ses préventions contre les campagnes d'hiver, pressait Turenne d'entrer dans l'électorat de Cologne par une marche hardie. Il y avait à cela un intérêt politique et un intérêt miUtaire. L'électeur, dont le territoire était occupé par les alHés, menaçait de passer à l'ennemi; mais Turenne jugeait cette marche impossible. Ses troupes étaient affaiblies, fatiguées et démoralisées; les vivres manquaient, la saison était mauvaise, les chemins défoncés. Louvois céda. Il écrivait, le 19 décembre, à Courtin : « Personne ne doute de l'avantage qu'il y aurait de pouvoir tomber présentement sur les Impériaux, mais ceux qui commandent les armées disent que vingt lieues de marche en cette saison détruiraient plus une armée que la perte d'une bataille; sur quoi personne n'étant en état de répliquer, il faut remettre la parlie au printemps prochain, î

Les ennemis ayant pris leurs quartiers d'hiver, Turenne partit pour la cour le 14 décembre. Une partie des troupes resta dans l'électorat de

Trêve et sur la Sarre; deux autres corps allèrent s'établir en Lorraine et en Alsace, et quatre mille chevaux prirent la route de la Bourgogne et furent dispersés sur les frontières de cette province et de la Franche- Comté. La conservation de Hœxter sur le Weser devenant désormais inutile aux Français, le bataillon qui gardait cette place en rompit le pont et se retira à Wesel.

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